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Paul Verlaine, Sa Vie - Son Œuvre/Chapitre 16

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Société du Mercure de France (p. 489-524).
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XVI

JADIS ET NAGUÈRE. — VERLAINE HOSPITALISÉ. —
MORT DE Mme VERLAINE. — MES HÔPITAUX. —
AMOUR. — PARALLÈLEMENT. — AIX-LES-BAINS
(1885-1890)

Tout en vivotant dans son village ardennais, où il menait surtout la vie désœuvrée et entrecoupée de grossières fêtes, à la façon des hobereaux noceurs et des célibataires campagnards aimant, comme le dit la chanson, « à rire, à boire et à chanter », Verlaine, par moments, s’efforçait de ranimer la Muse, un peu engourdie, entre ses bras que l’alcool énervait.

Il disposait un volume nouveau et arrangeait des fragments épars d’œuvres antérieurement composées, en vue d’une prochaine publication chez Vanier.

Peu après son départ pour la maison que sa mère venait d’acheter à Coulommes, son volume Jadis et Naguère paraissait.

Il m’informait de l’apparition de ce livre par ce court billet, pas daté.


Coulommes, par Attigny (Ardennes).
Mon cher Edmond,

Un volume de moi vient de paraître, Jadis et Naguère, chez Vanier, 19, quai Saint-Michel. Une pièce t’y est dédiée, le Soldat Laboureur (alias le Grognard). Parles-en, veux-tu ? Et envoie l’article à ton

P. Verlaine.


Jadis et Naguère est un recueil de vers, antérieurs de quelques années à la publication. Plusieurs des pièces classées avec le sous-titre : À la manière de plusieurs, me furent envoyées de la prison belge, où elles avaient été composées. Elles datent d’avant la fièvre religieuse du poète. Un certain nombre remonte à une époque plus ancienne. Ainsi le Grognard, qui m’est dédié sous son titre nouveau le Soldat Laboureur, fut écrit vers 1869. L’acteur Francès débita ce poème, à la fois ironique et respectueux envers la vieille armée, aux soirées de Nina de Callias. C’était comme une réplique à la Bénédiction de Coppée, composée et récitée à peu près à la même époque, dans le même salon, par le même artiste.

Il y a dans ce volume, l’un des plus intéressants du poète, et qui est comme un livre de transition, des pièces se rapportant à ses divers procédés, et qui auraient pu figurer dans ses précédents recueils.

Ainsi Images d’un sou semble un feuillet échappé des Fêtes Galantes :


… Voici Damon qui soupire
La tendresse à Geneviève
De Brabant, qui fait ce rêve
D’exercer un chaste empire,
Dont elle-même se pâme
Sur la veuve de Pyrame,
Tout exprès ressuscitée ;
Et la forêt des Ardennes,
Sent circuler dans ses veines
La flamme persécutée

De ces princesses errantes
Sous les branches murmurantes ;
Et Madame Malborough monte
À sa tour, pour mieux entendre
La viole et la voix tendre
De ce cher trompeur de Comte
Ory, qui revient d’Espagne,
Sans qu’un doublon l’accompagne…


On entend comme un écho, plaisant et moqueur, de Fantoches, où le poète projette, sur l’écran de sa fantaisie, les ombres pittoresques de Scaramouche et de Pulcinella, gesticulant noirs sur la lune, tandis que l’excellent Docteur Bolonais cueille avec lenteur des simples parmi l’herbe brune. Cette pièce est contemporaine, par le caractère, la facture et la couleur, des vers d’un caprice si étrange des Romances sans paroles :


C’est le chien de Jean de Nivelle
Qui mord, sous l’œil même du guet,
Le chat de la Mère Michel ;
François les Bas-Bleus s’en égaie…


D’autres vers de ce volume furent composés avant les premières déambulations de Verlaine en Belgique et en Angleterre. Ainsi la très coloriste description de l’Auberge,


Murs blancs, toit rouge, c’est l’Auberge fraîche au bord
Du grand chemin poudreux, où le pied brûle et saigne,
L’Auberge gaie avec le bonheur pour enseigne,
Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passe-port…


aurait pu certainement prendre place parmi les « Paysages Belges » des Romances, où sont si gracieusement décrits les petits asiles, briques et tuiles, de Walcourt. Il est des pièces, comme la Pucelle, qui datent de la toute jeunesse du poète. Ce sonnet, que j’ai conservé en manuscrit original, écrit au crayon, fut composé en 1862, Verlaine faisant sa rhétorique au lycée Bonaparte (Condorcet).

Beaucoup d’autres pièces de ce volume sont de l’époque des Poèmes Saturniens, et témoignent de l’inspiration, alors surtout objective et descriptive, de l’auteur du Philippe II et des Pertuisaniers opposant leurs piques aux lances de l’averse.

Parmi les sonnets de la partie du volume étiquetée Jadis, il s’en trouve de fort beaux, d’une plastique superbe et d’une philosophie sévère, comme le Squelette qui peut être rangé, dans la galerie des tableautins chefs-d’œuvre, à côté de la Barque de Don Juan, de Baudelaire ; il est d’autres courts et précis poèmes, purement descriptifs, rivalisant de fermeté avec les plus purs blocs sortis de la sculpturale maîtrise de Théophile Gautier et de Leconte de Lisle.

Voici un Été à comparer avec le célèbre Midi des Poèmes barbares :


Despotique, pesant, incolore, l’Été,
Comme un roi fainéant présidant un supplice,
S’étire par l’ardeur blanche du ciel complice
Et bâille. L’homme dort loin du travail quitté.

L’alouette du matin, lasse, n’a pas chanté.
Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse
Ou ride cet azur implacablement lisse
Où le silence bout dans l’immobilité.

L’âpre engourdissement a gagné les cigales,
Et sur leur lit étroit de pierres inégales
Les ruisseaux, à moitié taris, ne sautent plus.

Une rotation incessante de moires
Lumineuses étend ses flux et ses reflux…
Des guêpes, çà et là, volent jaunes et noires.

Des vers descriptifs (la princesse Bérénice), humoristiques (Kaléidoscope, Dizain mil huit cent trente, le Pitre), réalistes (la Soupe du soir, Paysage, l’Aube à l’envers), composent avec des poèmes formant récit et légende (Crimen Amoris, La Grâce, l’Impénitence finale, Amoureuse du Diable), ce précieux et synthétique volume. Il résume toute la pensée et toute la production de Verlaine. La pièce des Vaincus, avec son souffle épique et sa fureur magistrale, est de la même inspiration tyrtéenne que l’Ode à Metz des dernières années. Ce poème, qui, en termes généraux et sans préciser ni les défaites, ni les victoires, est un hommage rendu aux victimes de la guerre civile, et comme un appel féroce à de futures représailles, a été composé à Londres, en 1872. Il se ressent du voisinage de Vermersch, le réfugié de la Commune, et c’est probablement à la suite d’une vibrante soirée passée avec celui-ci, à l’issue de sa conférence sur Blanqui, que Verlaine clamait, avec une âpreté hautaine ce cri de désespoir, rappelant la Mort du Loup d’Alfred de Vigny :


Et, nous, que la déroute a fait survivre, hélas !
Les pieds meurtris, les yeux troubles, la tête lourde,
Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,
Nous allons, étouffant mal une plainte sourde.

Nous allons au hasard du soir et du chemin,
Comme les meurtriers et comme les infâmes,
Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,
Aux lueurs des forêts familières en flammes.

Ah ! puisque notre sort est bien complet, qu’enfin
L’espoir est aboli, la défaite certaine,
Et que l’effort le plus énorme serait vain,
Et puisque c’en est fait, hélas ! de notre haine !


Nous n’avons plus, à l’heure où tombera la nuit,
Abjurant tout visible espoir de funérailles,
Qu’à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,
Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles…


À côté de ce requiem farouche, de ce lamento désespéré, que termine un espoir sanglant, une vision terrible de justice sans pitié et de vengeance sans frein, rugit cet appel aux revanches futures, qui doit faire trembler les vainqueurs devant les vaincus :


٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠Si vous nous promîtes
D’être épargnés par nous, vous vous trompâtes fort.

Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance
Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.
Et nous rirons sans rien qui trouble notre joie,
Car les morts sont bien morts, et nous vous l’apprendrons.


