Paroles d’un révolté/Le gouvernement révolutionnaire

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C. Marpon et E. Flammarion (p. 245-265).


LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE




I


Que les gouvernements actuels doivent être abolis, afin que la liberté, l’égalité et la fraternité ne soient plus de vains mots et deviennent des réalités vivantes ; que toutes les formes de gouvernement essayées jusqu’à nos jours n’aient été qu’autant de formes d’oppression et doivent être remplacées par une nouvelle forme de groupement, à cet égard, tous ceux qui ont un cerveau et un tempérament tant soit peu révolutionnaire sont parfaitement d’accord. À vrai dire, il ne faut même pas être bien novateur pour arriver à cette conclusion ; les vices des gouvernements actuels et l’impossibilité de les réformer sont trop frappants pour ne pas sauter aux yeux de tout observateur raisonnable. Et quant à renverser les gouvernements, on sait généralement qu’à certaines époques cela se fait sans beaucoup de difficultés. Il y a des moments où les gouvernements s’écroulent presque d’eux-mêmes, comme des châteaux de cartes, sous le souffle du peuple révolté. On l’a bien vu en 1848 et en 1870 ; on le reverra bientôt.

Renverser un gouvernement, — c’est tout pour un révolutionnaire bourgeois. Pour nous, ce n’est que le commencement de la Révolution Sociale. La machine de l’État une fois détraquée, la hiérarchie des fonctionnaires tombée en désorganisation et ne sachant plus dans quel sens il faut marcher, les soldats ayant perdu confiance en leurs chefs, — bref, l’armée des défenseurs du Capital une fois mise en déroute, — c’est alors que se dresse devant nous la grande œuvre de démolition des institutions qui servent à perpétuer l’esclavage économique et politique. La possibilité d’agir librement est acquise — que vont faire les révolutionnaires ?

À cette question, il n’y a que les anarchistes qui répondent : — « Pas de gouvernement, l’anarchie ! » Tous les autres disent : — « Un gouvernement révolutionnaire ! » Ils ne diffèrent que sur la forme à donner à ce gouvernement élu par le suffrage universel, dans l’État ou dans la Commune ; les autres se prononcent pour la dictature révolutionnaire.




Un « gouvernement révolutionnaire ! » Voilà deux mots qui sonnent bien étrangement à l’oreille de ceux qui se rendent compte de ce que doit signifier la Révolution Sociale et de ce que signifie un gouvernement. Deux mots qui se contredisent, se détruisent l’un l’autre. On a bien vu, en effet, des gouvernements despotiques — c’est l’essence de tout gouvernement d’être pour la réaction contre la révolution et de tendre nécessairement au despotisme ; — mais on n’a jamais vu un gouvernement révolutionnaire, et pour cause. C’est que la révolution — synonyme de « désordre », de bouleversement, de renversement en quelques jours des institutions séculaires, de démolition violente des formes établies de la propriété, de destruction des castes, de transformation rapide des idées admises sur la moralité, ou plutôt sur l’hypocrisie qui en tient la place, de liberté individuelle et d’action spontanée — est précisément l’opposé, la négation du gouvernement, celui-ci étant synonyme de « l’ordre établi », du conservatisme, du maintien des institutions existantes, la négation de l’initiative et de l’action individuelle. Et néanmoins, nous entendons continuellement parler de ce merle blanc, comme si un « gouvernement révolutionnaire » était la chose la plus simple du monde, aussi commune et aussi connue de chacun que la royauté, l’empire ou la papauté !

