Paris ou les sciences, les institutions et les mœurs au XIXe siècle/Les serres

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Comptoir des Imprimeurs unis (tome 1p. 216-221).

VI. — Les serres.


L’empire de l’homme s’est également étendu au règne végétal. Ici même les succès ont été d’autant plus grands que les sujets aveugles sur lesquels il opérait devaient opposer moins de résistance à son action. Le Jardin des Plantes nous offre en miniature l’image de ces conquêtes infinies et surprenantes qui ont renouvelé pour ainsi dire le vêtement de la terre. Des plantes exotiques, réunies de toutes les contrées du monde dans de vastes serres, où la main de l’homme a su reproduire pour elles les climats qui les ont vues naître ; des arbres, que la nature avait dispersés çà et là à de grandes distances sur le globe, rapprochés comme par enchantement dans les mêmes lieux, avec un feuillage nouveau, des grâces nouvelles, et comme un air de famille qui leur est venu en se déplaçant ; des fleurs, dont les unes ont doublé leur parfum et leurs ornements, dont les autres ont changé leur teint naturel, dont toutes présentent l’image des soins de l’homme et des miracles de la culture, voilà ce que nous rencontrons à chaque pas dans les galeries vitrées ou même dans les libres avenues du jardin. S’il était permis de prêter l’étonnement aux végétaux, combien ces arbres, ces fleurs n’auraient-ils point à exprimer leur surprise à la vue des changements que cette seconde création leur a fait subir ? La température élevée ou abaissée tour-à-tour selon les besoins de la plante et par des moyens artificiels ; les forces du soleil doublées par l’exposition ou par les enveloppes de verre ; le sol rajeuni sans cesse, chargé d’engrais puissants, approprié par les mains de l’homme aux caractères des produits variés qu’on en attend, tout concourt ici à revêtir le nouveau règne végétal de beautés inconnues dans l’état sauvage. Il n’est pas de moyens que l’horticulteur n’ait employés pour assujettir les plantes à mille combinaisons ; il les presse, il les tourmente, il les croise entre elles jusqu’à ce que des changements survenus dans la parure des fleurs ou dans la qualité des fruits amènent des espèces nouvelles. Ce travail infini, continué sans relâche sur presque toute la terre, a eu nécessairement pour effet de substituer les lois de l’intelligence humaine aux lois de la mère nature. Nous voyons ainsi passer les existences végétales, à dater du déluge ; sous l’action d’un monde nouveau qui a comme l’ancien ses âges, ses développements, ses tentatives. Les progrès de l’homme ont remplacé l’influence des milieux ambiants sans cesse variables sur les formes toujours renouvelées de la nature primitive. Les termes d’observation nous manquent pour tracer une histoire, même imparfaite, des changements survenus dans la grande famille des végétaux depuis les temps modernes ; mais ici l’intelligence supplée aux faits, et nous concevons sans peine que dans les commencements, la puissance humaine sur le monde extérieur n’étant pas encore ce qu’elle est aujourd’hui, les plantes n’avaient pas non plus les agréments artificiels qu’elles ont acquis par la suite. Cette action de l’homme a d’abord été débile comme celle de la nature elle-même dans ses premiers ouvrages ; elle a pris successivement plus d’intensité, et à mesure qu’elle se développait de siècle en siècle, elle renouvelait à-la-fois tous les êtres organisés dans le monde qui lui était soumis. On peut se représenter à chacun de ces progrès, de ces âges de la création humaine, des formes qui s’éteignent et d’autres qui leur succèdent, de véritables fossiles que la terre ne nous a pas conservés comme ceux de l’ère antédiluvienne, mais qui deviennent en quelque sorte visibles par le raisonnement. Il résulte de là que le mouvement du monde ne s’est point arrêté pour le règne végétal, non plus que pour les animaux, après la grande et dernière catastrophe qui a couvert l’ancien état de choses. L’homme est devenu, à partir de ces événements, l’auteur des changements à introduire dans les plantes qui composent la nourriture des animaux, dans les fleurs qui forment la parure naturelle de la terre. C’est à lui qu’est échu en un mot le rôle sublime de se montrer vis-à-vis de toute la population du globe le ministre nouveau du Dieu créant.

L’imagination aime à retrouver dans ce mélange d’arbres exotiques et d’arbres indigènes, les traits mêmes du climat qui les vit naître. Le palmier et les autres végétaux, enfants des solitudes, s’élancent vers le ciel d’un jet droit et puissant, qui annonce la liberté ; En les apercevant, j’aperçois l’Afrique, ses déserts, sa population sèche et hautaine. Comme les oreilles droites du chien sauvage s’abaissent dans la domesticité, je vois de même les arbres, transplantés depuis plusieurs siècles des profondeurs de l’Asie, et soumis à notre culture, prendre avec le temps l’allure de la servitude. Ils ont perdu à notre service cette fierté indolente et barbare qui caractérise les races primitives ; leurs rameaux s’humilient sous notre main tout chargés de fruits. La civilisation les a domptés : elle en a fait ce qu’elle fait des hommes, des citoyens utiles et productifs. Parmi ces peuples végétaux, quelques-uns ont été naturalisés dans le Jardin même des plantes médicinales. C’est la qu’ont été faites les premières plantations du cèdre du Liban, de plusieurs espèces d’érables, de platanes, de chênes d’Amérique, et d’autres arbres qui embellissent aujourd’hui tout le royaume. Non content de recevoir les produits de toute la nature, l’établissement les a quelquefois transmis à des pays éloignés, où on les croirait naturels. Les premiers cafés qui ont été transportés à la Martinique furent tirés de ce jardin : la France, et surtout nos départements maritimes, lui sont donc redevables d’une des branches de commerce les plus fructueuses. Quoique la plus anciennement établie sur cette carre classique de l’histoire naturelle, la botanique s’est long-temps traînée dans les ténèbres de l’enfance ; elle doit, comme le règne animal, sa splendeur actuelle au décret de la Convention. Nous négligerons D’histoire de ces accroissements qu’on peut d’ailleurs se figurer. Un professeur très distingué, M. Adrien de Jussieu, concourt par son enseignement à jeter de l’éclat sur une science déjà si attrayante par elle-même[1]. Les plantes qui forment la broderie délicate de l’écorce du globe, contiennent dans leur structure intime, des mystères devant lesquels l’intelligence humaine reste confondue. L’auteur de Faust a dévoilé une partie de ces merveilles. Il reste encore, nous le croyons, de très curieux rapports à constater entre les formes de la nature animale et les formes des végétaux. Les relations des deux règnes, traitées jusqu’ici de rêveries, sortiront peu-à-peu des limbes de la science, et serviront à éclairer la marche de la nature, qui s’essaie d’abord sur la construction des plantes, avant d’aborder, chez les animaux, les mêmes faits plus compliqués d’organisation vivante. C’est la un vaste spectacle d’idées sur lequel nous aimons à nous arrêter.

  1. M. Adrien de Jussieu est chargé des herborisations et M. Adolphe Brongniart de l’enseignement de la botanique.