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Paul Verlaine, Sa Vie - Son Œuvre/Chapitre 3

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Société du Mercure de France (p. 64-92).
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III

JEUNESSE. — PLAISIRS RUSTIQUES.
— PREMIERS ESSAIS POÉTIQUES
(1862-1864)

Ayant terminé ses études, reçu bachelier ès-lettres, Paul Verlaine prit des vacances à la campagne, chez des parents maternels, en Artois. Il fut aussi conduit dans la famille de son père, chez sa tante Grandjean, dans les Ardennes.

Verlaine avait au cœur le sentiment très vif de la Patrie, la grande et la petite : celle du citoyen et celle du natif. Comme sa tendresse pour sa mère n’affaiblissait en rien son affection pour son père et le souvenir pieux qu’il en avait conservé, son attachement pour Arras, Fampoux, Arleux et Roeux, pays maternels, ne diminua jamais le plaisir qu’il éprouvait à se trouver aux environs de Bouillon, de Sedan, près des rives de la Semoy, pays de son père. Il partageait son amour de la terre d’origine, du sol des ancêtres, — des pères, patres, d’où patrie — entre les plaines du Nord et les sites boisés des Ardennes belges et françaises, « dont je suis à demi », disait-il.

Il a plusieurs fois décrit, avec amour, le paysage de Bouillon, d’un vert de toutes nuances, en entonnoir, avec un horizon comme céleste, de sapins, de hêtres, de frênes, dominé par le château féodal, aux lourdes poternes, aux murs épais, pourvu d’anciennes oubliettes redevenues des cavités sans destination. Il a, bien que peu gastronome, célébré les truites de la Semoy. Il les qualifiait de « divines ». On trouvera plus loin des lettres où il vante le charme, pourtant relatif, des plaines de l’Artois, des marais de Fampoux, où s’enlisèrent les wagons de la Compagnie du Nord, dans un terrible déraillement encore mémorable.

Il avait le sens du terroir ; il portait en lui ce fumet du sol natal qui est comme le bouquet de l’âme du patriote. Car, malgré les désordres de son existence, les défaillances de sa conduite, les bizarreries de son caractère, les vices qu’on lui prête, ceux qu’il a eus, et en dépit surtout de ses amitiés, de ses relations quotidiennes, et qui auraient pu être destructrices à cet égard, il garda toujours le respect du drapeau, le culte de la Patrie, l’espoir, comme son ode à Metz le prouve, du relèvement guerrier, territorial et moral de la France. Il fut un déclassé, un vagabond, et un désorbité, il ne fut jamais ni un cosmopolite, ni un déraciné, ni un mauvais Français. Tant que l’on honorera, comme un noble sentiment, comme une vertu, le patriotisme, Paul Verlaine devra être traité, sur ce point, en honorable et vertueux citoyen. Ceci peut choquer certains admirateurs. Ils seront mécontents de cet éloge. Verlaine patriote, c’est Verlaine abaissé, devenu presque vulgaire, à leurs yeux. C’est cependant un fait exact, que sa correspondance, plusieurs passages de ses œuvres, et sa conduite à différentes époques de sa vie affirment.

Verlaine a fait de nombreux séjours dans l’Artois, le pays de sa mère. À ces contrées pourtant moroses, il trouvait du charme. Il s’y plaisait beaucoup, surtout dans les premières années de sa vie. Il avait des goûts champêtres assez vifs. Il aimait à parcourir les champs de betteraves et de colzas, aspirant l’air du matin, se mouillant dans la rosée. Il prit même, un moment, goût à la chasse, et puis, après ces courses dans la campagne, avec quelle satisfaction il s’attablait au cabaret !

Il aimait tout de la vie du Nord : ces intérieurs chauds et enfumés que Van Ostade a peints ; la bière, l’horrible et aigrelette boisson flamande, qui ne ressemble en rien à la crémeuse bière de Bavière ; le genièvre, comme chasse-bière. Et puis, à l’estaminet, les grandes lampées de café noir suret, où la chicorée domine, ne lui déplaisaient pas non plus. Le tabac en abondance et à très bon marché, grâce aux contrebandiers, le régalait. Comme il en fumait, et comme il en cassait, de ces pipes en terre, brune ou rouge, surmontées d’un toupet de tabac, qu’on enflamme au couvet, le réchaud garni de cendres, où chacun vient avec précaution allumer et rallumer l’herbe à Nicot, toujours un peu humide en ces pays !

Dans le cabaret du village, il passait de longues heures, vêtu en paysan, attablé, les jambes étendues, dans l’attitude d’un personnage d’Adrien Brauwer, fumant et sirotant, avec abandon et satisfaction, des rations âcres de café mélangé d’eau-de-vie, ce qu’on nomme « la Bistouille ».

Il n’eut jamais aucune affinité méridionale. Il a déclaré qu’il n’aimait pas le soleil, que la clarté du plein midi l’étourdissait, l’écrasait. S’il a, d’ailleurs, beaucoup vagabondé, dans les départements du Nord, du Pas-de-Calais, des Ardennes, dans le Luxembourg et le Brabant, en Angleterre aussi, et si, dans ses dernières années, il a poussé jusqu’en Hollande, je ne sache pas qu’il ait jamais dépassé Paris du côté du Sud, sauf pour une cure à Aix-les-Bains et lors de ce voyage à Montpellier qu’il fit tout enfant, et dont il ne pouvait avoir conservé aucun souvenir. Il est mort sans connaître l’Italie et l’Espagne.

Il avait cependant une grande admiration pour la littérature castillane. Calderon de la Barca était placé par lui à côté, presque au-dessus de Shakespeare, Son goût fort vif pour la langue espagnole demeura toutefois platonique.

Il voulut apprendre, tout seul, l’espagnol. Il m’écrivait, le 10 septembre 1864, pour me demander de lui prêter « mon dictionnaire espagnol ».

Je ne crois pas qu’il ait fait alors de sérieux progrès dans la langue de Cervantès, et je sais que, par la suite, il oublia tout ce qu’il avait pu en apprendre. Il voulut traduire un des drames de Calderon : À outrage secret, vengeance secrète ! Ce projet ne fut pas réalisé. J’apprenais moi-même l’espagnol, à cette époque, et je ne me souviens pas que Verlaine ait jamais conversé avec moi en cette langue, ni qu’il m’ait même questionné sur cet idiome sonore et assez difficile à l’oreille, pour les Français septentrionaux. Tout paraît s’être borné, dans son accès d’hispaniolâtrie, à l’admiration justifiée et réitérée pour l’auteur du Médecin de son honneur, et à l’emprunt de mon dictionnaire espagnol, auquel j’adjoignis le Sobrino, grammaire de la langue castillane.

