Paris ou les sciences, les institutions et les mœurs au XIXe siècle/Le musée de zoologie

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Comptoir des Imprimeurs unis (tome 1p. 221-226).

VII. — Le musée de zoologie.


Il y a dans la Bible un beau passage, c’est celui où Dieu amène aux pieds d’Adam tous les animaux de la terre et tous les oiseaux du ciel, pour qu’il voie à leur donner un nom. Cette grande convocation de tous les êtres créés sous les yeux de l’homme, nous la retrouvons dans notre musée de zoologie. La science a rassemblé ici tous les représentans de la vie sur le globe et elle les a nommés. Ce nom exprime non seulement leurs particularités, mais encore quelques-uns des rapports qui les rattachent à la série. On n’attend pas de nous une description, ni un tableau des richesses variées que ce musée contient. Notre dessein n’est pas de passer la création en revue, ni de décrire les mœurs des animaux : il y a des livres pour cela. Nous avons en vue de signaler le mouvement qui entraîne, à cette heure, toutes les sciences naturelles vers une rénovation philosophique.

L’ordre qui règne au musée de zoologie est le résultat de travaux qui remontent à 1795. Entrepris en commun par Cuvier et par Geoffroy Saint-Hilaire, ces travaux ont jeté la base de la classification des mammifères, qui sauf quelques perfectionnemens, détermine encore aujourd’hui la place de ces différens citoyens de la création. Les méthodes sont utiles, comme moyens d’enregistrement et de classement des êtres : mais il ne faudrait point s’y arrêter. La nature ne se laisse d’ailleurs pas tirer au cordeau, et les plus zélés méthodistes sont forcés de reconnaître l’impuissance de leurs efforts pour arriver à un résultat satisfaisant. Une classification parfaite, qui exprimerait tous les rapports naturels des êtres vivans, est une sorte de pierre philosophale, à la découverte de laquelle il faut renoncer. Dans cet état de choses, ne convient-il pas de se tourner, avec l’école de Buffon, vers une direction moins stérile, vers des essais moins laborieusement nuls ? Élevons-nous donc à quelques idées générales sur l’ordre de la création. Dans cette réunion d’animaux qui peuplent les salles du muséum, Cuvier cherchait surtout des différences, et M. Geoffroy des analogies : il faut y voir des unes et des autres. — La nature après avoir satisfait, par des organes, aux besoins particuliers de chaque animal, lui trace, dans ces mêmes organes, des rapports, des points d’attache avec ensemble des êtres vivans.

