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Paul Verlaine, Sa Vie - Son Œuvre/Chapitre 5

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Société du Mercure de France (p. 130-169).
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V

DÉBUTS LITTÉRAIRES. — SALON DE LA MARQUISE DE RICARD.
— LES POÈMES SATURNIENS.
— LES FÊTES GALANTES
(1864-1869)

Il ne nous suffisait plus, vers 1864, de nous lire nos poèmes ingénus, dans le retrait de nos chambres d’étudiants logés chez leurs parents, donc peu indépendants, vivant à l’écart des jeunes lettrés contemporains. Nous tournions dans un cercle trop restreint. Sans doute, nous éprouvions toujours satisfaction à échanger projets, opinions, jugements, paradoxes, critiques et boutades, au cours de longues promenades dominicales, coupées de haltes, propices aux prolixes dissertations, en divers cafés, amis postés aux angles des boulevards parcourus et de la rue de Clichy, exprès remontée. Notre lieu de rendez-vous habituel était le café d’Orient, aujourd’hui disparu, en haut de la rue, vers la place Clichy. Nous rêvions d’un auditoire plus nombreux et nous cherchions un de ces cénacles, comme il en avait existé autrefois, et que nous connaissions d’après Balzac et Joseph Delorme. Il devait s’en être formé depuis, où l’on pourrait rencontrer d’autres jeunes esprits, férus de poésie, ardents à discuter littérature, enclins à se coaliser pour s’ouvrir un passage sur la route de l’art.

À quoi bon faire des vers si personne ne doit les entendre, les admirer ou les critiquer ? Le rossignol solitaire a beau lancer ses trilles éperdus dans le calme des nuits printanières, il sait qu’on l’écoute ; autrement, il laisserait s’éteindre sa musique, et, au lieu de chanter l’amour, il le pratiquerait en silence, dans l’épaisseur des ramures. Bon pour les astres du ciel de briller dans l’espace sans se préoccuper d’être regardés. Les étoiles du firmament poétique n’ont d’éclat que si le miroir humain les reflète.

Un hasard nous fournit cette occasion souhaitée de lier connaissance avec de jeunes apprentis de lettres, impatients comme nous de se rencontrer, de se connaître, de se grouper, de se communiquer leurs impressions, leurs opinions, soucieux d’essayer sur le jugement d’autrui le bon aloi de leurs premiers travaux.

Un camarade de lycée, P.-L. Miot-Frochot, garçon aimable, mais suffisamment prétentieux et incomplètement doué (il s’occupait de travaux d’érudition, de recherches sur le Moyen Âge, les romans de chevalerie, les aventures du Saint-Graal : des labeurs de vieux bibliothécaire et des ambitions de paléographe), nous conduisit chez un jeune écrivain, polygraphe déjà fécond, Louis-Xavier de Ricard.

Fils d’un général de l’Empire, le marquis de Ricard, ancien gouverneur de la Martinique et ex-aide de camp du prince Jérôme, Louis-Xavier de Ricard était alors un jeune homme brun, chevelu, barbu, grave, possédé d’une véritable fièvre de compilation, d’annotation, de commentaires et d’exégèse laïque. Il cumulait tous les genres ; son désir embrassait tout le cosmos de l’intellect. Tour à tour, et parfois simultanément, poète, romancier, dramaturge, historien, philosophe, critique, journaliste, vulgarisateur scientifique, homme politique, il semblait destiné à une encyclopédique carrière.

Par la suite, Louis-Xavier de Ricard, qui vit encore et est toujours de mes amis, a eu une carrière accidentée et malchanceuse. Après avoir joué un rôle très actif dans la formation des groupes de Félibres, organisé des fêtes latines à Montpellier, où il contribua à la représentation du Pain du Péché, d’Aubanel, en patois languedocien, il devint rédacteur en chef de journaux importants du Midi, dont la Dépêche. Puis il fut candidat à la députation dans l’Hérault et faillit battre un ministre, M. Devès. Découragé, éprouvé par un deuil poignant, il s’expatria. On sut qu’il avait fondé un établissement agricole au Paraguay. Après de nouveaux déboires, il quitta Asuncion, revint en France, épuisé, vieilli, mais non abattu. Il se remit à des besognes littéraires obscures, et mal payées. Il travaille aujourd’hui dans divers journaux socialistes. Il fut comme un soleil littéraire, à l’aube de notre jeunesse, mais un soleil levant, qui s’embruma et disparut, avec quelques apparitions, derrière d’épais nuages.

Depuis, l’infatigable et laborieux publiciste a végété dans la pénombre de journaux et de librairies sans clientèle. Il est actuellement pourvu d’une place de conservateur dans un musée récent, à Azay-le-Rideau.

En 1863, Louis-Xavier de Ricard — dont le prestige d’homme déjà imprimé était grand à nos yeux, mais qui n’avait cependant ni l’autorité ni la volonté d’un chef de groupe, — avait employé l’héritage d’une tante à la fondation d’une Revue philosophique, passablement indigeste, nommée la Revue du Progrès. Elle eut les neurs d’une poursuite devant les magistrats de l’Empire. Ce procès eut pour prétexte un article qui, aujourd’hui, passerait pour complètement anodin, sur un livre sans valeur de Saturnin Morin, signé Miron, intitulé l’Examen du Christianisme. Ricard fut défendu par un jeune avocat méridional, très exubérant, nommé Léon Gambetta, dont personne ne pouvait prévoir le talent admirable et la fortune prodigieuse. Il emboursa huit mois de prison, qu’il fit à Sainte-Pélagie ; le gérant de la Revue, Adolphe Racot, par la suite rédacteur au Figaro, eut remise d’une partie de sa peine.

Louis-Xavier de Ricard avait rencontré, le jour de son procès, dans le parvis du Palais-de-Justice, quelques jeunes hommes préoccupés surtout de politique, et dont quelques-uns n’étaient pas étrangers aux choses de la littérature. Il les emmena chez sa mère, et ce fut le commencement d’un salon politique et littéraire, au no 10 du boulevard des Batignolles. Ce salon presque suburbain, car Batignolles venait à peine d’être annexé à Paris et gardait encore des aspects de banlieue, de quasi chef-lieu de canton, exerça une action décisive sur le mouvement des idées et surtout sur le groupement poétique de la jeunesse littéraire de 1866-1870. La Parnasse eut là son berceau.

Mme de Ricard était une aimable femme, passablement coquette et étourdie, peu au fait de la littérature, redoutant la politique, mais adorant son fils, et enchantée qu’il reçût des camarades, qu’il attirât des visiteurs notoires ou intéressants. Elle se plaisait à écouter, sans y participer, nos âpres et parfois tonitruantes discussions. Elle raffolait de la jeunesse, et le bruit lui convenait ; nous étions tous très jeunes et suffisamment bruyants, donc bien accueillis. Son mari, le vieux général, laissait envahir son appartement : il se retirait dans sa chambre, sans trop grogner. Le jour, il écrivait des mémoires, indiscrets et curieux, sur les grands personnages de la famille impériale qu’il avait approchés. Le soir, il essayait de dormir ; mais il ne pouvait, comme ses paupières, fermer ses oreilles, et notre rumeur voisine les emplissait de sonorités peu berceuses, ce qui dut, plus d’une fois, lui laisser les yeux ouverts. Pauvre général, nous avons certainement troublé ses dernières nuits !

