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Passage de l’homme/04

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Gallimard (p. 41-51).
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IV

Après, ce fut septembre, la fin de l’été, et les belles nuits, avec des quantités d’étoiles, et d’étoiles toutes proches. Et il y en a qui tombent, comme vous savez, à cette saison-là. On s’asseyait devant la porte. Il faisait doux. L’Homme, parfois, s’en allait tout seul, parmi les champs. Souvent il descendait vers le Fleuve. Quelquefois aussi il restait, et nous étions là, silencieux : le Père n’était pas très bavard, la Mère non plus ; ou il nous parlait des étoiles. Il les connaissait par leur nom, jusqu’à celles-là qu’on ne peut presque pas voir, et il savait le pourquoi de leurs noms. Là-bas, de l’autre côté du Fleuve, les gens savent mieux le ciel que nous, c’était là une des premières choses qu’on leur apprenait à l’école, « même, disait-il, avant de lire. » On pensait que quelqu’un qui ne connaît pas d’abord le ciel ne peut pas s’y connaître sur la terre.

L’Homme avait ses étoiles à lui, qu’il préférait. Leurs noms étaient si compliqués, si curieusement proches l’un de l’autre qu’il me fallut des semaines pour les apprendre. C’étaient Mintaka, Anilam et Alnitak, trois petites étoiles d’Orion, qu’on appelle encore les Trois Mages, ou les Trois Rois, ou les Sages du Pays de l’Aube. Pour moi, il m’arrivait souvent de l’écouter parler sans regarder le ciel ; il me semblait alors que je voyais mieux les choses dont il parlait. On ne lui posait guère de questions : un mot en appelait un autre, il avançait, il se faisait son chemin, sa voix chantait, et il disait ce qu’on ne peut dire que dans la nuit. Ce qui était étrange aussi, c’est que, même toutes les choses du jour, un poulain qui était malade, des fromages qu’il fallait porter, une faux qu’il fallait aiguiser, toutes ces choses-là, il les mêlait aux autres, et on n’en était pas surpris. Tout faisait partie du même monde, vous comprenez ? Il n’y avait pas le ciel, et puis la terre, il y avait tout ce qui existe, et tout à la fois était beau, et c’était Dieu. Mais il ne parlait guère de Dieu : c’est un mot qui le gênait beaucoup. Il préférait lever la main, ou bien alors baisser la tête, et on comprenait mieux encore. Quant au Bon Dieu, on ne pouvait plus en parler. Et la Sainte-Vierge, et tous les Saints, tout cela commençait à nous gêner, et la confession, et les prières, et la messe elle-même. Tout de même, on continuait à y aller, par habitude, et pour faire plaisir aux parents, et pour lui faire plaisir aussi à lui, car il avait coutume de dire qu’on ne doit pas changer sa religion, que peut-être il s’était trompé, qu’il ne voulait pas être suivi. Et cette chose-là, qu’il ne voulait pas être suivi, c’est peut-être la chose la plus difficile à croire, mais elle est vraie : il faisait tout pour décourager les autres et pour se présenter lui-même comme le tout pauvre homme qu’il était. Seulement, Monsieur, il existait, et tout ce qui ne se savait pas encore, les hommes, les bêtes, les choses elles-mêmes, tout ça lui courait derrière lui, et ça ne pouvait pas s’empêcher.

Quand il faisait mauvais dehors et que l’Homme voulait bien veiller, la soirée se passait à lire. Du moins pour le Père et pour lui. Nous, on cousait. Le Père lisait dans de gros livres qui racontaient les guerres passées, des livres qui venaient du grand-père ; et le grand-père avait écrit dans la marge des choses à lui, des choses bien drôles parfois, ou émouvantes, et qui étaient sa vie à lui, de l’ancien temps. Une autre fois, je vous montrerai ça. Quant à l’Homme, il lisait sa Bible, une très grosse Bible aux coins cassés dont la toile était toute verdie. Quelquefois il levait la tête et on voyait sans qu’il le dise qu’il voulait nous lire quelque chose. Alors le Père fermait son livre, souriait un peu, comme on sourit aux petites manies de quelqu’un qu’on aime, et écoutait. Et c’était beau de voir son sourire s’éteindre peu à peu, de voir le Père enfin devenu tout sérieux et comme entré dans la lecture de l’Homme. Ah ! Monsieur, en ces temps-là, il y avait des gens qui savaient écouter, des gens qui accueillaient les choses, des gens qui croyaient ne presque rien savoir !