Voici un calme et discret élan vers la paix, vers le mystère, vers l’anéantissement de l’être dans la sensation de la solitude à deux :


Donne la main, retiens ton souffle, asseyons-nous
Sous cet arbre géant, où vient mourir la brise
En soupirs inégaux, sous la ramure grise
Que caresse le clair de lune blême et doux…

Ne pensons pas, rêvons !…
… Restons silencieux parmi la paix nocturne :
Il n’est pas bon d’aller troubler dans son sommeil
La nature, ce chien féroce et taciturne…


On peut dire que, dans Jadis et Naguère, sonnent, vibrent, grondent, soupirent, murmurent, menacent et chantent les sept cordes de la lyre. Ce n’est pas le volume le plus parfait de Verlaine, et beaucoup des pièces qui le composent furent d’abord par lui sévèrement extraites des manuscrits définitifs. Elles ne figurèrent pas dans les recueils précédents, ne satisfaisant pas complètement le poète, et lui paraissant mériter l’ajournement, la réflexion, la retouche. Il s’y trouve aussi beaucoup d’imitations, et l’auteur a été au-devant de cette observation, en donnant à cette partie du volume le sous-titre ingénu : À la manière de plusieurs. Enfin les pièces disparates de ton, de caractère, de sujets et d’inspiration, rassemblées dans cette corbeille assortie, jurent parfois entre elles, et semblent un bouquet de morceaux choisis, dans le goût du volume fort intéressant et très bien accueilli qui fut, par la suite, présenté au public par l’éditeur Charpentier.

Comme pour mieux justifier ce caractère composite et anthologique du livre, il s’y trouve, intercalée, une saynète, les Uns et les Autres, marivaudage exquis, avec des couplets qui sont délicieux et des scènes d’un dépit amoureux poétique et délicat, où Musset donne la réplique à Molière, dans un décor de Banville. C’est une fête galante, dialoguée, découpée et adaptée au théâtre.

Les Uns et les Autres ont été publiés à part, dans la forme de la brochure dramatique ordinaire, après la représentation. C’est une plaquette in-18 de 36 pages à couverture bleutée pâle, portant les indications suivantes : « Paul Verlaine. — Les Uns et les Autres, comédie en un acte et en vers. Représentée pour la première fois au théâtre du Vaudeville, par les soins du Théâtre d’Art, le 21 mai 1891. — Paris, Léon Vanier, libraire-éditeur, 19, quai Saint-Michel, 1891. — Évreux, Imprimerie de Charles Hérissey. Sur le faux-titre : « Les Uns et les Autres, comédie dédiée à Théodore de Banville. »

La distribution est ainsi indiquée :

Myrtil, MM. : Krauss, de l’Odéon ; Sylvandre, Paul Franck, du Gymnase ; Mezzetin, Engel, de l’Opéra ; Corydon, Henri Huot, du Théâtre d’Art ; un Bergamasque, Albert Girault, du Théâtre d’Art. Rosalinde, Mmes Moreno, de la Comédie-Française ; Chloris, Lucy Gérard, du Gymnase ; Aminte, Suzanne Gay, du Théâtre d’Art ; Philis, Denise Ahmers, du Théâtre d’Art ; Bergers et Masques.

Les Uns et les Autres ne fût joué qu’une fois, non que la pièce fût tombée, mais sa représentation était exceptionnelle, et ne devait être, au moins au Vaudeville, qu’unique. La salle du Vaudeville avait été louée, en matinée, par des jeunes gens composant le groupe du Théâtre d’Art. Le directeur de cette entreprise estimable et aventureuse était M. Paul Fort.

La représentation était organisée par souscription. Le prix des fauteuils était de 20 francs. C’est du moins la somme que j’ai payée. Je suppose que les entrées de faveur furent généralement suspendues, comme disent les affiches. L’affaire était montée au bénéfice de Paul Verlaine et d’un artiste malheureux, le peintre de Tahiti, Gauguin. Le spectacle était coupé. On joua en lever de rideau le Corbeau, poème d’Edgar Poe, traduit en prose par Mallarmé. C’était une simple lecture dramatisée. Le tragédien farouche Damoye interprétait le visionnaire du poème mélancolique et désespéré. On donna également le Soleil de Minuit, de Catulle Mendès. La mise en scène et les costumes très coûteux de ce dernier ouvrage absorbèrent la majeure partie des recettes, ce qui fit que, tous frais de location, de luminaire, de machinistes payés, car les artistes jouèrent gracieusement, et en ajoutant les imprimés, les affiches, les faux frais divers et les dépenses de voitures, de cigares et de rencontres au café et au restaurant des membres du comité, il ne resta rien pour Paul Verlaine et son co-bénéficiaire des recettes de la représentation.

Aussi Verlaine, que je retrouvai, un peu énervé, fatigué, absorbant des boissons trop énergiques, dans la petite pièce du café Américain, auprès du vestibule du théâtre, se répandait-il en plaintes, tour à tour ironiques et furieuses, contre ce qu’il appelait l’organisation de son « maléfice ». Je l’apaisai de mon mieux et lui tins compagnie pendant la fin de la représentation, ce qui fait que je ne puis assurer si les si coûteux costumes du Soleil de Minuit eurent le succès qu’ils méritaient.

Les Uns et les Autres constitue, avec Mme Aubin, tout le bagage dramatique à la scène de Paul Verlaine.

J’ai déjà dit qu’il avait commencé, en collaboration avec moi, un drame populaire, les Forgerons, dont le sujet était la jalousie chez l’ouvrier, aussi violente en ses effets, mais autre que parmi la bourgeoisie quant à ses ferments. Ce drame est resté inachevé. De même le Louis XVII, dont deux scènes furent publiées. Le scénario de l’Alchimiste, que je possède, n’a jamais eu même un commencement de réalisation. Nous devions en causer, nous y mettre : les événements ont disposé de nous deux autrement.

Verlaine préparait ses Mémoires d’un Veuf, recueil d’articles, Louise Leclercq, et des biographies pour la publication des Hommes d’aujourd’hui, quand une attaque d’arthritisme le força à s’aliter. Il se fit conduire à l’hôpital.

Son premier séjour d’hospitalisé eut lieu à Tenon. Il devait, par la suite, connaître d’autres hôpitaux, qui pour lui furent comme des hôtels meublés, où on logeait gratis, et qui étaient mieux tenus que les garnis du quartier latin, où il lui fallait trouver un gîte hasardeux, entre deux sorties d’hôpital.

Comme il n’avait gardé nulle rancune aux geôles, ni aux geôliers dont il fut l’hôte forcé, il se montra également plein de mansuétude et même de reconnaissance pour « ses hôpitaux ». Il disait « mes hôpitaux » comme un châtelain parle de « ses terres » où, quittant la ville, il se rend, de temps en temps, reprendre des forces et jouir du repos.

Il leur a consacré, comme à « ses prisons », un livre plein de bonhomie, teintée par places d’amertume gouailleuse et d’ironie, mais où ne se rencontre nulle plainte hargneuse contre le personnel hospitalier, aucune malédiction sur le corps médical, pas d’anathème à la société. Il fut d’ailleurs soigné, avec de délicats égards, dans plusieurs de ces asiles, et il n’a témoigné d’aucun grief envers l’Assistance publique, souvent attaquée non sans raison.

Une exception, cependant, à signaler. Un interne des hôpitaux se montra dur, grossier même, envers lui. Cet interne, nommé Grandmaison, a, d’ailleurs, reçu la punition qu’il méritait. Son nom est demeuré cloué au pilori durable de la poésie. Verlaine, qui d’ordinaire était clément, n’a pas pardonné à ce morticole impitoyable. Une « invective », d’une facture d’ailleurs médiocre, lui est adressée.

Cette malédiction est exceptionnelle, comme la dureté qui l’a motivée. Verlaine, à la fin de son petit livre Mes Hôpitaux, a, au contraire, témoigné de sa reconnaissance pour le corps médical qui l’a soigné, qui, ne pouvant le guérir, lui rendit la maladie supportable ; il a même adressé ce salut cordial aux établissements hospitaliers où il avait séjourné :


Hors ça ! mes hôpitaux de ces dernières années, adieu ! sinon au revoir ! alors salut ! en tous cas. J’ai vécu calme et laborieux chez vous ; je ne vous ai pas quittés l’un après l’autre, que pour en quelque sorte vous regretter, et si ma dignité d’homme, moins relativement, mais pas beaucoup moins misérable que le plus tristement dénué de vos habitués, et mon juste instinct de bon citoyen ne voulant pas usurper pour lui les places tant enviées par tant de pauvres gens, me précipitèrent souventes, et souvent prématurées fois, hors de vos portes, si bénies à l’arrivée, mais pas plus qu’à la sortie, soyez assurés, bons hôpitaux, qu’en dépit de toute monotonie nécessaire et d’un régime forcément sévère, et des inconvénients inhérents, en définitive, à toute situation humaine, je vous garde un souvenir unique parmi tant d’autres remembrances infiniment plus maussades, que la vie extérieure m’a fait, me fait encore, et me fera subir sans nul doute, encore et toujours.


