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Paris ou les sciences, les institutions et les mœurs au XIXe siècle/Le docteur Gall

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Comptoir des Imprimeurs unis (tome 1p. 288-333).

II. — Le docteur Gall.


À Mont-Rouge, dans une avenue plantée de tilleuls, connue sous le nom de l’allée du Pot-au-Lait, aujourd’hui fort dévastée et coupée à son milieu par le fossé de l’enceinte continue, au fond d’un grand pensionnat où bourdonne à certaines heures un essaim d’enfans, se cache sous les arbres une petite maison enveloppée de jardins. Par la manie que j’ai de rapporter la forme des lieux au caractère des hommes qui les ont habités, je me mis à chercher quel pouvait avoir été le maître de cette retraite. Le silence qui règne en tout temps dans cet endroit reculé, les masses de feuillage dont ce jardin et cette maison se trouvent protégés en été contre les regards curieux des voisins, je ne sais quelle obscurité douce qui invite tout bas à la méditation, tout me donna l’idée que cette maison avait appartenu à un ami de la science. La tournure rigide du bâtiment, la modeste façade à volets verts, l’ordonnance froide et nue des chambres cénobitiques, me firent croire que l’hôte de ces lieux devait être un de ces solitaires de la pensée qui cherchent dans l’étude une Thébaïde. S’il est vrai, comme je n’en doute pas, que l’homme s’imprime sur la nature, il était difficile de ne point reconnaître un esprit inventeur à la disposition bizarre du terrain, inégal, tourmenté, insolite, occupé çà et là par des taillis interrompus, distribué en tout sens avec un certain désordre intelligent, et orné, pour ainsi dire, d’une grâce systématique. Enfin quelques masques moulés en plâtre dont le hasard m’aida à découvrir les débris dans un coin du jardin m’indiquèrent que l’ancien familier de ces ombrages devait être un de ces sages modernes qui s’exercent à la science de l’homme. M’étant alors informé auprès du nouveau propriétaire, j’appris que cette petite maison de campagne avait servi de retraite dans les derniers temps de sa vie au docteur Gall.

C’est là que je lus pour la première fois le grand ouvrage de la Physiologie du cerveau. Il y a un charme particulier à prendre connaissance d’un livre aux lieux mêmes où son auteur l’a sans doute composé. La nature modifiée autour de vous par cet homme éteint, dont elle garde encore la trace vivante, explique et commente silencieusement les passages obscurs de son œuvre. Il semble qu’il reste un peu de son souffle dans les branches que le vent agite sur votre tête. Vous vous conformez naturellement au sentiment général que les objets extérieurs expriment devant vos yeux ; il n’y a pas de meilleure disposition que celle-là pour communier à la pensée de votre auteur. Nous vécûmes huit jours de la sorte dans la compagnie occulte du docteur Gall, nous asseyant sur l’herbe aux mêmes endroits où il s’asseyait, respirant le même air, animés de la même ardeur de la science, lui mort, moi vivant, tous les deux rapprochés par la nature. Cette présence mystérieuse de Gall, qui se joignait à la lecture de son ouvrage pour lui donner le caractère d’une conversation intime, me mit bien vite dans la confidence de l’homme et de son système. Nous devînmes les meilleurs amis du monde, et je ne tardai pas à lui demander l’histoire de sa vie.

L’histoire de Gall n’est guère que l’histoire d’une idée ; il n’y faut pas chercher les événemens. Le grand père de notre savant habitait l’Italie, et s’appelait Gallo. Moins Allemand qu’Italien, et selon toute probabilité Français d’origine (Gallus)[1], le docteur Gall était né à Tiefenbrunn, village du grand-duché de Bade, où il passa les premières années de son enfance dans la maison paternelle. La Providence, qui a soin de mettre autour du berceau de chaque homme supérieur les élémens nécessaires à son développement moral, avait favorisé le jeune Gall d’une nombreuse société de frères et de sœurs. Ces enfans, unis entre eux par les liens de l’âge et du sang, servirent les premiers de sujets à l’inventeur de la phrénologie. Il les observait à son aise, vivant avec eux sous le même toit, dans tout l’abandon de la familiarité. Ce qui le frappa, ce fut la différence des caractères entre ces enfans, au nombre de dix, élevés ensemble sous l’influence d’une éducation commune. « Chacun de ces individus, dit-il, avait quelque chose de particulier, un talent, un penchant, une faculté qui le distinguait des autres. Cette diversité détermina notre indifférence ou notre affection, et nos aversions réciproques, de même que nos liaisons, notre dédain et notre émulation. » Le jeune Gall remarqua notamment l’un de ses frères qui avait un penchant décidé pour la dévotion : ses jouets étaient des vases d’église qu’il sculptait lui-même, des chasubles et des surplis qu’il faisait avec du papier ; il priait Dieu et disait la messe toute la journée. Cette variété de goûts et d’inclinations dans les membres d’une même famille fit réfléchir Gall, et éveilla tout d’abord son attention adolescente sur des faits qu’il devait féconder par la suite.

Son naissant génie l’entraînait déjà dans les campagnes, dans les forêts, pour faire des observations sur les papillons, les insectes, les oiseaux : avant de savoir qu’il y eût une histoire naturelle, il avait étudié la nature. Gall entra au collège. Dans le cours de ses études, il rencontra parmi ses camarades les mêmes différences de caractères et d’aptitudes que parmi ses frères et sœurs. Quelques-uns apprenaient avec facilité, d’autres manifestaient du talent pour des choses qu’on ne leur enseignait même pas. Gall recueillait en silence toutes ces observations. Il nota chacun de ses condisciples, et lui trouva des qualités ou des défauts qui étaient déterminés. Il suivit ses amis dans leurs jeux, et découvrit que chacun imprimait à ses récréations une allure particulière. Tandis que les uns se livraient à des exercices bruyans, on en voyait d’autres qui se plaisaient à peindre des images, à cultiver un jardin, à parcourir les bois pour y dénicher des merles ou des sansonnets. Aucun de ces détails n’échappait à l’enfant observateur, qui se servit d’abord de ces remarques pour régler sa conduite et ses rapports. « Je n’observai jamais, écrivait-il plus tard en repassant sur les premières années de sa vie, le regard doux et mélancolique de l’homme mûr, que celui qui une année avait été un camarade fourbe et déloyal, devînt, l’année d’après, un ami sûr et fidèle. » Philosophe avant de savoir qu’il y eût une philosophie, le jeune Gall faisait surtout son profit de ces remarques pour s’exercer au jugement. Il offrit dès ses premières années un remarquable exemple du dogme scientifique des dispositions innées, dogme que l’homme fait devait introduire plus tard dans le monde. Cet esprit d’observation l’accompagnait dans le cours de ses études, où il n’était pas si heureusement secondé par la mémoire. Une telle infériorité le mit à même de reconnaître que les concurrens les plus redoutables étaient des enfans de son âge qui apprenaient aisément par cœur. Ainsi mis à profit, les échecs qu’il essuyait dans ses classes le servaient mieux pour l’avenir que n’aurait pu faire un succès.

Quelques années aprè, Gall changea de séjour, et eut le bonheur de rencontrer encore des condisciples doués d’une grande mémoire qui l’emportaient sur lui dans leurs études. Gall, vaincu, s’en vengea en les observant, et trouva une seconde fois le moyen de changer sa défaite en triomphe. Tous les élèves, remarquables par leur extrême facilité à retenir leurs leçons, avaient de grands yeux saillans. Cette remarque fut pour Gall un trait de lumière. Ces grands yeux saillans ressemblent, pour l’inventeur de la phrénologie, à la pomme de Newton. L’écolier se dit à lui-même que s’il y avait un rapport, comme il commençait à le croire, entre la mémoire et la forme des yeux, il n’était donc pas impossible de reconnaître les facultés morales d’un individu par des signes extérieurs. On se demande maintenant si de tels hasards ont été réellement la cause des découvertes plus ou moins heureuses qui les ont suivis ; nous croyons qu’ils en ont été tout au plus l’occasion. Bien des pommes étaient tombées des arbres avant Newton ; bien des lampes suspendues à la voûte des églises avaient suivi, avant Galilée, leur mouvement oscillatoire ; bien des élèves avaient eu à côté d’eux dans leurs classes des camarades à gros yeux en saillie ; ni les uns ni les autres n’avaient jamais songé à conclure de ces faits la loi de l’attraction des corps célestes, ni la théorie du pendule, ni avant Gall, la manifestation de l’homme moral par la forme du cerveau. Le fondateur de la phrénologie avait en lui-même l’idée qui a servi de germe à son système, et le mouvement des circonstances extérieures ne contribua guère qu’à dégager cette idée.