Plus longtemps que l’amour de l’Espagne et que le désir de savoir l’espagnol, Verlaine conserva ses goûts champêtres. Dans les dernières années de sa vie, il ne parut pouvoir les satisfaire autrement qu’en choisissant, de préférence à tout autre asile, l’hôpital Tenon, campé au sommet de Belleville, dans le voisinage des fortifications, et qui lui apparaissait comme un hôpital déjà rural.

Bien que j’eusse fait tout mon possible pour le décider à venir prendre un peu de repos chez moi, à la campagne, aux environs de Paris, et qu’il m’eût dit, écrit, promis cent fois d’accepter ma cordiale hospitalité, il ne put jamais se décider à monter dans le train pour venir jusqu’à Bougival.

Et cependant tout était prêt pour le recevoir : chambre fraîche et gaie, donnant sur la Seine, avec les verts peupliers de l’île de Croissy en face, table de travail, avec dictionnaires français et anglais, la collection des poètes modernes, les classiques aussi ; et puis, le pot de tabac garni ; un choix de pipes en terre, en bois, en écume, un divan pour les siestes, et un bateau pour aller flâner à la dérive, le long des berges. De plus, il était assuré de rencontrer de fraîches tonnelles où savourer l’apéritif, en écoutant le chant des oiseaux. Rien n’y fit. Il demeura dans son quartier latin.

Une fois, cependant, je crus bien l’entraîner, l’embarquer, comme s’il s’agissait d’un long voyage. Il m’avait suivi jusqu’à la gare Saint-Lazare, mais au dernier moment, il prétexta une lettre à mettre à la poste, et je ne le retrouvai qu’une demi-heure après, quand, las de l’attendre, j’allais prendre mon train. Il était attablé dans un des cafés avoisinant la gare, devant une « purée » sérieuse, couleur de jade, succédant à d’autres purées non moins verdâtres, de véritables « bureaux arabes », selon l’expression des Chass’ d’Aff. L’ivresse commençait, et il était tout à fait résolu à ne pas me suivre, prétendant qu’il avait, le soir même, un rendez-vous important avec un éditeur, mais jurant qu’il viendrait le lendemain. Je m’éloignai, en hochant la tête… Jamais il n’est venu.

Bien qu’il ait peu chanté la campagne, et que ses poèmes n’aient pas le caractère bucolique, il a toujours aimé, désiré la vie des champs. Tout jeune, il sentait et exprimait très nettement, et avec beaucoup de coloris, les plaisirs rustiques, comme le démontrent les deux lettres suivantes, écrites en 1862. Un portrait datant de cette époque le représente vêtu d’une blouse, et ayant tout à fait l’aspect d’un campagnard.


Lécluse, ce 16 septembre 1862.
Mon cher Lepelletier,

Ignorant complètement ton adresse à la campagne [j’étais alors en vacances aux Riceys], je t’écris à tout hasard rue Laffitte, dans l’espoir que, sitôt ma lettre reçue, tu me répondras, ne fût-ce qu’en quelques mots.

Sans autre préambule, je t’annoncerai que je suis reçu [au baccalauréat ès lettres]. La fortune m’a fait cette galanterie-là, le 16 août, jour de mon oral. J’avais une blanche pour ma version, et une rouge pour mon discours. Pour l’oral, j’avais eu toutes rouges, sauf une blanche, que m’a généreusement octroyée l’examinateur d’histoire. On n’est pas un élève de Rousset pour rien. [M. Camille Rousset, auteur de l’Histoire de Louvois, membre de l’Académie française.]

Le lendemain, je fis mes malles, et, le surlendemain, j’étais à la campagne. Voilà, par conséquent, un mois que je respire un air pur, et que je retrempe, dans l’atmosphère des prés et des blés, ma tête et mes poumons, tout embarbouillés encore de grec et de mathématiques. Là, sans m’inquiéter, pas plus que Colin Tampon, de Démosthènes et de sa logique, et de sa véhémence, comme disent les manuels, sans même (proh pudor !…) m’occuper en quoi que ce soit de la somme des angles d’un triangle, non plus que du carré construit sur l’hypothénuse, là, mon cher, libre comme l’air, et joyeux « comme un Cachot lâché », je me livre tour à tour aux plaisirs de la campagne, à savoir : la promenade, la pêche et la chasse. La promenade et la pêche sont mises par moi en oubli, ou à peu près, depuis que la chasse est ouverte ; c’est-à-dire, en ce bienheureux département du Nord, depuis le 6 septembre. Et vraiment, je n’y suis pas par trop maladroit : hier encore, je suis revenu du bois avec un énorme lapin que j’avais foudroyé, mais là, dans le chic, comme dirait Gavroche.

Quant à ce que je compte faire, après mes vacances, ce n’est pas que je sois bien fixé là-dessus. Mes parents opinent pour le droit, et je crois qu’en définitive ils ont raison : il se peut donc que je prenne mes inscriptions. Pourtant, je te le répète, rien n’est encore décidé.

Et toi, mon cher Lepelletier, que fais-tu ? Es-tu toujours à la campagne ? En ce cas, dis-moi, dans ta prochaine, si tu pêches, si tu chasses ou si tu montes à cheval, et raconte-moi tout au long tes exploits dans ces divers exercices. Ou bien, serais-tu rentré à Paris ? Oh ! alors, fais-moi vite une chronique. Je suis affamné de nouvelles, j’ai soif de littérature, je suis Tantale : ne me retire pas les fruits et l’eau de la bouche, écris-moi au plus tôt, annonce-moi les publications nouvelles, fais-moi part de tous les bruits de la ville, dis-m’en le plus que tu pourras, le plus sera le mieux.

Et puis, parle-moi aussi un peu de toi. Ton bachot, le prépares-tu ? Quel jour t’inscris-tu ? Que comptes-tu faire après ta réception ? As-tu fini de lire les Misérables ? Quel est ton avis sur cette splendide épopée ? Je m’en suis arrêté, pour mon compte, au second tome de l’Idylle rue Plumet (exclusivement), de sorte que je n’en puis porter de jugement définitif. Jusqu’à présent, mon impression est favorable : c’est grand, beau, c’est bon, surtout. La charité chrétienne luit dans ce drame ombreux. Les défauts mêmes, et il y en a, et d’énormes ont un air de grandeur qui attire. Ce livre chenu, comparé à Notre-Dame de Paris le chef-d’œuvre sans contredit de Victor Hugo, me fait l’effet d’un vieillard, mais d’un beau vieillard, cheveux et barbe blancs, haut de taille et sonore de voix, comme le Job des Burgraves, à côté d’un jeune homme aux traits élégants, aux manières fières et nobles, moustache en croc, rapière dressée, prêt à la lutte. Le jeune homme plaît davantage, il est plus brillant, plus joli, plus beau même ; mais le vieillard, tout ridé qu’il est, est plus majestueux, et sa gravité a quelque chose de saint, que n’a pas la sémillance du jeune homme.

« Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil du vieillard, on voit de la lumière. »

Sur ce, mon cher Lepelletier, je te quitte. Écris-moi au plus vite, n’est-ce pas ? Mes respects à tes parents, et à toi une bonne poignée de main.

Ton ami,
Verlaine.

Voici mon adresse : M. Paul Verlaine, chez M. Dujardin, à Lécluse (Nord), par Arleux.


Deuxième lettre de vacances, mélangeant le regret de la ville et de la littérature au plaisir de vivre de la vie de campagne. On remarquera, dans cette seconde lettre, un paysage entier décrit, selon la forme classique, par l’échappé de rhétorique :


Lécluse, ce 4 octobre 1862.
Mon cher Lepelletier,

Enfin, je puis donc prendre un peu la plume et causer un instant avec toi. Je te dirai que, ces derniers jours, tout mon temps a été absorbé par des ducasses. Ce sont des fêtes villageoises, qui se succèdent, en ce pays, avec une rapidité fort compromettante, ma foi, pour les jambes et pour les estomacs, les jambes surtout ! De sorte que si j’ai un peu tardé à te répondre, ce n’est pas de ma faute, et j’espère que tu ne m’en voudras pas. Sur ce mot de bon augure, entrons en matière.

Tu as raison, l’on a cent choses à se dire et l’on en oublie 99. Ainsi, par exemple, en ma qualité de poète plus ou moins descriptif, ne te devais-je pas le tableau « du lieu qui me retient », comme dit ce romantique de Boileau ? Ce tableau, le voici, et c’est par lui que je commencerai ma lettre, dût la suite, après de telles splendeurs de coloris, te sembler tant soit peu desinere in piscem. Lécluse est un gros bourg de près de 2000 âmes, muni d’un maire et de deux adjoints. Le village n’est pas, en lui-même, d’un pittoresque exclusivement transcendantal. L’unique rue qui le compose est implacablement droite, propre comme un sou neuf, avec deux ruisseaux, s’il vous plaît, et deux trottoirs. La rue de Rivoli, en petit ! Les toits sont en briques rouges. Quant à la campagne, elle n’a rien de remarquable, sauf quelques marais ombragés d’arbres de toutes sortes, peupliers, ormes, saules, embroussaillés de joncs et de nénuphars blancs et jaunes, et bordés tout autour de mouron, de cresson, et de vergiss-mein-nicht.

Je vais parfois, un livre en main, m’asseoir devant ces mélancoliques peintures flamandes, et j’y reste des heures entières, suivant rêveusement, en leur vol incertain, soit le bleu martin-pêcheur, soit la verte demoiselle, soit le ramier couleur de perles. Les champs proprement dits sont riches, mais peu variés. Figure-toi des plaines entières de betteraves, coupées de temps à autre par des chemins qu’ombragent peu quelques trembles, situés à quelque chose comme trente pas l’un de l’autre.

Pourtant, il faut être juste, l’industrie, qui règne en despote sur ce département, n’en a pas encore chassé toute poésie.

Ainsi, j’ai ici deux bois, pas grands, à la vérité, mais charmants, mais accidentés, mais pleins de sentiers ombrageux, de clairières, d’échos de geais, de merles, de tourterelles. Ils pourraient servir de décors, ces bois que j’aime, à ces admirables féeries du grand William, où l’on voit voltiger Oberon et Titania, où la Rosalinda tourmente si gracieusement son Orlando, où les arbres produisent des sonnets, où les madrigaux poussent comme des champignons. Je suis forcé de t’avouer qu’ici la nature n’est pas si poète que cela, et qu’on y rencontre plutôt des noisettes que des sonnets, et des mûres que des madrigaux. Mais cela n’empêche pas ces bois d’être fort agréables, ni moi de m’y égarer fort souvent, sans autre but que de m’y égarer, absolument comme un héros de George Sand.

Maintenant, te raconterai-je mes ducasses ? Dirai-je les festins homériques, les bals impossibles ? Non. Il faudrait l’ironie de Henri Heine ou le crayon de Hogarth, pour te donner l’idée de ces contredanses fantastiques, où s’agitent, mus comme par des ficelles, de gros ballons rivés à de grosses beautés vêtues de robes légères (mon amour pour la vérité m’empêche d’ajouter, ô Scribe !) « d’une extrême blancheur ». Tout cela, au bruit d’un orchestre chaos : clarinette folle, piston enroué, violon intempérant, et triangle, oui, triangle, et tenu par un enfant qui tapait dessus rageusement, ni plus ni moins que le petit bohémien sur son chaudron, dans Notre-Dame de Paris. Voilà, mon cher ami, l’orchestre qui m’a fait danser pendant six jours de suite. Mais ne me plains pas trop : il n’y avait pas là que des rougeauds et des pecques villageoises. Il y avait plusieurs demoiselles charmantes, jusqu’à des Parisiennes, entre autres la fille d’un des chefs d’institution conduisant des élèves à Bonaparte, Mlle Hiolle, avec qui j’ai eu l’honneur de faire plusieurs contredanses.

Quant à mon retour, je ne suis pas encore bien fixé là-dessus. Je pense pourtant que l’époque n’en est pas bien éloignée. Il se pourrait donc parfaitement que, dans une quinzaine, j’aille revoir ce grand flandrin de Paris et te serrer la main, en personne.

En attendant, écris-moi le plus vite que tu pourras. As-tu vu Dolorès, le nouveau drame de Bouilhet ? Les journaux en disent assez de bien. Il y a, au second acte, une sérénade que Roqueplan, du Constitutionnel, cite en entier dans son feuilleton, et qui est charmante.

Mon père, que ses douleurs n’ont pas abandonné depuis notre arrivée, va un peu mieux, et tout nous fait espérer un prompt rétablissement.

Adieu, mon cher ami, excuse mon bavardage et réponds-moi bientôt.

Ton ami,
Paul Verlaine.

Chez M. Dujardin, à Lécluse, par Arleux (Nord).


Notre amitié lycéenne s’était fortifiée, et comme régularisée, par la mise en rapports de nos deux familles. Ma mère, fille de militaire, élevée à la Légion d’honneur, s’entendit fort bien avec Mme Verlaine, femme d’officier, et mon père, dont le frère était officier aux zouaves, en Afrique, fut vite en bons termes avec le capitaine, qui, très préoccupé de ses placements assez mal engagés, demandait d’interminables appréciations sur les valeurs de Bourse. Après les visites, on échangea des invitations, et, par la suite, toutes les semaines, et à peu près régulièrement, le mercredi soir, jour de modestes réceptions hebdomadaires de ma mère, « les Verlaine » venaient prendre une tasse de thé, que précédait un peu de musique. J’étais l’un des instrumentistes. Autant que possible j’évitais la corvée musicale, pianiste peu enthousiaste que j’étais, attendant avec impatience le commencement de l’habitelle partie de whist ou de bouillotte, l’ancêtre du poker, qui faisaient les joies de ces soirées bourgeoises. Un autre jour, « les Lepelletier » montaient rue Saint-Louis, aux Batignolles ; là, réédition, le piano en moins, de la patriarcale soirée. De temps en temps, on dînait les uns chez les autres.