Que les soi-disant révolutionnaires bourgeois prêchent cette idée — cela se comprend. Nous savons ce qu’ils entendent par Révolution. C’est tout bonnement un replâtrage de la république bourgeoise ; c’est la prise de possession par les soi-disant républicains, des emplois lucratifs, réservés aujourd’hui aux bonapartistes ou aux royalistes. C’est tout au plus le divorce de l’Église ou de l’État, remplacé par le concubinage des deux, la séquestration des biens du clergé au profit de l’État et surtout des futurs administrateurs de ces biens, peut-être encore le referendum, ou quelque autre machine du même genre… Mais, que des révolutionnaires socialistes se fassent les apôtres de cette idée — nous ne pouvons l’expliquer qu’en supposant de deux choses l’une. Ou bien, ceux qui l’acceptent sont imbus de préjugés bourgeois qu’ils ont puisés, sans s’en rendre compte, dans la littérature et surtout dans l’histoire faite à l’usage de la bourgeoisie par les bourgeois ; et, pénétrés encore de l’esprit de servilisme, produit des siècles d’esclavage, ils ne peuvent pas même s’imaginer libres. Ou bien, ils ne veulent point de cette Révolution dont ils ont toujours le nom sur les lèvres : ils se contenteraient d’un simple replâtrage des institutions actuelles, à condition qu’on les portât au pouvoir, quitte à voir plus tard ce qu’il faudra faire pour tranquilliser « la bête », c’est-à-dire, le peuple. Ils n’en veulent aux gouvernants du jour que pour prendre leur place. Avec ceux-ci, nous n’avons pas à raisonner. Nous ne parlerons donc qu’à ceux qui se trompent sincèrement.

Commençons par la première des deux formes de « gouvernement révolutionnaire » qu’on préconise — le gouvernement élu.




Le pouvoir royal ou autre est renversé, l’armée des défenseurs du Capital est en déroute ; partout la fermentation, la discussion de la chose publique, le désir de marcher de l’avant. Les idées nouvelles surgissent, la nécessité de changements sérieux est comprise, — il faut agir, il faut commencer sans pitié l’œuvre de démolition, afin de déblayer le terrain pour la vie nouvelle. Mais, que nous propose-t-on de faire ? — De convoquer le peuple pour les élections, d’élire de suite un gouvernement, de lui confier l’œuvre que nous tous, que chacun de nous devrait faire de sa propre initiative !

C’est ce que fit Paris, après le 18 mars 1871. — « Je me souviendrai toujours — nous disait un ami — de ces beaux moments de la délivrance. J’étais descendu de ma haute chambre du quartier latin pour entrer dans cet immense club en plein vent qui remplissait les boulevards d’une extrémité à l’autre de Paris. Tous discutaient sur la chose publique ; toute préoccupation personnelle était oubliée : il ne s’agissait plus d’acheter ni de vendre ; tous étaient prêts à se lancer corps et âme vers l’avenir. Des bourgeois même, emportés par l’ardeur universelle voyaient avec bonheur s’ouvrir le monde nouveau. « S’il faut faire la révolution sociale, et bien ! faisons-là : mettons tout en commun ; nous sommes prêts ! » Les éléments de la révolution étaient là : il ne s’agissait plus que de les mettre en œuvre. En rentrant le soir dans ma chambre, je me disais : « Que l’humanité est belle ! On ne la connaît pas, on l’a toujours calomniée ! » Puis vinrent les élections, les membres de la Commune furent nommés — et la puissance de dévouement, le zèle pour l’action s’éteignirent peu à peu. Chacun se remit à la besogne accoutumée en se disant : « Maintenant, nous avons un gouvernement honnête, laissons-le faire. »…. On sait ce qui s’en suivit.

Au lieu d’agir de soi-même, au lieu de marcher de l’avant, au lieu de se lancer hardiment vers un nouvel ordre de choses, le peuple, confiant en ses gouvernants, s’en remet à eux du soin de prendre l’initiative. Voilà la première conséquence — résultat fatal des élections. Que feront donc ces gouvernants investis de la confiance de tous ?