Les tableaux pittoresques, les souvenirs, les réflexions, à propos de lectures et de détails autobiographiques forment la matière des 75 pages de ce volume, publié chez Léon Vanier, à la date de 1891, avec un portrait très réussi, très vivant, de F.-A. Cazals. Verlaine se dresse, claudicant, en costume hospitalier, avec la longue robe de chambre, la chemise déboutonnée au col, et coiffé d’un bonnet.

Ce volume, qui fut réclamé en hâte par l’éditeur Vanier, désireux de rentrer dans quelques avances, en publiant de la prose de Verlaine, pour laquelle une petite clientèle se dessinait, ne donne pas exactement les sentiments qu’éprouva le poète durant ses divers séjours à l’hôpital. Ce sont des réflexions à côté, et des commentaires journalistiques.

Les quelques lettres suivantes, datées de Broussais, Tenon, Vincennes, Saint-Antoine, donneront plutôt une note exacte de l’hospitalisation et de l’hospitalisé. Elles contiennent l’expression sincère des réflexions et des pensées de Verlaine, retenu « dans ces bastilles de la Mistoufle et du Bobo ».

Il était maladif, plutôt que malade. Il souffrait de rhumatismes articulaires, héritage paternel, qui gênaient sa marche. Se trouvant seul, sans argent, sans travail régulier, presque sans abri, ou gîtant en des refuges lamentables, comme celui de la Cour Saint-François, elles étaient attrayantes et désirables, les salles claires et propres des hôpitaux. Et puis, avec la sobriété imposée, l’estomac, affranchi de la tyrannie des apéritifs, se réconfortait avec une nourriture, sinon abondante et succulente, du moins saine et régulière. Ces retraites espacées, ces saisons à l’hôpital, lui valaient mieux que les séjours dans la vie libre. Il le reconnaissait ouvertement.

Il aurait pu écrire un petit livre, dans le goût de Mes Prisons et de Mes Hôpitaux, sur ses logis au Quartier, depuis son retour de Coulommes, qu’il eût intitulé Mes Taudis.

Sa mère mourut en janvier 1886. Ce fut un événement douloureux et funeste pour Paul. Il se trouvait désormais tout à fait isolé, sans frein ni appui dans la vie.

La lettre suivante m’apprit la mort de la bonne Mme Verlaine :


Paris, le 26 janvier 1886.
Mon cher Edmond,

Je suis depuis de longs mois alité, par le fait d’un rhumatisme. C’est pourquoi je n’ai pu t’aller annoncer moi-même, comme je l’eusse fait, la triste nouvelle.

Veux-tu, — je t’en prie ardemment, — dès ceci reçu, me venir voir et causer longtemps avec moi, qui suis encore plus malheureux que tu ne pourrais le croire !

Reçois ma plus sympathique poignée de main, et viens bien vite voir ton ami affectionné.

P. Verlaine.

Je loge en garni chez un marchand de vins-hôtel. — Entre par la boutique. — Hôtel du Midi, 6, cour Saint-François, rue Moreau. C’est entre la rue de Charenton et l’avenue Daumesnil, à cinq minutes de la Bastille.

Dernière heure. — Viens tout de suite, si tu peux, et le plus tôt possible.


J’allai donc le voir au reçu de ce mot, quelque temps après la mort de sa mère, car j’étais absent de Paris quand le triste événement se produisit, et je le trouvai logé dans des conditions absolument déplorables. C’était Cour Moreau. Une sorte de Cour des Miracles, peuplée de travailleurs, surtout d’indigents, située en contre-bas du chemin de fer de Vincennes. Verlaine logeait au rez-de-chaussée, chez un marchand de vins. Dans la boutique du bistro il fallait pénétrer, pour gagner la chambre du poète. L’endroit était fâcheux pour la santé de Verlaine, pour sa bourse aussi. Les quelques sous qu’il pouvait recevoir, soit de Vanier, soit d’amis auxquels il faisait part de sa détresse, soit encore du reliquat de différentes négociations de titres, à la suite du décès de sa mère, avaient trop facilement un emploi et une destination dans le comptoir voisin. La chambre était petite, sordide, sinistre, comme le coupe-gorge au fond duquel elle se trouvait blottie. « Un repaire », comme à la salle Saint-Blaise, disait Gambetta, injustement d’ailleurs, en désignant les logements des travailleurs de Ménilmontant.

Il n’y avait pas de plancher, ni même de carrelage. C’était la terre nue que le pied frappait. Elle était légèrement boueuse. L’humidité, véhiculée du dehors par les allants et venants, détrempait ce sol peu urbain. Le garçon du marchand de vins apportant la pitance, de rares amis, venus du Quartier pour prendre la « bleue » sur le zinc voisin du lit du malade, et aussi un voisin obligeant, qui le soir causait avec le poète, lui prêtait des journaux, faisant un peu l’office de garde-malade, formaient les seuls visiteurs.

Une petite armoire servait de bibliothèque à Verlaine. Il y avait serré quelques bouquins, épaves de ses nombreux naufrages, et des manuscrits. Une étroite table, deux chaises de paille, composaient le mobilier de cette cellule lugubre. Évidemment Verlaine était là dans de mauvaises conditions, à tous les points de vue. Quand il se décida à retourner à l’hôpital, c’était un favorable changement pour lui, et un véritable bien-être acquis.

Son premier hôpital fut Tenon. Il a décrit cet établissement hospitalier, situé tout en haut de Paris, à Ménilmontant, et qui est aménagé comme une ambulance champêtre. Il l’a dépeint d’une façon pittoresque :


Des baraquements, champis et brique, à l’instar, paraît-il, des hôpitaux américains. L’extérieur ressemble passablement à quelque abattoir. Dedans, c’est l’architecture d’une chapelle méthodiste, où ne manquent que des citations de saint Paul sur des écriteaux blancs accrochés au mur de bois verni. On dirait aussi un Kursaal d’une station balnéaire nouvellement installée.

Les jardins donnent sur un jardin d’horticulteur-fleuriste, riverain du chemin de fer de ceinture ; un rang d’acacias joue une lisière de bois, dont l’intérieur des fortifications, vu derrière, serait l’épaisseur ; mais les feuilles se raréfiant toutefois, vite l’illusion a fui.

Les médecins et le service sont toujours parfaits, mais les malades sont quinteux, et quelques-uns plus bêtes que de droit.


Il avait déjà fait un séjour, l’année précédente, à Broussais.

Il en était sorti rapidement, soulagé, sinon guéri, d’une première atteinte d’arthritisme, la maladie de son père.

Une nouvelle attaque le fit rentrer à l’hôpital, et il m’écrivait le 13 décembre la lettre suivante :


Le 13 décembre 1886.
Mon cher Edmond,

J’ai reçu, hier seulement 12 décembre, ta lettre du 25 novembre. Je m’empresse de répondre aux questions que tu m’y adresses.

Je suis depuis six semaines à l’hôpital Broussais, salle Follin, lit 6. Rue Didot, 96, 14e arr. (public admis jeudis et dimanches de 1 heure à 3). On m’y soigne d’une ankylose au genou gauche, qui a succédé à mon rhumatisme de l’hiver dernier.

Déjà j’avais passé les mois de juillet, d’août, de septembre, à l’hôpital Tenon, pour des bobos aux jambes, suite également dudit rhumatisme. Mon domicile en ville est toujours le même, 5, rue Moreau, 6, cour Saint-François, 12e arr. Mais jusqu’à nouvel ordre m’écrire ou me visiter à Broussais.

Voilà pour ma santé.

Mes affaires avec mon ex-femme légale se sont arrangées, naturellement sur mon dos, c’est-à-dire qu’après avoir payé mes dettes, celles de ma mère (dettes, les miennes et les siennes, de table et de logement depuis cinq ou six mois), et jusqu’aux frais de sa sépulture à Batignolles, il me serait à peine resté de quoi vivre pendant quelques jours, si je n’avais hérité de ma tante Rose, morte en février, un billet de 2400 francs, dont les trois-quarts ont filé également en nourriture, remèdes et logement. Telle est ma situation pécuniaire.