Nous allons donner l’idée d’une conversation qui aurait pu et qui a dû même se passer, dans ces galeries, entre les deux chefs d’école : — Ne voyez-vous pas, disait M. Geoffroy, planer au-dessus de ces variétés de formes la grande loi d’unité de composition organique ? La nature tourne en tous sens autour d’un axe fixe. Le fiat lux de la puissance créatrice est tombé ici dans les plaines de l’air, là dans l’Océan, ailleurs sur l’écorce solide du globe ; douée d’une force relative, la vie s’est développée dans ces différens milieux selon des lois appliquées à la nature du séjour. — Vous êtes poète, répondait Cuvier avec un sourire méprisant et froid ! — Historien et philosophe, reprenait fièrement son adversaire, j’ai cherché mes preuves dans la nature. Qu’y ai-je vu ? Avec les mêmes élémens modifiés, l’auteur de l’univers a établi des lois constantes d’harmonie entre les organes d’un animal, et les circonstances dans lesquelles cet animal est appelé à vivre. Ce qui est poil ici, devient plume ou écaille ailleurs. La main se transforme en patte, en aile, en nageoire. Au fond c’est toujours le même principe qui agit. — Mais vous enchaînez la liberté de Dieu ! — Je n’enchaîne rien : retracer la marche que le Créateur a suivie dans l’arrangement mécanique des êtres, ce n’est aucunement lui dicter des lois ! Je n’ordonne pas, je constate. — À qui espérez-vous faire croire qu’un insecte ou un mollusque soit construit sur le même plan que l’homme ? — Plus on descend vers les régions obscures et basses du règne animal, plus sans doute les difficultés augmentent pour rattacher l’organisation des êtres inférieurs à celle des mammifères. Les tentatives hardies faites dans ce dessein, au-delà des animaux vertébrés, ont pourtant donné déjà quelques heureux résultats. Il faut tout attendre de la révélation croissante des faits. La lune se montra long-temps rebelle à la loi de gravitation : un astronome prédit alors qu’elle rentrerait un jour dans cette loi, et elle y est rentrée. Il en sera de mon système comme de celui de Newton. Les faits qui lui résistent maintenant le plus en histoire naturelle finiront par se ranger dans la suite à l’unité, et par devenir une confirmation éclatante de mes vues. — Folies ! chaque être a reçu, en sortant des mains du Créateur, ce qui lui est nécessaire pour vivre ; rien de moins, rien de plus. — La nature a, sans aucun doute, pourvu à la conservation des animaux en leur assurant des moyens propres d’existence ; mais après avoir satisfait envers eux à cette loi tout individuelle, elle a eu soin de leur ménager, dans un assez grand nombre d’organes rudimentaires, des conditions d’analogie avec les êtres qui les entourent. — Quels rapports trouvez-vous donc, par exemple ; entre un oiseau et un mammifère ? — L’oiseau a un membre antérieur, terminé par une main ; seulement comme cette main est destinée à choquer l’air, elle se revêt de plumes. Le bec est une bouche composée de lèvres cornées. Contrairement à l’adage vulgaire, les oiseaux ont des dents ; ces dents paraissent dans le premier âge ; puis, comme elles seraient inutiles, à raison de la densité des mâchoires, elles s’effacent bientôt et se fondent, pour ainsi dire, dans le développement du bec. Il ne faut donc plus dire : « Quand les poules auront des dents ! » — Vous feriez mieux de vous en tenir, comme les naturalistes ordinaires, à constater les différences et les caractères des êtres, au lieu d’aventurer votre imagination dans ce dédale de rêveries. — Je n’imagine ni ne rêve, j’observe. Vos travaux de description sont dans la science des travaux de premier âge. Vous ressemblez à un architecte qui aurait sous la main des pierres toutes taillées et qui négligerait de les coordonner en un système d’édifice. L’histoire naturelle est assez riche de matériaux, le moment est venu de les utiliser : construisons !

Nous ne suivrons pas plus loin nos deux chefs de file dans ce grand duel d’idées. Toute l’école française se divise entre la double direction que nous venons de voir représentée. Peut-être cet antagonisme est-il maintenant favorable au progrès des sciences naturelles. La description des formes est utile sans doute : par la forme l’animal exprime à lui-même et aux autres tout ce qu’il est. Il faut donc reconnaître une valeur très certaine aux travaux de M. Blainville pour déterminer les caractères de l’être sur les lois de l’organisation. Nous devons surtout applaudir aux efforts intellectuels d’un grand philosophe moderne, qui cherche à retrouver la forme divine, empreinte sur tous les êtres de la création. L’école des analogies tout en donnant moins d’attention à la forme, qu’elle regarde comme variable et secondaire, ouvre d’un autre côté l’horizon à un ordre de faits jusqu’ici négligés. Elle nous montre, avec saint Augustin, la nature amoureuse de l’unité, natura appetit unitatem. Une intention a été donnée par elle à des organes rudimentaires qu’on avait délaissés ; d’autres organes, dont l’ancienne école ne soupçonnait pas l’existence, ont paru pour la première fois à la lumière de l’anatomie. Ces deux directions opposées, à la tête desquelles se placent, — dans un camp, Linné, Daubenton, Cuvier, — dans l’autre, Buffon, Lamarck, Geoffroy, représentent donc jusqu’à nouvel ordre les deux faces nécessaires de la science.

Nous ne pouvons quitter ces galeries où toute la nature animale revit, par le travail de l’homme, jusque dans la mort, sans signaler l’importance des cours qui se font au Muséum sur les diverses branches de la zoologie ; M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, chargé de l’histoire naturelle des mammifères et des oiseaux, a créé un enseignement plein d’élévation et de clarté ; M. Duméril décrit avec soin les mœurs des reptiles et des poissons ; M. Milne Edwards a perfectionné sur une grande échelle l’étude des animaux articulés ; M. Valenciennes sait rendre intéressans les mollusques et les zoophytes, ces premiers embryons de la vie. Le concours de ces divers professeurs, hommes de patience et de talent, doit réussir tôt ou tard à faire de la zoologie, en France, une science populaire.