Nous profitions généralement, Paul et moi, au cours de ces visites et de ces familières réceptions, de l’animation de la conversation ou de l’attrait de la partie, pour nous enfermer dans nos chambres, afin d’y causer librement de choses littéraires, et de nous montrer nos essais, en fumant force pipes, car déjà nous avions franchi les aspirations débutantes de la cigarette.

Nous revenions toujours l’un de chez l’autre, chargés de bouquins. La petite bibliothèque de Verlaine était, sinon mieux fournie, du moins autrement approvisionnée que la mienne, plutôt classique et historique. Il avait un certain nombre de livres nouveaux qui furent pour moi comme une initiation. D’un autre côté, les volumes que Verlaine trouva chez moi eurent certainement une influence sur sa culture. Je lui prêtai Victor Hugo, que je possédais complet, c’est-à-dire jusqu’aux Misérables, dans l’édition Hachette, Jean-Jacques Rousseau, mon auteur alors favori, et le livre qui était à cette époque le catéchisme des incrédules, Force et Matière, du docteur Büchner. Nous avions des volumes dépareillés de Balzac, édition Cadot, que nous rassortissions de notre mieux sur les quais. Il me communiqua successivement les Fleurs du Mal, édition Poulet-Malassis, que je m’empressai d’acheter, pour avoir bien à moi un aussi précieux trésor ; l’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly ; deux volumes d’un poète alors tout à fait inconnu : les Poèmes Antiques et les Poèmes Barbares, de Leconte de Lisle ; les Émaux et Camées, de Théophile Gautier, dans une petite édition in-18 à couverture rosée, aujourd’hui rarissime ; les Cariatides, de Théodore de Banville, les Vignes Folles, d’Albert Glatigny, et enfin un ouvrage que je jugeais fort ennuyeux, et que Verlaine semblait priser fort, l’Histoire de Port-Royal, de Sainte-Beuve.

Ce salmigondis des premières lectures est intéressant pour l’analyse d’une formation intellectuelle.

Avec avidité on lisait tout ce qui tombait sous la main. La bibliothèque Sainte-Geneviève et un cabinet de lecture sis en face la Sorbonne nous fournissaient cette base de lectures fondamentales, ces matériaux d’assise sur lesquels il convient de bâtir tout avenir littéraire. Nous lûmes alors, pêle-mêle, car nous nous signalions et nous nous repassions les volumes : les classiques grecs, mal traduits au lycée, considérés comme des pensums, les historiens Michelet, Henri Martin, Vaulabelle, Louis Blanc, les philosophes Descartes, Nicole, un ou deux ouvrages de Proudhon, dont la Justice dans la Révolution et dans l’Église, alors interdit, Émile Saisset, Jules Simon, beaucoup de livres de critique, Villemain et ses tableaux de la littérature au xvie siècle, Philarète Chasles et son Moyen-Âge, Sainte-Beuve et ses Lundis, Taine et son Histoire de la littérature anglaise, puis les anciens chroniqueurs : Palma Cayet, Montluc, d’Aubigné, par nous admiré surtout comme le poète violent des Tragiques, ancêtres des Châtiments, les poèmes védiques que M. Fauche venait de traduire ; le Ramayana ou des parties du Maha-Bharata ; le théâtre étranger : Shakespeare, Calderon, Lope de Véga, Goethe ; toutes sortes de publications sur la Révolution française et quelques romans anglais : Dombey et fils, David Copperfield, de Dickens, la Foire aux vanités, de Thackeray. Nous possédions assez bien toute la littérature classique, latine et française. Des auteurs secondaires, mais pittoresques et fantaisistes, comme Pétrus Borel et Aloysius Bertrand, le délicat imagier, dont il s’était procuré à Angers l’édition originale de Gaspard de la Nuit, enchantaient Verlaine. Son éducation littéraire personnelle, par réaction contre l’enseignement universitaire, était presque exclusivement romantique. On ne jurait, d’ailleurs, à cette époque, que par Hugo. L’exil ajoutait sa majesté à l’autorité du génie. On était plus hugolâtre en 1860 qu’après 1830. Les Contemplations nous semblaient la Bible même de la poésie. Malgré l’esprit de parti, on admirait moins les Châtiments, dont le souffle poétique dégénérait par trop souvent en grossière invective. Le théâtre de Victor Hugo, alors pour nous non joué, était considéré comme le dernier mot de l’art scénique. On conspuait Ponsard, Scribe, Émile Augier, Octave Feuillet, toute l’école dite du bon sens. Nous applaudissions aux violents réquisitoires d’Auguste Vacquerie contre tout ce qui n’était pas échevelé, violent, truculent, enthousiaste. C’est l’époque du Sonnet À Don Quichotte. Barbey d’Aurevilly, qui devait par la suite railler le Parnasse, et nous portraicturer individuellement sous des traits plutôt ridicules, nous enchantait, et, malgré les opinions rétrogrades qui y fanfaraient, ses articles du Pays étaient chaque semaine dévorés. Mais ses diatribes contre Victor Hugo, au fur et à mesure de l’apparition des volumes des Misérables, indignèrent. Nous les lui pardonnions, cependant, par égard pour tant d’autres critiques fortes, colorées, marquant les mauvais auteurs et les voleurs de renommée comme avec un fer rouge.

Verlaine était républicain, avec une certaine affinité vers les autoritaires et aussi vers les mystiques. Il admirait beaucoup Joseph de Maistre. Le Rouge et le Noir de Stendhal avait produit sur lui une forte impression. Il avait déniché, on ne sait où, une Vie de sainte Thérèse, qu’il lisait avec un ravissement que j’étais loin de partager. Il n’était cependant, alors, nullement croyant. S’il visitait assez fréquemment les églises, c’était en artiste, et pour les objets d’art qu’elles renfermaient, Saint-Séverin, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Sulpice, avec les deux superbes fresques d’Eugène Delacroix, recevaient plus spécialement ses hommages. Il se plut aussi, à cette époque, à entendre prêcher deux prédicateurs notoires : le père Monsabré et le père Minjard.