Jamais élections ne furent plus libres que celles de mars 1871. Les adversaires de la Commune l’ont eux-mêmes reconnu. Jamais la grande masse des électeurs n’était plus imbue du désir d’envoyer au pouvoir les meilleurs hommes, des hommes de l’avenir, des révolutionnaires. Et c’est ce qu’elle fit. Tous les révolutionnaires de renom furent élus par des majorités formidables ; jacobins, blanquistes, internationaux, les trois fractions révolutionnaires se trouvèrent représentées au Conseil de la Commune. L’élection ne pouvait donner un meilleur gouvernement.

On en connaît le résultat. Enfermés à l’Hôtel-de-Ville, avec mission de procéder dans les formes établies par les gouvernements précédents, ces révolutionnaires ardents, ces réformateurs se trouvèrent frappés d’incapacité, de stérilité. Avec toute leur bonne volonté et leur courage, ils n’ont pas même su organiser la défense de Paris. Il est vrai qu’aujourd’hui on s’en prend pour cela aux hommes, aux individus ; mais ce ne sont pas les individus qui furent la cause de cet échec — c’est le système appliqué.

En effet, le suffrage universel, lorsqu’il est libre, peut donner, tout au plus, une assemblée représentant la moyenne des opinions qui circulent en ce moment dans la masse ; et cette moyenne, au début de la révolution, n’a généralement qu’une idée vague, fort vague, de l’œuvre à accomplir, sans se rendre compte de la manière dont il faut s’y prendre. Ah, si le gros de la nation, de la Commune, pouvait s’entendre, avant le mouvement, sur ce qu’il y aurait à faire dès que le gouvernement serait renversé ! Si ce rêve des utopistes de cabinet pouvait être réalisé, nous n’aurions même jamais eu de révolutions sanglantes : la volonté du gros de la nation étant exprimée, le reste s’y serait soumis de bonne grâce. Mais ce n’est pas ainsi que se passent les choses. La révolution éclate bien avant qu’une entente générale ait pu s’établir, et ceux qui ont une idée nette de ce qu’il y aurait à faire au lendemain du mouvement ne sont à ce moment-là qu’une petite minorité. La grande masse du peuple n’a encore qu’une idée générale du but qu’elle voudrait voir réaliser, sans trop savoir comment marcher vers ce but, sans trop avoir de confiance dans la marche à suivre. La solution pratique ne se trouvera, ne se précisera que lorsque le changement aura déjà commencé : elle sera le produit de la révolution elle-même, du peuple en action, — ou bien elle ne sera rien, le cerveau de quelques individus étant absolument incapable de trouver ces solutions qui ne peuvent naître que de la vie populaire.




C’est cette situation qui se reflète dans le corps élu par le suffrage, lors même qu’il n’aurait pas tous les vices inhérents aux gouvernements représentatifs en général. Les quelques hommes qui représentent l’idée révolutionnaire de l’époque se trouvent noyés parmi les représentants des écoles révolutionnaires du passé ou de l’ordre de choses existant. Ces hommes, qui seraient si nécessaires au milieu du peuple, et précisément dans ces journées de révolution, pour semer largement leurs idées, pour mettre les masses en mouvement, pour démolir les institutions du passé, — se trouvent cloués là, dans une salle, discutant à perte de vue, pour arracher des concessions aux modérés, pour convertir des ennemis, tandis qu’il n’y a qu’un seul moyen de les amener à l’idée nouvelle, — c’est de la mettre à exécution. Le gouvernement se change en parlement, avec tous les vices des parlements bourgeois. Loin d’être un gouvernement « révolutionnaire », il devient le plus grand obstacle à la révolution, et pour cesser de piétiner sur place, le peuple se voit forcé de le renvoyer, de destituer ceux qu’hier encore il acclamait comme ses élus. Mais, ce n’est plus si facile. Le nouveau gouvernement, qui s’est empressé d’organiser toute une autre échelle administrative pour étendre sa domination et se faire obéir, n’entend pas céder la place aussi légèrement. Jaloux de maintenir son pouvoir, il s’y cramponne avec toute l’énergie d’une institution qui n’a pas encore eu le temps de tomber en décomposition sénile. Il est décidé à opposer la force à la force ; et pour le déloger, il n’y a qu’un moyen, celui de prendre les armes, de refaire une révolution, afin de renvoyer ceux en qui on avait mis tout son espoir

