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Paul Verlaine, Sa Vie - Son Œuvre/Chapitre 17

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Société du Mercure de France (p. 525-553).

XVII

DERNIÈRES ANNÉES. — EUGÉNIE KRANTZ.
— L’AGONIE RUE DESCARTES. — LES OBSÈQUES.
— LE MONUMENT
(1892-1896)

Les dernières années de Paul Verlaine furent plutôt lamentables. Je donnerai peu de détails sur son existence au Quartier latin, à partir de 1892. Il habita divers logis également hasardeux, et traîna sa jambe malade et son talent atteint, par tous les cabarets et bars de la rive gauche, en compagnie d’Eugénie Krantz, de Philomène ou d’Esther, ribaudes attentives à vider son porte-monnaie en même temps que les petits verres.

Cette période ne fut cependant pas improductive ni inféconde. Après Amour, après Bonheur, ses deux derniers ouvrages de la bonne époque, et de maîtresse facture, il publia plusieurs volumes inégaux. Dans ces poèmes tourmentés, trop souvent l’ellipse, l’anacoluthe, le désordre de la phrase correspondent à l’incohérence de l’idée ; l’amphigouri et le jeu de mots se rencontrent.

Outre divers fragments en prose, biographies, récits de voyages, fantaisies, il publia successivement, dans ses dernières années : les Élégies, Dans les Limbes, les Dédicaces, les Épigrammes, Chair, Chansons pour Elle, Liturgies intimes, Odes en son honneur.

Plusieurs pièces de ces divers volumes remontent à une époque antérieure. Elles avaient été négligées ou enterrées par le poète, qui depuis les exhuma des tiroirs. Malgré sa vie décousue, ses nombreux changements de domicile, ses séjours dans les prisons et les hôpitaux, Verlaine a conservé et publié presque tout ce qu’il a écrit. On a pu remarquer l’insistance avec laquelle, dans plusieurs lettres, il me réclamait tel ou tel poème dont il se souvenait m’avoir envoyé copie.

Cependant, quelques pièces de vers éparses ont été égarées. J’en ai retrouvé quelques-unes, et, dans le dernier tome des œuvres complètes, publié chez Messein, successeur de Léon Vanier, sous le titre : Œuvres posthumes, on a inséré des fragments divers, enfouis dans des publications mortes, et quelques vers de jeunesse. Parmi ceux-ci, je signale, en passant, le sonnet à Don Juan, qui est de moi. L’Enterrement et Don Quichotte ont été publiés, pour la première fois, par moi et reproduits dans les Œuvres posthumes.

Verlaine n’a pas abusé de la dédicace dans ses premières œuvres : les Poèmes Saturniens ne contiennent que six dédicaces, à Ernest Boutier, François Coppée, Catulle Mendès, Henry Winter, Edmond Lepelletier, Louis-Xavier de Ricard.

Les Fêtes Galantes n’ont aucune dédicace. La Bonne Chanson n’est qu’une dédicace unique, sous-entendue. Les Romances sans paroles, pas de dédicaces. Sagesse, dans l’édition originale, porte cette dédicace unique, de tout l’ouvrage, à la première page : À ma mère. L’édition Vanier, Œuvres Complètes, tome ler, ne reproduit pas ce filial hommage.

Jadis et Naguère offre les dédicaces suivantes à : Ernest Delahaye, Laurent Tailhade, Albert Mérat, Charles Morice, Jules Valadon, Jean Moréas, Gaston Sénéchal, Charles Vignier, Léo Trézenik, Georges Rall, Léon Dierx, Edmond Lepelletier, Robert Caze, Léon Vanier, J.-K. Huysmans, Louis-Xavier de Ricard, Jacques Madeleine, Georges Courteline, Raoul Ponchon, Louis Dumoulin, Villiers de l’Isle-Adam, Armand Silvestre, Catulle Mendès, François Coppée, Stéphane Mallarmé.

Amour contient un certain nombre de dédicaces à : Edmond Lepelletier, J.-K. Huysmans, Francis Poictevin, Émile Le Brun, Germain Nouveau, Léon Vanier, docteur Louis Jullien, Jules Tellier, Charles Vesseron, Rachilde, Léon Valade, Ernest Delahaye, Émile Blémont, Charles de Sivry, Emmanuel Chabrier, Edmond Thomas, Charles Morice, Maurice du Plessys, José-Maria de Heredia, Victor Hugo, Raymond de la Tailhède, Ernest Raynaud, Anatole Baju.

Bonheur n’a aucune dédicace. Parallèlement en est également privé, bien que la première pièce, d’une ironie exacerbée, porte ce titre de « dédicace » sans désignation nette de la personne ; c’est le répons méchant à la bonne antienne de la messe nuptiale, orchestrée dans la Bonne Chanson. Chansons pour Elle, pas de dédicaces. Les Liturgies intimes sont dédiées à Charles Baudelaire. Odes en son honneur, sans dédicaces, ainsi que les Élégies et Dans les Limbes.

Comme son titre l’indique, le livre Dédicaces n’est qu’un bouquet de rimes offert nominalement à des amis personnels, pour la plupart. C’est la dédicace à moi adressée qui figure en tête de ce volume, comme frontispice, avec fac-similé de l’écriture de Paul Verlaine.

Les autres dédicaces appartiennent à : Anatole France, Ernest Jaubert, Jules Tellier, François Coppée, J.-K. Huysmans, Stéphane Mallarmé, Jean Moréas, Laurent Tailhade, Villiers de l’isle-Adam, Raoul Ponchon, A.-F. Cazals, Germain Nouveau, Maurice Bouchor, Henri d’Argis, Ernest Raynaud, Raymond de la Tailhède, Armand Silvestre, Fernand L’Anglois, Irénée Decroix, George Bonnamour, Paterne Berrichon, Gabriel Echaupre, docteur Guilland, Louis et Jean Jullien, Émile Le Brun, Henri Mercier, Adrien Remacle, Armand Sinval, Charles de Sivry, Charles Vesseron, Gabriel Vicaire, Émile Blémont, Emmanuel Chabrier, Ernest Delahaye, Maurice du Plessys, Charles Morice, Edmond Thomas, Théodore C. (London), Arthur Symons, Jean Richepin, Arthur Rimbaud, Mlle Renée Zilcken, Mlle Éveline, Mlle Léonie R., Mlle Jeanne Vanier, Mlle Adèle, Niederhausern, Raymond Maygrier, Mlle Marie A., Rodolphe Darzens, Henri Bossanne, Max Rosa, Mlle A. Rom…, Duvigneaux, Rodolphe Salis, Léon Cladel, Marie X…, Gustave Lerouge, Lartigues, docteur Chauffart, Mme Marie P…, César C…, Bibi-la-Purée, Henri Degron, vicomte de Lautrec, Edmond Picard, Léopold II roi des Belges, comte de Montesquiou-Fezensac, Gabriel de Yturry, Aurélien Scholl, Léon Dierx, Maurice Barrès, plus quelques dédicaces anonymes à des « aimées », à des « amies », avec des initiales très significatives : Est… Phi…, E…, et au gérant du « Muller », dont il célèbre la bonne bière.