Les débuts littéraires de Verlaine, débuts devant le public sous la forme de l’impression, datent de 1866 [journal l’Art, et vers publiés dans le Hanneton], mais ses véritables essais remontent au moins à l’année 1860. Ce ne furent que des ébauches, des premiers jets informes, des tâtonnements et des phrases balbutiées d’enfant de lettres. De ces brouillons déchirés, brûlés, perdus, il ne reste rien. Verlaine n’avait pas conservé trace, ni même souvenir, de ces bégaiements poétiques. La première pièce de vers qu’il jugea digne, par la suite, d’être imprimée, est intitulée Nocturne Parisien. C’est un tableau pittoresque et synthétique de la Seine. Elle m’est dédiée et figure dans les Poèmes Saturniens. J’en garde précieusement l’original, ou du moins le texte mis au net sur papier à lettres bleuté, d’après le brouillon raturé, maculé d’encre, presque indéchiffrable, que Verlaine ne conserva même pas, car lorsqu’il pensa, par la suite, à faire entrer ce poème dans le premier volume qu’il publiait, il me redemanda son Nocturne. Il me l’avait passé, au cours de la classe, dissimulé dans un volume quelconque, tandis que le professeur de rhétorique latine, le bon M. Durand, nous initiait, d’une voix molle et sans conviction, aux beautés de l’Électre de Sophocle.

Jules de Goncourt, à propos de ce poème de début, écrivit à Verlaine, en le remerciant de l’envoi des Poèmes Saturniens :


… Vous avez ce vrai don : la rareté de l’idée et la ligne exquise des mots. Votre pièce sur la Seine est un beau poème sinistre mêlant comme une Morgue à Notre-Dame. Vous sentez et vous souffrez Paris et votre temps…


Verlaine, parlant de ses premiers essais anéantis, et qu’il qualifie de détestables, énonce : l’ébauche d’un drame sur Charles VI, dont le premier acte, celui du bal masqué où le roi brûle à demi et commence à devenir maniaque, s’ornait d’une ronde orgiaque qui débutait ainsi :


Que l’on boive et que l’on danse,
Et que Monseigneur Jésus
Avecque les saints balance
La chaîne des pendus !


La forêt légendaire où le monarque fut assailli par une sorte de sauvage, braconnier à demi-fou, dont l’apparition provoque la démence royale, et des épisodes de la guerre de Cent ans, devaient constituer les principales péripéties de la pièce. Il cite aussi son projet de drame avec Charles V, Étienne Marcel et le roi Jean pour personnages. Enfin il rêva d’un Louis XV en six actes, où l’on aurait vu Damiens vengeant, avec son canif, sa sœur enlevée et enfermée au Parc-aux-Cerfs. On voit qu’il se proposait surtout, comme genre scénique, le drame historique. Influence du romantisme et souvenir d’Hugo.

Aucun de ces projets dramatiques ne fut réalisé. Verlaine m’avait parlé d’une pièce qu’il voulait faire, dont Marie Touchet, la maîtresse de Charles IX, serait l’héroïne. Aucune trace n’en subsiste. Il s’est borné, comme œuvre dramatique, à la comédie : les Uns et les Autres, qui, en dehors de son fâcheux bénéfice au Vaudeville, son maléfice, comme il disait, et des représentations privées dans des cercles d’amis, ne fut pas représentée d’une façon régulière. J’ai un commencement de drame : les Forgerons, où notre collaboration fut interrompue par la guerre, la Commune, le mariage de Verlaine et ce qui s’ensuivit, et un scénario de drame-féerie. Il a aussi commencé un Louis XVII dont un fragment seulement a été publié. C’était, je pense, la seule partie du drame qu’il eût écrite. Le premier acte des Forgerons seul est achevé. Le restant est en partie dialogué, en partie analysé et condensé en scénario. Peut-être finirai-je, un jour, ce drame intéressant, original, qui devançait l’Assommoir comme tableau et psychologie de mœurs ouvrières.

Il n’existe donc pas de manuscrits dramatiques inédits de Verlaine. En revanche, il doit se trouver, en divers cartons d’anciens amis, des fragments de vers inédits, voire de petits poèmes entiers. Le poète dans sa jeunesse, et même plus tard, car il m’a envoyé, des prisons de Mons et de Bruxelles, intercalés dans ses lettres, de très nombreux fragments de Sagesse, avait la manie d’insérer dans sa correspondance avec des camarades des vers et des dessins. Vieilli, il se garda bien de perdre cette littérature susceptible d’être monnayée, elle est malheureusement parfois d’un aloi contestable, mais alors il éparpillait, au hasard de ses caprices épistolaires, des pièces de vers, souvent d’une belle venue, et qu’il aurait pu, sans rougir, voir figurer dans ses volumes imprimés.

Il regretta d’ailleurs ce gaspillage. Après avoir dit, dans ses Confessions, qu’il n’avait voulu publier aucun de ses vers se ressentant par trop de jeunesse, il se ravisa.


Depuis, changeant d’avis, je ne sais, à parler franc, trop pourquoi j’ai fouillé dans le reste, encore assez considérable pour être encombrant, de mes paperasses jadis innombrables, dans quel désordre ! pour donner quelque idée, au moins, de ma manière d’alors. Je n’ai rien retrouvé, mais rien de rien retrouvé de ces essais. Or, il y avait pourtant pour le moins autant d’intérêt que dans les Poèmes Saturniens, tels qu’ils parurent dans la première collection des Poètes Contemporains chez Alphonse Lemerre, en les derniers mois de 1867. (Confessions, première partie.)


C’est : dans les derniers mois de 1866, qu’il faut lire, ou les premiers mois de 1867, car l’édition originale des Poèmes Saturniens porte cette mention sur la dernière feuille : « Imprimé par D. Jouaust, le vingt octobre mil huit cent soixante-six, pour A. Lemerre, libraire à Paris. » Le volume, qui parut le même jour que le Reliquaire de François Coppée, et qui succédait à Ciel, Rue et Foyer, de L. X. de Ricard, était le troisième volume édité par Lemerre, débutant comme éditeur, et chez lequel était indiqué le siège de la rédaction et de l’administration du journal l’Art, décembre-janvier 1866.

Verlaine ajoutait à la déclaration qu’on vient de lire :


Seuls ont surnagé de ce d’ailleurs peu regrettable naufrage deux sonnets, l’un publié, il y a quelque deux ans. lors d’une tournée de conférences, dans un journal de Liège, si je ne me trompe ! Qui diable avait déniché ce corbeau d’antan ? Ça s’intitulait l’Enterrement, et le premier vers allait ainsi :

« Je ne sais rien de gai comme un enterrement ! »

L’autre a été publié naguères dans une chronique de journal du soir par quelqu’un signant Pégomas, que je remercie en faveur de la bonne intention. (Confessions, première partie.)


