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Passage de l’homme/21

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Gallimard (p. 150-155).
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XXI


Nous restâmes un an sans nouvelles. Puis vint un jour, au temps des fruits, cette troisième lettre. Nous ne savions plus de quel mois elle était datée, ni même, — voyez — de quelle année. Il nous sembla tout de même, à cause de ce qu’elle disait, que c’était bien la troisième lettre. Lettre de Claire, cette fois, d’une très pauvre écriture, d’une écriture, comme on dirait, qui se dénoue. Je me rappelle avoir pleuré, en la lisant, et pourtant elle ne disait rien qui dût vraiment m’inquiéter.

Pas de timbre sur l’enveloppe. Ce grand cachet que vous voyez, avec des chiffres, rien que des chiffres. Et voici ce que Claire disait :

« Nous approchons de la Vallée. Depuis des jours — combien de jours ? — nous descendons. C’est un pays de lumière, Geneviève, comme jamais je n’en ai vu. La mer au loin, ce soir toute scintillante, et ces bateaux !… Dis, ces bateaux, Geneviève, dont l’un sans doute nous portera aux Iles !

« J’ai cru même, je ne dis cela qu’à toi : l’Homme sourirait — j’ai cru même entrevoir les Iles, un soir que la lumière était plus pure encore : une bande toute rose sur laquelle tournaient des oiseaux, des oiseaux blancs aux ailes immenses.

« Geneviève, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer. Bientôt, mais pas très tôt je crois, dans le temps de ce pays-ci, bientôt nous viendra un petit enfant. Je le sens s’agiter en moi. Il nous semble que c’est une fille. L’Homme est content.

« Annonce cette chose à nos parents. Je pense à eux, je m’efforce de penser à eux, mais c’est difficile quelquefois. Quelquefois même, je me demande s’ils vivent encore. Et quelquefois aussi, te dirai-je tout ? il me semble que je ne reviendrai pas. Mais ne t’arrête pas à ces choses : cette vie en moi m’a changée toute ».

Et puis, tenez, voici la lettre, la courte lettre où l’Homme nous dit qu’un petit garçon leur est né… Vous avez lu ? « Un peu de patience, écrivait-il, Claire vous donnera des détails. » Pendant deux mois, j’attendis la lettre de Claire. Je me disais : peut-être qu’elle s’est perdue : tous ces pays-là sont si loin ! et d’autrefois je m’inquiétais : est-ce que Claire… le petit enfant… ? Une lettre de l’Homme arriva. Non, pas celle-ci : celle-ci n’est que d’après ; mais cette grande-là, au papier jaune, avec le timbre bleu.

L’Homme écrivait : « Geneviève, le tout petit n’est plus, et, pour Claire, nous ne savons pas encore. Elle est là, étendue près de moi. Je ne crois pas qu’elle ait rien appris : elle dormait quand l’enfant est mort, et quand elle s’éveille, à présent, c’est dans la fièvre et le délire.

« Les prêtres viennent de nous quitter. Ils ont emporté le tout petit dans un cercueil qu’ils ont laissé ouvert. Il y avait un grand soleil. Des jeunes filles marchaient derrière eux avec des fleurs, puis des enfants vêtus de blanc. Et ils sont allés vers la mer. Ils ont chanté. Et le corps a glissé dans l’abîme, à cet endroit que je connais, où l’eau est presque violette.

« Je suis là, Geneviève, auprès de Claire, et c’est comme si je n’avais rien compris encore. Le tout petit est-il ou n’est-il plus ?

« Les Iles, Geneviève… est-ce qu’il y a vraiment des Iles ? »

Trois jours après nous arriva la dernière lettre, la plus longue.

« Et voilà, Geneviève, qu’ils ont emporté Claire elle-même. Deux jours durant, ils ont brûlé des herbes devant la porte pour conjurer le Mauvais Esprit. Et, la nuit, un prêtre chantait en agitant un éventail. Hier enfin, ils lui ont apporté, dans un coquillage nacré, de cette eau verte qu’on trouve dans les montagnes. Elle s’est soulevée, et elle a bu, et un moment après, elle parlait à voix haute, et très doucement, de son enfance. Elle parlait dans cette langue qu’elle avait oubliée, qui est la vôtre, avec des inflexions très pures, comme avant que je fusse venu. Elle m’entretint de toi, Geneviève et des parents, et aussi des gens du village. Et puis, m’attirant tout contre elle, elle me parla de notre amour, et de ce tout petit qu’elle s’en allait bercer au ciel.

« L’Homme, m’a-t-elle dit, il faut encore chercher les Iles. » Elle parlait de plus en plus bas. La voix du prêtre, à l’entrée de notre cabane, devenait plus sonore à mesure que la nuit tombait. Je crus entendre : « Il faut encore chercher les Iles », et puis, plus bas : « Je pense que notre erreur… » — « Que notre erreur ? » lui dis-je, et je pressai sa main, mais elle laissa tomber sa tête, me regarda un long moment — un tel amour, mon Dieu, une telle lumière, dans son regard ! — et elle ferma les yeux, et les rouvrit, mais un court temps et comme absente, puis elle mourut.

« Le prêtre cessa de chanter. Il alluma un grand cierge qui sentait une odeur d’encens. Le vent se leva. Je regardai la mer et je pensai : « Voilà que notre enfant est mort, et Claire elle-même, et ils attendent là-bas que je revienne des Iles ! où donc maintenant, prendrai-je la force d’y aller ? »

« Geneviève, je vais rester ici longtemps encore, à ne rien faire, à simplement attendre d’y voir mieux. Le grand malheur, et ce grand malheur de douter, pire que la mort, garde-les pour toi ? Ne les dis à personne du village. Et même si le vieillard revenait, tu sais, cet homme qui vint la nuit, un peu avant notre départ, dis-lui que je garde confiance ; il eût voulu me voir partir tout seul. Il me disait : « La recherche des Iles, il faut la faire avec une âme d’enfant : l’amour, la mort… » Il haussait les épaules. Je crus entendre que l’amour et la mort, la connaissance de l’amour et de la mort, faisaient les Iles plus difficiles à découvrir, les rendaient même, peut-être, à jamais impossibles. Pourtant, Geneviève, quand je suis parti avec Claire, — tu te rappelles, par ce matin — je croyais tant, porté par notre amour, que d’être deux, appuyés l’un à l’autre, ferait les Iles plus prochaines et plus belles !

« Je ne renonce pas, Geneviève, tout de même je ne renonce pas : s’il fallait perdre, avec son cœur d’enfant, les Iles auxquelles j’avais rêvé, je croirais qu’il est d’autres Iles, et je repartirais vers elles ».

Et pour la première fois, l’Homme avait ajouté un dessin à la lettre. On y voyait une mer au loin, toute lumineuse, entre des arbres, et une grande voile à l’horizon.