Dans les Épigrammes, quelques pièces sont dédicacées à : Edmond de Goncourt, William Heinemann, Octave Mirbeau, Francis Poictevin, Henry Bauer, Francis Magnard, François Coppée, Léon Deschamps, F.-A. Cazals, Paul Vérola, vicomte de Colleville, Sully-Prudhomme, Odilon Redon.

Les Invectives n’ont pas de dédicaces proprement dites, mais certaines pièces ont pour titres des noms propres. Ce sont les suivants : Édouard Rod, Jean-René (Moréas et Ghil), docteur Grandm…, Guillaume II, Raoul Ponchon, Marcel Schwob, Ernest Delahaye, Félicien Champsaur, Catulle Mendès, F.-A. Cazals.

Chair : aucune dédicace, sauf deux ou trois initiales féminines, et un prénom de femme.

Les Mémoires d’un Veuf me sont dédiés. L’éditeur Léon Vanier, au tome IV des Œuvres complètes, a cru devoir, comme je l’ai dit, supprimer cette dédicace. Il a eu tort d’effacer, en même temps, les lignes intéressantes de l’envoi. C’était une préface qu’on aurait dû conserver pour le public, en supprimant mon nom, désagréable, paraît-il, à l’éditeur. J’ai reproduit plus haut cette dédicace-préface.

Mes Hôpitaux, Mes Prisons, les Confessions sont sans dédicaces, de même les récits de voyages : Quinze Jours en Hollande.

Dans le volume des Œuvres Posthumes, vers et prose, quelques dédicaces seulement à : Ernest Delahaye, Édouard Dubus, Alain Desvaux, Henry Chollin, Franklin-Bouillon, Dauphin-Meunier et Henri Leclerq, Jean Moréas, Fernand L’Anglois, Willette.

J’ajouterai à cette nomenclature des poésies dernières de Verlaine l’indication d’une plaquette d’un caractère érotique, qui ne fut pas mise dans le commerce, dont le titre est Femmes, et qui ne saurait figurer dans une édition, même complète.

Un volume est à part et doit être signalé : c’est le recueil publié par la librairie Charpentier, sous ce titre : Choix de poésies. Un beau portrait, poétisé et mélancolisé, d’après Eugène Carrière, orne le frontispice. Ce volume contient d’excellentes pièces choisies avec goût, dans les principaux ouvrages du poète : les Poèmes Saturniens, les Fêtes galantes, les Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et Naguère, Parallèlement et Bonheur.

Ce volume ne saurait dispenser les amis de la poésie de lire et de posséder Verlaine intégral, mais il suffit, surtout à l’étranger, pour donner une idée suffisante du grand poète. Ajoutons que le Choix de poésies peut être mis dans toutes les mains, et pourrait figurer sur un catalogue de librairie classique.

Il me reste à parler d’un livre dont j’ai déploré la publication. Il s’agit des Invectives, ouvrage posthume. Je ne veux pas recommencer les polémiques que l’apparition de cet ouvrage suscita. L’éditeur Vanier est mort. Je tiens seulement à déclarer de nouveau que, si Verlaine avait vécu, il eût sagement, loyalement et avantageusement biffé certaines de ces Invectives, précisément celles qui ont soulevé le plus de clameurs, qui ont attiré le plus d’hostilité à sa mémoire de poète. Ce sont les Invectives qui ont arrêté l’effort du comité du monument, et indisposé un grand nombre de personnes, d’abord favorables. L’éditeur Vanier avait sans doute acquis, moyennant quelques pièces de cent sous, ces satirettes, indignes du poète, facéties plutôt que poèmes. Verlaine écrivaillait ces fantaisies-là pour s’amuser, pour soulager sa bile, comme il dessinait à la plume en marge de ses lettres, sans y attacher d’autre importance. On riait de ces « blagues » entre camarades. On ne pensait pas que ces improvisations, souvent malvenues, et toujours malveillantes, — sauf deux ou trois pièces comme la fameuse Ode à Metz, insérées là par l’éditeur pour corser le volume, — dépasseraient jamais le cercle des camarades de café. Pressé d’argent, certains jours de flânerie et de grande soif, Verlaine venait « taper » son éditeur. Celui-ci, « pour le principe », disait-il, ne voulait lâcher une ou deux pièces de cinq francs qu’en échange d’un morceau de copie. Verlaine tirait alors de son portefeuille une « invective », ou bien il en improvisait une au café voisin, et l’éditeur versait les subsides implorés. Mais la moitié au moins de ces scories poétiques devait être rejetée au creuset. Ces Invectives pouvaient se citer dans une arrière-salle de brasserie, entre poètereaux débineurs ; leur apparition au grand jour a été une véritable trahison envers la mémoire du poète, et un obstacle, momentané sans doute, mais sérieux, à sa glorification sur la place publique. Le sénateur Cazot notamment, questeur du Sénat, se croyant malmené, alors qu’il s’agissait, dans l’Invective visée, du magistrat Cazeaux, a empêché qu’on accordât un emplacement dans le jardin du Luxembourg, pour le buste du poète.

Paul Verlaine eut un instant l’idée, sans doute suggérée par quelque plaisant compagnon de beuverie, de se présenter à l’Académie.

Notez qu’il n’y avait rien là d’irrévérencieux envers la docte compagnie. C’était plutôt un hommage que le poète bohème rendait à l’Institut, plus souvent attaqué et ridiculisé dans les cénacles juvéniles du quartier. Je dissuadai de mon mieux le candidat, et je pris la peine d’expliquer au public, dans un article de l’Écho de Paris, qu’à mon avis, Verlaine avait tous les titres littéraires pour siéger sous la coupole, entre ses amis, François Coppée et José-Maria de Heredia, mais qu’il y avait, pour entrer parmi les Quarante, des conditions de régularité d’existence, de fréquentation, de correction, indispensables, lesquels titres faisaient entièrement défaut au postulant, et l’empêcheraient d’être élu. On est admis à l’Académie, autant pour les œuvres qu’on a pu faire que pour les choses, mal vues en ce milieu sévère surtout, qu’on a su ne pas faire, — livres, paroles ou actes.

Verlaine, d’abord mécontent du conseil et de l’article, se rendit bien vite à ma raison. Il me remercia du bon avis, et renonça à son projet, qui, raisonnable en soi, semblait, au premier abord, une extravagante manifestation. Comme poète supérieur, comme écrivain original et puissant, Verlaine méritait assurément d’être académifié, mais il n’était pas académisable. On ne saurait trouver exorbitante l’ambition du poète de Sagesse et des Romances sans paroles, mais elle était à cette époque irréalisable. Il avait droit à l’Institut de par son génie. Sa vie bohème, ses écarts de conduite, la légende dont il était victime, voilà seulement ce qui rendait sa candidature impossible. Elle n’était ni absurde ni ridicule, elle semblait anormale. Par la suite, elle pouvait devenir possible, mais non certaine du succès.