Ma femme, ou ex-femme, sur une demande officieuse de moi de voir mon fils, m’a fait répondre non. J’ai appris tout récemment qu’elle s’était remariée, en novembre dernier. Je pense que j’ai quelques droits à voir mon fils et à m’occuper de lui. Il a quinze ans passés. Il est à Rollin, externe. On lui a parlé de moi en bien, et il se rappelle très bien mes visites d’il y a quelques années. Que me conseilles-tu ?

Heureux que tu aimes mes Mémoires. As-tu reçu aussi mon recueil de nouvelles : Louise Leclercq ? Tu devrais bien m’envoyer l’Écho de Paris, où tu parles de moi.

C’est vrai, je crois, que je pourrai gagner des sous, maintenant que mon nom est sorti de l’ombre parnassienne et « décadente » (quel bête mot !). Là encore je te demanderai comment, où, et tous les et caetera, écrire dans les journaux payants. Avec ma patte qui m’empêche de marcher, — et ma gaucherie, mon inexpérience en ces choses, me voilà bien logé sous ce rapport comme sous tous les autres.

Heur et malheur ! L’important est qu’au fond la santé, la vraie ! reste. Comme dit le peuple, je ne suis pas malade de cœur. Avec ça, et sans trop me désespérer, je puis peut-être me tirer, à la fin, d’épaisseur. Facile à dire, n’est-ce pas ton avis à toi ? Je serais bien content de te voir et de parler seul à seul. Quand nous reverrons-nous ? Je ne sais encore l’époque de ma sortie d’ici, et je crains que tes occupations ne t’empêchent de venir me voir, au moins bien souvent. Mais l’écriture est là, et je compte sur de bonnes lettres tiennes, nouvelles et conseils, pas ?

Bien fraternellement
P. Verlaine.

P. S. — J’ai reçu des nouvelles de Ricard, et vais publier une biographie de lui dans les Hommes du jour.


Verlaine tout à coup disparaissait. Il reprenait, à l’hôpital, ses quartiers, qui n’étaient pas toujours d’hiver. L’été de 1887, je fus plusieurs semaines sans avoir de ses nouvelles. Je me doutais bien que mon camarade était retourné dans quelque asile hospitalier. Mais lequel ? J’écrivis à tout hasard chez Vanier. Je reçus la réponse suivante.


Paris, le 7 août 1887.
Mon cher Edmond,

Je reçois ta lettre à l’hôpital Tenon ; elle me parvient par Vanier, mais pas le journal. Je me le procurerai, ou, si tu as le temps envoies en un à Vanier. Je ne loge plus cour Saint-François depuis avril dernier. Merci d’avance des choses dites sur ces Romances sans paroles, qui ont eu cette étrange fortune de paraître quand j’étais où tu sais, et de reparaître, 13 ans après, me trouvant ici. Habent sua fata, etc. L’édition de Sens était d’ailleurs complètement épuisée, comme l’étaient les Fêtes galantes (as-tu reçu un exemplaire de la nouvelle édition, au moins ?) et le sont les Poèmes Saturniens, et cette Bonne Chanson qui rehabent sua fata relibelli). Car, ô dérision ! j’ai du succès comme poète, de la « gloire », même, mais je puis dire avec beaucoup plus d’à-propos que Lamartine ruiné :

« Plus j’ai pressé ce fruit, plus je l’ai trouvé vide. »

Oui, mon cher Edmond, « my circumstances » sont plus déplorables que jamais. Et voici mon budget :

Pas un sou ! Le très peu d’argent que peut encore me devoir Vanier consiste en quelques pièces de cent sous. Je n’attends que pour le 15 novembre prochain 900 francs, d’un notaire absolument récalcitrant à quelque avance que ce soit. — Je parle d’expérience. Tu le vois, cher ami, la situation est bien nette. Mourir de faim ou trouver quelque chose le plus tôt possible, n’importe quoi, d’abord ou ensuite. Telles, les cornes du dilemme.

D’idée, je n’en ai pas. Je puis donner des leçons d’anglais et d’autre choses, avec diplôme et références, — légalisées et verbales, — à l’appui, mais à qui, et chez qui ? Tu sais à quoi sont utiles les annonces dans les journaux ! Ce ne serait que par connaissances que j’obtiendrais quelque chose. Si tu connais, par ci, par là, quelqu’un qui pût m’offrir cela, dis.

On m’offre (Mendès), ou plutôt on me promet des collaborations à des journaux. Peut-être un secours du Ministère de l’Instruction publique. Ceci est un secret ! — mais pour le moment je n’ai rien dans ma poche, et quelle idée concevoir avec cela pour tout potage ?

Je te suis bien reconnaissant de tes bonnes démarches. Veuille les poursuivre activement. Je saurai répondre à la réussite de tes efforts amicaux. Autant que me le permettent tous ces tracas, je travaille, — en outre de vers qu’il m’est absolument impossible de ne pas faire de temps en temps, c’est véritablement une seconde nature chez moi, — à des proses que je veux le plus possible « possibles ». Mais quand on a pris l’habitude ou des raffinements, ou des simplicités plus raffinées peut-être encore, et plus difficiles, quels efforts qu’on a, quelle peur bleue de les voir devenir infructueux !

Je crois bien t’avoir écrit de Cochin, où j’ai passé un mois, d’avril à mai. As-tu cette lettre ? Cette fois-ci, j’ai bien soin de mettre sur mon enveloppe « Personnelle et pressée ». Je suis ici, Hôpital Tenon, salle Seymour, lit no 5 bis, rue de la Chine, Paris, — probablement jusqu’à mardi de la semaine prochaine, 9 courant, jour auquel on m’enverrait à l’asile de Vincennes, Saint-Maurice (Seine), où je resterais quinze jours, trois semaines. Mais il se peut aussi, vu l’encombrement actuel de tous établissements hospitaliers, soit qu’on me garde ici huit jours encore, soit qu’on me renvoie « chez moi » huit jours plus tôt. En tout cas, tu seras instruit immédiatement de l’adresse où m’écrire. Tout d’ailleurs m’arriverait d’ici ou de chez Vanier, seulement mettre la mention : en cas de départ faire suivre.

Je te serre la main bien tristement, mais bien courageusement tout de même.

Ton
P. Verlaine.


Il entra, pour quelques jours, à l’asile de Vincennes, d’où il m’écrivit :


Mardi 9 août.
Cher ami.

Je suis, pour sans doute quinze jours, trois semaines au plus, à l’Asile national de Vincennes, Saint-Maurice (Seine), Galerie Argand, chambre 5, lit 13. Public admis de midi à 4 heures, les Jeudis et Dimanches.

Me feras grand plaisir si peux venir. J’attends ta réponse à ma première lettre, avec l’impatience que tu conçois.

Envoie, si ne l’as fait, un Écho de Paris à Vanier.

Ton affectionné.
P. Verlaine.

Le jour de l’Assomption, visiteurs admis aussi.

En septembre 1887, une nouvelle sortie, puis visite rapide aux cafés familiers, rechute, et rentrée à Broussais.

Je lui avais offert à maintes reprises de venir passer quelques semaines chez moi, à Bougival, où il aurait été dans de bonnes conditions pour lire, travailler et se soigner, avec certaines précautions par moi prises pour éviter des visites trop assidues aux cabarets de la contrée ; il avait toujours retardé cette villégiature, tout en reconnaissant qu’elle lui serait utile et bonne.

Lors de sa troisième rechute, sur ma nouvelle insistance, il me répondit ces mots :


Mardi, 27 septembre 1887.
Cher ami,

Je ne reviens sur ma dernière lettre que pour te dire que j’ai fini par rentrer à l’hospice. Mon domicile actuel est donc : M. Verlaine, Hôpital Broussais, salle Follin, lit 22, rue Didot, Paris.

Tout le reste de ma lettre est d’un vrai absolu : Misère — Infirmité — Espoir.

On me traite ici sceptiquement. Peut-être essaiera-t-on de me plier la jambe, en m’endormant. Ce, dans 15 jours. Ça me fait 15 jours à peu près bons. J’avoue que j’aimerais mieux sortir. — Peux-tu d’ici là me procurer quelque asile et du pain ? J’aurai quelques sous. — Peux-tu, ou toi ou quelqu’un que tu connaîtrais plutôt, m’avancer une centaine de francs, remboursables au 16 novembre prochain, pour sûr ?

À la netteté de mes demandes veuille répondre nettement. Amis toujours. On aura tout courage puisqu’il le faut. D’ailleurs j’ai grand espoir en l’avenir tout proche. Et je suis susceptible d’un grand effort.

Réponds tout de suite, veux-tu ?

Ton ami bien affectionné.