Mme de Ricard, qui devait lui survivre de longues années, est morte en 1905, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.

Dans ce salon improvisé, un peu, beaucoup bohème, surtout par la suite, fut amené d’abord un poète chevelu, dont l’apparition faisait l’effet d’une aurore. C’était le flave et rayonnant Catulle Mendès, le raffinement en cheveux bouclés. On lui prêtait alors des vices qu’il n’avait probablement pas, et on ne lui reconnaissait pas tout le talent que déjà il possédait. Mendès introduisit à sa suite un jeune homme pâle, maigre, aux yeux brillants, enfoncés sous l’orbite, au masque consulaire, qu’il nous présenta comme un employé du ministère de la Guerre désireux de nous dire quelques vers. Ce nouveau venu conquit rapidement tous les suffrages et toutes les amitiés. Il annonça, en récitant quelques poèmes inédits, la prochaine apparition de son volume de vers, le Reliquaire : il se nommait François Coppée (Francis, dans la famille).

À côté de lui, un garçon d’aspect calme et de maintien tranquille, au nez busqué, à la parole un peu sentencieuse, au regard circonspect et à la poignée de main prudente, Anatole France, débitait un sonnet, où il était question d’un turbot, mis, par sénatus-consulte, sous la présidence de César, à la sauce piquante. Sully-Prudhomme, notre aîné à tous, grave et doux, auréolé du prestige d’un volume de vers Stances et Poèmes, depuis plusieurs mois imprimé, chez Achille Faure, et récemment revenu d’Italie, récitait, d’une voix lente au chantonnement monotone, les admirables sonnets philosophiques qui devaient plus tard être colligés sous ce titre : les Épreuves. Ils s’accotait volontiers au-dessus de la cheminée pour débiter ses vers, et demeurait debout, silencieux, retiré dans un angle du salon, après le débit.

Le plus étrange et le plus curieux des hôtes du salon de Mme de Ricard était assurément Auguste Villiers de l’isle-Adam. Celui-là confinait au génie et à la folie. Il était trivial et sublime, ironique et enthousiaste, et, pour ses chevauchées hardies vers l’infini, vers le bizarre, il enfourchait tour à tour Pégase et un manche à balai. Il y avait en lui du nécromant et du bateleur. Il semblait ivre à jeun. On disait qu’il fumait de l’opium. On l’écoutait avec étonnement, avec admiration, avec crainte aussi. On semblait redouter, chaque fois qu’il racontait une histoire étrange, mimée à l’aide de gestes fantastiques, une crise qui le ferait tomber dans une attaque d’épilepsie, ou se précipiter à bras raccourcis sur les assistants. Il affectait une prononciation bizarre, ponctuant ses phrases, martelant les verbes, faisant sonner les adjectifs, claironnant les finales de ses périodes nombreuses et cadencées. Il empruntait à Rouvière, jouant Hamlet, ses gestes, ses attitudes. On sait que cet acteur passait pour un dément réel.

José Maria de Heredia, sonore, exubérant, aimable, bien vêtu, arborant des câbles d’or sur ses gilets de soirée, avec sa belle barbe brune, déclamait des vers retentissants, où se répercutaient les cris dont Artémis emplissait Ortygie en poursuivant les fauves léopards. Les Trophées, triomphal recueil, publié vingt-cinq ans plus tard, datent de cette époque.

Le musicien Emmanuel Chabrier se mettait au piano, et couvrait de ses arpèges et de ses accords la voix des poètes discutant dans un coin des questions de métrique. Il avait écrit de la musique originale et colorée sur la ballade de Victor Hugo, le Pas d’armes. Il la chantait souvent, isolé, au piano, sans s’occuper de nous.

Quelques hommes célèbres passèrent dans ce salon des Batignolles, mais plus tard, quand ses habitués eurent conquis la notoriété. Edmond de Goncourt y vint assister à une représentation du Ier acte de Marion Delorme où Coppée jouait le rôle de Didier. Théodore de Banville, Paul de Saint-Victor, Xavier Aubryet y firent des apparitions. Verlaine et moi, nous avions pour spécialité les charades, que nous improvisions, et dont les personnages et les actes de l’Empire faisaient les frais. Mon masque imberbe se prêtait facilement à la reproduction de Napoléon Ier ; en ajoutant des moustaches et une barbiche, faites au bouchon noirci, je donnais tant bien que mal la silhouette facile de Napoléon III, dont tout bon sergent de ville semblait le sosie. Verlaine était toujours le révolutionnaire, le conspirateur, qui veut attenter à la majesté du trône et changer son ordre de successibilité, comme disaient les procureurs du Palais-de-Justice. Toutes ces bouffonneries, qui avaient cependant un caractère d’actualité aigu, satirique, n’étaient pas tout à fait sans danger. La police, lors très en éveil, pouvait écouter aux portes, et nous faire réfléchir, grâce à la magistrature dévouée, sur « la paille humide», au péril des charades trop contemporaines. Elles se terminaient par des farandoles et des galopades effrénées, dont Charles de Sivry scandait les joyeusetés sur des rythmes endiablés.

Toute une école se forma dans ces réunions du vendredi, d’où le Parnasse sortit.

Un de nos camarades, Ernest Boutier, connaissait un libraire du passage Choiseul, dont la clientèle se composait principalement d’acheteurs de paroissiens et de livres de première communion. Ce libraire, jeune, intelligent, hardi, avait sa femme établie dans les modes, en ce même passage. Il exposait ses volumes édifiants, au no 45, au coin du couloir débouchant sur la place Ventadour, où se trouvait alors le théâtre Italien. Il avait de l’ambition, ce modeste bibliopole, et rêvait d’être un autre personnage que le successeur d’un certain Percepied. Il prêta l’oreille aux propos tentateurs d’Ernest Boutier, puis aux projets de Verlaine, de moi, de Ricard, amenés en renfort. Il consentit à se faire l’éditeur de volumes de poésie, imprimés bien entendu aux frais des auteurs, et à devenir le dépositaire d’un journal de littérature, dont nous avions l’idée.

Précédés d’une édition de Ciel, Rue et Foyer, de L.-X. de Ricard, où l’éditeur ne mit que son nom sur la couverture, deux volumes de poésie parurent le même jour. Ce furent le Reliquaire, de François Coppée, et les Poèmes Saturniens, de Paul Verlaine. Un triple début. C’était aussi l’œuvre initiale de cet excellent Alphonse Lemerre, qui devait bientôt conquérir renommée et fortune aussi dans cette entreprise, hardie toujours, et alors jugée folle, d’éditer les poètes.