Il convient de ne pas oublier que, Leconte de Lisle étant mort, chez M. et Mme Guillaume Beer, à Louveciennes, Verlaine avait été désigné, par le suffrage de nombreux poètes consultés, comme devant lui succéder dans le titre de « Prince des Poètes ». Celui qui était l’objet d’une libre élection aussi flatteuse, et aussi méritée, pouvait bien être considéré comme apte à briguer l’autre succession de Leconte de Lisle, le fauteuil d’académicien.

Une lettre écrite dans la dernière année, à propos d’un article de l’Écho de Paris, où j’avais fait allusion à cette candidature avortée, constate les sentiments peu désappointés du poète à cet égard. Il ne se plaint nullement, il ne récrimine pas, il me remercie seulement d’avoir parlé de lui, à propos de l’élection académique et du vote des poètes.

Mon cher Edmond,

Je te remercie de tout cœur de ton article d’y a trois jours. Il m’a ravi et il m’a touché. Mille et mille poignées de main bien sincères et bien émues, je t’assure.

Certainement, oui, je serais heureux de te voir, j’y suis toujours, ne sortant pas encore de la chambre. Mais ce serait plutôt pour dans la journée. Le matin, c’est encombré, le soir, je me couche comme les poules.

Tu recevras un livre de M. de Montesquiou, un ami tout dévoué et tout bienveillant pour moi, et à qui tu feras bien plaisir, ainsi qu’à moi, en parlant de son livre le Parcours du Rêve au Souvenir, — ainsi qu’il le mérite, — dans un de tes prochains articles.

À bientôt donc, mon cher ami, et tout à toi.

P. Verlaine.
16, rue Saint-Victor.


Je fis, bien entendu, l’article demandé sur M. de Montesquiou, qui, avec Maurice Barrès et quelques autres de nos amis, a aidé souvent de sa bourse le poète devenu besogneux.

Plusieurs articles documentés, dans des journaux et des revues, ont paru, un volume même (Verlaine intime), fournissant toutes notions sur ces dernières années du poète. Les liaisons féminines de cette période ont été racontées, avec force anecdotes, par des amis de la dernière heure. Tout en ayant conservé jusqu’au bout les meilleures relations avec Verlaine, je le vis moins durant ces ultimes années. Très occupé, je ne pouvais le suivre dans ses interminables déambulations à travers les cafés et caboulots du boul’Mich’ et de la rue de Vaugirard. J’allai, pourtant, de temps en temps, lui « rendre visite » au François Ier, au café Rouge, au « Mürger ». Il venait assez fréquemment me voir, vers l’heure de l’apéritif, dans les environs des bureaux de rédaction où je me trouvais retenu. Je lui facilitai l’insertion de quelques articles. Sa correspondance avec moi fut alors écourtée. Elle se compose surtout de cartes postales ou de courts billets remis par des messagers des deux sexes, « attendant la réponse ». Elle ne contient guère autre chose que des fixations de rendez-vous, des demandes pécuniaires, des remerciements. Il m’invitait aussi à ses mercredis littéraires, bien modestes mais intéressantes soirées, qu’agrémentaient l’originalité des discussions et l’outrance de certaines appréciations.

Une vignette assez curieuse, servant de prospectus à l’iconographie de Paul Verlaine par F.-A. Cazals, représente le « Salon » du poète avec les assistants suivants : Mmes Rachilde et Sophie Harlay ; MM. Jean Moréas, Villiers de l’Isle-Adam, Laurent Tailhade, Gabriel Vicaire, Henri d’Argis, F. Clerget, F.-A. Cazals, Ary Renan, A. Desvaux, Jules Tellier, Paterne Berrichon.

Que de morts parmi tous ces habitués des Mercredis verlainiens, qu’évoque la vignette : Une soirée chez Paul Verlaine en 1889 !

Aux invités du « Salon » aux lambris peu dorés de la rue Royer-Collard, il convient d’ajouter d’autres visiteurs, ceux des hôpitaux et des tables du François,  Ier, du Mürger, du café Rouge, où Verlaine eut plus souvent ses jours de réception : Saint-Georges de Bouhélier, Raymond de la Tailhède, Georges de Lys, Jacques des Gachons, Maurice Leblond, Albert Grandin, Émile Blémont, Raymond Maygrier, Ernest Raynaud, Pierre Devoluy, Léon Durocher, Raoul Gineste, Stuart Merrill, Adolphe Retté, Gustave Kahn, Xavier Privas, Adrien Mithouard, Léon Deschamps, Achille Ségard, Signoret, Maurice du Plessys, etc.

Il eut alors des périodes de travail et de santé assez heureuses. Il fit en Hollande et en Belgique des conférences qui eurent un certain succès. La curiosité y fut pour quelque chose, et aussi la préparation habile dont ses séances étaient accompagnées. Verlaine était fort médiocre orateur. Il l’a reconnu lui-même, en racontant sa tournée conférencière. Il lisait, ce qui est toujours fâcheux, et d’une voix faible et enrouée. Il fut cependant, grâce à d’excellents et enthousiastes amis, fort bien reçu en Belgique et en Hollande. Il rapporta quelques billets de banque de cette excursion artistique. Cette aubaine fut plutôt funeste pour sa santé, pour sa production. Des bombances et des attendrissements de la part de ses compagnes, intraitables quand les toiles se touchaient aux poches du poète, furent la suite de la fructueuse tournée aux Pays-Bas.

On a donné des détails anecdotiques et indiscrets sur les maîtresses notoires de Verlaine, toutes vulgaires, illettrées, appartenant à la basse galanterie du Quartier, voilà pour le moral ; en outre, elles étaient peu avantagées sous le rapport physique. Faisant une concession à Musset, qu’il avait pilorié jadis, il se contentait d’obtenir l’ivresse sans trop exiger du flacon. Et puis, Verlaine n’était pas difficile en fait de femmes. Il en avait si peu connu ! Ce ne fut qu’après la quarantaine qu’il eut des liaisons suivies, qu’il s’attacha. Il fallait aussi une certaine aptitude, chez ces demoiselles de compagnie aventureuse, pour s’accommoder aux caprices, aux lubies, aux irritations, et aux violences même du poète, lorsqu’il subissait l’influence néfaste de l’alcool.

Une de ces commères, nommée Philomène, paraît lui avoir été plutôt aimable, douce et sororale. Volage et ingrat, le poète l’avait quittée pour une Ardennaise massive, mafflue, taillée à coups de hache dans un billot de bois rude, paysanne mal dégrossie, aux doigts saucissonnés, mais à l’occasion très crochus. Cette rustaude se nommait Esther. Elle lui extorquait tout l’argent qu’elle lui sentait posséder. Quand le gousset était à sec, elle déguerpissait. Sauf à revenir, dès qu’elle apprenait que Verlaine avait publié quelque volume, ou fait passer un article dans les journaux. Car Esther était informée de ces aubaines. Peut-être de jeunes amis, bien renseignés, des commensaux du poète, l’en instruisaient. Elle accourait à tire d’ailes, messagère des beaux jours. Elle repartait, dès l’argent tari. Ceci n’est point un attribut spécial des amours de Verlaine.