Gall changea encore une fois le théâtre de ses études : il alla à une université d’Allemagne ; ces déplacemens le mirent à même de renouveler ses expériences sur des sujets inconnus. Tandis que ses concurrens étudiaient leurs leçons, Gall les étudiait eux-mêmes ; il se confirma de la sorte dans son sentiment que la mémoire coïncidait avec le développement et la saillie des yeux. La répétition du même fait sur des individus séparés avait exclu de sa pensée le soupçon de hasard. Après y avoir mûrement réfléchi, il imagina que si la mémoire se reconnaissait par des signes visibles, il en pouvait bien être de même des autres facultés intellectuelles. Il continua donc ses recherches. Dès-lors tous les individus qui se distinguaient par un talent quelconque furent l’objet de son attention. Peu-à-peu il se flatta d’avoir trouvé d’autres caractères physiques qui indiquaient d’autres dispositions de l’esprit. À mesure qu’il avançait en âge, Gall avançait silencieusement dans sa théorie. Il ne tarda pas à donner à ses réflexions une base plus large que celle du collége ; il la trouva dans le spectacle varié du monde qui se renouvelait sans cesse devant ses yeux. Le fait moral qui semble avoir particulièrement frappé l’inventeur de la nouvelle doctrine sur les fonctions du cerveau, c’est que la plupart des hommes naissent avec des inclinations de nature. Tel enfant est porté au mensonge, tel autre au vol ; ces penchans sont souvent indépendans de l’éducation, et se fortifient avec l’âge, malgré le soin qu’on prend de les combattre. Gall eut connaissance de gens du monde qui volaient uniquement pour voler. Quelques-uns prenaient des objets inutiles ; d’autres avaient, en les dérobant, l’intention de les rendre. Moritz raconte, dans son Traité expérimental de l’âme, l’histoire d’un voleur qui, étant à l’article de la mort, étendit la main pour escamoter la tabatière de son confesseur. Il est probable qu’il n’en voulait pourtant rien faire dans l’autre monde. Un homme de bonne famille, ayant senti une pareille inclination au vol dès son bas âge, espéra intimider cet attrait fatal par la rigueur des lois militaires. Il entra dans l’armée, où il vola et fut condamné à mort. Ayant obtenu sa grâce, et cherchant toujours à détruire cet ennemi intime qui le poussait à dérober, il se fit capucin. Son penchant le suivit dans le cloître. Comme il ne pouvait plus soustraire que des bagatelles, il se livra à son naturel sans s’en inquiéter : il prenait des ciseaux, des chandeliers, des tasses, des gobelets, et les emportait dans sa cellule. Ceci fait, il ne les cachait pas ; il déclarait, au contraire, qu’il les avait emportés, et que le propriétaire pouvait se donner la peine de les reprendre. Ces faits et quelques autres dont Gall eut connaissance le préoccupèrent fortement. Si ce mystérieux penchant au vol n’avait pour cause, dans certains cas, aucune des influences qu’on lui assigne d’ordinaire, le mauvais exemple, la dissipation, le besoin, il fallait bien chercher cette cause autre part ; Gall fut d’avis qu’on la trouverait dans l’homme.

Il raisonna de même pour les dispositions intellectuelles. Le langage vulgaire devait avoir philosophiquement raison lorsqu’il dit : Tel homme est né poète, tel autre musicien. Gall trouva profond le mot naïf d’un de ses anciens condisciples qui, éprouvant une grande difficulté naturelle pour l’étude des langues, disait à son professeur : « Je ne suis pas conformé pour apprendre le grec. » On était déjà d’accord, de son temps, que les arts demandent de la part de ceux qui les exercent une vocation. Les écrivains, dans le désespoir de trouver au juste la raison de ces facultés naturelles, imaginèrent même quelquefois de les attribuer, par manière de métaphore, à l’influence des astres. On connaît le vers de Boileau :

Si son astre en naissant ne l’a formé poète.

Or qu’était cette explication, sinon l’aveu de l’ignorance où l’on était de la cause véritable qui préside aux dons si variés de l’intelligence ? Gall déclara que cette influence secrète imaginée par les poètes, ce feu sacré, comme disaient d’autres, devait avoir son siège dans l’organisation. C’est là qu’il fallait aller chercher, suivant lui, le secret des facultés humaines et non ailleurs. La question qui demeurait encore à résoudre était celle de savoir si ces facultés s’avouent dans l’individu par des signes possibles à reconnaître. Gall, fort de ses observations de jeune homme, se crut en droit de conclure pour l’affirmative. Il était d’ailleurs amené à une telle manière de voir par les forces mêmes de cette impulsion naturelle dont il venait révéler les lois. Il y a des êtres doués en naissant de facilités en quelque sorte divinatoires, pour lesquels le masque humain est plus transparent que pour tout autre ; en leur présence les énergies occultes de la nature se déconcertent ; et le secret de Dieu, si bien gardé d’ordinaire par l’organisation, se laisse quelquefois surprendre. Gall était un de ces hommes-là.

Au fond, la tentative de Gall n’était pas si nouvelle qu’elle fût précisément téméraire. Long-temps avant lui, on avait cherché dans les signes extérieurs de l’être la manifestation de ses qualités ou de ses défauts naturels. La chiromancie, ou interprétation de l’homme par les lignes de la main, la métoposcopie, ou divination par les lignes du front, la physionomie, ou connaissance de l’individu par les traits du visage, avaient essayé, depuis plusieurs siècles, de percer le voile derrière lequel la main de Dieu avait caché le secret des destinées humaines. Mais de ces trois sciences, les deux premières étaient alors abandonnées comme complètement arbitraires et paradoxales ; la physionomie jouissait depuis Lavater d’une meilleure réputation ; toutefois, elle manquait par beaucoup de côtés, et les esprits un peu clairvoyants la déclaraient insuffisante pour rendre compte des mystères de notre nature. Gall crut que le moyen d’approcher de la vérité était d’étudier le cerveau comme le siège de toutes les manifestations intellectuelles et morales de l’homme. Il arriva à l’étude de la médecine avec ces idées faites. Ce fut à Strasbourg qu’il reçut ses premières leçons d’anatomie du célèbre professeur Hermann. Avant d’avoir jamais manié le scalpel, Gall avait pressenti une grande partie des lois que la science avait alors découvertes et de celles qu’elle n’avait pas découvertes encore. Dans les écoles de médecine il avait entendu parler des fonctions du foie, de l’estomac, des reins : mais il se plaignait qu’on ne lui eût rien dit dans les cours, ni dans les ouvrages de médecine, sur les fonctions du cerveau. C’était pourtant, à son avis, le livre où Dieu avait scellé le mystère de la vie humaine. Il en est toujours ainsi du livre des secrets de la nature ; après avoir résisté à tous les efforts des siècles, il s’ouvre tranquillement de lui-même lorsque l’heure de la manifestation est arrivée.

Nous n’entendons pas dire qu’avant Gall on n’eût émis dans le monde aucune de ses idées sur le siège des facultés de l’âme[2] ; mais autre chose est en science le pressentiment vague d’une découverte, et cette découverte elle-même arrivée à l’état de démonstration. Gall eût perdu plus de temps à réunir les opinions de ses devanciers sur cette matière qu’il n’en mit à les inventer dans son esprit ; et encore, vu l’état imparfait de ces données diffuses, n’eût-il guère fait que rassembler des ténèbres. Il prit donc délibérément la seule route qu’il avait à prendre, celle de l’examen et de l’intuition. Son principal soin fut même d’isoler son jugement des lectures qui auraient pu l’influencer. Gall se fit de cette solitude morale une règle de conduite ; il sut ignorer ce qu’on avait dit et fait avant lui, quitte à rechercher plus tard, quand ses forces seraient épuisées, les témoignages des anciens en rapport avec sa doctrine. Jusque-là, le seul ouvrage qu’il eût sans cesse sous les yeux fut le livre de la nature. Entouré d’animaux privés ou sauvages, il se mit à étudier leurs mœurs en les comparant aux mœurs des hommes. Il rencontra la même différence de penchans, la même variété d’instincts que dans l’espèce humaine. Comme ses nouveaux sujets ne cherchaient point à dissimuler, il put les observer à son aise. Un pigeon était le mari fidèle de sa colombe, tandis qu’un autre (un vrai don Juan de pigeon) se glissait dans tous les colombiers pour séduire et emmener les femelles amoureuses. On ne pouvait alléguer dans ce cas l’influence d’une mauvaise éducation. Un chien était presque de lui-même habile à la chasse, pendant qu’un autre de la même race et de la même portée se refusait à cet exercice ou ne se laissait dresser qu’à grand-peine. Un oiseau écoutait avec beaucoup d’attention l’air qu’on jouait à ses oreilles, et le répétait avec une facilité singulière ; un autre de la même couvée n’apprenait que son chant naturel. Gall observa tous ces faits par lui-même avec une patience d’Allemand ; il passa à la loupe de son imagination lucide et persévérante les détails les plus minutieux. Cette étude des animaux, prise sur le vif, le confirma dans sa foi en l’existence de forces primitives chez l’individu, et souvent même indépendantes des lois de l’espèce.