Et voilà la révolution divisée ! Après avoir perdu un temps précieux en atermoiements, elle va perdre ses forces en divisions intestines entre les amis du jeune gouvernement et ceux qui ont vu la nécessité de s’en défaire ! Et tout cela pour ne pas avoir compris qu’une vie nouvelle demande des formes nouvelles ; que ce n’est pas en se cramponnant aux anciennes formes qu’on opère une révolution ! Tout cela pour n’avoir pas compris l’incompatibilité de révolution et de gouvernement, pour ne pas avoir entrevu que l’un, — sous quelque forme qu’il se présente, — est toujours la négation de l’autre, et que, en dehors de l’anarchie, il n’y a pas de révolution.

Il en est de même pour cette autre forme de « gouvernement révolutionnaire » que l’on vous vante — la dictature révolutionnaire.


II


Les dangers auxquels s’expose la Révolution si elle se laisse maîtriser par un gouvernement élu, sont si évidents que toute une école de révolutionnaires renonce complètement à cette idée. Ils comprennent qu’il est impossible à un peuple insurgé de se donner, par la voie des élections, un gouvernement qui ne représente pas le passé, et qui ne soit pas un boulet attaché aux pieds du peuple, surtout lorsqu’il s’agit d’accomplir cette immense régénération économique, politique et morale que nous comprenons par Révolution sociale. Ils renoncent donc à l’idée d’un gouvernement « légal », du moins pour la période qui est une révolte contre la légalité, et ils préconisent la « dictature révolutionnaire ».

« — Le parti, — disent-ils, — qui aura renversé le gouvernement se substituera de force à sa place. Il s’emparera du pouvoir et procédera d’une façon révolutionnaire. Il prendra les mesures nécessaires pour assurer le succès du soulèvement ; il démolira les vieilles institutions ; il organisera la défense du territoire. Quant à ceux qui ne voudront pas reconnaître son autorité, — la guillotine ; à ceux, peuple ou bourgeois, qui refuseront d’obéir aux ordres qu’il lancera pour régler la marche de la révolution — encore la guillotine ! » Voilà comment raisonnent les Robespierre en herbe — ceux qui n’ont retenu de la grande épopée du siècle passé que son époque de déclin, ceux qui n’y ont appris que les discours des procureurs de la république.




Pour nous, anarchistes, la dictature d’un individu ou d’un parti, — au fond, c’est la même chose, — est jugée définitivement. Nous savons qu’une révolution sociale ne se dirige pas par l’esprit d’un seul homme ou d’un groupe. Nous savons que révolution et gouvernement sont incompatibles ; l’un doit tuer l’autre, peu importe le nom qu’on donne au gouvernement : dictature, royauté, ou parlement. Nous savons que ce qui fait la force et la vérité de notre parti gît dans sa formule fondamentale : — « Rien ne se fait de bon et de durable que par la libre initiative du peuple, et tout pouvoir tend à la tuer » ; c’est pourquoi les meilleurs d’entre nous, si leurs idées ne devaient plus passer par le creuset du peuple pour être mises à exécution, et s’ils devenaient maîtres de cet engin formidable — le gouvernement — qui leur permît d’en agir à leur fantaisie, deviendraient dans huit jours bons à poignarder. Nous savons où mène chaque dictature, même la mieux intentionnée, — à la mort de la révolution. Et nous savons enfin que cette idée de dictature n’est toujours qu’un produit malsain de ce fétichisme gouvernemental qui, de pair avec le fétichisme religieux, a toujours perpétué l’esclavage.