La maîtresse la plus connue du poète, celle qui fut en pied longtemps, et qui lui ferma les yeux, se nommait Eugénie Krantz. Elle aussi pressurait le malheureux porte-lyre. Mais elle le forçait à travailler. Cupide et prévoyante, elle savait que l’on pourrait, le lendemain d’un jour de labeur scriptural, échanger, chez le libraire ou à la caisse de tel journal, contre des écus, et parfois contre des louis, qui se monnayaient immédiatement chez le marchand de vins le plus proche, les lignes, inégales ou complètes, hâtivement tracées par Paul, qu’elle surveillait et aiguillonnait comme un bœuf au labour.

Les conférences en Belgique, en Hollande, ayant amené un bien-être inattendu dans le ménage, Eugénie Krantz fut alors d’une amabilité parfaite. Verlaine, épris de calme, redoutant les scènes, et ayant conservé un fonds de préjugés bourgeois, eut alors l’idée baroque, issue d’une réconciliation bachique après une querelle vive, d’épouser cette femme.

Il lui écrivit d’Angleterre :


Parles-tu sérieusement à propos de mariage ? Si oui, tu m’auras procuré le plus grand plaisir de ma vie ! Nous irons chez M. le Maire, quand tu voudras. C’est d’ailleurs le plus sûr moyen de t’assurer quelque chose de fixe après ma mort. Ma chérie ! oui, va, ce sont toujours là mes idées ! Je n’aime que toi, et combien !…


La lettre se terminait ainsi :


Tes volontés sont les miennes ; je sais trop ce qu’il m’en a coûté de ne pas t’obéir ; tu as toujours raison… À bientôt, chère femme, je t’embrasse et t’aime de tout mon cœur ! (Verlaine intime. — Charles Donos, page 235.)


Cette femme le trompait avec tranquillité. Elle fut d’ailleurs dénoncée par sa rivale, Philomène Boudin. D’où crépage sérieux de ces peu opulents chignons.

Quand il sortait des hôpitaux, où sa maladie et aussi la misère le ramenaient, Paul retrouvait tantôt Philomène et tantôt Eugénie. Philomène avait un défaut pour lui : elle était mariée ; tandis que l’autre femme était libre. Par conséquent, la Krantz pouvait plus facilement se poster à la sortie, et s’emparer du poète muni de fonds. Philomène était toujours mal lotie. Elle ne se plaignait jamais. Pourvu que Paul eût la poche assez garnie pour payer un modeste dîner, accompagné de libations apéritives et digestives, parmi les débits du quartier, elle se montrait contente et redoublait d’amabilités.

Il eut des alternatives de querelles et de raccommodements avec Eugénie Krantz, mais, sentant peut-être que sa fin était prochaine, il ne voulut pas, dans son dernier accès de rhumatisme, retourner à l’hôpital. Il résolut de se faire soigner à domicile, et, comme il avait encore quelques sous, il engagea Eugénie à prendre une bonne. Il éviterait ainsi l’assistance hospitalière, qui maintenant l’effrayait.

Verlaine, malgré son existence vagabonde, ses allures de bohême, avait conservé le respect du décorum bourgeois, et l’hôpital, très supportable, agréable même à ses yeux, comme lieu de repos, comme asile, comme maison de santé, lui semblait un lieu indigne pour mourir. Il m’en avait, à plusieurs reprises, témoigné l’effroi.

Quoiqu’il eût fréquenté nombre d’hôpitaux, où il était bien traité, où il rendait hommage aux égards des médecins, comme aux soins des infirmiers, quoiqu’il se trouvât « à l’hosteau » comme chez lui, mieux même qu’au café, il ne considérait ces établissements hospitaliers que comme des endroits de retraite momentanée et espacée, presque des maisons de villégiature, mais pour terminer sa vie, pour rendre son âme à Dieu, comme il le disait, il repoussait avec crainte, avec dégoût, le lit banal de l’Assistance publique.

Aussi, bien que cette Eugénie Krantz n’ait pas été pour lui la compagne digne, fidèle, dévouée, qu’elle aurait dû être, et qu’il aurait dû rencontrer, bien que personnellement je lui aie gardé quelque rancune de ne m’avoir pas averti en temps utile de la maladie de mon ami, — je lui sais gré, et je lui pardonne beaucoup, parce qu’elle a permis à Verlaine de mourir dans un lit qu’il pouvait considérer comme le sien, dans un lit dont il payait les draps. Il ne voulait pas de l’agonie quasi-théâtrale d’un Gilbert ou d’un Malfilâtre. L’hôpital n’était pas à ses yeux la désirable écurie où Pégase devait fatalement terminer sa course. La mort à l’hôpital ne l’humiliait pas, mais cette déchéance mortuaire, ignominieuse aux yeux de la bourgeoisie, lui apparaissait comme devant être évitée, si faire se pouvait. Ses derniers efforts tendirent à ne pas finir sa malheureuse existence dans un lit administratif. Quelle ironie des choses, dans cette destinée d’un grand poète, fils d’un père officier, d’une mère propriétaire, bien dotée, qui ne dut qu’au hasard d’une rencontre, devant le comptoir, avec une fille aux faveurs banales, de ne pas rendre le dernier soupir dans un des caravansérails de la mort. Grâce à cette créature, mégère autant qu’amante, qui le trompait, le maltraitait, le dépouillait, et était incapable de le comprendre et de l’admirer, il ne fut pas, à son heure suprême, un numéro, un paquet de chairs froides, qu’on porte à l’amphithéâtre, si les amis n’arrivent pas assez vite pour réclamer le résidu d’une carcasse humaine. Il expira dans une chambre privée, au milieu d’objets familiers, ayant sous les yeux, sous la main, les menus accessoires de sa vie quotidienne. Jusqu’à ce que sa noble intelligence ne fût plus qu’une exhalation perdue dans l’infini, il eut l’illusion désirée du « home » mortuaire.

Il ne lui manqua, pour compléter l’illusion berceuse du cerveau s’endormant pour toujours, que la présence, à cette minute suprême, de vieux et chers amis, comme Coppée et moi, et celle de son fils Georges.

Le fils de Paul Verlaine, malade au sortir du service militaire, n’a pu assister, en effet, ni aux derniers moments de son père, ni aux obsèques. Il avait été frappé d’une sorte de congestion, issue, paraît-il, d’expériences d’hypnotisme.

Mme Delporte, la femme remariée de Verlaine, a donné les renseignements suivants sur son fils Georges, après le décès :


Mon mari, moi et mes deux petits enfants, nous avions quitté l’Algérie au commencement de juillet, laissant Georges qui aimait ce pays et désirait s’y établir. En partant, je lui avais donné une petite somme d’argent, qui, d’après ses goûts modestes, devait le faire vivre pendant plusieurs mois. Brusquement, en quelques semaines, il se trouva dénué de tout. Il avait perdu la mémoire ; lorsqu’on lui parlait, il paraissait s’éveiller brusquement ; il avait des gestes automatiques, une voix toute changée, et les allures d’un somnambule.