P. Verlaine.

Le « Mot » a-t-il publié « celui » de rectification promis ?

Les lettres suivantes, écrites de l’hôpital Broussais, nous initient à la misère de Verlaine et à ses espoirs de réaliser des fonds avec sa copie (bien entendu, je ne reproduis ici que quelques-unes de très nombreuses lettres de Verlaine, à cette époque, leur monotonie rendant superflues de plus fréquentes citations).


Paris, le 9 octobre 1887.
Cher ami,

Merci de tes bonnes promesses d’hospitalité. J’espère d’ailleurs ne pas te gêner longtemps, si toutefois je me vois obligé de demander asile à ta bonne amitié. Je ne sais encore quand je sortirai. Je tâcherai que ce soit le plus tard possible, d’autant plus que je suis en voie d’amélioration, et commence à espérer que l’on continuera à me traiter par des mouvements gradués. De la sorte, j’éviterai, non sans joie, une opération d’ailleurs peu sûre de réussir. Enfin, quand je me verrai sur le point de partir, je te préviendrai quelques jours d’avance.

Je vais envoyer mes Romances à Mario Proth. Dis-lui un mot en ma faveur. J’ai des raisons pour désirer une phrase aimable dans sa causerie littéraire du Mot d’Ordre.

Je fais des proses pour journaux payants, mais où m’adresser ?

Mendès, qui avait promis de s’occuper de moi, ne s’en occupe guère, après une fantaisie des Mémoires d’un Veuf, insérée en août à la Vie populaire (12 francs).

Mais j’ai bon espoir, d’autre part ! — s’il y a lieu ! et courage.

À toi de cœur
P. V.
Hôpital Broussais, salle Follin, lit 22.


Autre lettre, très raisonnable, où il fait part de ses projets, des économies qu’il veut réaliser. Il parle vaguement de se retirer dans une maison de santé, dans une Sainte-Périne pas cher.

Paris, le 21 octobre 1887.
Hôpital Broussais, salle Follin.
Cher ami,

D’abord bien des mercis pour la mention dans l’Écho de Paris. Puis ceci pressé, pressé, comme tu vas voir.

Je m’attends à sortir bientôt ; en réalité, je me crois incurable, ou tout au moins guérissable si à la longue, qu’autant dire pas ! Un vague, mais très pénible amour-propre me pousse à l’impatience. On a l’air d’être là par charité. Quoiqu’au fond la société, qui m’a dépouillé sous la forme du juge de paix du XIIe arrondissement, me doive peut-être un peu l’hospitalité. Et puis, je puis d’un moment à l’autre être renvoyé, quelque bienveillants que soient les directeurs et les médecins ! Or, si je sortais à l’improviste, avant le 15 novembre, je pourrais très bien me trouver avec pas assez le sou pour prendre un train pour Bougival. Je te serais donc obligé de m’envoyer par mandat la somme à ce suffisante [0 fr. 90 c. !!]. Je t’assure que tu seras remboursé en novembre prochain. Je mettrai cette somme de côté en attendant de partir, sans y toucher du tout. Quelques amis m’apportent de temps en temps du tabac, et Vanier, — mais qu’il est dur à la détente ! me « fade » par instants, sur de vagues copies miennes. Je vais aussi conclure des traités quelque peu nourrissants… pour l’avenir, avec cet éditeur, intelligent, mais, je le répète, serré !

Je tirerai d’ailleurs le plus possible de jours ici. Je ne me déciderai à sortir que quand je verrai qu’on en a assez. Mais comme je me doute que ce sera bientôt, tu vois que j’ai raison d’attendre avec impatience ce que tu voudras bien me prêter pour ce petit voyage, fait par un malade ou presque.

Je ne te gênerai pas beaucoup d’ailleurs, ni longtemps. Si tu savais comme je suis devenu, j’ai toujours été, d’ailleurs, aisément satisfait. Et j’ai si peu de besoins maintenant ! Des amis s’occupent pour me placer de la copie à droite et à gauche. Peut-être pourras-tu, toi, me donner des conseils et des indications. Sans, bien entendu, perdre de vue l’idée de me caser, si possible, ès-maisons de santé, etc.

Mais je crois que je dois espérer gagner par la littérature et me compléter le pain (et un peu de beurre) avec autres menues besognes, leçons, écritures, etc.

Chez toi, je lirai en masse, me remettrai au courant, j’en ai besoin, depuis des années que je vis chez les Anglais, les curés, les croquants et les nourrissons de l’A. P. Et je tirerai des plans pour, dès fadé par « mon » notaire d’un billet de mille, à récupérer un peu plus tard, sur un ancien vicaire de Saint-Gervais un de 1500, — dur morceau un vicaire de Saint-Gervais ! mais un joli morceau : 1500 ! et pour devenir enfin pratique !

Amour, un volume de vers, va paraître chez Vanier. Il y a un des principaux morceaux dédié à Edmond Lepelletier. Tu verras ça.

Et Lebesgue et le Mot d’Ordre ?

J’attends anxieusement ta réponse, et te serre bien les deux mains.

Ton ami affectionné
P. Verlaine.


Hôpital Broussais, salle Follin, 26 octobre 1887.
Cher ami,

Je te le répète, je tâcherai de faire le plus tardif possible le jour de ma sortie d’ici. Je te préviendrai toujours d’avance, si faire m’est loisible. Aussi bien le temps s’avance, et je compte fermement sur mes 943 francs et des centimes pour vers le 16 novembre prochain. Cette somme, coïncidant peut-être avec quelques « rentrées » probables, me permettra, tout en m’occupant de récupérer ma créance de 1500 francs, dont te parlait ma lettre « un peu agitée », de m’habiller un peu plus, de me choisir un local convenable et d’attendre en travaillant pour les journaux, et de chercher des leçons ou emplois, etc.

Un volume de moi va paraître, Amour. C’est catholique, pas clérical, bien que très orthodoxe.

Une pièce t’est dédiée, dans le ton simple et descriptif du Nocturne Parisien et du Grognard de mes deux premiers volumes à dédicaces. Je pense que ce livre, plus varié de ton que Sagesse, aura quelque succès, qui pourra m’ouvrir une voie dans des choses un tantinet lucratives. — Suivra Parallèlement, un recueil tout à fait « profane » alors, et même assez roide, amusant, je crois. Ces deux machins, absolument finis, et sous presse pour ainsi dire.

J’ai deux nouvelles courtes et plusieurs morceaux pour une seconde série des Mémoires d’un Veuf. (Mais, à propos, t’a-t-on envoyé ma Louise Leclercq, recueil de nouvelles paru presque en même temps que les premiers Mémoires ?) Des proses toutes prêtes aussi. Tu vois que j’ai quelque travail d’avance. Des amis s’occupent de les placer, mais… ! Que c’est drôle tout de même cette situation littéraire ! Mais je crois que si j’étais plus déniaisé au point de vue librairie et journalisme, je pourrais tout de même me débrouiller. Je vais donc essayer. Que diable ! Ce serait trop fort de mourir de faim.

Et d’abord, je vais me faire d’une économie ! mais quel effort, l’économie ! même avec rien dans sa poche, et très raisonnable. Ça je l’ai été, et puis très bien sans trop de peine remplir ce personnage.

Mais je bavarde. — Re-merci de ton envoi et re-à revoir.

Ton bien affectionné vieux camarade
P. Verlaine.


Paris, le 28 novembre 1887.
Mon cher ami,

Je te dois cette lettre, car tu peux t’étonner de mon silence, après ma résolution plusieurs fois exprimée de t’aller demander asile pour quelques jours en ton Bougival. Voici. Les 900 francs sur lesquels, en toute confiance, je comptais pour novembre, ne me seront remis qu’en avril, mais sûrement alors. Ils sont chez un notaire, Me Carrette, à Juniville, Ardennes. Je t’expliquai, je crois, que c’était le reliquat d’un dépôt en garantie de paiement d’un bien par moi vendu en 1882, sommes exigibles en six ans. Je m’étais trompé d’échéance, confondant celle du petit capital, mais c’est sûr, sûr !

L’impossibilité de toucher chez Vanier — spes unica ! — des sommes suffisantes pour vivre dehors, en attendant la bienheureuse échéance, m’a, sur le conseil réitéré d’amis venus me voir, déterminé à prolonger ici mon séjour le plus possible. Mais j’ai précieusement mis ton envoi de côté, dont mille mercis encore.