Le journal qui avait Louis-Xavier de Ricard pour rédacteur en chef s’appelait l’Art. Il eut une existence courte. Son plus grand retentissement se produisit au moment de la représentation d’Henriette Maréchal. Verlaine était au premier rang de ceux qui soutenaient la pièce d’Edmond de Goncourt. Ceci montre l’éclectisme de la jeune école parnassienne. Rien n’était plus loin de l’esprit poétique du Parnasse que la modernité, le brutalisme et la sécheresse d’art des Goncourt. Cependant tout le Parnasse fit chorus. Il assista au grand complet aux représentations tapageuses, et acclama ce drame, en réalité secondaire et assez banal, qu’une cabale violente, mais déraisonnable, réussit à faire tomber et connaître. Leconte de Lisle, assis derrière moi à l’orchestre, me dit, au milieu du tumulte : « Je ne sais pas trop ce que nous venons faire ici ! » Je dus répondre que « Pipe-en-bois, auteur de la cabale, n’en savait pas plus que nous, mais qu’on était là pour lui répondre ». Il y eut toujours de l’obscurité dans cette bagarre. Elle était plus politique que littéraire. Pipe-en-bois et les étudiants reprochaient aux Goncourt de s’être fait jouer au Théâtre-Français grâce à la protection de la princesse Mathilde. Beaucoup d’entre nous n’étaient pas cousins avec la princesse, et personne ne songeait à défendre son patronage ; quant aux frères de Goncourt, ils étaient d’une autre génération littéraire, et leur manière, tout à fait opposée au romantisme, au lyrisme, à la poésie, n’aurait pas dû nous avoir pour enthousiastes. Mystère et contradiction ! Au fond, nous cherchions une occasion de faire du bruit, de manifester, de révéler notre existence. Henriette Maréchal ne fut qu’un prétexte. Tous les journaux parlèrent des étudiants qui sifflaient et des poètes qui applaudissaient. Et puis cette entrée en scène, ce groupement, cette invasion d’un théâtre par un cénacle bruyant, impatient de prouver qu’il existait en faisant du bruit, comme la coterie romantique aux jours de Hernani, paraissaient favorables au lancement de notre journal l’Art, qui ne parvenait guère, lui, à révéler son existence, malgré le talent et l’intransigeance de ses collaborateurs.

Henriette Maréchal n’eut que quelques représentations. La première demeura célèbre, comme celle de Hernani, au point de vue du tumulte, s’entend. On vit, à la reprise, survenue vingt-cinq ans plus tard, combien la pièce méritait peu cet excès de défense et cette outrance d’attaque.

Verlaine avait une sympathie très réelle pour l’école réaliste, si éloignée pourtant de lui. Il ne dédaignait nullement les œuvres incorrectes et imparfaites de Champfleury, et m’avait signalé, comme lui ayant procuré du plaisir, les aventures de Mademoiselle Mariette et les Amoureux de Sainte-Périne. Je n’ai pas besoin de dire combien il s’inclinait devant la majesté du génie de Balzac. Un roman, complètement oublié aujourd’hui, de Ch. Bataille et Ernest Rasetti, Antoine Quérard, était indiqué par lui, et non sans quelque raison, comme une des plus vigoureuses productions de l’époque.

Il avait, à cette période de sa vie, comme conception poétique, l’objectivité descriptive, une adaptation des procédés de Leconte de Lisle, surtout de Victor Hugo. Les Poèmes Saturniens renferment un grand nombre de pièces qui sont purement descriptives et objectives. Toutefois, ici et là, perce la note intime, la sensation, l’impression sentimentale.

Ces Poèmes Saturniens, à leur apparition, ne produisirent aucune sensation. Le volume passa inaperçu des critiques, et si le Reliquaire, publié le même jour, eut bientôt une notoriété plus grande, elle ne se produisit pas immédiatement. La vogue du volume de Coppée fut la conséquence de l’étourdissante renommée qui suivit la représentation du Passant. Le bruit fait autour de ce petit acte poétique fut le son de caisse qui attire la foule. Tous les amis de Coppée, tous ces jeunes poètes qui déjà formaient phalange, et faisaient parler d’eux, bénéficièrent de la rumeur grandissante. Le public avait les yeux sur eux. Ils existaient. Il y avait trente ans et plus qu’on n’avait vu le public se préoccuper de faiseurs de vers et s’intéresser à un renouveau poétique.

Les Poèmes Saturniens parurent dans l’édition originale en un volume in-18, de 163 pages, portant l’adresse d’Alphonse Lemerre, éditeur à Paris, 47, passage Choiseul, avec le millésime M. DCCC. LXVI et la vignette, alors sans soleil levant, du laboureur bêchant, et la devise : Fac et spera.

Verlaine, de camarades et de poètes notoires, auxquels il envoya son volume, reçut des éloges flatteurs.

Leconte de Lisle déclarait que « ces poèmes étaient d’un vrai poète, d’un artiste déjà très habile et bientôt maître de l’expression ».

Théodore de Banville, avec un peu d’affectation, affirmait que, bien que souffrant et littéralement brisé, il avait lu et relu dix fois de suite les Poèmes Saturniens. Il se déclarait empoigné, et comme public et comme artiste. Il affirmait que Verlaine était un poète d’une originalité réelle. « Nous sommes tous assez blasés sur toutes les jongleries possibles pour ne pouvoir être pris que par la poésie vivante. » Le poète des Cariatides citait élogieusement, et particulièrement, trois pièces délicates, qui, d’ailleurs, se rapprochaient assez de sa manière, comme la Chanson des Ingénues, et il terminait par cette opinion que l’avenir a confirmée, que la postérité ratifiera : « Je suis sûr de ne point me tromper en vous disant que vous tiendrez parmi les poètes contemporains une des places les plus solides et meilleures. »

Victor Hugo, naturellement, expédia de Guernesey son compliment protocolaire, quelque chose dans le genre de ce lapidaire salut dont il abusait un peu : « Confrère, car vous êtes mon confrère, dans confrère il y a frère. Mon couchant salue votre aurore. Vous commencez à gravir le Golgotha de l’Idée, moi je descends. Je suis votre ascension. Mon déclin sourit à votre montée. Continuez. L’Art est infini. Vous êtes un rayon de ce grand tout obscur. Je serre vos deux mains de poète. Ex imo. V. H. »

Ce n’est pas le texte exact du billet louangeur, mais, dans cette parodie dont nous nous amusâmes bien des fois, se retrouve le sens du compliment que le « Père », là-bas dans l’île, envoyait à tous ceux qui lui adressaient des vers. C’était comme une circulaire bienveillante que nous recevions tous du Maître, que nous admirions sans réserve, tout en plaisantant, entre nous, ses clichés laudatifs. Parfois l’élogieux autographe, qui était ordinairement de la main de Mme Drouet ou de la plume de François-Victor Hugo, nous arrivait avec une précieuse photographie, comme celle que j’ai conservée, en place d’honneur, dans mon cabinet. L’envoi était composite : la signature et la dédicace à M… étaient de la main de Victor Hugo, le nom laissé en blanc était rempli par Paul Meurice, à qui l’exilé envoyait en bloc, par voie sûre, ces portraits. L’auteur de Fanfan-la-Tulipe faisait ensuite la répartition. Il ne faut pas trop se moquer de ce mode de confection à l’avance de félicitations, et de cette distribution d’autographes et de portraits, à la façon des prospectus. Victor Hugo était accablé d’envois poétiques, de livres, de romans, d’articles de journaux, de divagations politiques et de propositions de révolution. Il ne pouvait ni lire tout, ni répondre à tous. Quant aux photographies, la police indiscrète les eût probablement interceptées, expédiées par la poste directement. Suspectes de propagandisme républicain, ces politesses de l’exilé eussent souvent attiré des persécutions aux destinataires.

