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Passage de l’homme/23

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Gallimard (p. 159-166).
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XXIII


L’hiver passa, et puis le printemps, et puis l’été, et ce fut de nouveau l’automne, un autre hiver, un autre printemps, un autre été. Il m’avait bien fallu dire aux gens qu’un petit enfant était né, et déjà mort, et que Claire ne reviendrait pas. Mais quant à l’Homme, et à son doute qu’il existât des Iles, il m’était impossible d’en parler. Et je cachai aussi la visite du vieux. Un tel espoir vivait au cœur de tous que c’eût été péché de ne pas l’entretenir. La vérité ? La vérité, Monsieur, ce n’est pas toujours de dire les choses qui sont. Et puis, ce long voyage de l’Homme, qui pouvait en savoir la fin ? Dans le village, ils attendaient. Ils attendaient que l’Homme revînt, et c’est lui qui serait leur prêtre : ils n’en savaient pas d’autre, ils n’en voulaient pas d’autre.

Quand nos grandes misères furent passées, qu’il fut bien sûr que nous étions gens sains et décidés à vivre, le Curé des Collines descendit pour nous voir. C’était un dimanche après-midi ; en juillet, si je me rappelle bien. Le Curé des Collines passa dans le village, il alla d’une maison à l’autre — nous n’étions plus alors qu’une cinquantaine à vivre là — et demanda qu’on voulût bien venir, d’ici une heure, au presbytère, « à ce qui reste, n’est-ce pas, pour le moment, du presbytère ».

Tout le village s’y rassembla. Nous étions assis dans le jardin, parmi les herbes. Le Curé des Collines avait pris place devant la vieille tonnelle, sur une chaise garnie de velours rouge, qui servait autrefois à Monseigneur l’Évêque quand il venait pour les confirmations. Le Curé des Collines fut très aimable. Il était vieux. Il avait longtemps vécu dans les villes, à enseigner. Il savait parler. Il nous demanda de bien vouloir l’aider à rebâtir l’église, « et aussi, n’est-ce pas, mes amis, le presbytère ? » Quand il eut fini son petit discours, il s’épongea le front, et attendit. Il souriait, et un peu sottement, comme embarrassé du silence. Nous nous regardions les unes les autres. Ce fut Marie la Carrière, vous vous rappelez, celle qu’ils avaient laissée inanimée, devant la porte, et qui, plus tard, nous avait averties du feu, ce fut Marie la Carrière qui parla. Ce n’était plus la pauvre fille éperdue d’autrefois, la créature de peur, comme je vous ai dit, mais une femme d’âge, déjà, et bien posée, et parfois un brin malicieuse. De sa maladie d’autrefois, elle ne gardait qu’un tic qui lui faisait parfois froncer le nez, mais ce froncement, bien que répété, était si expressif, tombait si juste dans les mots qu’elle disait, qu’on ne savait plus bien si ce n’était pas là une façon à elle, toute volontaire. Marie la Carrière parla doucement. C’était bien gentil à Monsieur le Curé des Collines d’être venu les visiter. Elle se rappelait d’ailleurs que ce n’était pas la première fois. Il était venu, une autre fois, pour cette hostie tombée du tabernacle. Seulement, il n’était pas resté longtemps. Non : il avait sans doute affaire ailleurs, et puis le village n’était pas sûr. On a beau être le serviteur de Dieu, on tient aussi à faire une vie qui ne se finisse pas trop tôt. Marie la Carrière comprenait ça. Peut-être que Dieu le comprenait aussi. Seulement, voilà, on avait pris l’habitude de vivre entre soi, même pour ces choses pour lesquelles autrefois Monsieur le Curé était un homme indispensable. Et c’est comme si on avait changé de religion. Non, on n’avait plus besoin de faire baptiser les enfants, ni de se confesser, ni de communier. Pour les mariages, même, les choses avaient pu s’arranger, et pas trop mal : c’étaient les vieux qui mariaient les jeunes. Il ne semblait pas que les mauvais ménages fussent plus nombreux. Enfin, tout ça était provisoire. On attendait. L’Homme reviendrait des Iles. Il avait donné de ses nouvelles. Avec lui, on saurait au juste ce qui convenait. Peut-être même ne resterait-on pas là. Il était possible qu’on s’en allât aux Iles, tous ensemble. Elle-même y songeait, et elle n’était pas la seule à préparer des vêtements et des provisions pour le voyage. Voilà ! ils étaient tous comme sur le départ. Monsieur le Curé était bien aimable, mais c’était un tout petit peu trop tard.

Monsieur le Curé des Collines ne se fâcha point : il était trop habile pour cela. Il n’était venu ici que sur les ordres de Monseigneur, il rendrait compte à Monseigneur. Il demandait qu’on ne lui en voulût point d’avoir pris peur au temps de la Maladie ; bien que pasteur, il n’était qu’un pauvre homme comme les autres, et puis, là-haut, il avait charge d’âmes : il faut que le Berger pense d’abord à ses brebis. En tous cas, et jusqu’à ce que Monseigneur ait pris la décision, il était disposé à faire, pour nous, tout ce qui était en son pouvoir. Si on le souhaitait, même, il viendrait ici deux fois par mois, après les vêpres des Collines.