Cependant, toi, as-tu encore parlé de moi à quelqu’un qui pût m’aider ? Et conçois-tu quelque espoir ? Du moins, vois-tu moyen pour moi de placer ès-quelques journaux de la copie (nouvelles, fantaisies dans le goût des Mémoires d’un veuf, critique, traductions, etc.) ? Vanier, avec qui j’ai des engagements, mais si peu lucratifs ! ne s’en formaliserait pas, au contraire, et je crois qu’il ne verrait pas d’un mauvais œil un livre de prose mien publié chez un autre éditeur. Perçois-tu la possibilité d’un traité entre moi et quelqu’un de ses confrères, avec quelques avances sur un livre presque fini de nouvelles et fantaisies, dont une ou deux très raides, mais qu’on adoucirait, s’il le fallait, pour le moment ? Réponds là-dessus, n’est-ce pas ?

Et des leçons ? Anglais, latin, français, histoire (références, bachelier, expérience) ?

Je suis toujours dans le même état. Boiteux, mais pouvant un peu marcher, même presque suffisamment. Assez atteint toutefois pour intéresser. Je m’ennuie ferme, bien que je travaille beaucoup. Aussi quelle vie, quel entourage, quel enterrement, loin de toute réclame par moi-même, car les absents ont toujours tort !

Je ne t’en suis pas moins reconnaissant de tes bonnes digressions et allusions flatteuses à moi. Quand il y en aura dans tes journaux, tâche de me les envoyer. Mon volume Amour va, j’espère, bientôt paraître. Tu seras servi, naturellement, un des premiers. J’en ai, je dois te l’avoir écrit, un autre tout prêt, assez hardi, comme orgiaque, sans trop de mélancolie, ça fait partie de tout un ensemble, dont Sagesse est le frontispice, Jadis et Naguère une partie, Parallèlement une autre partie, et Bonheur, dont il y a une bonne moitié d’achevée, la conclusion. Une seconde série des Poètes Maudits est sous presse (Desbordes-Valmore, Villiers de l’Isle-Adam, et Pauvre Lélian (P. V.), et enfin j’ai ce volume, presque fini, de prose, un peu fouillis, — dame ! J’aurai le temps d’ordonner tout ça quand j’aurai some money for such a purpose.

Tu vois qu’on n’est pas un « feignant », comme on dit ici, en cet hôpital Broussais, salle Follin, lit 22, 96, rue Didot, Paris, 14e arrondissement, public admis jeudis et dimanches, de 1 h. à 3 h. de l’après-midi, où ça serait « rien batte » (toujours style d’ici) si tu pouvais quelque jour venir voir

Ton
P. Verlaine.

P. S. — Ne tarde trop à m’écrire, — Et le Mot d’Ordre a-t-il inséré la note bienveillante annoncée par Lebesgue depuis mai ou juin dernier ?

J’y pense : Vanier, en même temps que les Mémoires d’un Veuf, t’a-t-il envoyé ma Louise Leclercq ? Toi, envoie donc tes Morts Heureuses, que je ne connais que pour en avoir entendu dire moult bien. Et à quand ton volume de vers ?

P. V.


Paris, le 3 janvier 1888.
Mon cher Edmond,

Toujours à l’hôpital, où je ne m’améliore, « quant à la jambe », qu’insensiblement en diable. Cependant ma santé générale est bonne, et, au dehors, nombre d’articles bienveillants semblent préparer à mes publications futures, — mes chantiers sont pleins, — quelque accueil pécuniaire auprès des éditeurs, et, si possible, en attendant ceux-ci, auprès des rédactions.

Je compte toujours sur tes bienveillants efforts en ma faveur pour colloquage mien éventuel es-asile honorable et petits ménages déguisés, si l’infortune doit me poursuivre à ce point en cette année qui s’entasse. Di talem !

Un docteur nouveau doit prendre le service au courant de ce janvier-ci ; circonstance qui peut me faire déloger plus tôt que je ne voudrais pour mes commodités financières. Tu dois te rappeler que ce n’est qu’en avril, — mais pour sûr maintenant, — que je compte sur 900 et des francs qui m’aideraient fort déjà. Vanier ne pourra disposer d’ici là en ma faveur que de 200 à 250 francs. Quelques articles par ci par là, nouvelles ou vers, pourront grossir un peu cette somme bien modeste, et avec du courage ! Mais à tout hasard, ou plutôt contre tout hasard, je tâcherai de rester ici le plus possible. J’en ai même écrit à un excellent ami, le Dr Jullien, qui connaît tous ces messieurs. De plus, l’interne d’ici s’intéresse fort à moi. En un mot, je ferai tous mes efforts en vue d’une prolongation de séjour salutaire à tous les points de vue, car je travaille en paix au moins, en ce Broussais très calme.

À ce propos, mon volume, Amour, ne tardera pas à paraître. La pièce qui t’y est dédiée a paru dans la Vogue, en 1886. C’est intitulé « Écrit en 1875 ». Cela a trait à ma «  villégiature » de Mons, en 1873-74-75. Je t’aurais bien envoyé une copie, mais mon manuscrit est chez Vanier, et tu sais quelle pauvre mémoire des vers miens et autres est la mienne ! J’espère que tu aimeras ça. C’est genre Nocturne parisien et Grognard, à toi déjà dédiés dans les Poèmes Saturniens et Jadis et Naguère. — Un employé à l’économat de cet hôpital-ci, M. Vally, Désiré, ancien commissaire de police au Palais (Morbihan), depuis février 1880, puis à Châteauneuf (Charente), où, fin juillet 1883, il fut l’objet d’une révocation, espérant que les raisons qui ont décidé l’administration à user à son égard d’une mesure aussi rigoureuse ne sont plus aujourd’hui un obstacle à sa réintégration, ainsi que l’établirait une enquête faite par M. le Préfet du Morbihan, sollicite auprès du Ministre de l’Intérieur un nouvel emploi dans le commissariat de police ou de surveillance administrative.

Ce monsieur, qui a toujours été très obligeant pour moi, me prie de faire pour lui ce que je peux, et je te recommande sa demande, non envoyée encore, mais qui le serait dès réponse, si tu vois moyen à le favoriser.

Envoie-moi donc tes Morts Heureuses.

Ton bien affectionné qui t’envoie ses meilleurs vœux de nouvel an.

P. Verlaine.


Paris, 21 février 88.
Cher ami,

Ceci pour te dire que je suis toujours, même état, ni bien ni mal, à l’hôpital Broussais, salle Follin, 22.

Mes finances sont un peu meilleures, et j’espère, à ma sortie, avoir quelques sous pour attendre la rentrée des petits fonds qui peuvent me permettre d’un peu naviguer en attendant du sérieux.

T’es-tu occupé du brave M. Vally ? Je te le recommande encore.

Pourras-tu faire insérer dans un de tes journaux. Mot ou Écho, l’annonce ci-jointe ? Il t’en serait bien reconnaissant. Tu m’enverrais le no où l’insertion aurait eu lieu, et je le lui communiquerais. Tu le connais, c’est un homme digne de toute confiance. D’ailleurs, employé ici à l’économat. Il désirerait quitter pour de meilleures fonctions, et être plus libre, mais désirerait qu’on ne sût rien ici, naturellement.

Amour va paraître, avec la pièce à toi dédiée. Seras servi un des premiers.

Écris donc un peu à ton
P. Verlaine.

Envoie tes Morts heureuses, quand auras le temps. Quoi de Lebesgue ?


Il sortit de l’hôpital, s’occupa de ses affaires, notamment de la succession de sa mère, écrivit quelques articles pour Vanier, puis, fatalement écœuré, brisé par la vie, accablé par ce deuil récent, étourdi d’isolement, tourmenté par la maladie, inquiet de l’avenir, ne voyant que peu ou point d’amis, ayant rompu avec tous ses camarades de jeunesse, sauf avec moi, qui, malheureusement très occupé, ne pouvais pas lui tenir compagnie, ni passer mon temps à courir les cabarets, il retomba dans son ivrognerie chronique.

Ce fut alors un douloureux cheminement dans Paris ; il traînait sa jambe malade, s’appuyant sur sa canne, mais le torse redressé, la tête haute, légèrement fière, avec un sourire sarcastique, il allait, s’attablant dans les cafés du Quartier latin, et là rimant des vers, écrivant des ébauches de contes en prose, discutant, ah ! discutant trop longuement avec de jeunes poètes qu’attirait sa renommée grandissante. De nombreuses absorptions de liquides funestes accompagnaient ces séances littéraires.