Victor Hugo, d’ailleurs, s’il ne lut pas, à leur apparition, les Poèmes Saturniens, et s’il les louangea de confiance, selon son habitude, les connut plus tard. Lorsque Verlaine vint lui rendre visite, à Bruxelles, Victor Hugo le reçut dans le fameux logement de la place des Barricades, offert par la suite en asile aux proscrits de la Commune. Hospitalité périlleuse, car elle soumit les fenêtres du poète à une indigne lapidation. La populace brabançonne était alors fanatisée de réaction et entièrement défavorable à quiconque avait participé à l’insurrection parisienne, ou semblait l’approuver. Il faudra se souvenir du traitement injurieux auquel fut soumis alors Victor Hugo, et de l’obligation où il se trouva de quitter la Belgique, à cause de la Commune, quand nous apprécierons la sévère condamnation dont Paul Verlaine, réputé alors communard, fut frappé par les magistrats belges.

Le grand poète, averti du passage de l’auteur, s’était sans doute préparé. Flatteusement, il cita quelques vers de son hôte. Cet hommage personnel et délicat rendit Verlaine fort heureux, quoiqu’il fût médiocrement sensible aux compliments. Durant le même séjour, en 1868, Verlaine fut présenté à Mme Victor Hugo, la Muse romantique, l’Adèle immortelle qui avait inspiré, outre la vive passion de son mari, dont les Lettres à la fiancée, récemment publiées, ont attesté toute l’ardeur amoureuse, le fameux et mystérieux recueil de poésies brûlantes, le Livre d’amour, où Sainte-Beuve célébra la plus belle et la plus désirable de ses « inconnues ».

Verlaine se retira enchanté de l’accueil cordial, simple et familier, peut-être à l’excès, du grand homme. Dans la jeunesse, on est malgré soi désillusionné quand on se trouve tout à coup en présence d’un de ces êtres à part, divinités de l’art ou de la pensée, et qu’on leur parle, et qu’ils vous répondent, à la façon des autres hommes, ce qui est, d’ailleurs, raisonnable et louable. Mais la simplicité peut déconcerter. Un campagnard, venu à Paris pour placer d’assez fortes économies, par hasard dans les bureaux de la rue Laffitte, se trouva en face du baron de Rothschild. L’homme rustique fut abasourdi en voyant le roi de la finance, vêtu comme tout le monde, en l’entendant s’informer, sur le ton ordinaire, de ce qu’il y avait de nouveau, et monter ensuite dans un coupé l’attendant à la porte. Il supposait que le roi de la finance ne marchait que drapé dans un manteau d’or, avec une canne en diamants pour sceptre, et qu’il ne sortait qu’en carrosse à six chevaux, comblé de laquais, environné de l’acclamation populaire. Il y a un peu de ce sentiment de déception, succédant à une trop mirifique illusion, dans l’impression du premier contact d’un jeune écrivain avec un maître à l’apogée de la gloire.

Ce caractère de simplicité, cette admirable familiarité de Victor Hugo, l’une de ses plus précieuses facultés, contrastant avec la majesté de son génie, n’étonnèrent pas que Verlaine. Il y eut même une polémique assez amusante entre François Coppée et un jeune journaliste, Victor Noir, la future malheureuse victime du pistolet de Pierre Bonaparte, dans la maison mémorable d’Auteuil. Un articulet, en soi inoffensif, mais interprété avec irritation par Coppée, avait paru à propos d’une visite semblable à celle de Verlaine, faite par l’auteur du Passant à l’illustre proscrit.

— Vous revenez de Guernesey, comment avez-vous trouvé Victor Hugo ? faisait dire Victor Noir à un interlocuteur de Coppée, dans un écho du journal le Corsaire.

— Très bien conservé, était supposé avoir répondu Coppée, mais je lui ai trouvé l’air un peu provincial…

Le propos fut nié, désavoué. Il était pourtant vraisemblable. Cette allure provinciale, ce caractère bonhomme, Victor Hugo les garda durant toute sa féconde et glorieuse vieillesse. Il ne chercha pas à se signaler par les allures, par le costume. Il ne se faisait pas, pour se montrer en public, la tête de l’homme célèbre. Il était de ceux qui passent inaperçus dans la foule d’une grande ville. Bien qu’il parcourût deux fois par jour, en omnibus, l’itinéraire de Batignolles-Jardin-des-Plantes, et cela pendant de nombreuses années, aucun des conducteurs, aucun des voyageurs de cette ligne, fréquentée par des artistes, des écrivains, des hommes politiques, ne soupçonna jamais le grand homme, dans ce vieux monsieur, à bonne barbe blanche, modestement assis, et qui semblait un bonhomme quelconque, paisible et obscur retraité batignollais. Cette vulgarité d’allures n’enlève rien à la grandeur de Victor Hugo, elle la rehausse au contraire, encore, si c’est possible. Il n’était disposé, à la solennité, voire à un peu d’emphase, que la plume à la main, quand il répondait à quelque admirateur. Ses discours, ses manifestes politiques, ses proclamations et ses appels aux chefs d’État, aux nations, dont la facture est toujours grandiloquente, ne pourraient faire soupçonner tant de simplicité. On pourrait lui appliquer les vers superbes de Pierre Dupont sur les Sapins.

Des très nombreux témoignages élogieux, quelques-uns de pure banalité courtoise, mais certains détaillés, justifiés, qui parvinrent au jeune poète, d’ailleurs fort paisiblement glorieux, il convient de mettre à part la belle lettre de Sainte-Beuve, qui figure dans sa Correspondance. Venu du grand, presque de l’unique critique de lettres que la France du xixe siècle ait eu, le seul peut-être qui restera, et dont on relira les monographies documentées, les jugements étudiés et serrés, en y joignant toutefois, antithèse et contraste, les fantaisistes et parfois si justes éreintements de cet extravagant et prestigieux Barbey d’Aurevilly, l’hommage doit compter. L’appréciation spontanée de Sainte-Beuve, envers un débutant, un inconnu, prouve que nous ne nous abusions pas, que nous n’étions pas le jouet d’une illusion de coterie et les dupes d’une camaraderie complaisante, quand nous déclarions, même sur manuscrit et d’après audition rapide, que la plupart de ces poèmes étaient beaux, et que Paul Verlaine était, à vingt ans, un vrai poète, appelé à devenir un grand poète.

Sainte-Beuve écrivit donc à Verlaine, en décembre 1866, c’est-à-dire à l’apparition même du volume :


Monsieur et cher poète,

J’ai voulu lire les Poèmes Saturniens avant de vous remercier de leur envoi. Le critique en moi et le poète se combattent à votre sujet. Du talent, il y en a, et je le salue avant tout. Votre aspiration est élevée, vous ne vous contentez pas de l’inspiration, cette chose fugitive : vous l’avez dit dans votre épilogue, et en paroles qui ne s’oublient pas.