Il fut transporté à l’hôpital. Traité par la suggestion, il guérit. Se sentant rétabli, et le moment étant venu de faire son service militaire, il ne voulut pas bénéficier de la loi qui permet aux Algériens de ne faire qu’un an de service. Il se rendit à Lille, et fut incorporé dans un régiment du train. Malheureusement, on l’avait laissé partir trop tôt, n’étant pas complètement guéri, il fut repris d’un sommeil léthargique.

Bien soigné, il se remit, mais le malade ayant intéressé les médecins par la singularité de son état, il fut gardé en observation.

On devait lui donner son congé de convalescence dans les premiers jours de janvier, mais on ne le laissa sortir que le 13, trop tard donc pour assister aux obsèques de son père.


Georges Verlaine, garçon très doux et un peu mélancolique, a acquis une admiration sans bornes et une affection posthume très vive pour son père. Il était d’ailleurs depuis longtemps possédé du désir de le voir. Il lui avait écrit, et, sans la maladie qui l’a frappé, il eût certainement assisté, non seulement à ses obsèques, mais aussi à ses derniers moments. La fatalité s’était abattue sur le père et le fils.

J’ai dit plus haut que Georges Verlaine occupait un emploi dans l’administration du Métropolitain. Lors de son mariage, je l’assistais, comme remplaçant pour lui son père.

Mme Delporte, l’héroïne de la Bonne Chanson, a protesté contre des obstacles qu’elle aurait apportés à la réunion du père et de l’enfant.


Depuis vingt-trois ans que je n’avais vu Verlaine, a-t-elle écrit, j’avais eu le temps d’oublier les mauvais jours, et depuis dix ans que je suis remariée et heureuse, je lui avais certainement pardonné. C’est donc à tort que les journaux racontent que j’ai systématiquement éloigné Georges de lui.


Je ne discuterai pas cette affirmation ; l’ex-Mme Verlaine n’est pas une personne haineuse. Elle a toujours été très bonne pour son fils. On peut supposer même qu’elle n’est pas restée indifférente à la gloire de l’homme dont elle a porté le nom. Il est possible que, dans les derniers mois, elle ait consenti, et même facilité un rapprochement entre le père et le fils. Mais on a vu, par toute la correspondance et par les récits de la vie de Verlaine, qu’il a toujours inutilement réclamé l’adresse de son fils. Cette adresse lui fut toujours cachée, comme cette joie d’embrasser l’enfant, devenu homme, jusqu’à sa dernière heure lui fut interdite.

C’est en déployant un journal du matin, que j’appris soudainement, et sans que rien m’y préparât, la mort de Paul Verlaine.

J’ai su depuis qu’il m’avait appelé au moment de mourir, ainsi que François Coppée.

On négligea de nous informer par une dépêche, comme on avait tenu secrète sa maladie. Il y avait déjà quelque temps que je n’avais reçu des nouvelles de Verlaine, mais dans le tourbillon des affaires, des travaux, n’ayant pas eu le temps d’aller lui serrer la main, je pensais, rassuré par l’optimisme du proverbe : « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles », qu’il n’était pas survenu d’aggravation dans son état maladif, auquel on n’était que trop accoutumé.

En rentrant chez moi, le soir des obsèques, j’ai trouvé un chiffon de papier, à l’adresse d’ailleurs mal mise, m’informant que, si je voulais voir une dernière fois mon ami Paul Verlaine, je n’avais qu’à me rendre rue Descartes. Cet avis, en tous cas bien tardif, était signé d’Eugénie Krantz, la compagne des derniers jours du poète, celle chez qui il venait de rendre le dernier soupir. Cette personne survécut peu au poète. L’alcoolisme, facilité par la brocante de quelques autographes et de rares papiers du poète, mis de côté par elle, notamment un fragment de Louis XVII, la mena rapidement au tombeau.

J’accourus, dès la fatale nouvelle apprise, rue Descartes, no 39, où je trouvai mon vieil ami dans l’immobilité reposante du dernier sommeil. Profondément attristé, j’imprimai sur son front glacé le suprême adieu.

Le logis était pauvre, mais propre : une petite pièce claire, donnant sur la rue, avec le lit mortuaire. Au fond, un réduit servant de salle à manger, et un débarras attenant par un couloir obscur.

Avec quelques amis du poète, je me suis occupé des obsèques. Après avoir pris avec la maison Borniol les dernières dispositions pour le convoi, nous nous sommes aussi entendus avec le curé de Saint-Étienne-du-Mont pour le service religieux. M. Léon Vanier l’avait déjà commandé, mais il parut insuffisant, étant donnés, d’une part, les sentiments religieux du défunt, et aussi l’affluence considérable qui devait se rendre aux funérailles.

Le registre, déposé dans l’humble loge du concierge de la rue Descartes, se couvrait, en effet, de signatures appartenant à des hommes de tous les mondes, depuis la haute aristocratie littéraire jusqu’aux humbles ouvriers manuels, que Verlaine avait pu connaître dans la Cour Moreau, ou qui avaient été ses camarades d’hôpitaux.

Disons ici, pour en finir avec une légende, que M. Léon Vanier n’a nullement réglé les funérailles de Verlaine, ainsi qu’on l’a souvent prétendu. Elles furent soldées par une somme de 500 francs, remise, au nom du Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, par M. Roujon, lequel me l’a dit à moi-même, le jour même des obsèques, alors que je m’étonnais qu’on eût laissé l’éditeur faire les frais. Des cotisations d’amis couvrirent les dépenses supplémentaires, notamment l’augmentation du service religieux.

Les lettres de faire part furent par M. Vanier libellées en cette forme :


Vous êtes prié d’assister au convoi, service et enterrement de M. Paul Verlaine, poète, décédé le 8 janvier 1896, muni des sacrements de l’Église, en son domicile, rue Descartes, 39, à l’âge de 52 ans, qui se feront, le vendredi 10 courant, à dix heures très précises, en l’église Saint-Étienne-du-Mont, sa paroisse.

De Profundis.

On se réunira à la maison mortuaire.

De la part de M. Georges Verlaine, son fils, de M. Ch. de Sivry, son beau-frère, de son éditeur, de ses amis et admirateurs.

L’inhumation aura lieu au cimetière des Batignolles.


La famille Verlaine possédait une concession à perpétuité dans ce cimetière suburbain, où l’on n’enterre plus d’ailleurs qu’accidentellement, et qui est situé à droite de l’avenue de Clichy, après avoir franchi les fortifications.

Les journaux avaient envoyé des reporters rue Descartes. Des dessinateurs et des photographes prirent des croquis. Un moulage très saisissant du cher défunt fut obtenu par son ami Cazals.

Il faisait un froid vif le jour des obsèques ; le ciel était clair, le soleil brillait et la terre était gelée.