Un beau jour, on ne revoyait plus Verlaine au François Ier, au café Rouge, établissements où il tenait ses assises ordinaires, où il avait sa petite cour, et où un photographe à l’ironie terrible l’a portraicturé avec cette mention générale, rubrique de la série, « Nos Hommes de lettres », et cette indication spéciale : « Verlaine chez lui. »

On ne s’informait même pas de sa disparition, entre habitués. Quelqu’un cependant, négligemment, demandait parfois : « Savez-vous dans quel hôpital est Verlaine ? »

J’avais fait, dans l’Écho de Paris, un article, où je signalais, avec une certaine émotion, l’état maladif et besogneux du poète. Quelques-uns de ses camarades d’apéritifs lui suggérèrent l’opinion que, le dépeignant miséreux, j’avais attenté à sa dignité. C’était bouffon. Un petit journal, publié Cour des Miracles, annonça que Verlaine m’avait écrit pour me blâmer. C’était une erreur.

La lettre qu’on va lire rétablit les faits :


Paris, le 17 février 1889.
Cher ami,

J’apprends qu’il a paru dans l’Écho de Paris, un article de toi, où il est question de moi en termes amusants et affectueux. Je vais tâcher à me procurer le numéro. En attendant, je saisis cette occasion de te remercier de ton bon souvenir. Ce qui m’avait, je l’avoue, agacé dans l’article du 12 courant, c’était de me lire, comme qui dirait me voir « crevant de misère », à l’hôpital légendaire, et « bébête » au fond, de Gilbert, H. Moreau, et toute la lyre poitrinaire et intéressante dont il m’em… d’être tenu pour un pinceur convaincu. On est, vois-tu bien, par moments, très susceptible, étant données certaines positions, et je suis bien sûr que ce n’est pas toi qui me reprocherais d’être fier, fût-ce un peu trop par moments.

Et la main de tout cœur,

P. Verlaine.
Hôpital Broussais.

Je reçois à l’instant ta carte, et non seulement sans rancune, mais avec une nouvelle poignée de main.

P. V.

Verlaine, cependant, avait publié Amour, et Parallèlement était sous presse.

J’ai dit plus haut dans quelles conditions cérébrales et aussi dans quelle situation matérielle la plupart des pièces qui forment ces deux volumes furent composées.

Il ne faut pas attribuer à Parallèlement, à certaines pages débordantes d’une luxure que l’on peut qualifier de chimérique, l’autorité d’une biographie, l’importance d’une confession, et le poids d’un aveu. Il ne faut pas oublier, en lisant ces pages, d’une facture objective, d’une fiction vicieuse, plutôt fanfaronnes, que Verlaine a dit : « Je ne parle pas bien entendu de Parallèlement, où je feins de communier plutôt avec le diable. » (Mes Prisons.) C’est dans la solitude des prisons belges que Verlaine conçut et exécuta la plupart de ces petits poèmes exacerbés, où le prurit de la pensée, du rêve, de l’imagination voluptuaire est si intense. Ces vers tourmentés, d’un fini bizarre et capricieux, rappellent ces noix de coco que patiemment sculptaient, ajouraient et ciselaient les forçats des anciens bagnes, et qu’ils offraient d’un air bonasse et malicieux, aux bourgeois intimidés visitant les pontons toulonnais et brestois.

Verlaine désirait, en sortant de l’hôpital, faire une saison à Aix-les-Bains. Il me fit part de son désir, en m’annonçant une seconde édition de Sagesse et l’apparition de Parallèlement. Ces deux lettres indiquent déjà un certain refroidissement dans les rapports de Verlaine avec son éditeur Vanier.


Le 15 juillet 89.
Mon cher Edmond,

Cette s… de Vanier t’a-t-il envoyé Parallèlement et la réédition de Sagesse ? Moi, je n’ai plus de rapports avec lui, et m’apprête à le faire danser. Si tu n’as pas reçu ces deux livres, réclame-les lui, vertement. Il se pourrait d’ailleurs que je te priasse, un jour, d’insérer telle lettre mienne, qui ne lui plairait que mal.

Je t’envoie une toute petite nouvelle que je voudrais bien voir passer dans l’Écho le plus tôt possible, payée le plus tôt possible, si possible. Voilà bien des possibles, mais c’est, hélas ! comme ça.

Pourrais-tu voir à essayer de tenter un effort vers l’espoir pour moi d’une passe de chemin ferrugineux pour Aix-les-Bains, où j’ai un lit et d’excellentes recommandations à l’hôpital ?

Je suis de retour ici, car ma jambe me taquine affreusement, et je veux en finir, dussé-je me traiter six mois et plus, et sérieusement, et avec suite cette fois.

Une réponse, s’il te plaît, dès ma nouvelle parue, si elle doit paraître, écris-moi et envoie-moi l’exemplaire. Merci de ton bon envoi.

Ton vieux,
P. Verlaine.
Hôpital Broussais, lit 31, Salle Lassègue.


Le 2 août 1889.
Mon cher ami,

As-tu ou non reçu une lettre d’il y a plus d’un mois, dans laquelle je te demandais s’il était en ton pouvoir de me procurer, per fas et nefas, une passe de chemin de fer pour Aix-les-Bains (Savoie), et où je t’annonçais l’envoi d’une nouvelle, Extrêmes-Onctions, laquelle nouvelle te fut mise à la poste en même temps que la lettre, avec prière, si possible, de faire passer la nouvelle à l’Écho de Paris ?

As-tu reçu de chez Vanier Parallèlement et la réimpression de Sagesse ? Sinon, réclame vertement. Je bats froid à Vanier, et pour cause. Si tu fais article, envoie de grâce le numéro, en ce Broussais, salle Lassègue, lit 31, 96, rue Didot. Viens m’y voir si possible.

Tous les jours de 1 heure à 3. Réponds, n’est-ce pas ?

Tibi
P. Verlaine.

Il put se rendre à Aix-les-Bains, où il eut une aventure plutôt plaisante dans un hôtel. On ne voulait pas le recevoir, sa mine un peu farouche et son costume plutôt bohème ayant effarouché l’hôtelière. Un médecin très connu, auquel Verlaine était recommandé, permit au poète de se faire accepter. Il eut donc un logis.

Dans des lettres écrites d’Aix à son jeune ami Cazals, Verlaine énumère ses projets littéraires. Il travaille à Bonheur. Il a noté une « idée » pour la 2e édition de Parallèlement : « Un dialogue entre éphèbes et vierges, à la Virgile. Le cadre me permettra les dernières hardiesses. Intitulé : Chant alterné. Je grossirai le lamento sur L. L. (Lucien Létinois) dans Amour, mais laisserai sans doute Sagesse tel qu’il est. De la sorte, car Parallèlement sera augmenté de quatre à cinq cents vers, les volumes de ma tétralogie, si j’ose parler ainsi de mon élégie en quatre parties, seront d’importance égale. »

Ce fragment montre qu’il y avait beaucoup de « composition » dans les élans et les hardiesses passionnelles de ses vers, dans ses désespoirs aussi. Il corsait le lamento sur Lucien Létinois, comme cette actrice écrivant à Dumas « qu’elle piochait les larmes » pour un cinquième acte émouvant. Il ne convient donc pas, comme je l’ai déjà dit, de prendre comme l’expression de sentiments et de désirs personnels tous les passages, souvent excessifs, de cette tétralogie élégiaque, dont Verlaine combinait avec art, et aussi avec artifice, les parties dûment proportionnées.

D’Aix-les-Bains il m’envoya ce billet bigarré d’anglais :


Aix-les-Bains, 27 septembre (soir) 1889.
(In a hurry for a harry) [en hâte pour
affaire pressante]
Cher ami,

Que devient ma nouvelle « Extrêmes-Onctions », que dus recevoir « some months ago » [il y a quelques mois] ? Serais heureux qu’elle eût paru, « chiefly for money sake » [principalement pour la question argent]. Donne m’en des nouvelles.

As-tu reçu Parallèlement ? En as-tu parlé ? Je vis en sauvage.

Ton vieux
P. Verlaine.
Pension Héritier. Route du Mouxy
Aix-les-Bains (Savoie).


Verlaine était revenu à Paris et à l’hôpital Broussais, son séjour hospitalier préféré. Il s’impatientait de ne pas voir ses travaux publiés dans les journaux. Je faisais ce ce que je pouvais, à l’Écho de Paris et ailleurs. J’avais été assez heureux pour lui faire accepter plusieurs fragments de proses et des poésies, mais la copie de Verlaine n’était pas toujours d’un placement aisé dans un grand quotidien.

La lettre suivante montre son irritation, excusable d’ailleurs.


