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Paris ou les sciences, les institutions et les mœurs au XIXe siècle/Rapports de la géologie avec l’embryogénie

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Comptoir des Imprimeurs unis (tome 1p. 127-137).

III. — Rapports de la géologie avec l’embryogénie.


La puissance productive de la nature se montre à nous sous deux faces identiques, la création et la génération des êtres.

Selon les anciens, le monde est sorti d’un œuf[1], ex ovo emersit. Cet œuf a eu, pour ainsi dire, un temps d’incubation ; Moïse nous représente sous une grande image ce travail préparatoire de la matière : « Les ténèbres couvraient la face de l’abîme, et un souffle de Dieu était porté sur les eaux. » La science d’accord cette fois avec la tradition religieuse, peut voir dans le noyau primitif de notre planète une image de l’ovule, au début de ses formations. Ce germe, couvé par l’esprit de vie, s’avança au travers des siècles, vers des changemens nécessaires. Autour de lui se formèrent, comme autour de l’embryon, des enveloppes destinées à le protéger ; ceux qui ont observé l’œuf humain, recouvert par les villosités du chorion, se figureront aisément le règne végétal étendant à la surface du globe primitif ses fougères membraneuses. Le monde a renouvelé plusieurs fois les conditions de son existence durant cette longue et obscure évolution de progrès que nous allons bientôt retracer. Plongé dans les eaux diluviales, comme l’œuf humain dans les eaux de l’amnios ; revêtant, comme lui, des organes successifs de respiration et de vie, l’œuf terrestre a passé par les mêmes états de naissance, où passent les êtres vivans durant leur période de formation intra-utérine. Les actes très anciens de la création géologique se répètent et se continuent maintenant dans les actes de la génération animale. Il a donc existé, a l’origine, sur le globe que nous-habitons une véritable embryogénie des choses.

La vie commencé sur la terre ; il existe, comme nous l’avons dit, une limite à partir de laquelle l’existence a revêtu les formes de la plante et de l’animal ; franchissez cette limite, et vous ne retrouvez plus au-delà qu’un monde sans habitans. Ce monde-solitude recèle déjà pourtant l’avenir de l’animalité : soit que des germes errans parcourent l’immensité de l’air et des eaux ; soit que la matière cherche à se combiner en vue d’une création des êtres. Il fallait que’la nature eût atteint l’âge de puberté pour que la force génésique se développât. Jusque-là, tout entière au travail architectural, qui devait établir la charpente osseuse du globe, la nature n’avait guère exerce d’autre puissance que celle de ces deux agens constructeurs, le feu et l’eau.

Le règne végétal a-t-il commencé avant ou après le règne animal, ou bien ces deux règnes ont-ils paru tous les deux en même temps ? Dans la création embryogénique, on voit les enveloppes de protection se former, au même instant où l’œuf se détache de l’ovaire. Si, suivant cette voie d’analogie, nous regardons le règne végétal comme nécessaire à l’enveloppement du règne animal, surtout dans les premiers temps de la vie sur le globe, nous serons portés a croire que la manifestation des deux règnes a été presque simultanée. Si nous consultons au contraire les lois du progrès, comme nous l’avons l’ait tout à l’heure, lois qui se montrent si clairement par la suite dans la marche de la nature, nous trouverons alors plus conformes la raison de supposer un temps d’arrêt, entre l’avènement des plantes et celui des animaux.

Il existe au reste entre les deux règnes des dépendances étroites, qui ont dû lier les causes et les rapports de leur naissance sur le globe. La nature, qui pourvoie parle vitellus à la nourriture primitive de l’embryon, a sans doute ménagé de même aux premiers animaux créés, des magasins d’approvisionnement dans l’existence des végétaux. Il y a un autre fait qui demande d’être médité : la respiration des plantes appelait, selon nous, sur le globe celle des animaux. Tout le monde sait que les végétaux respirent de l’acide carbonique et rejettent de l’oxygène ; tandis que les animaux, (admirable prévoyance de la nature !) respirent de l’oxygène et rejettent de l’acide carbonique. Cet antagonisme respiratoire est précisément une des causes auxquelles nous devons rapporter l’origine des deux règnes. L’existence très ancienne d’une atmosphère chargée d’acide carbonique est attestée en géologie par les inépuisables dépôts de houille et de charbon de terre. Quelle force luxuriante il a fallu dans ces temps reculés à la nature végétale pour donner, en se décomposant, cette immense quantité de carbone, qui a été fixé dans l’écorce solide du globe. À cette époque où la terre encore stérile, venait d’être recouverte par la mer, les plantes jouissaient, eu quelque sorte, d’une vie indépendante du sol et cherchée presque entièrement dans les principes de l’air humide. Ces végétaux dégageaient, en respirant, une masse toujours croissante d’oxygène : l’introduction de ce gaz nouveau, ou du moins contenu jusque-là en petite quantité dans l’atmosphère, a eu pour résultat de donner naissance aux premières formes animales. À mesure, en effet, que cet élément nouveau se développe dans ces anciens âges, à la surface du globe, nous voyons la vie qui augmente.