Après le service religieux, qui fut célébré au maître-autel, avec chants, musique, et le maître de chapelle Fauré tenant les grandes orgues, le cortège se mit en route à travers Paris, pour gagner les Batignolles. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Maurice Barrès, François Coppée, Edmond Lepelletier, Catulle Mendès, Robert de Montesquiou.

Le ministère des Beaux-Arts était représenté par M. Roujon, son directeur.

Le deuil était conduit, en l’absence de Georges Verlaine, par Charles de Sivry, son oncle.

Voici les discours qui ont été prononcés :


DISCOURS DE M. MAURICE BARRÈS


La jeunesse intellectuelle dépose sur cette tombe l’offrande de son admiration.

Paul Verlaine n’avait point de fonctions officielles, ni de richesses, ni de camaraderies puissantes. Il n’était pas de l’Académie, pas même au titre d’officier. C’était un exilé, et qui se consolait de son exil, très simplement, avec le premier venu de « l’Académie Saint-Jacques » ou avec les derniers arrivés de la littérature.

Cette figure populaire, nous n’aurons plus le bonheur de la rencontrer. Mais ce qui était en lui d’essentiel, c’étaient sa puissance de sentir, l’accent communicatif de ses douleurs, ses audaces, très nues à la française et ces beautés tendres et déchirantes qui n’ont d’analogue que dans un autre art, l’Embarquement pour Cythère.

Or, tout cela demeure vivant. Et ce qui n’est plus dans ce cercueil vit dans nous tous ici présents.

C’est pourquoi nous ne venons point pleurer, regretter son génie sur sa tombe, mais nous venons l’affirmer.

Après tant d’hommages que, depuis douze ans, la jeunesse a donnés au maître Paul Verlaine, c’est un témoignage plus solennel encore que nous apportons dans ce lieu où se joignent à nous en pensée les jeunes lettrés des pays étrangers.

La constante fidélité des jeunes au maître que tous les critiques ignoraient ou bafouaient est un acte important et dont je veux dégager la signification.

Si l’on admet, comme c’est notre opinion, que le culte des héros fait la force des patries et maintient la tradition des races, il faut placer au premier rang des mainteneurs de la patrie et de la race le groupe des littérateurs et des artistes. Il n’y a pas de groupe social qui proclame aussi haut que font ceux-ci la perpétuité de la personne humaine. Supposez, en effet, qu’un grand administrateur, qu’un fonctionnaire, qu’un industriel, qu’un soldat meure. C’est fini de leur existence personnelle. Leur effort, si utile qu’il ait pu être, est dispersé dans une œuvre anonyme. Ils ne laissent derrière eux que du silence et au cimetière peu de poussière. Quel point de repère fournissent-ils au Français qui veut se connaître soi-même, éclairer sa voie ?

Mais Verlaine, qui se relie à François Villon par tant de génies libres et charmants, nous aide à comprendre une des directions principales du type français.

Désormais sa pensée ne disparaîtra plus de l’ensemble des pensées, qui constituent l’héritage national. Et grâce à qui fut réalisée cette augmentation de l’idéal français ? Grâce aux jeunes gens.

C’est par notre constante propagande, par notre généreux amour, par notre clairvoyance active que l’œuvre de Paul Verlaine, repoussée par ses amis et ses émules — sauf par quelques-uns à qui l’opinion rend hommage — a triomphé d’obstacles que, vers 1880, on pouvait croire insurmontables. L’hommage unanime rendu aujourd’hui à cet illustre mort est l’écho multiplié des opinions des cénacles du quartier Latin.

Qu’on cesse donc de nous accuser de négation systématique. Nous sommes pour nos aînés le commencement de l’immortalité. Nous transportons dans notre barque les seules ombres de ceux que nous reconnaissons avoir été les bienfaiteurs de notre intelligence,



DISCOURS DE M. FRANÇOIS COPPÉE


Messieurs,

Saluons respectueusement la tombe d’un vrai poète, inclinons-nous sur le cercueil d’un enfant.

Nous avions à peine dépassé la vingtième année quand nous nous sommes connus, Paul Verlaine et moi, quand nous échangions nos premières confidences, quand nous lisions nos premiers vers. Je revois, en ce moment, nos deux fronts penchés fraternellement sur la même page ; je ressens par le souvenir, dans toute leur ardeur première, nos admirations, nos enthoutiasmes d’alors, et j’évoque nos anciens rêves. Nous étions deux enfants ; nous allions, confiants, vers l’avenir. Mais Verlaine n’a pas rencontré l’expérience, la froide et sûre compagne qui nous prend rudement par le poignet et nous guide sur l’âpre chemin. Il est resté un enfant, toujours.

Faut-il l’en plaindre ? Il est si amer de devenir un homme et un sage, de ne plus courir sur la libre route de sa fantaisie par crainte de tomber, de ne plus cueillir la rose de volupté de peur de se déchirer aux épines, de ne plus toucher au papillon du désir, en songeant qu’il va se fondre en poudre sous vos doigts. Heureux l’enfant qui fait des chutes cruelles, qui se relève tout en pleurs, mais qui oublie aussitôt l’accident et la souffrance, et ouvre de nouveau ses yeux encore mouillés de larmes, ses yeux avides et enchantés, sur la nature et sur la vie ! Heureux aussi le poète qui, comme le pauvre ami à qui nous disons aujourd’hui adieu, conserve son âme d’enfant, sa fraîcheur de sensations, son instinctif besoin de caresses, qui pèche sans perversité, a de sincères repentirs, aime avec candeur, croit en Dieu et le prie humblement dans les heures sombres, et qui dit naïvement tout ce qu’il pense et tout ce qu’il éprouve, avec des maladresses charmantes et des gaucheries pleines de grâce !

Heureux ce poète ! j’ose le répéter tout en me rappelant combien Paul Verlaine a souffert dans son corps malade et dans son cœur douloureux. Hélas ! comme l’enfant, il était sans défense aucune, et la vie l’a souvent et cruellement blessé ; mais la souffrance est la rançon du génie, et ce mot peut être prononcé en parlant de Verlaine, car son nom éveillera toujours le souvenir d’une poésie absolument nouvelle et qui a pris dans les lettres françaises l’importance d’une découverte.

Oui, Verlaine a créé une poésie qui est bien à lui seul, une inspiration à la fois naïve et subtile, toute en nuances, évocatrice des plus délicates vibrations des nerfs, des plus fugitifs échos du cœur ; une poésie très naturelle cependant, jaillie de source, parfois même presque populaire ; une poésie où les rythmes libres et brisés gardent une harmonie délicieuse, où les strophes tournoient et chantent comme une ronde enfantine, où les vers, qui restent des vers — et parmi les plus exquis — sont déjà de la musique. Et, dans cette inimitable poésie, il nous a dit toutes ses ardeurs, toutes ses fautes, tous ses remords, toutes ses tendresses, tous ses rêves, et nous a montré son âme si troublée, mais si ingénue.