Gall ne pouvait guère se dissimuler que la science et la philosophie comme on les enseignait de son temps, ne fussent contraires à ses idées ; il crut avoir raison, malgré la science et malgré la philosophie. L’école allemande professait que tous les hommes naissent semblables, et que les différences remarquées entre les individus viennent des différens milieux dans lesquels la société les a plongés. Gall eut le courage de son opinion ; il résista énergiquement à cette théorie reproduite dernièrement par M. de Balzac dans sa préface de la Comédie humaine. C’était une volonté toute en ligne droite dans la direction d’une idée fixe. Quand il démontrait plus tard dans ses cours les fonctions du cerveau, il avait coutume de dire en portant sa main sur le sommet de la tête, à l’endroit où il avait placé lui-même l’organe de la fermeté : « Sans ce développement que vous voyez là, il y a long-temps que j’aurais été arrêté dans mes recherches. » Aucun homme en effet n’apporta autant d’efforts que Gall à la conquête d’une vérité ou d’une erreur. Ceux mêmes qui refusent d’ad mettre son système au rang des découvertes de la science, doivent du moins lui tenir compte de l’opiniâtreté de ses moyens pour forcer la nature à une révélation. Ayant reconnu que les idées des autres ne faisaient qu’embarrasser sa marche dans la recherche des propriétés fondamentales du cerveau, il eut le courage de renoncer à tout ce qu’il avait appris jusque-là. Il se mit hardiment sur les traces de la nature, sans autre guide que le hasard. Gall nous avoue lui-même que lorsqu’il commença ses recherches, il ignorait où il devait aboutir. Ce ne fut pas sans une appréhension vague qu’il lança le vaisseau flottant de ses conjectures à la découverte d’un nouveau monde physiologique. Bien d’autres que lui avaient échoué sur cette mer orageuse des problèmes où l’âme ne s’aventure qu’à travers les ténèbres. Faire le tour du cerveau de l’homme était une entreprise encore plus vaste que de faire le tour du monde. Gall ne s’effraya point de ce voyage. Il osa parcourir les hautes régions de l’esprit humain, lever le plan de ces pays inconnus de la pensée, où nul n’avait encore pénétré, fixer les degrés de latitude du crâne en rapport avec les degrés de l’intelligence, poser les limites du monde moral et en décrire les circonférences ; marquer, en un mot, sur la tête de l’homme comme sur une carte les principales divisions géographiques de l’âme. Une telle tentative n’était pas d’un esprit médiocre, et que Gall ait réussi ou échoué, il n’en restera pas moins comme le représentant d’une grande pensée. L’audace de sa tentative l’alarmait lui-même par instans sous la forme du remords[3]. Préjugés de son temps, morale, religion, science, tout s’élevait contre lui, comme le fantôme du vieux monde devant les compagnons de Gama, pour lui dire : Arrête ! — Gall n’écouta rien ; il passa outre, et s’avança vers ces mers de l’inconnu, où les plus grands n’ont souvent fait, comme La Pérouse, qu’attacher leur nom à un naufrage.

La vie de Gall tout entière présente ce curieux spectacle d’un homme aux prises avec son idée et d’une idée aux prises avec son siècle. À mesure que Gall avançait dans sa découverte, les difficultés se multipliaient au-dedans et au-dehors. Tout lui devint obstacle. À ce choc perpétuel que rencontrait sa pensée en se heurtant contre les idées reçues, venaient se joindre par instans le doute et la défiance de lui-même. « Je m’étais trompé si souvent, avoue-t-il avec ingénuité : qui pouvait me répondre que je ne me trompais plus. » Qu’il soit, oui ou non, chimérique de marquer des divisions sur ce terrain foncièrement vierge du cerveau, où nul ne songeait alors à chercher des régions différentes pour les diverses facilités de l’âme, on n’en comprendra pas moins quel travail Gall a dû faire pour en arriver là. Il était servi dans ses recherches par de puissans instincts qui lui révélaient aisément les habitudes morales d’un être d’après l’ensemble de ses caractères extérieurs. Mais le tort de ces hommes à invention est précisément d’ériger en système ce qui n’est chez eux que la suite de facultés naturelles. Gall tomba comme les autres dans cette erreur. Dès le commencement il voulut donner ses observations pour bases à une nouvelle doctrine, et toujours ces bases arbitraires fléchissaient devant des faits imprévus. De là des hésitations, citations, des tâtonnemens sans fin : ses pas en avant n’étaient pour la plupart du temps que des pas en arrière ou à côté de la route ; il avançait, et retirait aussitôt le pied de ces terrains trompeurs ; il quittait la voie, y revenait de nouveau pour la quitter encore, et au milieu de toutes ces fluctuations morales, il se croyait comme ensorcelé par le génie de la nature dont il tentait les mystères. Ce ne fut qu’après avoir acquis une masse de faits au hasard, qu’il lui fut possible d’aller avec quelque certitude au-devant de faits nouveaux, et de les ranger dans un ordre toujours provisoire, que troublait souvent la moindre circonstance oubliée par ses calculs. Ces luttes du savant avec la nature, de l’inventeur avec les obstacles qui embarrassent sa découverte, inspirent moins d’intérêt à la foule que les batailles de Napoléon avec le monde : elles n’en sont pour cela ni moins grandes, peut-être ni moins profitables à l’humanité. Chaque doute résolu était pour Gall une campagne d’Égypte, chaque objection réfutée valait Austerlitz. Il s’avançait de la sorte pas à pas sur le champ de bataille de la science, gagnant du terrain, en perdant quelquefois, mais réparant ses défaites par une force de volonté irrésistible. Et puis le but de sa conquête était sublime, c’était la connaissance de l’homme.

N’espérant rien des livres, ne trouvant dans les professeurs de l’école que des contradicteurs de ses idées, Gall persista à ne tenir aucun compte des opinions de son temps. L’anatomie elle-même ne lui avait rien appris. Il avait beau interroger le cerveau, le scalpel en main, il ne pouvait en tirer aucune révélation sur le mécanisme de nos idées. Le cerveau sous le crâne ressemblait, pour lui, à ces momies égyptiennes qui, sous leur enveloppe de bois de cèdre, gardent depuis plus de deux mille ans le secret de la tombe. Gall crut qu’il fallait surprendre la nature par d’autres voies détournées ; il inventa des moyens d’étude qui lui étaient propres. Un homme avait-il acquis de la célébrité par une puissance d’organisation quelconque, Gall faisait mouler en plâtre la tête de cet homme, et l’emportait dans son cabinet. Ce même individu venait-il à mourir, Gall ; qui avait reconnu que la chevelure était un obstacle à bien juger de la conformation de la tête, ne négligeait aucunes démarches pour obtenir le crâne. Le zèle de la science le dévorait et lui conseillait tous les sacrifices imaginables en vue de grossir sa collection. Les médecins avaient l’attention de lui envoyer le crâne des fous et des criminels fameux. Gall recevait tout cela avec reconnaissance. Les fous et les scélérats sont la proie de la science. C’est sur eux qu’elle travaille avec le plus de succès pour découvrir dans les écarts de la nature le secret de ses lois immuables. La prédilection de Gall pour les assassins, les idiots, les aliénés, ressemblait à celle du grand Geoffroy Saint-Hilaire pour les monstres. Il leur donnait le premier rang sur les planches de sa bibliothèque. Il examinait la tête de ces aliénés en comparaison avec la nature de leur folie, et la tête des condamnés mort relativement à la nature de leur crime. C’est avec de tels élémens qu’il composait dans son esprit l’histoire, d’autres disent le roman de la physiologie de l’homme. Une telle étude était semée d’âpres broussailles qui l’arrêtaient souvent des mois entiers. Figurons-nous ce jeune savant enfermé dans son cabinet et tout possédé par ce démon de la découverte qui le pousse sans relâche vers l’inconnu. Sa table est chargée de crânes humains et de figures en plâtre sur lesquels la lumière accentue tristement des proéminences variées. Gall est attentif à ces accidens légers ; il se promène tête basse autour de cette table recouverte d’un tapis vert ; il s’arrête et compare l’une à l’autre avec une attention pleine d’anxiété les diverses pièces de sa collection. Voici plus de six semaines qu’il cherche un rapport de conformation entre toutes ces têtes réunies par les liens d’une faculté commune. Il a essayé à des momens différens, dans des dispositions d’esprit différentes, et toujours il n’a rencontré que le doute. Le voilà qui recommence à faire passer entre ses mains ces crânes et ces plâtres rebelles à tout aveu ; il les place sous des jours favorables, il élimine les caractères reconnus pour faux et renonce à ses suppositions de la veille. Confrontant ces pièces les unes aux autres, il se dit à demi-voix : « Ce n’est point ceci ; ce n’est point cela ; ce n’est pas ceci encore. » Mais à mesure qu’il écarte ces nuages, la lumière commence à poindre. Tout-à-coup l’œil du savant s’illumine, son front s’inspire, il s’écrie : J’ai trouvé !