Les élémens chimiques, contenus dans les organes des animaux ne se retrouvent pas tous dans ceux des végétaux. C’est une preuve, selon nous, de la succession des êtres. Les changemens qui ont fait passer l’organisation de la plante à celle de l’animal, ayant eu pour cause d’autres changements survenus dans l’état de l’atmosphère, il en résulte que l’on ne saurait demander aux uns et aux autres les mêmes principes de composition chimique. Le monde de ces temps reculés est un vaste laboratoire, où la nature opérant d’âge en sur la respiration des êtres, par l’entremise des agens extérieurs, accroît et développe, à la surface du globe, les conditions de la vie sans cesse renouvelée. Si ces transformations de chimie vivante n’ont point agi sur les êtres déjà créés, pour les modifier et pour changer les lois de leur existence, elles ont certainement eu lieu dans le principe créant.

Le règne animal a été primitivement calque sur le règne végétal. Il est curieux de voir, comme la nature, quand elle à une fois adopté un moule et tracé une direction, ne s’en écarte que pas à pas. Les éponge, et en général les madrépores ont avec les végétaux fongiformes et avec presque toutes les plantes sous-marines, des traits de ressemblance qui frappent les yeux. Le passage des formes de la création végétale aux formes de la création animale a donc été presque insensible. La nature s’est traînée long-temps dans les mêmes voies.

Le règne animal a eu sur le globe un état d’enfance. Cependant le principe créateur marche et à chaque pas séculaire, il développe dans le monde une nouvelle production d’êtres, une nouvelle forme de la vie. Les âges antédiluviens ont été véritablement pour la nature des temps de grossesse. L’eau, l’air, la terre, tous les milieux, étaient en quelque sorte des appareils dans lesquels se passaient alors les formations primitives de l’animalité. À mesure que le monde ambiant s’organise pour une plus grande dilatation de l’être, les animaux participent à la vie croissante que leur donnent ces foyers extérieurs. D’âge en âge, les organismes augmentent et se compliquent sous l’influence des mouvemens qui s’exécutent à la surface de la planète. Nous suivrons tout-à-l’heure dans les couches d’animaux fossiles la trace continue des créations qui ont amené les animaux, aujourd’hui vivans, sur la terre. Qu’y verrons-nous ? une série d’ébauches. La nature a fixé dans ces émissions d’êtres qui s’arrêtent et qui recommencent leur existence sur de nouvelles bases, les divers temps d’une même pensée. La génération de l’idée créatrice a donc été croissante ; elle couva et enfanta à plusieurs reprises le dessein de son œuvre. L’évolution de ces mondes embryonnaires est répétée d’ailleurs constamment chez les animaux par une série d’états analogues, durant la vie intra-utérine. Le développement consiste à l’origine des choses, dans un mouvement successif de formes provisoires, remplacées bientôt par d’autres formes qui doivent à leur tour s’effacer et mourir.

Dans la grande série des créations géogéniques, où nous allons entrer, les animaux d’une couche inférieure sont, relativement aux fossiles de la couche supérieure, des embryons qui ont vécu. Ces animaux ayant respire à l’air libre, il faut alors que le milieu atmosphérique où ils vivaient ait eu quelque affinité, dans ces âges d’enveloppement, avec les lois physiques de la respiration intra-utérine. Cette atmosphère n’existe plus ; tout être qui arriverait aujourd’hui à l’air extérieur avec les organes de la vie embryonnaire serait aussitôt frappé de mort ; les rapports des choses ont donc varié depuis la naissance du monde. Il existe au reste une telle coordination entre les parties respectives, que les lois du milieu étant modifiées, tout change aussitôt dans le règne animal. À chaque renouvellement de l’air extérieur, les conditions de la vie se suspendent ou se transforment. C’est ainsi qu’une cause entraîne après elle, par un mouvement enchaîné, toutes les autres causes, et que la configuration entière du monde cède à un léger changement survenu dans la force d’expansion des agens créateurs.

Dans le cas où les influences extérieures auraient agi sur les espèces du règne animal pour les engendrer les unes des autres, par une série de métamorphoses, il est certain que ces modificateurs ambians n’auraient point agi sur les individus formés, mais sur l’embryon. En a-t-il été ainsi ? Derrière cette question encore douteuse se cache toute une philosophie naturelle. Bornons-nous pour l’instant à voir ce qui est assurément ; or, ce qui est, nous l’avons dit, rentre dans les lois de la formation embryogénique. La force productive n’a pas été un instant stationnaire sur le globe. Comment ne pas admirer l’esprit révolutionnaire de la nature, qui proportionne sans cesse les changemens aux besoins nouveaux de la création. Le travail de la destruction se montre ici non moins fécond que le travail de la renaissance, puisqu’il le prépare et le rend possible. Chacune de ces époques antédiluviennes qu’une catastrophe termine, après une durée plus ou moins longue, entraîne dans sa chute un monde complet, dont tous les congénères végétaux et animaux étaient, entre eux, dans une complète harmonie.