Vous avez, comme paysagiste, des croquis et des effets de nuit tout à fait piquants. Comme tous ceux qui sont dignes de mâcher le laurier, vous visez à faire ce qui n’a pas été fait. C’est bien…

Après quelques observations sur la prosodie, sur certaines césures qui lui paraissent irrégulières ou trop hardies, et qu’il cite avec renvoi aux pages, Sainte-Beuve ajoute, en précisant ses motifs d’éloges :


J’aime assez Dahlia. J’aime surtout lorsque vous appliquez votre manière grave à des sujets qui l’appellent et qui la comportent : César Borgia et Philippe II.

Vous n’avez pas à craindre, par endroits, d’être plus harmonieux et un peu plus agréable, comme aussi un peu moins noir et moins dur en fait d’émotions. Ne prenons point ce brave et pauvre Baudelaire comme point de départ, pour aller au delà.


Cette belle lettre critique, où se trouve formulée cette parfaite appréciation du talent de Verlaine et de sa poétique d’alors : « Vous n’avez pas à craindre d’être moins dur en fait d’émotions », se termine par un encouragement. Sainte-Beuve conseille au jeune poète de poursuivre, sans se détourner, sa manière, en l’assouplissant sans l’amollir, en l’étendant et en l’adaptant à de dignes sujets. Verlaine, par la suite, ne devait pas suivre ce conseil, et définitivement se résolvait, sous la pression de circonstances nettement indiquées, à s’éloigner de la voie objective et descriptive du César Borgia et du Philippe II, où l’éminent critique l’engageait à persévérer.

Cette lettre est un véritable brevet de poète et d’artiste décerné par un maître compétent et autorisé. Verlaine s’en montra justement flatté, et nous, ses amis, nous en fûmes très heureux.

Les Poèmes Saturniens sont d’une inspiration double et d’une facture composite : deux ou trois pièces, et non des moins belles, celles qu’a précisément citées et louées Sainte-Beuve, César Borgia, la Mort de Philippe II, sont tout à fait dans le caractère descriptif et pompeux de la Légende des Siècles et des Poèmes barbares. D’autres se ressentent de l’influence baudelairienne. « Mon Rêve familier », par exemple, évoque le souvenir de telle pièce des Fleurs du Mal, malgré la clarté, la précision que Verlaine apportait alors dans l’expression, même recherchée et subtile, de sensations raffinées, de correspondances mystérieuses et d’affinités cérébrales. Les vers, si pleins, si lourds d’idées et de suggestions, qui terminent la pièce, sont d’une beauté ferme et pour ainsi dire marmoréenne, bien originale, bien idoine à son auteur :


… Son regard est pareil au regard des statues,
Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues


C’est de l’inspiration verlainienne, et non baudelairienne.

Il y avait en même temps dans les Poèmes Saturniens, — j’ai assisté à l’enfantement de la plupart des poèmes qui composent le recueil, — une préoccupation de dogmatiser, de créer comme une poétique. Le premier, Verlaine formula la théorie des Impassibles, comme on désigna d’abord les poètes de la nouvelle école. Le terme de « Parnassiens » a prévalu, quoique moins juste et plus pédant.

Dans la pièce d’introduction, comme dans celle qui forme l’épilogue, il réagit contre l’école lamartinienne, (et il raffolait de Mme Desbordes-Valmore), contre la verve non lyrique d’Alfred de Musset (Allons ! dieu mort, descends de ton autel d’argile ! criait-il furieusement à l’ombre de Rolla), contre la satire politique d’Auguste Barbier, de Barthélemy, d’Hégésippe Moreau, de Victor Hugo même. Il proclame l’abstention pour le poète, au milieu des luttes de la place publique, l’insouciance des différends qui agitent les hommes d’État et les citoyens. Il prêche l’isolement ; il admire la tour d’ivoire. Le monde, troublé par la parole puissante des poètes, les a exilés, qu’à leur tour ils exilent le monde. L’artiste ne doit pas mêler son chant aux clameurs de la foule, qu’il qualifie, sans respect pour le suffrage universel, d’obscène et de violente. L’œil du poète ne doit pas s’abaisser vers les choses vulgaires. Le prêtre du beau a pour autel l’azur et pour temple l’infini. Il ne doit participer en rien aux passions terre à terre, ni se mêler aux actes vulgaires des autres hommes. Il n’a pas à partager leurs deuils, comme il doit s’abstenir de leurs joies. Leurs querelles, leurs guerres, l’orgueil des républiques, l’arrogance des monarchies, la gloire militaire, la puissance industrielle, l’extension prodigieuse de la science, l’expansion commerciale, le bien-être général, l’enseignement à la portée de toutes les soifs de savoir, le travail amélioré, les misères sociales et les souffrances individuelles atténuées, tout cela, qui est le labeur démocratique et civilisateur des sociétés modernes, doit le laisser impassible. Le rêve ne doit pas se mêler à l’action.

Cette théorie, alors neuve, hardie même, puisqu’elle contrecarrait l’opinion, puisqu’elle heurtait la légitime admiration pour Victor Hugo, éducateur, philanthrope, socialiste humanitaire et démagogue théoricien, fut bientôt reprise, développée, commentée, vulgarisée. La presse s’en empara, railla, approuva, attribuant l’originalité de la doctrine et l’initiative de sa formule à diverses personnalités en vue, à Leconte de Lisle, à Alfred de Vigny, à Victor de Laprade. C’est Verlaine qui l’avait le premier présentée, en des vers forts et nets, dans le prologue des Poèmes Saturniens, cette théorie de l’abstraction poétique, de l’isolement du poète dans la société moderne, faisant de l’écrivain, — l’apôtre préconisé par Victor Hugo, — un fanatique égoïste, sorte de bonze de l’Art, se cloîtrant dans une pagode où ne parviendrait que la rumeur assourdie et poétisée des actes, des cris, des plaintes et des acclamations de la foule.

Dans l’épilogue de ces mêmes poèmes, il complète sa pensée. Non seulement le poète doit vivre, penser, sentir, à l’écart de ses contemporains, mais il doit se défendre intérieurement, dans sa conscience, dans sa pensée, de certaines promiscuités. Il lui faut d’abord se méfier de l’inspiration. Conseil sage et justifié. Les bons poètes possédant leur art à fond sont parvenus à faire difficilement des vers faciles. Boileau, excellent magister, prescrivait de remettre cent fois sur le métier la pièce de vers, qu’il comparait sans doute à une pièce de soie que tisse un laborieux et patient canut. Verlaine enseigne la défiance envers la facilité ; il prémunit contre le danger du lieu commun, non pas comme sujet, il n’est de beaux, de grands, d’immortels sujets que les lieux communs, mais comme expression ; il prémunit ses disciples contre le terriblement envahisseur cliché, ce chiendent du champ littéraire, qu’il est si difficile d’extirper, et qui pousse et repousse avec une si déplorable fertilité. Il recommande le savoir conquis à la lueur des lampes ; il vante ces deux vertus maîtresses de l’artiste : l’obstination et la volonté.