Mais aujourd’hui ce n’est pas aux anarchistes que nous nous adressons. Nous parlons à ceux des révolutionnaires gouvernementalistes qui, égarés par les préjugés de leur éducation, se trompent sincèrement et ne demandent pas mieux que de discuter. Nous leur parlerons donc en nous mettant à leur point de vue.




Et d’abord, une observation générale. — Ceux qui prêchent la dictature ne s’aperçoivent généralement pas qu’en soutenant ce préjugé, ils ne font que préparer le terrain à ceux qui les égorgeront plus tard. Il y a cependant un mot de Robespierre dont ses admirateurs feraient bien de se souvenir. Lui, il ne niait pas la dictature en principe. Mais… — « Garde-t’en bien » — répondit-il brusquement à Mandar lorsque celui-ci lui en parla, — « Brissot serait dictateur ! » Oui, Brissot, le malin Girondin, ennemi acharné des tendances égalitaires du peuple, défenseur enragé de la propriété (qu’il avait jadis qualifiée de vol), Brissot, qui eût tranquillement écroué à l’Abbaye Hébert, Marat, et tous les modérantistes jacobins !

Mais, cette parole date de 1792 ! À cette époque, la France était depuis trois ans en révolution ! De fait, la royauté n’existait plus : il ne restait qu’à lui porter le coup de grâce ; en fait, le régime féodal était aboli déjà. Et cependant, même à cette époque, où la révolution roulait librement ses vagues, c’est encore le contre-révolutionnaire Brissot qui avait toutes les chances d’être acclamé dictateur ! Et qu’eût-ce été auparavant, en 1789 ? — C’est Mirabeau qui eût été reconnu chef du pouvoir ! L’homme qui faisait un marché avec le roi pour lui vendre son éloquence, — voilà qui eût été porté au pouvoir à cette époque, si le peuple insurgé n’avait imposé sa souveraineté, appuyée sur les piques, et s’il n’avait procédé par les faits accomplis de la Jacquerie, en rendant illusoire tout pouvoir constitué à Paris ou dans les départements.

Mais, le préjugé gouvernemental aveugle si bien ceux qui parlent de dictature, qu’il préfèrent préparer la dictature d’un nouveau Brissot ou d’un Napoléon, que de renoncer à l’idée de donner un autre maître aux hommes qui brisent leurs chaînes !




Les sociétés secrètes du temps de la Restauration et de Louis-Philippe ont puissamment contribué à maintenir ce préjugé de dictature. Les bourgeois républicains de l’époque, soutenus par les travailleurs, ont fait une longue série de conspirations pour renverser la royauté et proclamer la République. Ne se rendant pas compte de la transformation profonde qui devait s’opérer en France, même pour qu’un régime républicain bourgeois pût s’établir, ils s’imaginaient qu’au moyen d’une vaste conspiration, ils renverseraient un jour la royauté, s’empareraient du pouvoir et proclameraient la République. Pendant près de trente ans, ces sociétés secrètes n’ont cessé de travailler avec un dévouement sans bornes, une persévérance et un courage héroïques. Si la République est sortie tout naturellement de l’insurrection de février 1848, c’est grâce à ces sociétés, c’est grâce à la propagande par le fait qu’elles firent pendant trente ans. Sans leurs nobles efforts, jusqu’à présent encore la République eût été impossible.




Leur but était donc de s’emparer eux-mêmes du pouvoir, de s’installer en dictature républicaine. Mais, comme de raison, jamais ils n’y sont parvenus. Comme toujours, de par la force inévitable des choses, ce n’est pas une conspiration qui renversa la royauté. Les conspirateurs avaient préparé la déchéance. Ils avaient largement semé l’idée républicaine ; leurs martyrs en avaient fait l’idéal du peuple. Mais, la dernière poussée, celle qui renversa définitivement le roi de la bourgeoisie, fut bien plus vaste et plus forte que celle qui pouvait venir d’une société secrète ; elle vint de la masse populaire.