Gall n’attendait pas toujours la science à l’ombre de son cabinet ; il allait la trouver dans les asiles mystérieux où elle cache ses secrets sous les infirmités de notre nature, les hospices, les prisons, les salles de justice. Cet homme était d’une curiosité indomptable ; on le rencontrait dans tous les grands établissemens d’éducation, dans les maisons d’orphelins et d’enfans trouvés, dans les promenades et les spectacles ; ses regarde se portaient toujours à la forme du crâne, que Dante nomme dans son langage extraordinaire le couvercle de l’homme, il coperchio. Les jours d’exécution, un homme en habit noir se glissait-il parmi la foule sur la place, jusqu’au bas de l’échafaud, c’était Gall qui venait examiner la tête du condamné à mort. Un malheureux s’était-il suicidé, Gall se transportait aussitôt sur les lieux et cherchait sur le crâne du cadavre quelque trace visible de ses penchans désespérés. Les imbéciles, les hydrocéphales étaient les objets de ses plus chères études. Il aimait à rapprocher l’organisation des hommes à grands talens de l’organisation des hommes bornés et à faire jaillir la lumière de ces contrastes irritans. Les faits recueillis par lui devenaient chaque jour plus nombreux et fournissaient une ample matière à ses réflexions. Son état de médecin le servit beaucoup pour descendre dans le cœur de l’homme et y surprendre les sentimens les plus cachés. Un médecin est un confesseur qui reçoit l’aveu des faiblesses de notre nature. Son ministère est comme le sacerdoce de la science. Fort de nos infirmités, il obtient des plus impénétrables, à certains momens, une confiance sans bornes. Le médecin suit l’homme depuis le berceau, il le voit à nu dans toute sa vie : qui a jamais songé à se draper devant son médecin ? Il le voit surtout luttant contre la mort. C’est autour du lit funèbre que Gall, à demi penché sur l’éternité, aimait à chercher dans les mourans quelques analogies entre leur caractère révélé par un dernier mot, un dernier regard, et la conformation mystérieuse de leur tête. Gall avait encore recours à d’autres moyens pour faire parler la nature ; il conviait chez lui des hommes de la dernière classe, des cochers de fiacres, des commissionnaires, des portefaix, des charretiers. Une fois à table, il n’avait point de peine à gagner leur confiance en leur donnant de l’argent et en leur faisant distribuer du vin et de la bière. Ces hommes buvaient avec entraînement ; quand Gall les jugeait suffisamment disposés à la franchise, il les engageait à lui dire tout ce qu’ils savaient réciproquement des qualités ou des défauts de chacun d’eux. Les anciens faisaient sortir la vérité au fond d’un puits ; peut-être eût-il été plus juste de la faire sortir d’un verre de vin. Ces hommes du peuple, échauffés par la boisson, commençaient à s’accuser les uns les autres avec une bonne foi sans réserve. Gall recueillait toutes ces révélations en silence ; il recherchait ensuite sur la tête de chacun d’eux quelque signe organique en rapport avec les penchans qui lui étaient indiqués. Il renouvelait son expérience plusieurs fois sur les mêmes individus ; afin de se convaincre qu’il ne cédait pas à des conjectures précipitées ; il faisait ensuite la contre-épreuve sur des hommes d’un naturel contraire, et lorsque ces diverses expériences confirmaient ses premiers indices ; il dessinait au crayon, sur un crâne destiné à cet usage, le siège de la faculté ou de l’instinct qu’il croyait avoir découvert. D’autres fois il confrontait les statues et les bustes antiques aux récits de l’histoire et cherchait à saisir une analogie entre les actions des hommes célèbres et la structure de leur tête. Le résultat de toutes ces recherches fut d’amener Gall à croire que chaque fonction principale de l’âme s’exerçait sur un point limité du cerveau.

La difficulté ne consistait plus qu’à s’orienter sur ce terrain vague. L’expérience étant le seul fil conducteur qui pût diriger ses recherches, Gall continua dès-lors à suivre le chemin qu’elle lui traçait. Il rencontre, un jour, un mendiant jeune et de bonne mine qui fixe son attention par des manières distinguées : notre docteur demande, selon sa coutume, à mouler la tête du mendiant. Il remarque sur le plâtre, avec étonnement, une proéminence saillante qu’il n’avait encore remarquée sur aucune autre tête, Alors Gall de questionner ce jeune homme et de l’engager à dire lui-même son histoire, son caractère, les motifs de sa misère : le mendiant lui avoue que la fierté seule l’a réduit à cet état humiliant et que dans son orgueil extraordinaire il aimait encore mieux demander l’aumône que de travailler. Gall, éveillé par cette confidence, examine alors la tête de tous les hommes superbes ; il y retrouve constamment cette même élévation, et voilà le siège de l’orgueil trouvé.

Ayant reconnu que certains hommes étaient naturellement pieux, tandis que d’autres naissent pour ainsi dire athées, Gall soupçonnait sur la tête de l’homme un organe de la religion. Désireux d’en découvrir la place sur le crâne, il visitait les églises avec inquiétude et s’attachait surtout à observer les têtes de ceux qui priaient avec plus de ferveur. D’abord il crut reconnaître que les hommes religieux étaient généralement chauves. Mais n’ayant su trouver aucun rapport entre la calvitie et l’amour de Dieu, il rejeta ce caractère comme chimérique. Il finit par mouler la tête des individus qui étaient renommés dans le monde par leur sainteté, et, après de nombreux essais, il crut découvrir le siège du sentiment religieux. Ce nouvel organe se rencontra depuis, à la connaissance de Gall, sur le crâne d’un libertin dévot qui payait les femmes publiques en leur donnant des livres de prières. Notre docteur, s’étant procuré, vers le même temps, le dessin de la tête de M. de Lamennais, y trouva cette élévation à un degré imposant. M. Lamennais venait d’écrire alors son Essai sur l’indifférence en matière de Religion. Il est difficile, phrénologie à part, de voir le rigide sommet de cette tête toute en hauteur sans songer à ces montagnes saintes où la Bible nous raconte que Dieu descendait pour se communiquer aux hommes.

Gall était encore à l’Université, que déjà son goût pour l’histoire naturelle l’entraînait, comme nous l’avons dit, au fond des bois, à tendre des filets et à découvrir les arbres où les oiseaux venaient de construire leur nid. La connaissance qu’il avait des mœurs de chaque volatile le servait très heureusement dans ses recherches. Mais quand au bout de quelques jours il revenait pour relever ses filets ou pour s’emparer des nids désirés, il ne savait plus reconnaître ni l’arbre qu’il avait marqué ni les filets qu’il avait tendus. Ceci le forçait d’amener avec lui dans ses courses un camarade qui, sans le moindre effort d’attention, allait droit à la place où étaient les filets, à l’arbre où était le nid de l’oiseau. Comme ce jeune homme n’avait sur tout le reste que des talens très médiocres, Gall s’étonna de son instinct conducteur et lui demanda comment il faisait pour s’orienter si sûrement. — L’autre répondit à cette question, en demandant à son tour comment Gall s’y prenait pour s’égarer partout. — Notre inventeur pressentit dès-lors un sens particulier chez l’homme pour se diriger dans l’espace. Espérant acquérir un jour plus de lumière sur cette donnée provisoire, il moula la tête de son guide. — Dix ans plus tard, Gall est appelé en qualité de médecin chez une jeune malade qui s’était laissé enlever de la maison de son père par un officier. Le docteur, croyant reconnaître que le chagrin, la honte et le remords de la pauvre fille entraient pour quelque chose dans le secret de sa maladie, l’interroge doucement sur les motifs qui l’ont déterminée à cette fuite scandaleuse. Elle lui confesse alors qu’elle a moins cédé en quittant sa famille à un sentiment d’amour qu’à une irrésistible envie de voyager. Cette pauvre créature, vertueuse encore dans son déshonneur, montre en même temps au médecin, avec sanglots, deux fortes bosses qu’elle avait sur le front et qu’elle prenait pour des signes de la colère céleste. Gall, examine ces proéminences, les rapproche de celles de son guide, et reconnaît en elles, non des marques de la vengeance divine, mais l’organe des localités. À chaque organe trouvé était pour Gall un pays nouveau découvert dans le monde de l’âme. Il espérait, Dieu aidant, s’emparer ainsi de toute la tête de l’homme avec ses facultés. À mesure qu’il faisait des pas dans cette voie empirique, Gall éprouvait en même temps le besoin de retourner à l’étude du cerveau. Ses travaux anatomiques furent dirigés par cette lumière intérieure qui avait déjà éclairé ses recherches dans la route de l’observation. Les inventeurs devinent encore plus qu’ils n’apprennent. Dans les sciences on voit par ce que l’on a pensé ; le jugement subordonne les yeux. C’est ainsi que Gall hasarda sur les fonctions du cerveau, revu et commenté par lui-même, à l’aide d’une nouvelle méthode anatomique, plusieurs grandes idées. En revanche, il se fourvoya souvent. Quoi qu’il en soit de la valeur de son système, nous n’en devons pas moins tenir compte au docteur Gall de ses héroïques efforts pour faire arriver l’anatomie aux plus hautes régions de l’intelligence. Le premier il osa porter le scalpel dans ces saintes facultés de l’âme, regardées jusque-là comme indépendantes de toute condition matérielle. Ses travaux en anatomie comparée n’embrassèrent pas une sphère moins vaste. Gall enseigna, un des premiers, que le cerveau de l’homme avait été posé comme couronnement à la création et qu’il devait cet honneur à la perfection organique des diverses parties de sa circonférence.