Et quels beaux vers jetés dans cette apostrophe vigoureuse d’un poète de vingt ans :


… Ce qu’il nous faut, à nous les suprêmes poètes,
Qui vénérons les dieux et qui n’y croyons pas,
… À nous, qui ciselons les mots comme des coupes,


Et qui faisons des vers émus très froidement…
٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠C’est l’étude sans trêve,
C’est l’effort inouï, le combat non-pareil,
C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève
Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil !


Ces préceptes, bien que donnés avec virulence, ne sont au fond que la reproduction des conseils du docte Boileau, qui recommandait aux jeunes poètes de son temps de travailler à loisir, malgré l’ordre pressant du prince ou du libraire, et de ne se point piquer d’une folle vitesse. En même temps, Verlaine anathématisait, au nom de la jeune école, qu’on allait appeler « parnassienne », les lakistes, non point seulement les Anglais, comme Wordsworth, Coleridge, ou Collins, mais les imitateurs exsangues de Lamartine, les élégiaques transis et les godiches soupireurs de romances pleurnichardes, populacières et bébètes.

Le succès des Poèmes Saturniens dans le public fut nul. La presse se tut, sauf le Nain Jaune, où Barbey d’Aurevilly, qui blaguait formidablement la jeune école, et cependant elle lui rendait ses mépris et ses facéties en admiration, écrivit :


Un Baudelaire puritain, combinaison funèbrement drôlatique, sans le talent net de M. Baudelaire, avec des reflets de M. Hugo et d’Alfred de Musset, ici et là, tel est M. Paul Verlaine…


La critique est peu juste, mais Barbey se préoccupait uniquement d’être violent, et coloré. Verlaine avait, au contraire, pour principale qualité, dans ses Poèmes Saturniens, la netteté. Il exprimait avec clarté des idées abstraites, avec logique des sensations subtiles, ce qui n’était pas un mince mérite. Il devait, par la suite, prendre le contrepied de cette poétique, en recherchant, au contraire, la nuance imprécise et l’indécision du contour.

On l’entendit formuler plus tard sa poétique nouvelle, en ces vers qui donnent simultanément la règle et l’exemple, comme dans les traités classiques de métrique et de prosodie :


De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint,

… Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la Nuance !
Oh ! la Nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !…

… Oh ! qui dira les torts de la Rime !
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou,
Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encor et toujours !…
                           (Jadis et Naguère.)


La poétique était autre, au temps des Poèmes Saturniens, et des Fêtes galantes. Bien loin de « dire les torts de la Rime », le poète alors déclarait haïr, comme la femme jolie et l’ami prudent, « la rime assonante ». La femme et l’ami n’étaient mis là que par manière de plaisanterie, mais pour la rime, c’était sérieux. On ne badinait pas avec sa richesse. Verlaine pourchassait de son mépris les rimes pauvres ; il suivait les préceptes stricts du traité de versification de Théodore de Banville. On pesait lettre par lettre les mots élevés à la dignité de rimes. Il leur fallait absolument, pour avoir droit à l’admission, à la place d’honneur du vers, la consonne d’appui. L’un des griefs de Verlaine contre Alfred de Musset était qu’il rimait mal. On citait même des vers du poète des Nuits qui ne rimaient pas du tout.

Le poète saturnien, classé parnassien, étant donné que ce terme a eu pour équivalent « impassible », avant même que le Parnasse fût inventé, affectait la plus grande insensibilité personnelle. « Nature, rien de toi ne m’émeut ! » disait-il superbement avec Gœthe. C’était pure vanterie et simple « littérature », car il était fort sensible à la monotone grandeur des paysages du Nord, et la sévérité morne des environs de Bouillon le charmait. Il était ami dévoué, et il adorait sa mère. Ajoutons qu’il ne rougissait jamais, dans la vie, de la vulgarité de ces sentiments entièrement conformes à la nature. Il ne cherchait à en dissimuler l’émotion que lorsqu’il rimait. Encore souventefois dissimulait-il mal.

Dans ce recueil juvénile des Poèmes Saturniens, il n’y a aucune expansion intime, aucun aveu, aucune trace de confession, lui qui devait user et abuser de la divulgation autobiographique, et se raconter en prose, en vers, en paroles et même en dessins. C’est un phénomène très rare que celui d’un jeune poète se révélant au public, complètement impersonnel. Baudelaire, dans sa Bénédiction, et dans quelques autres pièces des Fleurs du Mal, faisait allusion à sa mère, à ses maîtresses, à ses voyages, à ses goûts réels. Verlaine s’éloignait de son inspirateur dans ces poèmes, plus directement issus de l’admiration pour la Légende des Siècles, et de la surprise des Poèmes barbares.

Il ne se rencontre aucune pièce dans tout le volume qui puisse se rapporter à un événement précis de la vie du poète, à une sensation éprouvée, à une joie ou à un chagrin ressentis. Il n’exprime, comme Gœthe en son Divan (il lisait beaucoup le grand Allemand, à cette époque, dans la traduction Jacques Porchat), que des émotions abstraites, objectives, composées. Les vers adressés à des femmes n’ont aucune créature réelle, existante, connue de lui, pour destinataire. Les douleurs qu’il annonce et qu’il chante sont de simples suppositions. Il prévoyait sans doute dès lors l’avenir, mais quand, en 1865, il écrivait : « Le bonheur a marché côte à côte avec moi », ce vers désespéré ne s’appliquait à aucun fait de sa vie réelle. Il n’avait encore reçu aucun choc de la vie. Il était jeune, bien portant, sans amour au cœur, satisfait des plaisirs rapides à sa portée, ayant la bourse suffisamment garnie, buvant, à la sortie d’un bureau qui n’était pas très pénible, des apéritifs nombreux qui le mettaient en joie ; il vivait, sans souci de l’avenir, paisiblement et régulièrement, dans la maison maternelle. Sa plainte mélancolique était donc toute cérébrale et spéculative. À la même époque, il se préoccupait d’écrire une bouffonnerie, destinée à la scène amusante et très peu saturnienne de la Gaîté-Rochechouart.

Il entrait tellement dans sa pensée de ne point se raconter dans ses vers, et de ne rimer que des sujets extérieurs, ne se rapportant ni à lui, ni aux siens, que, son père étant venu à mourir (la publication des Poèmes Saturniens est postérieure d’un an à ce décès), il me consulta sur le point de savoir s’il devait laisser figurer, dans le volume, la pièce de vers intitulée Sub Urbe.

Elle commence ainsi :


Les petits ifs du cimetière
Frémissent au vent hivernal,
Dans la glaciale lumière…


Ce tableau mélancolique d’un cimetière idéal, pour lui non précis, n’évoquant aucun caractère de sépulture familiale, se terminait par un appel à la vie, au soleil de printemps, aux chants d’oiseaux berçant les sommeils mornes des chers endormis.