Le résultat est connu. Le parti qui avait préparé la chute de la royauté se trouva écarté des marches de l’Hôtel-de-Ville. D’autres, trop prudents pour courir les chances de la conspiration, mais plus connus, plus modérés aussi, guettant le moment de s’emparer du pouvoir, prirent la place que les conspirateurs pensaient conquérir au bruit de la canonnade. Des publicistes, des avocats, de beaux parleurs qui travaillaient à se faire un nom pendant que les vrais républicains forgeaient les armes ou expiraient au bagne, s’emparèrent du pouvoir. Les uns, déjà célèbres, furent acclamés par les badauds ; les autres se poussèrent eux-mêmes, et furent acceptés parce que leur nom ne représentait rien, sinon un programme d’accommodement avec tout le monde.

Qu’on ne vienne pas nous dire que c’était manque d’esprit pratique de la part du parti d’action ; que d’autres pourront faire mieux… — Non, mille fois non ! C’est une loi, comme celle du mouvement des astres, que le parti d’action reste en dehors, tandis que les intrigants et les parleurs s’emparent du pouvoir. Ils sont plus connus dans la grande masse qui fait la dernière poussée. Ils réunissent plus de suffrages, car, avec ou sans bulletins, par acclamation ou par l’intermédiaire des urnes, au fond c’est toujours un genre d’élection tacite qui se fait en ce moment par acclamation. Ils sont acclamés par tout le monde, surtout par les ennemis de la révolution qui préfèrent pousser en avant les nullités, et l’acclamation reconnaît ainsi pour chefs ceux qui, au fond, sont des ennemis du mouvement ou des indifférents.

L’homme qui plus que tout autre fut l’incarnation de ce système de conspiration, l’homme qui paya par une vie en prison son dévouement à ce système, lança à la veille de sa mort ces mots qui sont tout un programme : Ni Dieu ni Maître !


III


S’imaginer que le gouvernement puisse être renversé par une société secrète, et que cette société puisse s’implanter à sa place, — c’est une erreur dans laquelle sont tombées toutes les organisations révolutionnaires nées au sein de la bourgeoisie républicaine depuis 1820. Mais d’autres faits abondent pour mettre cette erreur en évidence. Quel dévouement, quelle abnégation, quelle persévérance n’a-t-on pas vu déployer par les sociétés secrètes républicaines de la Jeune Italie — et cependant tout ce travail immense, tous ces sacrifices faits par la jeunesse italienne, devant lesquels pâlissent même ceux de la jeunesse révolutionnaire russe, tous ces cadavres entassés dans les casemates des forteresses autrichiennes et sous le couteau et les balles du bourreau, — tout cela eut pour héritiers les malins de la bourgeoisie et la royauté.

Il en est de même en Russie. Il est rare de trouver dans l’histoire une organisation secrète qui ait obtenue, avec aussi peu de moyens, des résultats aussi immenses que ceux atteints par la jeunesse russe, qui ait fait preuve d’une énergie et d’une action aussi puissante que le Comité Exécutif. Il a ébranlé ce colosse qui semblait invulnérable — le tsarisme ; et il a rendu le gouvernement autocrate désormais impossible en Russie. Et cependant, bien naïfs sont ceux qui s’imagineraient que le Comité Exécutif deviendra maître du pouvoir le jour où la couronne d’Alexandre III sera traînée dans la boue. D’autres, — les prudents qui travaillaient à se faire un nom pendant que les révolutionnaires creusaient leurs mines, ou périssaient en Sibérie, — d’autres, — les intrigants, les parleurs, les avocats, les littérateurs qui versent de temps en temps une larme bien vite essuyée sur la tombe des héros et posent pour amis du peuple, — voilà ceux qui viendront prendre la place vacante du gouvernement et crieront Arrière ! aux « inconnus » qui auront préparé la révolution.




