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Passage de l’homme/25

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Gallimard (p. 174-178).
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XXV


Le soir du second jour, il me demanda de prévenir le village : « Dis-leur que l’Homme est arrivé, et qu’il veut leur parler dans la vieille église. » Je n’en fis rien : il me semblait que ce n’était vraiment pas un ordre, que l’Homme ne faisait que se répéter, sans croire en lui.

Le lendemain, un peu plus tôt qu’à l’ordinaire, je descendis vers le moulin. J’avais préparé tout un discours, je me sentais forte. Je dirais à l’Homme : « Assemblez-les, mais cachez-leur qu’il n’y a point d’Iles. Dites-leur, seulement, que vous ne les avez pas trouvées. Et puis, qui sait si elles n’existent pas ? qui sait si ce n’est pas la force qui vous a manqué ? Dites-leur encore que vous êtes revenu ici pour prendre force avant de repartir. Dans quelques semaines, vous quitterez le village. Et vous irez où bon vous semblera. Personne ne vous reverra plus, mais eux, ils attendront toujours. Et les plus vieux ne mourront point sans confier leurs espoirs aux plus jeunes. Ce qu’on garde au fond de son cœur, bien patiemment, cela finit par donner fruit. Et si cela ne donne pas fruit, c’est que la foi n’est pas suffisante. Laissez-les croire ! « Et je dirais encore : « L’Homme, qu’est-ce que vous pesez, devant leur foi ? Êtes-vous donc devenu si fier que vous croyiez l’avoir fait naître ? On attendait quelqu’un ici avant que vous n’arriviez, quelqu’un de grand. C’est notre attente elle-même qui vous a suscité. Tous vos miracles, c’est nous qui les avons voulus ! » Je pensais cela, et, en même temps, j’avais une grande pitié de l’Homme. Il n’était plus un dieu. C’était un homme, tout proche de moi, il me semblait que je pourrais l’aider, et j’étais comme heureuse de le sentir si faible. Car il serait faible ce soir, plus faible encore, et il conviendrait de ma sagesse.

J’arrivais près du moulin lorsque j’entendis un bruit de pas. La nuit était tout à fait noire. Je prêtai l’oreille : des feuilles sèches tournoyaient au vent. Je poussai la porte et traversai la première pièce, une vieille cuisine abandonnée. Un rais de lumière passait sous la porte d’en face : l’Homme, comme hier sans doute était assis dans la grande salle, et en face de la cheminée. Quand j’arriverais, c’est à peine s’il ferait un geste. Et c’est à peine si nous parlerions. Pourtant, c’était le dernier soir ; il parlerait peut-être davantage. J’ouvris la porte. L’Homme était là. Et il était assis comme je l’avais pensé, penchant un peu la tête et comme lisant dans l’âtre. Une flamme, une courte flamme jaillit de la bûche, et s’éteignit. Je dis : « Eh bien, l’Homme, on oublie le feu ? Avec ce froid, pourtant… » Je m’arrêtai. L’Homme n’avait pas fait un mouvement. Il lui arrivait, autrefois, de se perdre ainsi dans ses rêves. Je m’approchai de la cheminée, rassemblai les tisons sous la bûche et soufflai sur le feu qui reprit. Il me sembla qu’on marchait dans la cour et que quelqu’un ouvrait la porte. Je me tournai vers l’Homme et dis : « Entendez-vous ? » Mais il demeurait immobile, comme assoupi. Je repris : « L’Homme, entendez-vous ? » Et puis, plus fort : « L’Homme ! L’Homme ! » Les flammes dansaient sur son visage, je crus un moment qu’il souriait. J’entendis qu’on parlait dans la cuisine. Oui, on parlait à voix basse, on approchait, des mains tâtaient maladroitement la porte. Toute éperdue, je mis la main sur l’Homme, et alors, Monsieur, son grand corps s’écroula, soudain, et, tout d’une pièce, comme un arbre qu’on a fendu.

En même temps la porte s’ouvrit, et Marie la Carrière apparut, et l’idiot, et d’autres encore. Et ils criaient : « L’Homme ! l’Homme ! » et ils se turent parce que l’Homme était allongé et qu’à le voir si immobile, on ne pouvait douter qu’il fût mort.

C’est Marie la Carrière qui parla la première. Elle dit : « Nous savions qu’il était revenu. Il avait demandé son chemin à un enfant, il y a trois jours. L’enfant nous a dit :

« Il était grand et il parlait doucement, doucement, comme personne ne parle par ici ». Alors, j’ai su que c’était l’Homme ».

Elle s’approcha, et son visage s’illumina :

« Il a sûrement trouvé les Iles ! Est-ce qu’il t’a dit ? » Je répondis, sans bien savoir d’avance les mots : « Il a trouvé, et c’est ce soir seulement qu’il devait me dire le chemin. Et demain il devait nous parler dans la vieille église, et voilà qu’il est mort et nous ne saurons rien… — Et Claire ? dit encore Marie la Carrière. — Morte, et cet enfant, aussi, qu’ils avaient eu. — Un saint, dit Marie la Carrière, un homme que Dieu nous avait Dieu a permis qu’il mourût avant de parler, c’est que Dieu avait ses raisons : les Iles, il faut avoir un cœur pur pour aller aux Iles. Nous autres… — Nous autres, dit l’idiot, on n’est rien que nous autres. Plus tard, peut-être, il viendra d’autres hommes, qui comprendront lorsqu’un saint vivra parmi eux. »

Marie la Carrière me regarda : « Et c’est là tout ce qu’il t’a dit ? — Et c’est là tout ce qu’il m’a dit. »

Nous étendîmes le corps sur la grande table. Le lendemain… Mais à quoi bon vous dire tout cela ? Le reste, à présent, tout le monde le sait : ces fêtes inouïes, et la vieille église restaurée, et son tombeau, à lui, au centre de l’église, et ces miracles, et ces jeunes gens qui, d’année en année s’en vont à la quête des Iles, et ce village qui monte au ciel, et ces pèlerins venus de tous les coins du monde, et qui essaiment comme des apôtres… la terre, on dit, comme renouvelée… J’aurais beau élever la voix : personne, maintenant, ne me croirait.