Paroles d’un révolté/Tous socialistes

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C. Marpon et E. Flammarion (p. 267-273).


TOUS SOCIALISTES !




Depuis que l’idée socialiste a commencé de pénétrer au sein des masses ouvrières, il se produit un fait des plus intéressants. Les pires ennemis du socialisme ayant compris que le meilleur moyen de maîtriser le socialisme est de se faire passer pour ses adhérents, s’empressent de se déclarer socialistes. Parlez à un de ces gros bourgeois qui exploitent sans miséricorde l’ouvrier, l’ouvrière et l’enfant. Parlez-lui des inégalités scandaleuses des fortunes, des crises et de la misère qu’elles engendrent ; parlez-lui de la nécessité de modifier le régime de la propriété afin d’améliorer la situation des ouvriers ; et, si le bourgeois est intelligent, s’il cherche à « parvenir » en politique, et surtout si vous êtes son électeur, il s’empressera de vous dire :

« Parbleu ! mais moi aussi je suis socialiste comme vous ! — Question sociale, caisses d’épargne, législation sur le travail ; — je suis parfaitement d’accord pour tout cela ! Seulement, vous savez ? Ne bouleversons pas tout en un jour, marchons à la douce ! » — Et il vous quitte pour aller soutirer « à la douce » quelques sous de plus « à ses ouvriers » en prévision des pertes que l’agitation socialiste pourra lui occasionner un jour.

Autrefois il vous aurait tourné le dos. Aujourd’hui il cherche à vous faire croire qu’il partage vos idées, pour vous égorger plus facilement le jour où il en aura l’occasion.

Ce fait s’est produit surtout aux dernières élections en France[1]. Il suffisait que dans une réunion électorale on soulevât la question du socialisme, pour que celui qui briguait les suffrages s’empressât de se déclarer, lui aussi, partisan du socialisme, — du vrai socialisme, — bien entendu, du socialisme des escamoteurs.

Les deux tiers des délégués ont fait comprendre aux électeurs qu’ils entendaient s’occuper à la Chambre de la question sociale. M. Clemenceau s’est déclaré socialiste, et M. Gambetta eût été bien près de le faire ; s’il n’avait pas visé le suprême bonheur de toucher un jour la main à quelque Majesté, il n’aurait pas manqué de se déclarer franchement socialiste. Bismarck, lui, n’hésite pas : il se déclare plus socialiste que n’importe qui, le socialiste par excellence ; et en Angleterre, il n’est pas rare d’entendre dire que si lord Beaconsfield avait vécu, il aurait, certainement, « résolu la question sociale ». Il n’y a pas jusqu’aux porteurs de frocs et de soutanes qui ne se mettent de la partie. Le prédicateur de la Cour de Berlin prêche le socialisme, et en France les noirs publient une revue dans laquelle ils déclarent posséder le vrai socialisme. Il paraît même (au dire des journaux anglais) que le tsar, — depuis qu’il a fait déposer sur sa table (à écrire, bien entendu) un morceau de pain noir fait d’herbe et d’un peu de farine, pour lui rappeler constamment quelle est la nourriture des paysans russes, — s’est imaginé qu’il possède aussi le vrai socialisme ; il n’attend, paraît-il, que la bénédiction de Bismarck et des patriarches d’Antioche et de Constantinople pour commencer à appliquer ses doctrines socialistes.

Bref, tous socialistes ! Agioteurs qui spéculent sur le prix du pain pour acheter des bijoux à leurs femmes ; patrons qui font mourir les ouvrières de phtisie et les enfants d’inanition ; potentats qui emprisonnent à Berlin et pendent à Pétersbourg ; gendarmes qui perquisitionnent, — tous, s’ils fouillent nos papiers, s’il emprisonnent et pendent des socialistes, s’ils massacrent les ouvrières et leurs enfants, s’ils tripotent en politique et en finance, — ils ne le font que pour accélérer le triomphe du vrai socialisme !




Eh bien ! il se trouve encore des socialistes assez naïfs pour éclater en chants de triomphe à la vue de ce spectacle. — « Monsieur un tel s’est déclaré socialiste ; M. Gambetta a reconnu l’existence de la question sociale ! Nouvelle preuve que l’idée gagne du terrain », — s’empressent-ils d’annoncer dans leurs journaux. Comme si nous avions besoin de la sanction de qui que ce soit pour savoir que l’idée socialiste gagne du terrain au sein du peuple !

Quant à nous, ce spectacle nous afflige au lieu de nous réjouir. Il nous prouve, d’une part, que la bourgeoisie complote pour escamoter le socialisme, absolument comme elle escamotait jadis l’idée républicaine ; et d’autre part, il nous prouve que ceux qui jadis furent considérés comme socialistes lâchent aujourd’hui le socialisme, en renonçant à son idée-mère, et passent dans le camp de la bourgeoisie, tout en conservant, pour masquer leur volte-face, l’étiquette de socialistes.




Quelle fut, en effet, l’idée distinctive, l’idée-mère du socialisme ?

— L’idée de la nécessité d’abolir le salariat, d’abolir la propriété individuelle du sol, des maisons, des matières premières, des instruments de travail, du capital social en un mot. Quiconque ne reconnaissait pas cette idée fondamentale, quiconque ne la mettait pas en pratique dans sa vie privée en renonçant à l’exploitation d’autrui, — n’était pas reconnu socialiste.