C’est inévitable, c’est fatal, et il ne peut pas en être autrement. Car ce ne sont pas les sociétés secrètes, ni même les organisations révolutionnaires, qui portent le coup de grâce aux gouvernements. Leur fonction, leur mission historique, c’est de préparer les esprits à la révolution. Et lorsque les esprits sont préparés, — les circonstances extérieures aidant, — la dernière poussée vient, non pas du groupe initiateur, mais de la masse restée en dehors des ramifications de la société. Le 31 août, Paris reste muet aux appels de Blanqui. Quatre jours plus tard, il proclame la déchéance du gouvernement ; mais alors, ce ne sont plus les Blanquistes qui sont les initiateurs du mouvement : c’est le peuple, les millions, qui détrônent le Décembriseur, et acclament les farceurs dont les noms ont résonné depuis deux ans à leurs oreilles. Lorsque la révolution est prête à éclater, lorsque le mouvement se sent dans l’air, lorsque le succès est déjà devenu certain, alors mille hommes nouveaux, sur lesquels l’organisation secrète n’a jamais exercé une influence directe, viennent se joindre au mouvement, comme des oiseaux de proie arrivés sur le champ de bataille pour se partager la dépouille des victimes. Ceux-ci aident à faire la dernière poussée, et ce n’est pas dans les rangs des conspirateurs sincères et irréconciliables, c’est parmi les pantins à balançoire qu’ils vont prendre leurs chefs, — tant ils sont inspirés de l’idée qu’un chef est nécessaire.

Les conspirateurs qui maintiennent le préjugé de la dictature travaillent donc inconsciemment à faire monter au pouvoir leurs propres ennemis.




Mais, si ce que nous venons de dire est vrai par rapport aux révolutions ou plutôt aux émeutes politiques, — cela est bien plus vrai encore par rapport à la révolution que nous voulons, — la Révolution Sociale. Laisser s’établir un Gouvernement quelconque, un pouvoir fort et obéi, — c’est enrayer la marche de la révolution dès le début. Le bien que ce gouvernement pourrait faire est nul, et le mal — immense.

En effet, de quoi s’agit-il, que comprenons-nous par Révolution ? — Ce n’est pas un simple changement de gouvernants. C’est la prise de possession par le peuple de toute la richesse sociale. C’est l’abolition de tous les pouvoirs qui n’ont cessé d’entraver le développement de l’humanité. Mais, est-ce par des décrets émanant d’un gouvernement que cette immense révolution économique peut être accomplie ? Nous avons vu, au siècle passé, le dictateur révolutionnaire polonais Kosciusko décréter l’abolition du servage personnel ; — le servage continua d’exister quatre-vingts ans après ce décret[1]. Nous avons vu la Convention, l’omnipotente Convention, la terrible Convention, comme disent ses admirateurs, — décréter le partage par tête de toutes les terres communales reprises aux seigneurs. Comme tant d’autres, ce décret resta lettre morte, parce que, pour le mettre en exécution, il eût fallu que les prolétaires des campagnes fissent toute une nouvelle révolution, et que les révolutions ne se font pas à coup de décrets. Pour que la prise de possession de la richesse sociale par le peuple devienne un fait accompli, il faut que le peuple se sente les coudées franches, qu’il secoue la servitude à laquelle il n’est que trop habitué, qu’il agisse de sa tête, qu’il marche de l’avant sans attendre les ordres de personne. Or, c’est précisément ce qu’empêchera la dictature, lors même qu’elle serait la mieux intentionnée du monde, et en même temps elle sera incapable d’avancer d’un seul pouce la révolution.