Marie la Carrière le remercia. Elle ne pensa sait pas qu’on eût jamais besoin de lui, mais elle était sensible à cette attention et parfaitement contente que l’entrevue eût été si paisible.

Le soir tombant, Monsieur le Curé des Collines s’en alla. Je me rappelle que, lorsqu’il fut arrivé au tournant, à cet endroit où le sentier s’enfonce dans les broussailles, il s’arrêta un long moment, s’appuya des deux mains sur sa canne, et regarda notre village, et puis le Fleuve, au loin, et les pays sans doute, de par-delà le Fleuve. Et peut-être, après cela, il haussa les épaules, ou soupira, je n’en sais rien, mais il reprit sa route et ne descendit plus.

On voulut aussi nous donner un instituteur. Un inspecteur s’en vint un jour de la ville, un bel inspecteur, mon cher Monsieur, et qui portait un faux-col, vous savez, à coins cassés, un faux-col papillon, comme disait Marie la Carrière.

Il nous réunit dans l’école. C’était le soir. On était venu sans conviction, pour voir ; un peu aussi par politesse. L’Idiot était là, au premier rang. Pendant tout le temps que l’inspecteur parla, il ne cessa de sourire, d’un fin sourire qui faisait croire qu’il comprenait, et l’inspecteur évitait de le regarder.

Faut-il avoir fait des études en ville, des années durant, pour avoir si peu de choses à dire ! Naturellement, Monsieur l’inspecteur terminait ses phrases, et écouter, sans rien comprendre à ses paroles, rien que cela était un grand plaisir. Il nous rappela d’abord l’instituteur défunt ; du moins il voulut nous le rappeler, mais il nous en parla de telle façon avec des mots si vides et si pompeux que personne ne le reconnut. « Maître d’élite… bon serviteur… » le vieux bonhomme que nous avions connu, qui nous avait appris à lire, qui radotait, comme vous savez, aux derniers temps, se promenait maintenant dans des vêtements d’emprunt et devait s’étonner lui-même d’être pareillement affublé.

C’est à peine si l’inspecteur parla de l’Homme, et des misères qui suivirent son départ : ce qui était passé était passé. Seul l’avenir nous importait, et le progrès. Et le progrès, c’était que chacun pût lire beaucoup de livres : il y avait tant de choses à savoir, tant de choses que nous ignorions ! « Quand je pense que vous ne connaissez rien, ou à peu près rien, de cette guerre qui vient de finir, ni des merveilleuses conséquences de la paix pour le monde entier !… Et je suis sûr (il prit un temps), je suis sûr que vous n’êtes même pas au courant de ces recherches qui rendront possibles bientôt les voyages dans d’autres planètes ! » Là-dessus l’inspecteur, après avoir paru hésiter, se dirigea vers le tableau noir, et y fit des dessins compliqués, avec des lettres. Il se retournait de temps en temps vers nous, préoccupé, à ce qu’on eût dit, d’être compris, et bien compris, mais, à ce que je crois, très désireux surtout de jouir de notre ébahissement. Il souffla sur ses manches la poussière de la craie, secoua ses doigts d’un geste distingué, et demanda : « Si quelqu’un désirait des éclaircissements… » Personne ne répondit. L’Idiot souriait toujours. « Enfin, continua l’inspecteur, il serait bon que vous eussiez ici un Maître d’école, quelqu’un de jeune, quelqu’un de distingué. À moins que vous ne préfériez une jeune fille… Peut-être… » Il sembla un moment embarrassé devant notre parfaite indifférence et il demanda brusquement : « Qu’en pensez-vous ? »

On se regarda. Marie la Carrière n’était pas là, et c’est moi qui répondis à l’inspecteur : il ne semblait pas qu’il y eût d’enthousiasme. On en était à un moment d’attente… On espérait que l’Homme allait revenir. Alors, peut-être, on verrait plus clair… l’idiot se mit à répéter d’une voix sonore et solennelle, et qui imitait assez bien celle de l’Inspecteur : « Alors, peut-être, on verra plus clair. » Il y eut un immense éclat de rire, l’inspecteur pâlit, et puis esquissa un sourire, et même il s’essaya à rire. Je tâchai d’excuser l’idiot, mais celui-ci, encouragé par son succès, était allé au tableau noir et refaisait à sa manière, d’une façon pitoyable et comique à la fois, la leçon de Monsieur l’inspecteur. Monsieur l’inspecteur devint tout rouge et il parla d’une voix furieuse, mais je n’entendis pas ce qu’il disait ; puis il sortit dans un grand silence.