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Passage de l’homme/22

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Gallimard (p. 156-158).
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XXII


Deux semaines après, le vieil homme frappait à ma porte. Nous entrions dans un nouvel automne — combien d’automnes depuis que l’Homme était parti ! — C’était le soir, la pluie tombait, et j’étais toute seule devant l’âtre, soufflant la braise. « Je suis allé, dit-il, à la maison, l’ancienne maison… Je ne savais pas. Et pourtant j’aurais dû penser que, là aussi, les choses auraient changé : il change tant de choses par le monde, en ce moment !… » Il s’essoufflait et parut renoncer au reste de sa phrase. Je le fis asseoir, je l’invitai même à souper. Il ne repartit qu’au matin. Il venait s’informer de l’Homme. « Depuis le temps qu’ils se sont décidés, ils devraient être de retour ! » Je lui contai la mort du tout petit, et celle de Claire. « Alors, dit-il, l’Homme reviendra. Bientôt peut-être. Mais pour les Iles !… » Il resta songeur un instant. « Mais, pour les Iles, pour ces Iles-là, du moins, auxquelles, nous autres, nous pensions, je doute fort qu’il puisse les atteindre. »

— « Vous autres ? lui dis-je, de qui donc est-ce que vous parlez ? Et vous venez de quel pays ? »

Il me regarda un bon moment avec méfiance, cherchant la vraie raison pour laquelle je l’interrogeais. — « Jeune fille te voilà bien curieuse. Qu’il te suffise de savoir que nous sommes plus d’un ; et que nous habitons loin, par delà le Fleuve, beaucoup plus loin, que ces pays qui furent en guerre, et qui hier ont célébré leur paix ».

Il ajouta, après un temps de silence : « Il y a ceux, jeune fille, qui font du bruit, et ceux qui font un peu moins de bruit, et en fin, par delà ceux-ci, il y a les hommes de silence… Un tout puissant empire, jeune fille, et qui commande à tous autres empires. »

Il me regarda un moment, de ses yeux jaunes, avec un dur sourire au coin des lèvres :

— Crois-tu en Dieu ?

— Je crois…

— Oui, tu crois que tu crois en Dieu. Vous êtes tous comme ça par ici. Des gens qui croient qu’ils croient. Pour nous, nous sommes de ceux qui savent, mais ça ne facilite pas les choses : on ne peut rien dire.

« Quand l’Homme reviendra, s’il revient, tu lui diras, s’il a trouvé, qu’il peut chercher encore plus loin. Et s’il n’a rien trouvé du tout, tu lui diras qu’il peut chercher encore. Mais seul. Mais seul ! tu entends bien ? Quant à le revoir, il n’y faut pas songer ».

Il dit enfin, sans que ces paroles eussent aucun lien, à ce qu’il semblait, avec celles qu’il venait de dire : « Toutes est tranquille ici, et pour longtemps ». Et, sans que je sache s’il parlait réellement du vent, qui s’était calmé dans la nuit, ou d’autre chose, il ajouta :

« La tempête est maintenant passée, il faudra reprendre la route ».

Il repartit à l’aube, son bissac sur le dos. Jamais personne ne le revit.