Il craignait qu’on ne vît là une allusion à son deuil, une plainte, une sorte d’élégie personnelle. Je l’engageai à maintenir la pièce telle qu’elle avait été écrite deux années avant le funèbre événement. Personne ne pouvait y chercher une allusion à la perte qu’il avait faite, qu’il ne prévoyait nullement si proche, quand il composait ses stances. Le public assurément ne verrait, dans ce poème, que ce que le poète avait voulu y mettre : une généralisation d’impression dans un cimetière quelconque, par un temps d’hiver.

Par exemple, et je fus d’accord avec lui, par un sentiment de convenance facile à comprendre, il fit sauter la pièce qui, conservée par moi en original, publiée vingt-cinq ans plus tard, est citée ci-dessus : « Je ne sais rien de gai comme un enterrement. » On a vu dans quelles conditions ce poème ironique fut retrouvé et réimprimé.

Dans ce premier volume, composé, en partie, sur les bancs du lycée, continué durant les loisirs des cours peu suivis de l’école de droit, et achevé aux premiers mois de sa vie paisible d’employé de la Ville, par conséquent durant les époques les plus heureuses, les plus calmes, les moins tourmentées de son existence, on rencontre des accès de pessimisme, qui étaient absolument factices, imaginés, rêvés. Nous avions tous de ces mélancolies injustifiées. Prescience de l’avenir sans doute. Il était le plus insouciant garçon, et le plus exempt de tristesses et de déboires des fils de bourgeoisie, quand il écrivait ce petit poème Chanson d’Automne, qui semble postérieur et détaché des Romances sans paroles :


Les sanglots longs
Des violons
De l’automne,
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens,
Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
De çà, de là,
Pareil à la
Feuille morte,


Verlaine, à cette époque (1864-65), n’était fouetté par aucun vent mauvais. La douleur qu’il prétendait éprouver n’était que conception d’artiste. Cet heureux état d’âme ne devait pas durer, mais on ne peut considérer ces plaintes, au moment où l’artiste les rythmait, que comme des pressentiments, sinon des fictions, des matières « admirables à mettre en vers latins » ou français, comme disaient l’évêque Afranus et nos maîtres de rhétorique.

Voici une autre pièce, inédite, datant de la même époque, d’un pessimisme plus doux, mais qui témoigne également d’une misanthropie précoce autant que prématurée :



ASPIRATION


Des ailes ! Des ailes !
(Rückert.)


Cette vallée est triste et grise : un froid brouillard
                          Pèse sur elle ;
L’horizon est ridé comme un front de vieillard.
                          Oiseau, gazelle,
Prêtez-moi votre vol ! Éclair, emporte-moi !
                          Vite, bien vite,
Vers ces plaines du ciel où le printemps est roi,
                          Et nous invite
À la fête éternelle, au concert éclatant
                          Qui toujours vibre,
Et dont l’écho lointain, de mon cœur palpitant
                          Trouble la fibre.
Là, rayonnent, sous l’œil de Dieu qui les bénit,
                          Des fleurs étranges,
Là, sont des arbres où gazouille comme un nid
                          Des milliers d’anges ;
Là, tous les sons rêvés, là, toutes les splendeurs
                          Inabordables,
Forment, par un hymen miraculeux, des choeurs
                          Inénarrables ;
Là, des vaisseaux sans nombre, aux cordages de feu.
                          Fendent les ondes
D’un lac de diamants où se peint le ciel bleu
                          Avec les mondes ;
Là, dans les airs charmés, volètent des odeurs
                          Enchanteresses,
Enivrant à la fois les cerveaux et les cœurs
                          De leurs caresses.
Les vierges, à la chair phosphorescente, aux yeux
                          Dont l’orbe austère
Contient l’immensité sidérale des cieux
                          Et du mystère,


Y baisent chastement, comme il sied aux péris,
                          Le saint poète,
Qui voit tourbillonner des légions d’esprits
                          Dessus sa tête.
L’âme, dans cet Éden, boit à flots l’idéal,
                          Torrent splendide,
Qui tombe des hauts lieux et roule son cristal
                          Sans une ride.
Ah ! pour me transporter dans ce septième ciel,
                          Moi, pauvre hère,
Moi, frêle fils d’Adam, cœur tout matériel,
                          Loin de la terre,
Loin de ce monde impur où le fait chaque jour
                          Détruit le rêve,
Où l’on remplace tout, la beauté, l’art, l’amour,
                          Où ne se lève
Aucune gloire un peu pure que les siffleurs
                          Ne la déflorent,
Où les artistes pour désarmer les railleurs
                          Se déshonorent,
Loin de ce bagne où, hors le débauché qui dort,
                          Tous sont infâmes,
Loin de tout ce qui vit, loin des hommes, encor
                          Plus loin des femmes,
Aigle, au rêveur hardi, pour l’enlever du sol,
                          Ouvre ton aile !
Éclair, emporte-moi ! Prêtez-moi votre vol,
                          Oiseau, gazelle !

10 mai 1861.


Cette pièce, à part la forme, qui est mal assurée, et encore pénible, contient des élans qui semblent de l’époque de Sagesse.

Voici une autre pièce, également inédite, d’inspiration différente, à peu près du même temps, qui exprime des sentiments impersonnels, avec la note baudelairienne, la coloration « orgiaque et mélancolique » de la poésie saturnienne.


UN SOIR D’OCTOBRE


L’automne et le soleil couchant ! Je suis heureux !
          Du sang sur de la pourriture !
L’incendie au zénith ! La mort dans la nature !
          L’eau stagnante, l’homme fiévreux !

Oh ! c’est bien là ton heure et ta saison, poète
           Au cœur vide d’illusions,
Et que rongent les dents de rats des passions,
           Quel bon miroir, et quelle fête !

Que d’autres, des pédants, des niais ou des fous,
           Admirent le printemps et l’aube,
Ces deux pucelles-là, plus roses que leur robe ;

Moi, je t’aime, âpre automne, et te préfère à tous
           Les minois d’innocentes, d’anges,
Courtisane cruelle aux prunelles étranges.

10 octobre 1862.


De la même époque, et dans le même ordre d’inspiration baudelairienne et ironiquement macabre, date la pièce suivante, en distiques, non publiée, que je sache, jusqu’ici :


FADAISES

 
Daignez souffrir qu’à vos genoux, Madame,
Mon pauvre cœur vous explique sa flamme.

Je vous adore autant et plus que Dieu,
Et rien jamais n’éteindra ce beau feu.

Votre regard, profond et rempli d’ombre,
Me fait joyeux, s’il brille, et sinon, sombre.

Quand vous passez, je baise le chemin,
Et vous tenez mon cœur dans votre main.

Seule, en son nid, pleure la tourterelle,
Las, je suis seul et je pleure comme elle.

L’aube au matin ressuscite les fleurs.
Et votre vue apaise les douleurs.



Disparaissez, toute floraison cesse,
Et, loin de vous, s’établit la tristesse.

Apparaissez, la verdure et les fleurs
Aux prés, aux bois, diaprent leurs couleurs.

Si vous vouliez, Madame et bien-aimée,
Si tu voulais, sous la verte ramée,

Nous en aller, bras dessus, bras dessous,
Dieu ! Quels baisers ! Et quels propos de fous !