De tels poèmes sont faits pour demeurer ; et, je l’atteste, les compagnons de la jeunesse de Paul Verlaine, qui tous ont pourtant donné dans leur art tout leur effort, renonceraient aux douceurs et aux vanités d’une carrière heureuse, et accepteraient les jours sans pain et les nuits sans gîte du « Pauvre Lélian », s’ils étaient certains, comme lui, de laisser à ce prix quelques pages durables, et de voir fleurir sur leur tombe l’immortel laurier.

L’œuvre de Paul Verlaine vivra. Quant à sa dépouille lamentable et meurtrie, nous ne pouvons, en pensant à elle, que nous associer aux touchantes prières de l’Église chrétienne que nous écoutions tout à l’heure, et qui demandent seulement pour les morts le repos, l’éternel repos.

Adieu, pauvre et glorieux poète, qui, pareil au feuillage, a plus souvent gémi que chanté ; adieu, malheureux ami que j’aimai toujours et qui ne m’as pas oublié. Dans ton agonie tu réclamais ma présence, et j’arrive trop tard devant ce muet cercueil, songeant que l’heure est peut-être proche, en effet, où je devrai obéir à ton appel. Mais ton âme et la mienne ont toujours cru en un séjour de paix et de lumière où nous serons tous pardonnés, purifiés, — car qui donc aurait l’hypocrisie de se proclamer innocent et pur ? — et c’est là, en plein idéal, que je te répondrai : me voici !



DISCOURS DE M. CATULLE MENDÈS


Paul Verlaine,

Au bord de la nuit, par ma voix, la douleur des frères de ta jeunesse te dit : Adieu, et leur admiration te dit : à jamais.

Tu passas en souffrant. Ton martyre est fini. Que ton dieu te donne ce que tu espéras de lui ! Mais, parmi nous, ta renommée demeure, impérissable. Car tu as bâti un monument qui ne ressemble à aucun autre. Par des escaliers de marbre légers, entre des chuchotements mélancoliques de lauriers-roses on monte vers une auguste chapelle blanche où des cierges ingénus rayonnent ! Et, comme c’est aux pauvres d’esprit qu’est le royaume des cieux, le royaume de la gloire appartient aux simples de génie.

Nous t’aimons et nous te pleurons, pauvre mort. Nous t’adorons, pur immortel.



DISCOURS DE M. STEPHANE MALLARMÉ


La tombe aime tout de suite le silence.

Acclamation, renom, la parole haute cesse et le sanglot des vers abandonné ne suivra, jusqu’à ce lieu de discrétion, celui qui s’y dissimule pour ne pas offusquer, d’une présence, sa gloire.

Aussi, de notre part, à plus d’un menant un deuil fraternel aucune intervention littéraire : elle occupe, unanimement, les journaux, comme les blanches feuilles de l’œuvre interrompu ressaisiraient leur ampleur et s’envolent porter le cri d’une disparition vers la brume et le public.

La Mort, cependant, institue exprès cette dalle pour qu’un pas dorénavant puisse s’y affermir en vue de quelque explication ou de dissiper le malentendu.

Un adieu du Signe au défunt cher lui tend la main, si convenait à l’humaine figure souveraine que ce fut, de reparaître, une fois dernière, pensant qu’on le comprît mal, et de dire : Voyez mieux comme j’étais.

Apprenons, Messieurs, au passant, à quiconque, absent certes, ici, par incompétence et vaine vision, se trompa sur le sens extérieur de notre ami, que cette tenue, au contraire, fut, entre toutes, correcte.

Oui, les Fêtes Galantes, la Bonne Chanson, Sagesse, Amour et Parallèlement ne verseraient-ils pas, de génération en génération, quand s’ouvrent, pour une heure, les juvéniles lèvres, un ruisseau mélodieux qui les désaltérera d’onde suave, éternelle et française. — Conditions, un peu, à tant de noblesse visibles : que nous aurions profondément à pleurer et à vénérer, spectateurs, naguère, d’un drame sans le pouvoir de gêner, même par de la sympathie, rien à l’attitude absolue que quelqu’un se fit en face du sort.

Paul Verlaine, son génie enfui au temps futur, reste héros.

Seul, ô plusieurs qui trouverions avec le dehors tel accommodement fastueux ou avantageux, considérons que — seul, comme revient cet exemple par les siècles rarement, notre contemporain affronta, dans toute l’épouvante, l’état du chanteur et du rêveur. La solitude, le froid, l’inélégance et la pénurie, qui sont des injures infligées, auxquelles leurs victoires auraient le droit de répondre par d’autres volontairement faites à soi-même — ici la poésie presque a suffi — d’ordinaire composent le sort qu’encourt l’enfant avec ingénue audace marchant en l’existence selon sa divinité. Soit, convint le beau mort, il faut ces offenses, mais ce sera jusqu’au bout, impudiquement et douloureusement.

Scandale du côté de qui ? de tous, par un sur soi répercuté, accepté, cherché : sa bravoure, il ne se cacha pas du destin, en harcelant, plutôt, par défi, les hésitations devenait ainsi la terrible probité. Nous vîmes cela, Messieurs, et en témoignons : cela, ou pieuse révolte, l’homme se montrant devant sa Mère quelle qu’elle soit et voilée, foule, inspiration, vie, le nu qu’elle a fait du poète, et cela consacre un cœur farouche, loyal, avec de la simplicité et tout imbu d’honneur.

Nous saluerons de cet hommage, Verlaine, dignement, votre dépouille.



DISCOURS DE M. JEAN MORÉAS


Messieurs,

Si je parle devant cette tombe, c’est comme un des plus anciens amis de Paul Verlaine, parmi ceux qu’on appelle les poètes de la nouvelle école. Mais laissons les écoles. Demain nous pouvons, nous devons reprendre nos querelles. Aujourd’hui, ici, il n’y a qu’une chose : il y a la poésie.

Or, Messieurs, des derniers classiques à Victor Hugo, de Victor Hugo à Leconte de Lisle, de Leconte de Lisle au plus jeune d’entre nous, comme de Villon à Ronsard, et de Ronsard à Malherbe et à Jean Racine, cette poésie, la poésie française, nous invite à pleurer la perte d’un de ses plus grands esprits.

Et certes, Messieurs, l’auteur de Sagesse, de Jadis et Naguère et d’Amour, doit être admiré comme un illustre poète, dans le sens absolu du mot. Mais, de plus, si les Muses chez nous doivent revenir au goût classique, on pourra, je pense, considérer Verlaine comme un des plus véritables artisans de cet heureux retour.

Adieu donc, Paul Verlaine, et quelles que soient les chances diverses qui attendent la poésie dans votre pays de France, votre nom ne périra pas.



DISCOURS DE M. GUSTAVE KAHN.


Je ne suis pas venu avec des paroles préparées.

Je veux seulement, en mon nom et celui d’autres poètes plus jeunes que moi, dire le dernier adieu au plus profond, au plus tendre, au plus exquis des chanteurs français, à celui que nous avons le plus aimé.

Adieu, Paul Verlaine, adieu !

C’est ici surtout que les longues phrases sont inutiles.


Ainsi se sont terminées, en y comprenant mes paroles, les sincères et éloquentes oraisons funèbres de Paul Verlaine.