Entre ces temps de grossesse, durant lesquels l’acte de la création marche, pour ainsi dire, à pas de géant, s’étendent des intervalles, des repos, des entractes. Une série de divisions imprimées dans l’organisation profonde des êtres vivans, marque ces époques fermées. Une clôture, dont la trace persiste encore dans les caractères spécifiques du règne animal, s’élève après chaque ordre de choses détruites. Les limites, plus ou moins infranchissables, qui séparent maintenant entre elles les familles du règne animal, ne sont. en effet, dans l’ordre chronologique de la création que les barrières entre un monde et un autre monde ; ces mondes géogéniques ont disparu ; les barrières sont demeurées debout.

Au milieu de ce grand travail qui a préparé et déterminé l’établissement de la vie à la surface de notre planète, la nature a prévu l’obstacle, tantôt comme un moyen de retenir d’immenses forces dans leurs limites, et de les empêcher de tout envahir ; tantôt, au contraire, comme un moyen de les exciter par la résistance des autres forces. Si certains agens de la création eussent été abandonnés au cours naturel des choses, ils se fussent peut-être engourdis dans leur domination paisible, tandis que antagonisme d’autres puissances rivales les maintenait sans cesse à l’œuvre. On voit d’ici la raison de ces luttes qui ont bouleversé à plusieurs reprises l’écorce superficielle de notre globe. Fléaux de près, ces grands ravages, dont l’imagination de certains naturalistes a peut-être exagéré la violence et l’intensité, sont au contraire, à distance des événemens, les agens nécessaires du progrès dans la formation de l’univers terrestre. On se demande si, depuis ces révolutions antiques, la marche de la nature a changé ; si une sorte d’hiatus infranchissable sépare les temps anciens et les temps modernes de la vie ? Les lois qui agissent, chez l’enfant, pendant les âges de formation et de croissance, ne sont plus tout-à-fait les mêmes que celles qui déterminent l’existence de l’homme, après la puberté. Ainsi du monde : quand les lois d’équilibre de la vie furent fixées, la nature ralentit peu-à-peu l’activité des causes qui avaient présidé dans l’origine à l’avénement des êtres. Il faut donc reconnaître dans la création un principe unique ; ce principe se modère avec le temps, mais il ne cesse jamais d’exister ni d’agir.

Ces explications suffisent pour nous introduire dans l’étude de ces mondes successifs, dont le mouvement amena jadis à la surface de la terre de nouveaux habitans. Nous allons écrire l’histoire de l’origine des choses. Une telle histoire se lie intimement à celle des terrains qui composent, comme nous l’avons dit, le revêtement extérieur de notre globe. Les événemens dont ces terrains ont été le théâtre sont rendus à ce moment visibles. Leurs traces se conservent avec tous les caractères essentiels de l’écorce du globe, comme des faits anciens gravés dans la mémoire des hommes. Si l’on suit la marche inverse de la nature, exprimée dans ce musée de géologie par l’ordre des fossiles, on est frappé tout d’abord de deux grands faits. En premier lieu, aucun des animaux qui figurent ici ne ressemble absolument à ceux qui existent maintenant sur toute l’étendue de la terre. En second lieu, ces animaux enfouis diffèrent d’autant plus des êtres aujourd’hui vivans que nous remontons davantage vers les armoires qui contiennent un ordre de choses plus ancien. On voit donc que la vie n’a pas toujours revêtu les mêmes formes, qu’elle les a au contraire changées et renouvelées sans cesse. Enfin, si nous descendons toujours, nous arrivons à un point où les animaux et les plantes, de plus en plus rares, viennent tout-à-fait à disparaître. Nous ne rencontrons plus alors que des roches inertes, dont aucun débris vivant ne varie la solitude. De ce premier coup-d’œil jeté autour de nous sur ces salles éloquentes, il résulte que notre monde a eu un commencement, et que des progrès dont l’ensemble constitue l’état actuel des choses se sont accomplis, pendant une sombre et indéfiniment longue suite de siècles, sur l’écorce sans cesse croissante du globe que nous habitons.

  1. Les Égyptiens ne représentaient l’éternel auteur des êtres sous la figure d’un homme qui tenait un sceptre, et de la bouche duquel sortait un œuf. Cet œuf, symbole de la création de l’univers, se retrouve chez les Indiens, les Chinois, les Chaldéens, les Perses, les Grecs. L’idée de la création du monde, par voie d’orogénisme, qui se rencontre ainsi dans toutes les cosmogonies de l’Orient, ne saurait être attribuée au hasard. L’homme a été pourvu, à l’origine, d’une mémoire intuitive des choses, qui a été prise généralement pour une révélation.