Toujours désorbité, et ne suivant guère les journaux, Verlaine n’avait pas lu l’Écho de Paris, où, dans un article sympathique, à lui consacré, j’avais reproduit ce sonnet de l’Enterrement, retrouvé dans mes papiers, — très soigneusement conservés, classés, rangés en des dossiers depuis 1871, mais antérieurement dispersés, perdus ou détruits par ma mère affolée, à la veille ou à la suite de poursuites et de perquisitions politiques dont je fus l’objet sous l’Empire et après la Commune.

Un grand nombre de lettres et de vers et fragments inédits de Verlaine, remontant aux années antérieures à la guerre, que je possédais, ont ainsi disparu.

Le sonnet de l’Enterrement, qui a été reproduit par la Plume, no du Ier juillet 1896, a été réimprimé dans le volume des Œuvres posthumes. Librairie Léon Vanier. A. Messein, successeur, 1903.

Ce sonnet, daté du 5 juillet 1864, est dans la manière ironique et macabre à laquelle, par la suite, Verlaine devait recourir souvent. Toute la pièce est d’une assez précise composition, les détails de la cérémonie funèbre préparent la chute finale et combinée : la raillerie des cupidités héritières s’étalant en joie, impossible à dissimuler, malgré la mine contristée, obligatoire pour un deuil décent.

Quant à l’autre sonnet, À Don Quichotte, je l’avais publié dans ma chronique du journal Paris, où je signais, en effet, du pseudonyme de Pégomas.

Verlaine a reproduit, en le commentant, ce sonnet retrouvé. S’arrêtant sur le peu espagnol Hurrah ! du premier tercet, il fait cette remarque :


Aujourd’hui mieux avisé, et étant donné que la couleur locale me turlupinât autant qu’en cette période de mes débuts, je remplacerais cette exclamation, par trop britannique, par le Ollé séant. (Confessions, première partie.)


À propos des « Vers de jeunesse » figurant dans l’édition des Œuvres posthumes, je dirai, pour mémoire, et sans y attacher d’autre importance, que le sonnet À Don Juan est de moi. Il a paru, sous le pseudonyme Fulvio, dans le journal l’Art (1866). C’est le premier écrit de moi publié.

Le poète mentionne encore, parmi ses œuvres de première jeunesse, disparues, une pièce de vers et un poème :


Une imitation, ô si inconsciemment impudente et ô si mauvaise ! des Petites Vieilles de Baudelaire, et un Crepitus, manière de manifestation pessimiste, où, après une description d’intérieur de fosse, dans une buée malodorante, — naturellement, — surnaturellement apparaissait le dieu qui débitait un discours très amer, et méprisant au possible pour l’humanité, sa mère pourtant ! Ici encore, je ne me rappelle que les deux premiers vers de la longue, peut-être trop longue harangue de l’étrange divinité. Mais ces vers, ils sont bien, n’est-ce-pas ?

« Je suis l’Adamastor des cabinets d’aisance,
Le Jupiter des lieux bas… »
(Confessions, première partie.)


Verlaine avait un goût assez vif pour la parodie. Il a écrit, dans un de ses moments de gaîté, au lendemain d’une excursion que nous avions faite dans les bouges de la Villette, l’Ami de la nature, chanson argotique réaliste, devançant le genre montmartrois, et je rappellerai que nous fîmes, en collaboration avec François Coppée, deux complaintes sur l’air de Fualdès, l’une, lors de l’attentat de Berézowsski, au Bois de Boulogne, sur l’empereur de Russie, et l’autre, à propos d’un crime retentissant, l’affaire d’empoisonnement Frigard, à Fontainebleau. Verlaine a, de plus, publié divers triolets et quatrains satiriques, comme l’épigramme sur la photographie représentant Alexandre Dumas, en manches de chemises, tenant Miss Ada Menken, la belle écuyère des Pirates de la Savane, sur ses genoux, dans une pose très suggestive :


L’Oncle Tom avec Miss Ada,
C’est un spectacle dont on rêve.
Quel photographe fou souda
L’Oncle Tom avec Miss Ada ?
Ada peut rester à dada,
Mais Tom chevauche-t-il sans trêve ?
L’Oncle Tom avec Miss Ada
C’est un spectacle dont on rêve !


Verlaine aimait par moments la grosse farce, et, quelque temps avant la guerre, après avoir ciselé les vers délicatement ouvragés des Fêtes galantes, enthousiasmé par un vaudeville idiot représenté à la Gaîté-Rochechouart, qui s’appelait la Famille Beautrouillard, il voulut se mettre, avec son ami Viotti, à une farce analogue qu’il intitulait Veaucochard et fils Ier.

Il m’écrivait (la date manque ; je suppose, à raison de la mention des Fêtes galantes parues, que cette lettre est de la fin de l’année 1869).

Vendredi 5.
Mon cher collabo-rateur,

Le temps ne te semble-t-il pas venu d’annoncer ces Forgerons-là [le drame dont j’ai parlé plus haut] ? Donc, ne pourrais-tu pas rédiger, à l’adresse de l’homme-horloge [Victor Cochinat courriériste théâtral du Nain Jaune, allusion à l’enseigne du magasin de pendules de la Porte-Saint-Denis, Victor Cochinat étant nègre], qui trouve les Parnassiens de si vilains bonhommes [épithète qui fut le prétexte et le point de départ de la réunion mensuelle de poètes et d’artistes, dite le dîner des Vilains Bonshommes], une note à peu près conçue comme suit : « Notre collaborateur, M. Edmond Lepelletier [j’étais alors rédacteur audit Nain Jaune], met en ce moment la dernière main à un grand drame en prose, en 5 actes et 40.000 tableaux, intitulé les Forgerons, qu’il perpètre en société avec le célèbre Paul Verlaine. Ce dernier, poète délicat, auteur acclamé des Poèmes Saturniens, cette œuvre immense, et des Fêtes Galantes, cette charmante fantaisie, est, en outre, l’auteur, en société avec M. Lucien Viotti, d’un opéra-bouffe, que nous croyons appelé à un succès épatant, et dont le titre est, jusqu’à présent : Veaucochard et Fils Ier.

Qu’on se le dise ! À vous, MM. Offre-un-bock [Jacques Offenbach], Hervé, Léo Delibère, Lecoq et tutti quanti !… Je compte sur toi.

Je ne suis pas venu mercredi, et je ne sors plus, d’ailleurs, depuis 99 jours, parce que Veaucochard, ça doit être fini, présenté et joué d’ici à un mois ou deux.

Je fais aujourd’hui vendredi infraction à cette règle, parce que je dîne au quartier Ninacum [chez Mme Nina de Callias, rue Chaptal], avec Sivrot [Ch. de Sivry] and Cross Carolus [Charles Cros, l’auteur du Coffret de santal, l’un des inventeurs du téléphone]. Toutefois, mercredi, je compte honorer tes salons de la présence de ton rancunier.