Après ce que nous venons de dire, la phrénologie était trouvée. Les conférences que Gall avait avec ses amis, sur ces matières neuves et originales, s’élevèrent peu-à-peu à la dignité de leçons publiques. Notre jeune professeur ouvrit un cours à Vienne en 1796, Les premières fois que Gall approcha ses idées du jugement de ses auditeurs décidèrent la destinée de toute sa vie. Il parla, pièces en main, des fonctions merveilleuses du cerveau comme centre de toutes les manifestations intellectuelles et morales de l’homme. Ce que j’admire surtout chez Gall, c’est l’art qu’il avait de rendre la science intéressante. Mêlant d’ailleurs à l’anatomie beaucoup de connaissances étrangères, le docteur annonça la possibilité de reconnaître, par les signes de la tête, plusieurs dispositions de l’âme. À l’appui de cette croyance il cita ses observations personnelles ; fit passer sous les yeux de ses auditeurs des crânes où la position de quelques facultés de l’esprit était marquée à l’encre noire, et promit de découvrir plus tard les autres régions douteuses dont la frontière n’était pas encore indiquée. Toutes ces nouveautés furent accueillies avec enthousiasme. G. Spurzheim, étudiant très distingué, manifesta particulièrement le désir de s’associer à la pensée et aux recherches du maître. Ce cours commença entre ces deux hommes une confraternité d’intelligence et de travaux qui dura plusieurs années. Entre Gall et Spurzheim il y a toute la distance du génie au talent ; mais l’un et l’autre rendirent des services éminens à la science par la patience de leurs recherches, leur foi inébranlable et la tournure très différente de leur esprit : Gall, intelligence plus vaste, coup-d’œil plus prompt, instinct plus révélateur, Spurzheim, jugement sain, nature lente et appliquée, conviction calme et silencieuse. Plus méthodiste que son maître, Spurzheim attacha son nom à la dernière classification des organes de la tête[4]. Il est difficile de ne pas voir dans ces deux navigateurs, dont l’un découvre et dont l’autre baptise, le Christophe Colomb et l’Améric Vespuce du nouveau monde physiologique.

Le premier jour de l’an 1805, Gall, qui professait à Vienne, reçut de son père une lettre contenant ces mots : « Il est tard et la nuit pourrait n’être pas loin, te reverrai-je encore ? » — Le vieillard demeurait toujours à Tiefenbrunn, petit village du grand-duché de Bade. Il ne fallait rien moins que cette voix pour arracher notre savant à ses chers travaux, à la phrénologie, cette fille bien aimée de son intelligence. Cependant il y avait vingt-cinq ans que Gall n’avait vu son père, ses montagnes, le vieux toit où il était né : le cœur de l’enfant prodigue avait besoin de respirer ce bon air de la famille et du village qui vaut encore mieux que l’air de la science. Le docteur se décida à partir ; mais, économe du temps qui lui était mesuré à l’aune étroite de la vie, il voulut tourner ce déplacement au profit des conquêtes de son idée. Gall emporta donc avec lui sa collection de crânes et de têtes moulées en plâtre, afin de les présenter comme des preuves sensibles à l’examen de ses auditeurs. Spurzheim le suivit. Ce voyage commença, pour nos deux jeunes missionnaires, une vie aventureuse et nomade qui ne s’arrêta guère qu’à l’extrême vieillesse.

Leur excursion à travers l’Allemagne souleva de toute part une immense curiosité. Les rois, les savans, les artistes, accouraient au-devant des deux révélateurs ; les gens du monde ne voyaient et ne voient encore dans la phrénologie qu’une manière de dire la bonne aventure par les bosses de la tête. Ils ignorent que, dans les idées de Gall, le toucher du crâne n’était qu’un accessoire de sa doctrine ; mais l’intérêt qui s’attache à la pénétration de l’inconnu est celui qui détermine toujours le plus d’entraînement. Mesmer, Cagliostro, Lavater, avaient mis tout dernièrement, avant Gall, le monde civilisé en émoi ; c’est que ces trois hommes, dont l’un n’était qu’un intrigant hors ligne, représentent à eux seuls ce qui manquait précisément au xviiie siècle, le sentiment du merveilleux. Gall continuait ces devanciers célèbres, mais par d’autres voies ; les efforts du docteur pour s’emparer des secrets, de la nature étaient au moins dirigés par un esprit d’observation. Les sciences les plus positives ouvrent toutefois aux esprits inquiets de sourdes échappées vers le mystère ; la chimie n’avait pas plutôt renoncé à la pierre philosophale, qu’elle cherchait le moyen de faire le diamant à la place de l’or. Cette curiosité est dans la nature, Gall et Spurzheim ont marqué sur la tête de l’homme le siège de l’organe de la merveillosité ; c’est à cet organe que répondent le magnétisme et la phrénologie. Les phrénologues et les magnétiseurs continuent les sciences occultes du moyen âge, non qu’ils rapportent avec Paracelse ou Jérôme Cardan les effets visibles de la nature à des causes surnaturelles, mais ils cherchent comme eux à soulever le voile obscur, sous lequel l’auteur de la création a caché les lois de son œuvre ; c’est par ce côté-là que la science de Gall fut regardée long-temps comme magique.

Ce qui étonna dans le fondateur de la phrénologie, ce fut moins encore la nouveauté de son système que la clairvoyance électrique avec laquelle Gall devinait tout, de suite le caractère des individus dont il touchait la tête. Toute l’Allemagne retentit alors d’une visite que fit le docteur Gall dans les prisons de Berlin. Notre savant parcourut ces établissemens, accompagné d’un grand nombre de partisans et de détracteurs. Il rencontra dans les salles de travail deux cents détenus qu’on lui laissa examiner, sans lui rien dire de la nature de leurs fautes. Gall leur trouva à un degré considérable l’organe du vol. On répondra à cela qu’il ne faut pas être sorcier pour deviner des voleurs dans une prison ; mais notre philosophe détermina en outre ce qui est plus difficile, les motifs qui les avaient poussés à commettre ces vols. Il y avait aussi d’autres détenus arrêtés pour d’autres causes ; il les distingua aussitôt. « Vous ne devriez pas être ici, » témoigna Gall en s’adressant à une honnête femme qu’on avait confondue par mégarde ou avec intention parmi les voleuses. Ayant manié la tête d’un jeune homme nommé Kunow, le docteur s’écria avec émotion : « Le malheureux ! c’est sa nuque qui l’a perdu ! » Kunow avait été condamné pour débauche infâme, Gall donna beaucoup d’autres signes d’une lucidité presque effrayante qui intimidait les défauts cachés jusque dans l’antre le plus ténébreux du cœur humain. Une jeune Allemande d’une bonne famille et d’une figure agréable, se trouvant ce soir-là dans une société où Gall continuait ses expériences, refusa de soumettre sa tête au toucher du docteur. Cette répugnance étonna, car tout le monde au contraire montrait le plus vif empressement à défier les lumières du savant. Quoique cette jeune personne eût été parfaitement élevée, Gall soupçonna chez elle quelque défaut occulte. Ayant réussi à se procurer sur elle par fraude l’empreinte de certains contours cérébraux qu’une abondante chevelure couvrait, comme à dessein, de son voile complaisant, le docteur prononça sans crainte que la place d’une pareille tête était dans l’établissement qu’il venait de visiter. On se récria beaucoup contre ce jugement extraordinaire. Deux ans plus tard, le hasard fit découvrir dans cette jeune fille riche et charmante un affreux penchant au vol, que ni la sévérité de son père, ni la honte attachée à ce vice dégradant, ni un séjour réitéré de plusieurs mois dans une maison de santé, convertie pour elle en maison de correction, ne purent jamais dompter entièrement. Gall, dans ses voyages, emportait avec lui comme un trophée de la science les débris en plâtre de ce crâne révélateur[5].

Le docteur passait à Torgau avec quelques disciples. Un aveugle se rencontra sur la route. Le maître s’arrêta, et communiqua tout bas à ceux qui l’accompagnaient son jugement sur cet inconnu. Contre l’ordinaire, un sourire d’incrédulité gagna toute la bande. Gall prétendait avoir découvert dans cet aveugle l’organe de la mémoire des lieux, le sentiment de l’espace et du mirage, qui font les grands voyageurs. Un aveugle paysagiste ! On refusait de croire que la nature pût jamais se permettre une telle ironie. Gall, pour toute réponse, pria ses disciples d’être attentifs à la conversation qu’il allait avoir avec cet homme. — Aveugle, quels sont tes goûts ? Dis-nous ton occupation favorite ? — L’aveugle de naissance avoua qu’il n’aimait rien tant au monde que d’entendre parler des contrées lointaines et de voyager par les yeux des autres. Il n’était guère jaloux, dans toute la nature, que des hirondelles ; encore n’étaient-ce pas leurs yeux qu’il enviait, mais leurs longues ailes rapides, qui font mille lieues dans un jour.