Je ne reproduis pas le discours que j’ai prononcé. J’ai parlé comme toujours, sans discours écrit. Ce livre entier, d’ailleurs, contient tout et au delà de ce que j’ai pu dire sur la tombe de mon ami.

Les amis de Paul Verlaine se sont depuis constitués en comité à l’effet de lui élever un monument.

Le bout de l’an fut célébré avec un certain apparat. Un important service religieux eut lieu à Sainte-Clotilde, puis on se rendit au cimetière des Batignolles, et l’on fit une visite au tombeau de Verlaine. Je prononçai, à la suite d’un remerciement aux assistants, dont je n’ai pas conservé le texte, les paroles suivantes, se rapportant au monument, et que, de mémoire, je reproduis seulement :


Le comité dévoué, qui s’occupe activement d’obtenir enfin l’érection du monument consacré à Paul Verlaine, a pensé que la simplicité de cette commémoration, qui ne veut pas être une manifestation, devait rappeler à tous le but qu’il poursuit.

Le meilleur de Paul Verlaine n’est pas là, immergé dans la terre grasse et lourde, entre les rangées de ces petits ifs frissonnants qu’il a chantés. C’est autour de son œuvre que le pèlerinage de la postérité doit s’accomplir, c’est devant le buste et le groupe du sculpteur Niederhausern, dressé sur le sol de la Ville de Paris, dans un coin de jardin public, que devra par la suite se célébrer le bout de l’an de Verlaine. Sauf la famille et quelques amis particuliers, le tombeau du cimetière des Batignolles ne recevra guère de visites. Le bout de l’an que nous célébrons aujourd’hui sur la tombe de famille sera, nous l’espérons bien, le dernier rendez-vous donné aux amis et admirateurs du poète dans le champ de repos. C’est parmi les vivants, au milieu de ces générations qui passent, et qui devront connaître son nom et admirer son œuvre, que nous nous réunirons pour glorifier Paul Verlaine.

L’an prochain, nous aurons sans doute inauguré le monument, et remercié les souscripteurs, au premier rang desquels il convient de citer et de féliciter M. Leygues, ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, dont la souscription considérable, mille francs, va permettre de clôturer les opérations du comité, et d’ériger, sur un emplacement que la Ville ou le Ministère choisiront, ou octroieront avec générosité, la statue du poète. Ainsi, ses traits énergiques revivront pour la foule, soustraits, par la pérennité plastique, à l’effroyable destruction qui s’élabore dans le creuset fangeux des cimetières.

Ainsi devra se trouver terminée l’œuvre à laquelle se sont attachés les amis de Verlaine et ses admirateurs dévoués. L’entreprise n’aura pas été sans quelque difficulté. On s’est heurté à différents obstacles : la malencontreuse rivalité de l’éditeur Vanier voulant agir de son côté, et avoir une souscription et un monument, devenus une réclame pour sa maison, la publication fâcheuse et illicite de fragments non destinés à l’impression, improvisés par le poète en s’amusant, considérés simplement par lui comme des autographes satiriques ou plaisants, enfin des articles hostiles retentissants, ont pu faire craindre, un moment, l’ajournement indéfini du monument.

Le comité n’a heureusement jamais perdu confiance, il n’a jamais ralenti son activité. Son président, Stéphane Mallarmé, que nous avons eu le malheur de perdre si brusquement, n’a jamais douté du succès final. Ce comité a aujourd’hui à sa tête l’illustre sculpteur Rodin, dont la présidence est une garantie à tous les points de vue, et surtout pour la valeur artistique de l’œuvre que nous devrons remettre à la Ville de Paris et soumettre au public.

Nous espérons trouver les fonds qui sont nécessaires à l’achèvement du monument, et nous comptons que le sculpteur à qui l’on s’est adressé tiendra ses engagements, et nous présentera, en temps voulu, une œuvre méritant l’inauguration.


Malheureusement tous ces efforts n’ont pas encore donné de résultats.

Le comité est ainsi composé actuellement :

Auguste Rodin, président ; membres : MM. Maurice Barrès, F.-A. Cazals, Léon Dierx, Ernest Delahaye, Edmond Lepelletier, Natanson, et Alfred Vallette, trésorier.

J’ai demandé au Conseil général du département de la Seine, dans la séance du vendredi 12 juillet 1901, un emplacement pour le monument à élever à Verlaine, dans le square des Batignolles. Le choix de cet endroit n’était pas sans motifs : Verlaine a passé sa jeunesse aux Batignolles. C’est là qu’il a composé ses premiers vers, là que son cerveau s’est ouvert à l’art ; enfin, c’est dans le cimetière des Batignolles qu’il repose.

Ma proposition a été renvoyée à la commission de l’Enseignement et des Beaux-Arts, qui a émis un avis favorable, puis à la troisième commission, qui dispose des emplacements dans Paris. Le rapporteur est M. Le Menuet.

Aucune solution n’est encore intervenue. Le Conseil municipal de Paris a seulement donné le nom de Paul Verlaine à une place de Paris dans le XIIIe arrondissement; c’est un commencement. À la suite d’une visite au cimetière des Batignolles pour la commémoration de la mort du poète, les membres du comité ayant à leur tête M. Léon Dierx, vice-président, et les amis de l’auteur de Sagesse se sont rendus, le dimanche 13 janvier 1907, à la place Paul-Verlaine, dans le XIIIe arrondissement. Des allocutions ont été prononcées par MM. Louis Dumoulin et Edmond Lepelletier.

Victor Hugo n’a obtenu les honneurs du monument que plusieurs années après sa mort. Il a attendu quinze ans. Alfred de Musset vient seulement d’être statufié, en triple exemplaire, il est vrai. Il n’y a donc pas lieu de désespérer pour Paul Verlaine, mort il y a onze ans. La période décennale semble même bonne pour ces hommages publics. L’érection d’un buste ou d’une statue ne doit pas avoir le caractère d’une manifestation, née des passions ou des engouements du moment. Le recul des ans est favorable à la perspective d’une renommée.

Mais il ne faut pas que trop longuement se prolonge l’attente. Il est bien que les amis du mort soient encore là, et que ceux qui l’ont connu et aimé puissent le retrouver, drapé dans son immortalité, sur la place publique. C’est à eux, d’ailleurs, à agir assez vigoureusement pour stimuler les bonnes volontés, réagir contre les inerties, et aboutir à une cérémonie d’inauguration.

En attendant ce jour, et j’espère qu’il ne sera pas trop éloigné, j’ai élevé à la mémoire et à la gloire de mon cher Paul Verlaine cet hommage imprimé, que je ne me permettrai pas de qualifier de monument. Ce livre, exact, impartial et sincère, ne saurait que signaler et expliquer la statue de Paul Verlaine, qui, pour l’honneur même de la littérature de France, doit être élevée à Paris, l’auteur patriote de l’Ode à Metz ne pouvant avoir sa statue, comme c’est l’usage, dans sa ville natale.

Bougival, février 1907.