Paris, le 8 janvier 1890.
Mon cher ami,

Voyons ! Que signifie ce silence ? De quoi peux-tu m’en vouloir ? Je suis bien obligé de me formuler cette question et de te la transmettre. De rien, je crois. Et je t’ai écrit si souvent, à propos de choses si sérieuses !

Tu m’offres, un jour, d’envoyer à l’Écho de Paris une nouvelle. Je t’en envoie une, et pas de réponse, en dépit de trois ou quatre lettres. Mais il paraît qu’à l’Écho j’ai un ennemi, un M. B… G…, qui même m’aurait desservi, depuis, dans l’affaire du legs Boucicaut, affaire où je n’ai, après une démarche mal agréable, touché que cent francs, alors que d’autres, qui sont presque inconnus, ont touché des trois cents et des cinq cents !

J’ai eu aussi, paraît-il, des desservants dans les jurys des concours, où j’avais envoyé vers et prose, comme je t’en avais informé. Donc passons sur l’Écho de Paris, dans lequel un ami des mieux informés m’assure qu’il n’y a rien à faire pour moi, mais n’as-tu pas l’oreille de quelques autres journaux où je pourrais travailler ?

Je ne suis pas un mendiant. Je suis un homme de lettres connu, et mourant quasi de faim, malade en outre, et qui se demande à quoi lui servent des amitiés, si neutralisées que ça par des comparses. Je n’ose plus te demander rien, sans quoi j’eusse signalé à ta plume ma situation d’auteur, qu’un éditeur [Vanier] retient dans la pauvreté, par des traités que lui-même n’observe pas, et qui ne peut plus rien que, d’une part, provoquer en sa faveur, à lui P. V., une campagne de presse purement contre Vanier, d’autre part, imprimer ses œuvres lui-même, en dépit de tout.

Du moins, puis-je compter sur toi pour ça ? Informe-m’en alors, et envoie-moi les numéros où tu parlerais de ce véritable scandale, affreux et déshonorant pour le pays où il se passe.

Ton
P. Verlaine.
Hôpital Broussais, 31, salle Lassègue.

P. S. — Pourrais-tu me renvoyer, si elle ne doit pas paraître, la nouvelle qui est intitulée : Extrêmes Onctions ?


Je réussis à lui obtenir l’insertion de poésies dans l’Écho de Paris. Il me remercia en ces termes :


Mon cher ami, merci de ta bonne intervention dans l’affaire de mes vers périodiquement publiables à l’Écho de Paris. J’ai vu avec un plaisir double ma première Élégie au dernier supplément. Mais, je te le demande avec une sorte d’anxiété, combien ce sera-t-il payé, en moyenne cent vers, et plutôt plus que moins ? 50 ou 40 francs ? Et, au moins pendant ces deux ou trois semaines, — je vais sortir et ne suis pas bien riche pour une entrée d’hiver, — puis-je compter être payé d’avance, d’après le compte tout fait de lignes ?

Et à qui envoyer les vers, à toi ou Rosati ?

Veuille, je te prie, me répondre le plus tôt possible.

J’espère que mes Élégies II et III paraîtront samedi, puisque c’est annoncé ainsi.

Dis donc à Schwob de me venir voir le plus tôt possible.

Ton bien affectionné
P. Verlaine.
Hôpital Broussais.


Nouvelle sortie au printemps, puis retour à Broussais à l’automne.


Paris, le 3 novembre 90.
Mon cher Edmond,

Je t’écris ceci de Broussais, cette fois, ça devient proverbial, mais ça n’en est pas plus drôle, pour te faire part d’une réflexion au sujet d’un assez long travail — impressions plutôt douces et d’humeur sans fiel aucun, intitulé : Mes Hôpitaux ! Je dis : assez long : j’en ai douze pages très serrées, et la chose susceptible d’une suite de cette dimension, qu’il me serait extrêmement facile de mener à bonne fin, tant je possède mon sujet, ou plutôt tant, hélas ! mon sujet me possède ! Or, ce travail ne pourrait-il pas passer, soit en Variétés, soit en feuilleton 2, 3 ou 4, selon la coupe, dans un de tes journaux, Écho de Paris, etc. ?

Réponds, veux-tu bien ?

Je ne sais quand sortirai d’ici. Je t’irai voir un ou deux jours en ton Bougival, non, bien entendu, sans l’avoir prévenu.

Et tout à toi,
P. Verlaine.
Hôpital Broussais, salle Lassègue, 28.


Nouvelle attaque de rhumatisme au début de l’année 1891. Il change d’hôpital. Le voici à Saint-Antoine.


14 janvier 91.
Cher ami,

Il y a trois jours, mon maudit rhumatisme, sans doute réveillé par le froid intense, m’a de nouveau pincé. Cette fois, au poignet gauche, si bien que me voici infirme de tout un côté du corps ! Et douloureux ! Je me suis immédiatement « constitué » à l’hôpital Saint-Antoine, salle Bichat, 5, où on me laisse espérer une guérison possible et relativement prompte.

Xau m’a envoyé dernièrement une lettre m’invitant à un article sur les femmes du monde, salons, élégances, modes, etc. Difficile à faire d’abord, surtout pour un sauvage comme moi, puis mon rhumatisme me paralyse. Je vais d’ailleurs lui écrire pour m’excuser, et voir si vraiment il y a quelque chose à faire pour moi.

Au revoir, cher ami, mille choses chez toi et à Grandin, quand tu le verras.

Ton P. Verlaine.


Mardi, 15 juillet 91.
Cher ami,

As-tu reçu ma missive d’il y a quelque temps ? Je te l’avais une première fois adressée 3, rue de Mesmes, avec l’intelligente mention : E. V. Elle m’est naturellement revenue de par la poste, et je l’ai réexpédiée correctement.

Elle te marquait mon désir d’une réponse, particulièrement à la question d’une petite villégiature en ton Bougival, suivant ta si gracieuse offre, pourvu toutefois qu’il n’y eût là aucun encombrement pour toi. Je te confirme cette lettre malchanceuse.

Un petit air de cambrouse me ferait le plus grand bien et me permettrait d’achever de grands travaux qui me doivent, enfin ! tirer d’embarras ! D’ailleurs, j’espère en avoir tôt fini avec cette misère de cinq ans ! !

Réponse le plus tôt possible, s’il te plaît. Je crois que mon temps est compté ici.

Écris dare dare à ton vieux

P. Verlaine
Lit 25, salle Woillez, hôpital Cochin,
Boulevard Saint-Jacques.

P. S. — As-tu retrouvé ma lettre de Londres et mes vers sur « Juin 1832 », parus à Londres ? — Ci-contre un sonnet pour l’édition Savine (sous presse) de Dédicaces.


Verlaine, dans les divers hôpitaux où il séjourna, plus longuement qu’il n’était dans les usages administratifs, fut donc bien traité, bien soigné ; il jouissait, même pour les malades, ignorant la qualité et l’importance littéraire de leur camarade de chambrée, d’une considération particulière. Il était au courant de toutes les traditions de l’hôpital, et on le voyait l’objet des égards des professeurs et de la sympathie des internes.

L’un des maîtres qui témoigna le plus de bienveillance et d’intérêt à Verlaine fut l’excellent docteur Tapret. Ceci ne surprendra personne, le docteur Tapret étant non seulement un de nos plus éminents praticiens, mais aussi un esprit lettré, un ami des arts, et un connaisseur en littérature, en peinture et en musique.

Le docteur Tapret n’est pas parvenu à guérir Verlaine, le rhumatisme articulaire est incurable, mais les soins du savant docteur, auquel moi-même je suis reconnaissant d’une guérison quasi miraculeuse d’accès de goutte, ont à ce point enrayé et atténué les progrès de l’arthritisme, que Verlaine n’est plus retourné à l’hôpital. Saint-Antoine fut sa dernière escale hospitalière et le docteur Tapret son dernier médecin. Sans les irrégularités et les excès de son existence, durant ses dernières années, Verlaine eût été sans doute définitivement affranchi de ces crises rhumatismales qui tourmentèrent son âge mûr.

L’hôpital fut pour Verlaine l’asile, le foyer, le refuge pour le travail, le port où s’abriter contre les naufrages de la débauche. En d’autres temps, le couvent a offert ainsi, à des esprits tourmentés et à des corps malades, une sûre et propice retraite. Ce fut le sanatorium moral et physique que le lit hospitalier pour le poète, que nous allons voir sombrer dans les tristes pérégrinations du Quartier latin. Malheureusement, durant ces six dernières années, son talent fut aussi du naufrage.