Ces faits et beaucoup d’autres semblables dont Gall semait son passage le faisaient suivre dans toute l’Allemagne à la trace lumineuse de sa doctrine. Une prompte réaction succéda à ce premier mouvement d’enthousiasme. Les gouvernemens du nord proscrivirent la nouvelle science comme dangereuse et comme conduisant au matérialisme. Les idées de Gall ne rencontrèrent nulle part tant d’opposition que parmi ses confrères. Ses voyages avaient éveillé autour du docteur une admiration excessive ; ils éveillèrent en même temps l’envie. Gall admira la manière dont ces savans régentaient la nature. Il remarqua que les rivalités de systèmes cachaient presque toujours des rivalités d’amour propre. Sa doctrine avait, aux yeux de certains hommes graves, le grand tort de ne pas avoir été découverte par eux-mêmes. La plupart la rejetaient sans examen, par cela seul que c’était une étrangeté et qu’on ne saurait trop se défendre d’innovation. Quoique le docteur Gall eût beaucoup à souffrir de ce fanatisme du doute, le pire de tous les fanatismes, il ne se découragea point. L’avenir, cette espérance de tout homme qui lutte, était invoqué par notre nouveau Galilée comme une éclatante réparation du présent. Gall se consolait dans cette idée, que jusqu’ici toutes les résistances ont eu tort contre la vérité. Cela dit, il continuait tranquillement sa route. Le hardi novateur ne savait même pas si, dans l’intérêt de la science, il ne devait pas se féliciter de cette persécution : « Une découverte, se disait-il à lui-même, resterait très imparfaite si elle obtenait trop promptement un succès sans réserve ; c’est l’orage qui fertilisé le champ des idées. »

Cependant quelque chose manquait encore à la doctrine de Gall, c’était l’assentiment de la France. Toute idée nouvelle n’arrive à être cosmopolite qu’à la condition de venir se faire contrôler à Paris ; Ce grand centre de la civilisation impériale attira Gall et son système. Quelques feuilles publiques insinuaient charitablement que Gall n’oserait point venir en France, ce pays qui démasqué si bien les intrigans, cette terre classique de la raillerie et de la malice : il y vint. C’est en 1807 que le célèbre Allemand apporta tout-à-coup ses pensées aux lumières d’un nouvel auditoire. Il y eut foule pour l’entendre ; la curiosité était immense ; mais le docteur Gall rencontra à Paris les mêmes obstacles qu’à Vienne ; il en rencontra un surtout qui dominait tous les autres. Le fondateur de la phrénologie arrivait avec une réputation acquise, avec de grands travaux, avec des idées originales, avec une tournure d’esprit toute française, avec une facilité de langage merveilleusement claire et propre à séduire, avec cette figure intelligente que Cicéron exigeait chez l’orateur, et qui le fait tout d’abord bien venir d’une assemblée, avec les connaissances variées du médecin et de l’homme du monde : mais qu’était tout cela contre Napoléon ? Or, Napoléon se déclara l’ennemi de Gall. Quelques-uns ont dit que c’était par haine des rêveries allemandes ; d’autres ont insinué que c’était par jalousie ; Napoléon jaloux ! le fait serait au moins curieux.

Au point où en était arrivé cet homme, il ne pouvait plus guère en vérité se montrer importuné d’autre lumière que du soleil de la science. Qu’on suppose à la phrénologie le degré de certitude qui manque encore, et le savant investi de cette puissance mystérieuse vaudrait bien la peine d’être jalousé par les rois, même par les rois de génie. Les fantastiques créations de Merlin et de Faust ne dépassent guère l’idéal que nous pouvons nous faire maintenant d’un docteur introduit par la science dans le secret de chaque individualité. L’exercice complet de la phrénologie demanderait d’ailleurs pour additionner sûrement toutes les causes intérieures et extérieures qui régissent les actions humaines un ensemble de vastes facultés capables de gouverner le monde. Les individus, avec leurs moyens naturels, leurs passions, leurs instincts, leurs penchans, leurs mouvemens aveugles, ne seraient plus sous les doigts tout puissans d’un tel homme que les touches variées d’un immense clavecin dont il tirerait, en les accordant les unes avec les autres, une harmonie conforme à ses volontés. Ce terrible joueur de ressorts occultes serait le maître de l’univers sans le paraître et dirigerait les événemens sans qu’on vît au juste par quel côté il y mettrait la main. On conçoit qu’on puisse être envieux de cette incalculable force, même quand on se nomme Napoléon, et quand ce rêve exorbitant de la science n’est encore qu’une chimère.

Quoi qu’il en soit du motif, l’empereur combattit le savant, non de front et à visage découvert, comme il convenait au maître absolu, mais par derrière, à demi-mot et avec l’arme sournoise de la raillerie. Napoléon riait de Gall ; ce rire était répété par toute la ville. Les petits journaux de Paris étaient noircis de plaisanteries grossières sur l’étranger et sur son système. On s’amusa beaucoup dans le monde de la sensibilité du docteur Gall, faisant passer par les mains du docteur Spurzheim le crâne de ses anciens amis sous les yeux de son auditoire, en témoignage de certaines qualités ou de certains défauts qui leur étaient particuliers. Gall ne s’affligeait pas de cette lutte ; il en était fier. Il y avait, en effet, quelque grandeur à avoir pour ennemi celui qui était l’ennemi de vingt rois ; seulement cette résistance placée si haut lui attira le mauvais vouloir de cette tourbe servile qui mesure son assentiment à une idée sur la protection que le pouvoir lui accorde. Les académies et les corps savans génèrent la marche de la nouvelle science ; son fondateur se trouva en butte à mille attaques ; mais cet homme était invulnérable, car il croyait[6]. Quoique maniant avec beaucoup d’adresse l’arme de la raillerie et rompu à la discussion, Gall répondait à ses adversaires moqueurs, par des argumens presque toujours sérieux. Encore moins se donnait-il la peine de battre en brèche les systèmes de ses voisins ; sa raison était qu’il ne tenait pas à jeter les fondemens de sa doctrine dans des ruines. Quand on lui parlait de la résistance de Napoléon à ses idées, il répondait sans s’émouvoir : « Le génie le plus élevé a toujours au-dessus de lui la vérité, comme l’aigle qui vole dans le ciel a au-dessus de lui la lumière. »

Cette résistance fut longue et tenace ; elle domina toute la destinée de Gall dans la science, comme celle de N. Lemercier dans les lettres. En vain Corvisart et Larrey essayèrent de faire revenir l’empereur sur le compte du savant : Napoléon se montra inflexible. Ses raisons, car il prit la peine d’en donner, étaient celles que l’on retrouve dans la bouche de tous les détracteurs de la phrénologie. Au milieu de ce grand duel moral que le docteur Gall eut à soutenir contre son ennemi anonyme, revenait sans cesse le reproche de matérialisme et de fatalisme. La vérité est que, comme tous les hommes qui voient juste et loin, l’empereur avait aperçu une philosophie derrière la découverte du médecin. En morale, en politique, en législation, la nouvelle science entraînait à ses yeux un monde nouveau. Au fond, l’empereur croyait lui-même à la destinée, mais il voulait avoir le monopole de son étoile. La limite tracée par le savant aux manifestations de l’intelligence humaine irritait le génie de Napoléon, et il y avait de l’orgueil révolté dans le fait de sa résistance. Les réformes que Gall laissait entrevoir pour l’avenir au bout de sa doctrine déplaisaient à l’empereur ; il entendait que le monde se réformât sur le modèle de ses idées et à la pointe de son glaive. Cet homme, qui avait mis la nation dans un camp et la politique dans la guerre, n’aimait pas les utopistes ni les novateurs. Il l’a bien montré envers madame de Staël et envers Benjamin Constant. Napoléon ne voyait guère de meilleur œil un système qui fixait à chaque individu une sphère d’activité particulière, circonscrite d’avance par la nature. Ce conquérant aimait les poètes, les philosophes et les savans, mais pour en faire des soldats. Lui, ce magnifique argument en faveur du système de Gall ; cet homme né grand, auquel il avait été donné de réaliser au-dehors la royauté qui était pour ainsi dire dans ses organes, Napoléon niait justement la prédestination chez les autres. On ne saurait du moins trop s’étonner de la prodigieuse activité de ce belliqueux qui, à travers ses batailles contre tous les peuples du Nord et du Midi, trouvait encore le temps de faire ténébreusement la guerre à un pauvre savant, démonstrateur de crânes. Cette haine de Gall et de son système tint aussi long-temps que l’empire. Elle suivit même l’empereur à Sainte-Hélène. « J’ai beaucoup contribué à perdre Gall, » s’écriait le détrôné dans son exil. Napoléon se vantait : aucun homme, si grand qu’il soit, n’a puissance sur une idée. Toute découverte a ses destins en elle-même, selon la part d’erreur ou de vérité qui lui a été faite. La sourde persécution de l’empereur contre le système de Gall s’est arrêtée à l’homme. Elle a fait souffrir un modeste chercheur de vérités, un rêveur, si l’on veut ; un de ces docteurs inquiets dont l’esprit étouffe dans les anciennes limites de la science et fait tout au monde pour les reculer. Nous ne voyons pas là un si beau sujet de se montrer fier ; surtout quand on est soi-même un grand homme et qu’on a eu la couronne du monde sur la tête.

Le caractère de Gall est comme sa vie tout entière dans la science qu’il a fondée. Son système de l’influence de l’organisation sur nos qualités et nos défauts l’avait amené à une grande tolérance morale ; comme il s’était beaucoup approché par état des infirmités de l’âme et du corps, il en avait gardé au fond du cœur une certaine mélancolie compatissante pour les maux de l’humanité. Gall avait passé une grande moitié de sa vie, dans les prisons et dans les bagnes, à interroger les mystères affligeans de notre nature, Il avait confessé, en prêtre de la science, plusieurs condamnés à mort. Il avait touché le crâne et sondé la conscience de tous les criminels fameux. Il n’y avait guère de plaie morale dans laquelle ce médecin n’eût mis le doigt, de voile intime qu’il n’eût déchiré. L’abîme du cœur humain n’avait plus pour ce savant ni ténèbres ni épouvante. Il lui était arrivé plus d’une fois, en visitant les prisonniers, de s’attendrir sur le sort de ces natures fatales, de ces demi-hommes qui n’avaient rencontré en eux, ni autour d’eux, aucun moyen de résistance au mal. Eh bien ! par une inconséquence inouïe, ce doux Gall, si plein d’indulgence et de bonhomie, était pour le maintien de la peine de mort, et même (on hésite à dire cela) pour la peine de mort aggravée. Que conclure de là ? sinon ce que le fondateur du nouveau système pénitentiaire concluait lui-même de Napoléon : « Tel qui à certains égards devance de beaucoup ses contemporains se trouve sous d’autres rapports arriéré de plusieurs siècles. » Il est rare que, dans l’ordre moral, l’homme marche des deux pieds.