Un soir, l’Homme nous parla des Iles. Notre unique voisin était là. On l’appelait Celui des Hauts, parce qu’il vivait sur la colline. C’était un homme bizarre, un original comme on disait, qui habitait tout seul là-haut, et qui inventait des chansons. Il en faisait pour les mariages, pour les baptêmes, il en faisait même pour la mort, et il en faisait pour sa joie. Le malheur, c’est qu’il buvait bien, et aussi qu’il courait les filles. Et ça faisait qu’avec lui on n’était pas toujours tranquille, car s’il venait, le plus souvent, c’est qu’il avait bu, et alors il ne savait plus trop bien ce qu’il disait, et le Père et la Mère étaient embarrassés.

Ce soir-là, Celui des Hauts n’était pas gris, il était saoul, tout à fait saoul, mais intelligent comme jamais. Sans lui, peut-être, l’Homme n’aurait pas parlé, ou alors nous n’aurions pas compris. Et ce n’est pas que Celui des Hauts ait dit grand’chose : il se contentait de faire : « Oui, oui » et d’incliner la tête, ou : « Ah ! » ou encore : « Ah ! comme c’est vrai, ah ! comme c’est vrai ! Pauvre pécheur ! » Et l’on avait envie de sourire parce que c’était toujours les mêmes mots, mais si on le regardait, alors on n’en avait plus envie : le visage de Celui des Hauts était triste et beau à la fois. On y lisait qu’il avait près de soixante ans, et qu’il avait dû se tromper, et que c’était irréparable, mais qu’il était content tout de même d’avoir vécu.

L’Homme disait qu’il y avait des Iles où habitaient des hommes meilleurs que nous, et que ces Iles, personne encore ne les connaissait. Et tant que les Iles ne seraient pas connues, il n’y aurait point de paix pour aucune nation. Les Iles savaient des choses que l’homme ne pressent pas, de purs secrets que Dieu n’a confiés qu’à leur peuple, parce qu’il est meilleur que nous. « Sans doute, le Christ, nous disait l’Homme, sans doute le Christ nous a été donné, mais nous étions égarés et durs d’oreille. À ceux qui demeurent dans les Iles, Dieu a laissé aussi un Évangile et comme la langue des Iles est la plus pure de toutes les langues, le Message du Sauveur des Iles est le plus beau que l’Éternel ait délivré ! »

Et l’Homme, feuilletant la Bible, y lut, aux pages marquées :

« Je viens pour rassembler toutes les nations et les langues… J’enverrai de leurs sauvés vers les nations de l’autre côté de la mer, en Afrique et en Lydie, qui tirent de l’arc, en Italie et en Grèce et vers les Iles lointaines, et vers ceux qui n’ont pas entendu parler de moi… Et les Iles seront dans l’attente de sa loi… Qu’ils publient sa louange dans les Iles… Glorifiez le Seigneur dans la doctrine ; dans les Iles de la mer le nom du Dieu d’Israël… Les Iles espèrent en moi… Les Iles m’attendent et les vaisseaux de la mer viendront les premiers… Et toutes les Iles des nations adoreront le vrai Dieu… le Seigneur est roi, que la terre exulte, que les Iles nombreuses se réjouissent, que les adorateurs d’images soient confondus… J’annonce des choses nouvelles, Iles, chantez un chant nouveau… »

« Et cela, dit l’Homme, est dans le Vieux Texte, mais, depuis, la promesse s’est accomplie et le Seigneur a visité les Iles ».

Et Celui des Hauts répondit : « Je suis bien sûr qu’il y a des Iles », et tous deux en parlèrent ce soir-là comme s’il les avaient visitées.

Celui des Hauts disait : « Alors, dans ces pays, comme de raison, il y a meilleur temps qu’ici ? »

— Oui, disait l’Homme, le temps qu’il faut, tout juste assez de soleil et tout juste assez d’eau. Les moissons sont belles chaque année et ce sont les mêmes grains qu’ici, et ce sont aussi les mêmes fruits, mais leur goût est plus délicat. C’est comme la neige (car il tombe de la neige là-bas, pendant deux mois, et jour et nuit) elle est d’un blanc dont on n’a pas idée. On dit ici : blanc comme la neige ? Si un des Iles venait chez nous, et qu’on lui dise : blanc comme la neige, et que ce soit la neige d’ici, ça lui ferait le même effet que si à nous quelqu’un disait : blanc comme la laine, ou bien encore : blanc comme la marnière des Hauts Champs. Et vous savez comme la laine, et la marne, c’est jaune et sale devant la neige ! Un arbre en fleurs, un cerisier en fleurs, c’est là-bas un rire dans le ciel, oui, ça rit de tous les côtés. Et le ciel est d’un bleu profond, qu’on ne peut pas dire. La nuit, les étoiles sont plus proches et comme toutes mouillées de lumière. Les nuits de là-bas, à ce qu’on dit, c’est comme si Dieu, on l’entendait marcher. Et les bêtes de là-bas sont bonnes et familières, les oiseaux vous tombent sur l’épaule et dans l’été ils vont parfois dans les maisons, oui, pour chanter, ou ils chantent sur l’appui des fenêtres. Les cerfs, qui, par ici, s’ensauvent, on peut les caresser de la main. Il est vrai qu’on ne les chasse pas et les hommes de ces pays-là n’ont jamais mangé de bêtes mortes, et c’est pourquoi, dit l’Homme, ils sont plus doux ».