P. Verlaine.

P. S. — Viens me voir à la Ville, parbleu !


Ce Veaucochard et Fils Ier fut-il jamais terminé ? Je ne sais même pas s’il fut sérieusement commencé. Lucien Viotti était un charmant garçon, mais indolent au possible. Avec ses allures élégiaques et sa douceur mélancolique, je ne le vois pas très bien faisant parler, en couplets burlesques, ce Veaucochard et ce fils Ier. Je n’ai même aucune idée de ce que pouvait être cette opérette qualifiée de bouffe. Verlaine était alors très engoué de la musiquette d’Offenbach et d’Hervé. Le Serpent à plumes l’enchantait, et il admirait fort l’Île de Tulipatan. Il voyait très fréquemment Charles de Sivry, son futur beau-frère, musicien varié, jouant tous les genres, parodiant tous les maîtres, très habile contrepointiste, et écrivant des galops endiablés et des refrains alertes sur des rythmes de polka. C’était sans doute le gai compositeur qui lui avait suggéré le goût de l’opérette.

Par la suite, Verlaine donna à Emmanuel Chabrier, le compositeur d’España, un scénario d’opérette, qui fut remanié, refait et joué sous le titre de l’Étoile, et sous le nom d’un autre auteur. Paul aurait écrit pour cette pièce notamment la Chanson du Pal, dont Chabrier nous chantait les couplets, très scandés, qui débutaient ainsi :


            Le Pal
Est de tous les supplices
        Le principal,
Il commence en délices
            Le Pal,
Mais il finit fort mal…


Non seulement, Verlaine, entre deux poèmes délicats ou puissants, ne dédaignait pas de sacrifier à la Muse légère, et même vulgaire, de l’opérette et du café-concert, mais encore, à l’occasion, il jouait son personnage en de burlesques charades que nous improvisions. Il lui arriva même, dans une circonstance à peu près unique, car la nature ne l’avait pourvu d’aucun des dons du ténor, de chanter un petit rôle dans une saynète bouffe, intitulée le Rhinocéros, dont j’étais l’auteur, et qui fut, par la suite, représentée plus de cent fois au théâtre des Délassements-Comiques. La musique, vive et joyeuse, était de Charles de Sivry.

Si je relate cet épisode artistique, unique dans la vie de Verlaine, car je crois que jamais plus il ne joua la comédie de société, je puis même affirmer qu’il ne se risqua jamais à chanter en public, même entre camarades, sa voix étant fausse, discordante, impossible, c’est que la représentation et surtout les quelques répétitions de ce Rhinocéros eurent une influence décisive sur la destinée de Verlaine : ce fut à cette occasion qu’il se trouva en rapport avec Charles de Sivry, dont il devait bientôt épouser la sœur.

Je rencontrais depuis longtemps l’étrange petit musicien qu’était Charles de Sivry chez des amis de ma famille, M. et Mme Léon Bertaux, sculpteurs. Mme Léon Bertaux, depuis présidente de l’Union des Femmes peintres et sculpteurs, auteur d’une Baigneuse remarquée et médaillée au Salon de 1872, recevait dans son atelier de la rue Gabrielle, à Montmartre. Ces soirées, mi-bourgeoises, mi-artistes, étaient amusantes, comme programme imprévues, comme assistance bigarrées, et d’un éclectisme composite rare. Des notabilités de la Butte s’y rencontraient avec des bohème du quartier Pigalle. On y faisait de la musique, on y jouait des charades, et un jour, à l’occasion d’une soirée plus priée, entourée de quelques solennités, comportant invitations par lettres, puis estrade pour le concert, artistes convoqués, poètes recrutés, — François Coppée récita en cette occasion sa belle pièce des Aïeules, qu’il venait de composer, — on me demanda de fabriquer une saynète dont Sivry écrirait la musique.

Je confectionnai le Rhinocéros, qui fut, par la suite, augmenté, développé pour la scène, et qui alors ne comportait que trois personnages. Un de mes amis, comique amateur, ayant un filet de voix agréable, et accoutumé à débiter, en nos petites soirées, le répertoire de Berthelier, devait remplir le rôle du ténor. Mais notre amateur, représentant de commerce dans une grande maison de soieries de la rue des Jeûneurs, dut se mettre en route inopinément quelques jours avant la représentation. Comment le remplacer ? J’emmenai Verlaine, à une répétition, dans l’atelier Bertaux, Très embarrassé pour combler le vide causé par le départ du voyageur, je dis au poète : « Tu nous aideras, mon vieux, tu liras le rôle, et la répétition pourra avoir lieu quand même, en attendant que je déniche un ténor. » Accepté. Verlaine se présente, prend le rôle, le lit, et, ma foi ! d’une façon si comique, avec des intonations si burlesques, passant de la basse profonde d’un chantre de cathédrale au fausset d’un ventriloque, qu’il déconcerta et stupéfia. C’était un mélange de burlesque froid et de macabre joyeux et impressionnant. Ah ! quel ténor inouï et quel singulier comique ! Mac-Nab, par la suite, me rappela l’allure de Verlaine chanteur d’opérette. Il y avait en lui du clown et du croque-mort. Tous ceux qui assistaient à la répétition, et l’on s’y amusait énormément, peut-être la représentation solennelle fut-elle moins drôle, éclatèrent de rire et complimentèrent l’acteur imprévu. « Vous ressemblez à Grassot ! » dit un peintre nommé Pécrus. Le compliment était gros, Grassot étant alors le comique le plus en vogue du Palais-Royal, le roi des bouffons, avec son célèbre gnouf ! gnouf ! que Verlaine reproduisait, sans l’imiter, grâce à un rauque hoquet scandant ses mots.

Il faut dire que Verlaine offrait alors la physionomie la plus extraordinaire qui se pût voir. La première fois qu’il s’était présenté chez mes parents, avec sa tête toute rasée, son menton imberbe, ses yeux caves, ses sourcils épais et redressés, ses pommettes mongoliques et son nez camus, ma mère, surprise, avait poussé comme un cri d’effroi : — « Mon Dieu ! me dit-elle, après qu’il fut parti, ton ami m’a fait l’effet d’un orang-outang échappé du Jardin des Plantes ! »

À l’époque de la représentation du Rhinocéros, la barbe avait poussé au menton de Verlaine, ses yeux avaient pris une expression faunesque, son sourire, car il riait beaucoup et largement, agrandissait sa bouche jusqu’aux oreilles, ce qui est d’une irrésistible puissance comique, enfin il affectait, en parlant d’après la méthode banvillesque, de hacher les mots entre les dents, avec l’accentuation de l’index projeté en avant, puis érigé solennellement. Vêtu d’un mac-ferlane fauve, devenu pisseux par l’usage, coiffé d’un long tube noir, sa canne dans la poche, il produisit donc une véritable sensation. Ce début remarqué, sinon remarquable, fut d’ailleurs sans lendemain. Verlaine ne vit même jamais le Rhinocéros sur la scène.