On a beaucoup parlé des tendances matérialistes de la phrénologie, et l’on se demande encore si Gall avait une religion. Nous n’hésitons pas à le croire. Seulement Gall était médecin, et comme ses confrères, il penchait à confondre la cause avec l’instrument. Il lui arrivait, par exemple, de s’écrier dans son enthousiasme d’anatomiste : « Dieu et cerveau, rien que Dieu et cerveau ! » Et l’âme ? — Gall s’était fait un devoir de n’en parler jamais, et de borner ses recherches aux conditions matérielles à l’aide desquelles elle manifeste ses facultés. À plus forte raison avait-il soin d’écarter toute discussion qui aurait pu intéresser une forme quelconque de croyance. Comme savant, son culte s’arrêtait à la nature. Il ne voyait point d’impiété à suivre le mouvement de la science vers l’innovation et la conquête du mystère : être avec le progrès, c’était pour le docteur Gall être avec Dieu. Notre novateur se montrait du reste bien éloigné de nier l’existence d’une loi suprême de toutes les lois, d’une intelligence de toutes les intelligences, d’un ordonnateur de tous les ordres. La phrénologie lui semblait au contraire une excellente réfutation de l’athéisme. Le cerveau, ce merveilleux laboratoire de la pensée, était à ses yeux une preuve manifeste de l’intelligence supérieure qui s’y révélait à l’homme. Gall avait beau faire, il ne pouvait amoindrir son jugement au cercle des observations matérielles, et comme toutes les grandes natures, il était religieux par instinct. Sa reconnaissance était sans bornes envers ce divin architecte des choses dont l’anatomie lui avait démontré toute la sagesse. Gall adorait avec une vénération profonde la trace empreinte à la tête de l’homme par cette invisible main. Mais ce qui le pénétrait davantage du sentiment de notre faiblesse et de la grandeur divine, c’était le peu d’étoffe employé par le Créateur et transformé dans le cerveau en instrumens de puissance si nombreux et si sublimes. Le sang-froid de l’anatomiste ne tenait pas devant ce grand spectacle ; il ne savait comment dire son admiration et son étonnement à ce mystérieux auteur de la nature qui avait su resserrer toutes les conditions matérielles de nos connaissances avec leur objet, le monde terrestre que les géographes évaluent à neuf mille lieues de tour, et le monde idéal qui ne se mesure pas, dans une circonférence de tout au plus vingt-deux pouces !

Il y aurait eu de l’inconvenance à traiter légèrement un physiologiste que les Corvisart, les Larrey, les Broussais, et tant d’autres ont regardé comme un génie novateur. Nous avons dit la vie du savant ; un mot à présent sur l’homme. Différent en cela de la plupart des inventeurs et des utopistes, Gall entendait assez bien la raillerie sur ses doctrines. Il aimait l’esprit ; même à ses dépens. Sa philosophie eut comme celle de Socrate l’honneur d’être représentée sur la scène et d’exciter la bonne humeur du parterre[7]. Ce ne fut pas (sans parler de sa tête) le seul trait de ressemblance ; que Gall eût dans sa vie avec le philosophe grec. Étant à Strasbourg, Gall fit une très grave maladie, à laquelle il manqua de succomber. Une jeune femme, attachée à la maison où il était, lui prodigua les soins d’une complaisance infinie. Entraîné par son bon cœur, il en devint amoureux, et, de retour à la santé, il l’épousa. Notre philosophe ne fut pas heureux dans cette union. Sa femme était une seconde Xantippe, pour le caractère emporté, violent : elle manquait aussi d’éducation. Il paraît que dans les commencemens, notre sage essuyait les bourrasques de sa disgracieuse compagne, avec la bonhomie et le sang-froid de Socrate, quand il reçut le pot d’eau sale sur la tête. S’il la quitta ensuite, c’est que la place n’était plus tenable. Ne pouvant trouver de repos dans cet intérieur si tempétueux, Gall assura une pension viagère à sa mauvaise femme, et s’en alla vivre ailleurs.

Je serai indiscret, pour Gall, comme il l’était lui-même envers ses amis défunts, dont il faisait, crâne en main, la confession générale. Notre philosophe avait, selon son langage, le penchant à la génération, ou, comme aurait dit Spurzheim, l’instinct de l’amativité très développé, Le spirituel docteur Koreff qui l’a beaucoup connu, nous disait à ce propos : « Il fallait qu’il eût toujours les pieds dans les pantoufles d’une maîtresse. » Si l’on tient compte de la réputation dont Gall était entouré dans sa jeunesse, on se fera aisément une idée de ses bonnes fortunes dans ce genre de succès. Il entraîna dans sa vie errante la folle Orlandini, belle et romanesque voyageuse, dont il ferma plus tard les yeux pour les rêves de la mort. Nous avons eu la confidence d’un autre amour, cette fois, tout platonique. Il s’agit d’une femme du monde, dont Gall devint amoureux en lui touchant la tête. On voit que chez lui le physiologiste ne cédait jamais ses droits. Cette tête était si bien le livre de toutes les perfections, les plans du crâne admirablement modelés, devaient recouvrir des facultés si attirantes, et se montraient si justement en harmonie avec la conformation du crâne de Gall, qu’il crut avoir trouvé dans cette femme son idéal, ou pour parler le langage des savans, son analogue. Il se prit pour elle d’une inclination violente et concentrée. La science, cette autre amante, eut quelque temps à se plaindre des infidélités du docteur. Malheureusement la femme que Gall aimait, était mariée. Il paraît qu’elle devina le docteur et qu’il y avait entre eux sympathie, mais, retenue aux liens du devoir et de la société, elle ne consola son amant que par des regrets. Cet amour orageux et stérile traversa la vie de Gall comme un météore. Elle tomba de son côté en langueur et mourut. N’ayant pu avoir la femme, le docteur voulut du moins avoir sa tête. Gall obtint en effet pour unique et dernière faveur de mouler les perfections de sa maîtresse. C’était pour l’homme un soin pénible ; mais c’était une bonne fortune pour le savant, qu’une telle trouvaille. Ce crâne, siège de si belles facultés, semblait formé exprès pour être mis sous les yeux de la science : il prit place dans la collection phrénologique, parmi les autres souvenirs de Gall, qui conserva aussi dans son cœur l’empreinte de cette tête si chère.

On voit que Gall n’était pas un de ces savans égoïstes et secs qui n’ont d’affection que pour une idée. Pendant son séjour à Paris, il fit la connaissance d’une femme charmante qui méritait de fixer sa destinée. La rencontre eut lieu, un peu par hasard, comme toutes les rencontres. Gall tenait en lesse un chien ; une jeune et jolie personne, qui passait ce jour-là dans la rue, en avait un autre, toujours par hasard. Les deux animaux s’accostent, se donnent le bonjour et deviennent bientôt les meilleurs amis du monde. Le maître et la maîtresse en firent autant. — « Le joli chien que vous avez là, mademoiselle. — Cela voulait dire : les beaux yeux que vous avez, la jolie taille. » On comprit, on rougit, on s’aima. Cet attachement fut sérieux. Douze ans après, Gall étant devenu veuf (Xantippe était morte), il épousa celle qui lui avait tenu jusque-là fidèle compagnie. C’était une personne aussi distinguée d’esprit que de figure. Les femmes du monde remarquaient, elles remarquent tout, que madame Gall se coiffait le front très découvert, sans doute pour plaire à son mari, qui aimait qu’on fit paraître ce miroir des facultés de l’âme. Une dernière anecdote ; c’est dans de semblables traits qu’on surprend mieux la révélation du caractère de l’homme. Gall allait faire à une dame de la société des visites fréquentes et secrètes, qui déplaisaient à sa femme. Le sachant sujet à caution, elle lui défendit d’y retourner. Gall promit, et les soupçons s’évanouirent. Un jour pourtant madame Gall, qui avait pris ombrage de nouveau, se mit en devoir de suivre son mari. Il allait ; peu-à-peu elle le voit prendre le chemin de la rue et de la maison interdites ; il monte. Notre grave docteur avançait la main pour saisir le cordon de la sonnette, quand tout-àcoup il se retourne au bruit d’un pied alerte qui montait l’escalier, et reconnaît, qui ? sa femme. Égarée par l’emportement de la jalousie, elle lui donne, de la plus jolie main du monde, un soufflet. Ô dépit ! La bonne et large figure de Gall ne répondit à cette offense que par un éclat de rire.

Malgré sa vie aventureuse, Gall recherchait fort le calme et le demi-jour d’un intérieur hanté par quelques amis. À Vienne il avait une maison avec jardin. À Montrouge, près Paris, il se livrait lui-même avec ardeur aux soins de l’horticulture, et savait élever les plus beaux arbres à fruit qu’on puisse voir. Plus orgueilleux que vain, il mit un empressement médiocre à briguer les honneurs publics. Sa place, comme celle de tous les hommes excentriques, était d’ailleurs marquée hors du monde parmi les philosophes qui portent tout en eux-mêmes. Gall concourut, en 1821, pour une place à l’Académie des sciences ; il n’obtint qu’une voix, celle de Geoffroy Saint-Hilaire, son ami, qui l’avait décidé à se présenter : il est vrai que cette seule voix en valait plusieurs.

