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Passage de l’homme/20

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Gallimard (p. 145-149).
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XX


Les lettres qui nous vinrent de lui, de lui ou d’elle, je puis vous les lire maintenant, et à la suite : après la visite du Chaoul, rien ne se passa qui ne fût ordinaire. Sans doute l’idiot disait-il des choses étranges, mais il en avait toujours dit. Sans doute encore le Fossoyeur prétendit-il avoir entendu chanter Celui des Hauts, un soir d’automne qu’il s’en revenait du cimetière, mais je n’étais plus bien sûre du Fossoyeur : trop de choses étaient tombées sur lui pour qu’il pût garder tout son bon sens.

La deuxième lettre, la voici. Vous avez sans doute voyagé, et vous reconnaissez le timbre. Il était plus beau autrefois : l’or a passé, ce vert aussi qui était comme de l’herbe ; et, au-dessus de ce clocher, il y avait un soleil étincelant. Et, maintenant, ce n’est qu’un rond de lune. Et puis Claire avait mis une fleur, une fleur toute bleue, d’un bleu plus vif que la lavande, et qui avait une odeur d’encens. Et, voyez, il n’en reste rien. Qu’un peu de poussière.

C’était l’Homme, cette fois, qui écrivait. Et il disait :

« Depuis que Claire a écrit, nous sommes en route vers un autre pays. De là, sûrement, nous gagnerons les Iles. Jusqu’à présent nous ne savions guère où nous allions, mais, cette fois, tout est bien précis : j’ai rencontré ici un très vieil homme, venu des mêmes pays que nous. Lui aussi s’en allait aux Iles. Il a perdu, dans sa recherche, beaucoup plus de temps que nous encore. L’âge l’a surpris. Il attendait, dit-il, notre venue. Il savait que quelqu’un continuerait. « Et vous êtes deux, nous a-t-il dit, bien accordés, tout jeunes encore ; je suis bien sûr que vous trouverez. Je me suis pressé de partir, quand j’étais jeune. Peut-être eût-il fallu attendre que quelqu’un s’en vînt avec moi… Oui, sans doute, il faut être deux… »

« Le vieillard nous a dit tout ce qu’il savait. Il nous a donné de nouvelles cartes. Il nous a appris aussi une nouvelle langue pour ce pays vers quoi nous sommes en route. « Si je ne vous l’apprends pas, personne là-bas ne vous aidera à la comprendre. C’est une langue difficile et fermée ; les gens eux-mêmes, on ne sait pas bien ce qu’ils pensent. Ni même s’ils pensent. Tous les projets qu’ils font, ce n’est pas pour l’année qui vient, ni pour dix ans, ni pour quinze ans, mais pour le temps d’après leur mort. Chez nous, il voulait dire : dans nos pays ; chez nous, on les prendrait pour fous. Et l’un d’entre eux, parfois, part pour les Iles. Il n’a rien dit à personne. Et il s’embarque, la nuit le plus souvent. De ceux qui se sont embarqués, personne jamais n’est revenu. En vivant près d’eux très longtemps, vous finirez par gagner leur confiance. Et vous saurez. »

« Nous ne parlons plus, Claire et moi, que dans cette langue. Il semble qu’elle soit une puissance par elle-même et qu’elle nous aide à découvrir les choses.

« Nous avançons à pied et petitement, par un pays de hautes montagnes. Nous rencontrons parfois des hommes, enveloppés dans leurs fourrures. Leur regard nous est étranger. Leur langue aussi. Mais si je parle la langue du vieillard, alors, bien qu’ils semblent ne pas comprendre, ils prêtent l’oreille, et ils sourient. Nous avons passé des nuits dans leurs huttes. Une fois même, nous nous sommes penchés avec eux au bord du puits où vit Celui-qui-est-sans-nom. C’est une cérémonie étrange. Hommes et femmes se tiennent accroupis au bord du gouffre, et ils chantent un chant grave et doux, pendant des heures. Une sorte de brume odorante monte des entrailles de la terre. Leur chant s’arrête, et d’autres chants répondent, venus de l’abîme. Puis la brume blanchâtre se dissipe, et un plein ciel d’étoiles apparaît dans les profondeurs. Parfois quelqu’un, un peu trop penché vers le ciel, se laisse tomber.

« Nul feu en ces régions, et pourtant il ne fait pas froid. La neige, ici, ne fond jamais. C’est avec cette neige qu’on fait les huttes.

« Dans quelques mois — cinq ou six mois — nous arriverons à ce pays dont le vieillard nous a parlé. Cinq ou six mois ? Mais nous ne savons plus comme le temps va. Je présume que cela fera cinq ou six mois, mesurés selon votre temps à vous. Ici, le temps se mesure curieusement, mais je ne saurais comment vous expliquer.

« Geneviève, ce qui m’attriste un peu, et qui m’inquiète, c’est que, plus nous avançons, plus il nous est difficile de nous rappeler ce village dont nous sommes partis. Il faudrait que vous écriviez. Mais, où écrire ? Vos visages s’effacent peu à peu. Ton visage même, Geneviève, il nous faut faire effort pour nous le rappeler.

« Je crains parfois, quand j’atteindrai les Iles, d’avoir oublié les lieux d’où je viens.

« Pourtant, ayez confiance en nous ».