Parmi les assistants, serrés sur les chaises garnissant l’atelier Bertaux, figurait au grand complet la famille Mauté, invitée comme faisant partie des notabilités montmartroises. La jeune Mathilde Mauté, la demi-sœur de Charles de Sivry, était présente. Ce fut la première fois qu’elle aperçut son futur époux. Lui, ne fit sans doute guère attention à cette petite fille, alors classée parmi les insignifiantes, perdue dans la foule, et dont personne ne s’occupait. Peut-être, au contraire, l’étrangeté du poète, débitant des insanités dans un rôle d’amoureux grotesque, fit-elle impression sur la jeune personne, et plus tard, quand ils se rencontrèrent, rue Nicolet, présentés l’un à l’autre comme s’ils ne s’étaient jamais aperçus, le souvenir de la soirée de l’atelier Bertaux valut sans doute au poète saturnien, doublé d’un comique, un regard curieux, un accueil aimable. Les clowns, les pitres, les farceurs scéniques, même les plus laids, on peut dire surtout quand ils sont très laids, ont toujours un attrait inexplicable, et leurs conquêtes sont innombrables. C’est probablement le personnage comique du Rhinocéros, plus que le poète des Fêtes galantes, qui valut à Verlaine sourire et douce poignée de main, avec un compliment, lors de l’initiale entrevue. Peut-être que, sans ce Rhinocéros, ce ténor en route, et le hasard du rôle confié à lui, Verlaine n’eût jamais été amené à franchir le seuil de cette maison de la rue Nicolet, paradis tôt mué en enfer. Mais, comme les livres, les opérettes ont leur destinée, et notre saynète-bouffe devait, pour l’un des interprètes, tourner au drame.

Verlaine, parce qu’il avait en tête des idées de théâtre, suivait assidûment, tour à tour à Montmartre et à Batignolles, les représentations de la troupe Chotel. Alors, dans ces deux théâtres de quartier, réunis sous la même direction, on changeait l’affiche tous les huit jours. Chaque troupe jumelle émigrait, avec le drame joué toute la semaine, et Batignollais et Montmartrois avaient ainsi, tous les samedis, une première. On donnait les drames et les comédies à succès des théâtres de Paris ; on jouait aussi, quand les nouveautés manquaient, des drames du répertoire de l’Ambigu et de la Porte-Saint-Martin, car les pièces en vogue n’auraient pas suffi, à raison du renouvellement hebdomadaire du spectacle, à alimenter ces deux scènes de banlieue. De bons artistes, Chotel, le directeur, en tête, se rencontraient dans cette troupe suburbaine. On a applaudi, sur ces planches extérieures, Parade, Daubray, Nertann, Priston, et bien d’autres que j’oublie, alors débutants et ignorés, depuis applaudis au Vaudeville, au Gymnase, au Palais-Royal.

Verlaine assistait aux représentations dans l’orchestre des musiciens, où il était introduit par un camarade, violoniste amateur, garçon très original, un peu fantasque même, nommé Ernest Boutier, qui a disparu, sans avoir riten publié, bien qu’il eût été un instant mêlé au groupe naissant des Parnassiens, et qu’il eût sans doute, comme nous tous, en portefeuille, des élucubrations, en prose et en vers. Ce Boutier a joué un rôle dans la vie littéraire de notre jeunesse : ce fut lui qui nous fit connaître le libraire Alphonse Lemerre, et qui amena toute la bande parnassienne au passage Choiseul. D’où l’essor poétique de 1869.

Le drame banlieusard, les cafés-concerts de Rochechouart et les opérettes en chambre ne retenaient point toute l’attention de Verlaine. Son vaste cerveau s’ouvrait à toutes les manifestations de l’art. Nous avons fait de fréquentes visites au Louvre, au Musée du Luxembourg. Il ne manquait pas les Expositions de peinture, alors au Palais de l’Industrie.


Viens dimanche à la maison, vers les deux heures deux heures et quart, m’écrivait-il en mai 1864, nous irons, si tu veux, au Salon, quoiqu’il soit bien mauvais cette année.


J’ai donné la date, pour préciser, car l’appréciation péjorative de Verlaine pourrait s’appliquer à d’autres années. C’est un refrain habituel que celui-là. Il est vrai qu’on va au Salon par habitude, et pour y avoir été.

Il aimait la musique et la bonne musique. Il fut l’un des premiers auditeurs assidus de ces Concerts populaires, fondés par Pasdeloup, et qui ont si fortement contribué à répandre le goût musical en France, et à l’affiner en le documentant. À ces concerts, au Cirque du boulevard des Filles-du-Calvaire, où, pour la première fois, les chefs-d’œuvre de la musique classique, symphonies de Beethoven, de Haydn, de Mozart, réservés jusque-là aux abonnés aristocratiques de la Société du Conservatoire, étaient offerts à la foule, moyennant un prix minime, — c’est le bon marché des places qui a fait le succès et la fortune de Pasdeloup, — l’affluence était grande. Le billet suivant en donne la preuve :


Ce samedi 24 [octobre 1864 ?]
Mi bueno,

ce qui a été décidé entre le révérendissime Ernest [le violoniste Boutier] et ton serviteur, relativement au concert de demain. Je serai chez toi vers midi et demi. Nous irons prendre Ernest au passage Verdeau, et de là nous nous dirigerons vers le Cirque Napoléon, où nous devrons arriver vers une heure et demie, ce n’est pas trop tôt, et mieux vaut attendre une demi-heure et être placés raisonnablement, que de rester debout pendant trois heures consécutives, ou de trouver le guichet fermé, ce qui pourrait parfaitement nous arriver demain jour d’ouverture, si nous ne prenions pas un peu d’avance. Ainsi tiens-toi prêt pour midi et demi, je frapperai à ta porte plutôt avant qu’après.

À demain et mille amitiés.
Paul.

P. S. — Je décachette pour te prier de vouloir bien à l’avenir ne plus mettre d’s à mon nom qui n’en peut mais.


J’avais imaginé, en effet, que le nom de Verlaine, terminé, comme Vilaines et bien d’autres noms de localités ayant cette désinence, ferait mieux pour l’œil, pour l’impression typographique, agrémenté d’un s final. Pour amener Paul à cette réforme orthographique, d’ailleurs absurde et même nuisible au point de vue des confusions d’état-civil, je m’amusais à orner d’un s la suscription de son nom dans mes lettres. Il protesta et je n’insistai plus.

À la date de la soirée Bertaux, à la présentation de Paul Verlaine dans la famille Mauté (1867), commence une nouvelle phase d’existence pour le poète. Mais il nous faut revenir en arrière et parler de Verlaine employé. Cette période de sa vie comprend sept années, de 1864 à 1871 (la Commune).