Nous avons vu que le cœur de cet amant de la science n’était pas de glace à des séductions plus tendres. Les intrigues des femmes qu’il voyait contribuèrent plus que le désaccord des opinions à le brouiller avec Spurzheim. Le désordre des mœurs, toujours condamnable, résultait, du moins chez lui, d’un fond de bienveillance excessive. À moins que certains signes extérieurs ne l’eussent rendu défiant, il était facile à se lier. Ayant beaucoup vécu et beaucoup voyagé, il avait eu un assez grand nombre d’amis ; Le savant conservait, nous l’avons dit, ses affections sous la forme de crânes, comme les anciens peuples d’Égypte embaumaient les animaux de leur connaissance et les membres de leur famille dans les hypogées : les voyant tous les jours, les touchant, les rangeant et les dérangeant sans cesse sur les rayons de son cabinet, il défendait avec soin ces chers souvenirs, de la poussière et de l’oubli. Ayant lui-même succombé le sa août 1828, après une longue maladie, il demanda à être réuni aux images en plâtre et aux crânes de ceux qu’il avait aimés.

Il avait manqué au docteur Gall de naître en France, non pour sa gloire, mais pour la nôtre. Ce novateur était, au reste, depuis assez long-temps naturalisé Français par l’intelligence et par des lettres officielles, lorsqu’il mourut dans sa patrie d’adoption, pauvre, négligé, refusé par les sociétés savantes, inquiet de l’avenir de sa découverte, abreuvé de jours et d’enuuis amers, dégoûté, seul. Le docteur Spurzheim s’était séparé de son maître sur quelques difficultés délicates. Il en est des amitiés scientifiques comme amitiés littéraires, tous ces mariages d’intelligence finissent presque toujours par un divorce. Gall éprouva de cette séparation plus de tristesse réelle que dans son orgueil de savant il ne voulut en laisser paraître. Il drapa sa douleur sous le dédain et le silence. A peine lui échappait-il de temps en temps, sur son ancien ami, quelques reproches : « Hélas ! disait-il sur un ton de mélancolie hautaine, et lui aussi, il m’a abandonné ! » Mais cette mésintelligence était sans remède, car elle prenait sa source plus haut même que l’amour-propre, dans une différence de point de vue. Il y eut pourtant entre eux un dernier retour à l’attachement de leurs premières années. Un rapprochement fut essayé entre Gall et Spurzheim. Sur le bord de l’autre vie, Gall voulut dire adieu à son ancien élèves : Spurzheim vint pour se jeter dans les bras de son maître. Il était trop tard : les médecins qui veillaient autour de l’auguste malade craignirent pour lui l’effet d’une émotion trop pénétrante. Spurzheim attristé se retira. Si la réconciliation ne fut pas un fait accompli matériellement, elle eut du moins lieu dans le cœur des deux anciens amis.

Le plus attaché de ses disciples, et un, des plus remarquables, le docteur Fossati, lui ferma les yeux pour l’éternel sommeil. Gall était mort à Montrouge dans sa maison de campagne. Sa femme, et quelques amis avaient consolé les derniers momens du vieillard. On ne saurait juger la figure du savant sur ce masque uniforme et triste que lui a donné la mort. La tête de Gall, quoique ses traits ne fussent pas réguliers, était belle et expansive ; on y lisait un mélange de finesse et de bon sens, de méditation et de volupté, de bonhomie et de malice, d’indocilité aux croyances établies et presque de superstition pour les idées personnelles. Ceux qui ont traité Gall de visionnaire, ceux qui l’ont traité de charlatan, ne l’ont point lu ou n’ont pas su le définir. Il avait, au contraire, une antipathie trop exclusive pour les esprits à rêveries nébuleuses, Spinosa, Mallebranche, Locke, Kant ; familier de la nature, il recherchait peu, disait-il lui-même, les bonnes grâces de la métaphysique allemande. Sincère, je crois qu’il le fut, du moins dans l’ensemble de sa doctrine. S’il s’est trompé, si la science donne plus tard un démenti cruel à ses idées, c’est un malheur. L’histoire de la philosophie n’est-elle pas celle des pérégrinations de l’esprit humain à la recherche de la vérité ? Le docteur Gall était lui-même très éloigné de partager la confiance aveugle et bornée de ses successeurs sur le sort du système qu’il avait fondé avec tant de peine. Son esprit rencontrait parfois des doutes devant lesquels il s’arrêtait effrayé. Il y avait des momens où, dans ce ténébreux voyage et sur ces vastes mers de l’inconnu, la boussole même de son intelligence ne marquait plus. Tout cela contribua à entourer d’ombres la fin de cette vie laborieuse, et à aigrir la vieillesse de ce savant, dont la destinée longtemps inquiète, militante et insolite, ne se repose même pas dans la tombe. La mémoire de Gall est restée en effet attachée à la phrénologie, qui, toujours flottante et agitée dans le vide, n’a pas encore rencontré jusqu’ici autour d’elle ce centre de certitude et ce mouvement régulier qui font en science les étoiles fixes.

Voilà l’histoire de Gall, comme nous l’ont racontée dans la petite maison de l’allée du Pot-au-Lait les livres, quelques anciens amis du docteur, et l’asile modeste dans lequel le savant, las des hommes et du monde, était venu reposer son cœur blessé, sur la nature, au milieu des amandiers et des lilas. Les arbustes y sont encore, mais l’homme n’y est plus : celui qui fut Gall n’est maintenant qu’un tombeau au cimetière de l’Est et une figure en plâtre dans le musée d’anatomie du Jardin-des-Plantes. Le plâtre, joint aux crânes et aux autres bustes recueillis par le savant, complète avec celui de Spurzheim, mort à Boston en 1838, ce qu’on nomme froidement le cabinet du docteur Gall.

    de ses forces, qu’il ait donné pour certains des résultats douteux, cela est possible : mais je ne crois pas chez lui à un dessein réfléchi de tromper. L’erreur en physiologie est une fille qui se retourne tôt ou tard contre son père : qu’eût-il donc gagné à l’adopter sciemment ?

  1. Il y aurait lieu à de très curieuses recherches sur les pérégrinations des noms propres ; on remonterait ainsi à l’influences des races sur le caractère des hommes célèbres.
  2. J’ai recueilli et publié ailleurs des extraits d’anciens ouvrages, qui ont préludé de siècle en siècle à la physiologie moderne du cerveau : « L’âme de l’homme, dit Christian Molderanius, étant douée d’un grand nombre de facultés, il fallait lui donner un domicile plus vaste qu’à celle des autres animaux, et qui contînt plus d’instrumens, idque pluribus contineri instrumentis. » Goglenius, auteur d’un livre sur la physionomie, affirme qu’une tête absolument trop petite, comme celle de l’autruche, annonce un être idiot, et étranger à toute conception : « Caput valde parvum quisquis habuerit, is ab omni erit sensu humanoque captu alienior. » Le rapport entre les formes du crâne et les diverses facultés de l’esprit avait été de même l’objet de recherches assidues. On peut consulter les rapprochemens que j’ai établis entre ces diverses citations et le système de Gall.
  3. « Combien de fois n’ai-je pas scruté ma conscience pour savoir si un penchant vicieux ne me guidait pas dans mes recherches ! (Gall, Phys. du Cerveau).
  4. Le disciple a en effet nommé la science du maître : Gall n’avait pas voulu du mot phrénologie. C’est encore à Spurzheim qu’on doit la terminaison de la plupart des organes en ité, comme amativité, combativité, acquisivité, merveillosité. Cette phraséologie barbare n’était pas du goût de Gall ; elle n’est pas non plus du nôtre. Non content de nommer les organes, Spurzheim en augmente le nombre. Il traça en outre sur le crâne trois zones distinctes. 1° Les instincts ; 2° les sentimens ; 3° les facultés intellectuelles qui forment la couronne de l’humanité.
  5. Ce fait nous a été raconté, comme la plupart de ceux que nous citons, par des témoins graves. Il est inutile de dire qu’en rapportant ici le pour et le contre, nous n’entendons nullement engager notre croyance à la doctrine de Gall. Des faits même confirmatifs ne prouvent rien en faveur d’une doctrine, tant que le raisonnement n’a pas décidé.
  6. Ce qu’on a mis le plus en doute dans ces derniers temps, c’est précisément le bonne foi de Gall. Je repousse de tels soupçons injurieux, qui d’ailleurs ne me semblent pas fondés. Qu’en anatomie surtout, Gall ait quelquefois présumé
  7. « Gall, dit le docteur Fossati, avait vécu quelque temps, à Berlin, avec le célèbre Kotsbue. Le poète profita de l’occasion pour apprendre de Gall les mots techniques de la doctrine, et pour connaître les idées et les principes qui prêtaient le plus au ridicule. Il composa la pièce la Crânomanie, qui fut immédiatement jouée sur le théâtre de Berlin. Gall assista à la première représentation, et se mit à rire comme les autres. »