Mais si le gouvernement, — fût-il même un idéal de gouvernement révolutionnaire, — ne crée pas une force nouvelle et ne présente aucun avantage pour le travail de démolition que nous avons à accomplir, — encore moins avons-nous à compter sur lui pour l’œuvre de réorganisation qui doit suivre la démolition. Le changement économique qui résultera de la Révolution Sociale sera si immense et si profond, il devra altérer tellement toutes les relations basées aujourd’hui sur la propriété et l’échange, — qu’il est impossible, à un ou à quelques individus d’élaborer les formes sociales qui doivent naître dans la société future. Cette élaboration des formes sociales nouvelles ne peut se faire que par le travail collectif des masses. Pour satisfaire à l’immense variété des conditions et des besoins qui naîtront le jour où la propriété individuelle sera démolie, il faut la souplesse de l’esprit collectif du pays. Toute autorité extérieure ne sera qu’une entrave, qu’un empêchement à ce travail organique qui doit s’accomplir et, partant, une source de discorde et de haines.

Mais il est bien temps d’abandonner cette illusion, tant de fois démentie et tant de fois payée si cher, d’un gouvernement révolutionnaire. Il est temps de se dire une fois pour toutes et d’admettre cet axiome politique qu’un gouvernement ne peut pas être révolutionnaire. On nous parle de la Convention ; mais n’oublions pas que les quelques mesures d’un caractère tant soit peu révolutionnaire prises par la Convention, furent la sanction de faits accomplis par le peuple qui à ce moment marchait par-dessus la tête de tous les gouvernements. Comme l’a dit Victor Hugo dans son style imagé, Danton poussait Robespierre, Marat surveillait et poussait Danton, et Marat lui-même était poussé par Cimourdain, — cette personnification des clubs des « enragés » et des révoltés. Comme tous les gouvernements qui la précédèrent et la suivirent, la Convention ne fut qu’un boulet aux pieds du peuple.




Les faits que nous enseigne l’histoire sont si concluants sous ce rapport ; l’impossibilité d’un gouvernement révolutionnaire et la nocivité de ce qu’on désigne sous ce nom sont si évidents, qu’il semblerait difficile de s’expliquer l’acharnement qu’une certaine école se nommant socialiste met à maintenir l’idée d’un gouvernement. Mais l’explication est bien simple. C’est que, tout socialistes qu’ils se disent, les adeptes de cette école ont une tout autre conception que la nôtre de la révolution qu’il nous incombe d’accomplir. Pour eux, — comme pour tous les radicaux bourgeois, — la Révolution Sociale, c’est plutôt une affaire de l’avenir à laquelle il n’y a pas à songer aujourd’hui. Ce qu’ils rêvent au fond de leur cœur, sans oser l’avouer, c’est tout autre chose. C’est l’installation d’un gouvernement pareil à celui de la Suisse ou des États-Unis, faisant quelques tentatives d’appropriation à l’État de ce qu’ils appellent ingénieusement « services publics ». C’est quelque chose qui tient de l’idéal de Bismarck et de celui du tailleur qui arrive à la présidence des États-Unis. C’est un compromis, fait d’avance, entre les aspirations socialistes des masses et les appétits des bourgeois. Ils voudraient bien l’expropriation complète, mais ils ne se sentent pas le courage de la tenter, ils la renvoient au siècle prochain et, avant la bataille, ils entrent déjà en négociation avec l’ennemi.

Pour nous, qui comprenons que le moment approche de porter à la bourgeoisie un coup mortel ; que le moment n’est pas loin où le peuple pourra mettre la main sur toute la richesse sociale et réduire la classe des exploiteurs à l’impuissance ; pour nous, dis-je, il ne peut y avoir d’hésitation. Nous nous lancerons corps et âme dans la Révolution sociale et, comme dans cette voie un gouvernement, quel que soit le bonnet dont il se coiffe, est un obstacle, nous réduirons à l’impuissance et balayerons les ambitieux à mesure qu’ils viendront s’imposer pour gouverner nos destinées.

Assez de gouvernements, place au peuple, à l’anarchie !



  1. Proclamation du 7 mai 1794, promulguée le 30 mai. — Si ce décret avait été mis à exécution, c’était, de fait, l’abolition du servage personnel et de la justice patrimoniale.