Là-dessus, le Père parla un peu. Il dit : « Sûrement qu’ici on mange trop de viande et les hommes n’en sont pas meilleurs. On se fâche plus vite, et on a des envies de sang. Et ça fait les crimes et les guerres. Du temps des vieux, du cochon une fois par semaine, et c’était tout ; et c’était bien ».

Celui des Hauts avait tiré sa pipe, et il fumait, et il dit malignement à l’Homme : « Et dans les Iles, dites, est-ce qu’on fume ? et le tabac est-il meilleur ? »

L’Homme répondit : « Les Anciens fument. Oui, tous ceux qui ont barbe blanche, ils fument les soirs, quand c’est l’été, devant les portes des villages, et c’est un tabac odorant, tout plein de sagesse, un tabac blond, fin comme des cheveux, et les pipes sont des pipes de bruyère, mais d’une bruyère plus parfumée que celle-ci, et qui a comme l’odeur des haies, dans ce pays, quand c’est avril et qu’il a plu ».

La Mère, qui ravaudait des bas et qui semblait ne rien entendre, dit soudain, en regardant bien l’Homme dans les yeux, et malicieuse : « Et combien d’ans que vous avez vécu là-bas, que vous savez tellement les choses ? »

L’Homme riait un peu. Il aimait beaucoup notre mère, et sa malice, et il plaisantait souvent avec elle. Il rit un peu, et puis il répondit : « Maîtresse, je n’y suis pas allé. J’irai un jour. Mais j’y ai pensé trop souvent, j’ai trop souvent vu les Iles dans mes rêves, pour ne pas savoir comme c’est fait ; les rêves, Maîtresse, c’est un moyen aussi d’aller aux Iles. »

Là-dessus, il y eut un silence. Le chien, qui dormait près du feu, vint se frotter aux jambes de l’Homme et posa la tête sur ses genoux.

« C’est une bonne bête, dit Celui des Hauts, et si vous partez pour les Iles, il aura bien le droit d’y aller ! » Et il ajouta en riant : « Et nous ? est-ce que vous nous y emmènerez ? »

L’Homme dit gravement : « Ce voyage-là, on ne peut le faire que seul, quand on est prêt. Ou bien alors avec quelqu’un qui lui aussi aurait compris, qui serait prêt, quelqu’un, aussi, qu’on aimerait plus que soi-même. »

L’Homme dit ces mots sans regarder personne, et comme d’une voix qui s’essayait, qui attendait, et qui n’était pas sûre d’elle-même.

Celui des Hauts se mit à fredonner. C’était un air très plaisant et très doux. La Mère lui dit : « Mais chantez donc plus haut ! » C’est à peine s’il chanta plus haut. « Cette chanson-là, dit-il, quand il l’eut terminée, est faite pour être chantée doux : c’est la chanson d’amour de la Zilda, la Zilda d’il y a vingt ans qui était la promise de Celui des Vallées, et qui est morte la veille de son mariage. C’était une fille comme il n’y en a pas une. Vous vous rappelez ses cheveux, maîtresse ? Elle était blonde… » Il se perdit dans ses souvenirs.

Et l’Homme disait : « Là-bas, il y a aussi de la musique, et les hommes chantent, et ils s’assemblent pour chanter tous les dimanches, sur la grand’place. Mais la musique qu’ils chantent, ce n’est pas celle d’ici, qui vous prend au cœur et au ventre, et qui vous laisse tout attristé. C’est une musique de paix et de silence, comme du plain chant dans les églises, plus beau encore que du plain chant.

« Cette musique-là, maîtresse, on l’entend dans ses rêves quelquefois… Quand la journée a été bonne… ou trop mauvaise. »

Il était tard, personne pourtant ne songeait à dormir. On attendait que l’Homme continuât de parler. On savait qu’il avait encore des choses à dire et que ces choses ne pourraient être dites que ce soir-là, mais il se tut. Et Claire le regardait, comme en extase. Et la Mère vit sûrement ce regard, mais elle n’en parut pas fâchée.