— « Admettez-vous la nécessité d’abolir la propriété individuelle ? — Admettez-vous la nécessité d’exproprier, au profit de tous, les détenteurs actuels du capital social ? — Sentez-vous le besoin de vivre conformément à ces principes ? » Voilà ce qu’on demandait autrefois au nouveau venu, avant de lui tendre la main comme à un socialiste.

Il est évident qu’en vous posant ces questions, on ne vous demandait pas si vous reconnaissiez la nécessité d’abolir la propriété individuelle dans deux cents ans ou dans deux mille ans ! On ne se pose pas des questions oiseuses sur ce qu’il sera bon de faire dans deux cents ans ! Lorsqu’on parlait d’abolition de la propriété individuelle, on en reconnaissait la nécessité dès aujourd’hui, et il était convenu qu’il fallait en faire la tentative lors même de la prochaine révolution. — « La prochaine révolution » — disaient les socialistes il y a dix ans (et ceux qui sont restés socialistes le disent encore) — « la prochaine révolution ne doit plus être un simple changement de gouvernement, suivi de quelques améliorations de la machine gouvernementale : elle doit être la Révolution Sociale. »

Cette conviction sur la nécessité de se préparer pour l’expropriation lors de la prochaine révolution, constituait l’idée-mère du socialiste ; c’est cela qui le distinguait de tous ceux qui admettent aussi la nécessité de quelques améliorations dans le sort de l’ouvrier, qui vont parfois jusqu’à convenir que le communisme est l’idéal de la société future, mais qui n’admettent certainement pas qu’on cherche à réaliser le communisme du jour au lendemain.

Professant ces idées, le socialiste était sûr de ne pas être confondu avec ses ennemis. Il était sûr que le nom de socialiste ne serait pas escamoté par ceux qui veulent tout bonnement le maintien de l’exploitation actuelle.




Tout cela a changé aujourd’hui.

D’une part il se constituait au sein de la bourgeoisie un noyau d’aventuriers qui comprenaient que sans endosser l’étiquette socialiste ils ne parviendraient jamais à escalader les marches du pouvoir. Il leur fallait donc trouver un moyen de se faire accepter par le parti, sans en adopter les principes. D’autre part, ceux qui ont compris que le moyen le plus facile de maîtriser le socialisme, c’est d’entrer dans ses rangs, de corrompre ses principes, de faire dévier son action, faisaient une poussée dans le même sens.

Malheureusement il s’est trouvé des socialistes, des socialistes d’autrefois, désireux de grouper autour d’eux le plus de monde possible, pourvu que les nouveaux venus acceptent l’étiquette de socialistes, qui se sont empressés d’ouvrir largement les portes et de faciliter l’entrée aux soi-disant convertis. Ils ont renoncé eux-mêmes à l’idée-mère du socialisme, et, sous leurs auspices, il se constitue aujourd’hui une nouvelle espèce de soi-disant socialistes n’ayant conservé de l’ancien parti que le nom.

Semblables à ce colonel de gendarmerie russe qui disait à un de nos amis que, lui aussi, il trouvait l’idéal communiste admirable, mais que cet idéal ne pouvant être réalisé avant 200 peut-être 500 ans, il fallait en attendant mettre notre ami sous les verrous, pour le punir de la propagande communiste qu’il avait faite ; semblables, dis-je, à ce colonel de gendarmerie, ils déclarent que l’abolition de la propriété individuelle et l’expropriation doivent être renvoyées à un avenir lointain ; que tout cela, c’est du roman, de l’utopie qu’il faut s’occuper, en attendant, de réformes réalisables, et que ceux qui tiennent à l’idée d’expropriation sont leurs pires ennemis — « Préparons, disent-ils, le terrain, non pas pour exproprier le sol mais pour nous emparer de la machine gouvernementale, au moyen de laquelle nous améliorerons plus tard, peu à peu, le sort des ouvriers. Préparons, pour la prochaine révolution, non pas la conquête des usines, mais la conquête des municipalités. »

Comme si la bourgeoisie, restant détenteur du capital, pouvait leur laisser faire des expériences de socialisme, lors même qu’ils réussiraient à s’emparer du pouvoir ! Comme si la conquête des municipalités était possible sans la conquête des usines !




Les conséquences de cette volte-face se font déjà sentir.

Maintenant, lorsque vous avez affaire à un de ces nouveaux socialistes, vous ne savez plus si c’est à un monsieur semblable au colonel de gendarmerie russe que vous parlez, ou à un socialiste pour tout de bon. Puisqu’il suffit d’admettre qu’un jour — dans mille ans, peut-être — la propriété pourra devenir collective, et qu’en attendant il faut voter pour quelqu’un qui demandera à la Chambre de réduire les heures de travail, — la différence entre le socialisme dudit colonel de gendarmerie et celle du néo-socialiste devient imperceptible : Tous socialistes ! L’ouvrier qui n’a pas le temps de suivre une trentaine de journaux à la fois, ne saura plus où sont ses alliés et où sont ses ennemis, les socialistes et les escamoteurs de l’idée socialiste. Et, le jour de la Révolution venu, il devra subir de rudes épreuves et de terribles saignées, avant qu’il ait reconnu amis et ennemis.



  1. Écrit en septembre 1881.