Mais non ! Toujours vous vous montrez revêche,
Et cependant je brûle et me dessèche,

Et le désir me talonne et me mord,
Car je vous aime, ô Madame la Mort !

21 juillet 1861.


Même observation que ci-dessus. À cette date, Verlaine n’avait aucune raison de souhaiter la mort, ni de la considérer comme secourable, comme l’ange consolateur aux yeux de jais. C’était pur jeu d’esprit. Cette appétence funéraire ne reposait sur aucun sentiment vrai. « Du chiqué ! » comme aurait dit le Paul Verlaine des Confessions et des Hôpitaux, s’il s’était ressouvenu de cette pièce due à son inspiration objective, et qui, bien que contemporaine des Poèmes Saturniens, demeura égarée, perdue et oubliée, parmi tant d’autres.

Je terminerai cette observation sur le caractère impersonnel de la poésie de Verlaine, à cette époque, sur cette recherche de l’objectivité, qui était toute sa poétique d’alors, par la reproduction de la pièce suivante, d’abord intitulée Frontispice, que, sous le titre Vers dorés, j’ai citée dans l’Écho de Paris du 16 mai 1889, et qui condense et précise ses théories d’impassibilité, déjà formulées dans le fameux vers des Poèmes Saturniens : « Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo ? »


FRONTISPICE (OU VERS DORÉS)


L’Art ne veut pas de pleurs et ne transige pas.
Voilà ma poétique en deux mots : elle est faite
De beaucoup de mépris pour l’homme, et de combats
Contre l’amour criard et contre l’ennui bête.

Je sais qu’il faut souffrir pour monter à ce faîte,
Et que la côte est rude à regarder d’en bas.
Je le sais ! Et je sais aussi que maint poète
A les reins trop étroits ou les poumons trop gras.

Aussi ceux-là sont grands, en dépit de l’envie,
Qui, dans l’âpre bataille ayant vaincu la vie,
Et s’étant affranchis du joug des passions,

Tandis que le rêveur végète comme un arbre,
Et que piaillent, tas grouillant, les nations,
Se recueillent dans un égoïsme de marbre.


Telle est la poétique qui caractérise le Verlaine des Poèmes Saturniens, sourd alors aux appels, aux plaintes, aux exaltations du monde intérieur qu’il porte en lui, projetant au dehors toutes ses sensations, matérialisant ses rêves, extériorisant toutes ses impressions, et traitant la poésie comme matière plastique. Il devait bientôt profondément changer cette manière de voir, de sentir et d’exprimer ses idées, ses sensations, ses rêveries, ses visions.

La même impersonnalité, et une objectivité plus raffinée, plus artiste, dominent tout ce précieux et inattendu volume des Fêtes galantes. C’est autre chose qu’un pastiche. Une synthèse de l’art du xviiie siècle, une évocation des allures, des colloques, des distractions de cette époque délicate et maniérée.

Quel sentiment, quelle préoccupation poussèrent Verlaine à écrire cette série de poèmes, d’une unité parfaite, et dont la composition et l’ordonnance indiquent bien l’œuvre d’art conçue, arrêtée et exécutée, selon un plan fixe, en dehors de toute impression personnelle ? Il me serait difficile de préciser la genèse des Fêtes galantes. Verlaine me communiqua sans doute, au fur et à mesure qu’il les composait, les diverses petites pièces qui formèrent ce recueil, mais il écrivait en même temps des poèmes d’un genre très différent, comme le Grognard, qui me fut dédié, publié par la suite sous ce titre : Un Soldat laboureur (Jadis et Naguère), les Vaincus, etc. Pour moi, les pièces délicates de ce genre Watteau devaient figurer dans un recueil, peut-être former une partie distincte, mais ne furent pas composées d’après un plan d’ensemble.

Je suppose que deux faits contemporains dirigèrent la pensée du poète vers les marquis et les marquises, les Cydalises, les négrillons indiscrets, les Pierrots et les Colombines, et tout le décor des parcs de Lancret et de Fragonard, où chantent, au clair de lune, les jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Edmond et Jules de Goncourt venaient de publier plusieurs études fort belles sur le xviiie siècle, sur les artistes gracieux de cette époque charmeuse, les Saint-Aubin, les Moreau ; ils avaient raconté la vie et les aventures des grandes actrices, la Guimard, la Saint-Huberti, et écrit la seule histoire sincère et non diffamatoire de la Dubarry, cette reine des fêtes galantes dont la fin fut si tragique et si disproportionnée. Il est possible que Verlaine ait puisé dans ces travaux le goût de se promener poétiquement dans le monde évoqué par les Goncourt.

Et puis, on venait d’ouvrir au public la galerie Lacaze, au musée du Louvre, et nous ne nous lassions pas d’aller admirer le Gilles, les embarquements pour Cythère, les escarpolettes de Fragonard, les intérieurs de Nattier, les Lancret, les Chardin, tout cet art à la fois intime et féerique, réaliste et poétique, dont Greuze, Watteau et Boucher sont les maîtres. Il est fort présumable que de ces visites fréquentes et passionnées à la collection d’œuvres du xviiie siècle soit venue au poète l’idée de peindre à son tour, avec des verbes et des rimes, en des tableautins agréables, les personnages de Boucher dans les décors de Watteau. À noter qu’on trouve, dans les Romances sans paroles, deux ou trois pièces qui semblent échappées du recueil des Fêtes galantes.

À moins qu’il n’y ait eu tout simplement caprice de poète, — comme celui que l’auteur des Orientales et de Hernani confessait dans sa préface, disant qu’il n’y avait qu’une fantaisie poétique qui l’avait engagé à se promener en Orient, durant tout un volume, comme il lui avait plu de donner un portail espagnol à l’édifice dramatique composite qu’il dressait déjà tout construit dans son cerveau. Peut-être aussi devons-nous les Fêtes galantes à une impression très forte produite par la Fête chez Thérèse, pièce des Contemplations, pour laquelle Verlaine éprouvait une admiration telle que c’est la seule poésie d’un auteur connu que je lui entendis réciter par cœur. Il n’avait pas grande mémoire récitante et l’on ne trouve presque jamais de citations dans ses œuvres en prose.

Le livre n’eut pas un très grand succès. La presse en parla à peine.

La première édition, fort coquette, très recherchée des bibliophiles, parut en format in-18 sur papier du Japon, 54 pages. Le titre est ainsi présenté : Paul Verlaine. — Fêtes Galantes. — La vignette de l’éditeur (Un laboureur bêchant au soleil levant, avec la devise : fac et spera) et au bas : Paris, Alphonse Lemerre, éditeur. Passage Choiseul 47. M.D. CCCLXIX. Sur le verso du faux-titre, cette mention : Du même auteur : Poèmes Saturniens. En préparation : les Vaincus. À la dernière page, cette autre mention : achevé d’imprimer le vingt février mil huit cent soixante-neuf, par L. Toinon et Cie, à Saint-Germain, pour Alphonse Lemerre, libraire à Paris.

Je n’étais pas auprès de Verlaine quand son volume parut, probablement dans les premiers jours de mars 1869 ; je venais d’entrer à Sainte-Pélagie pour y purger une condamnation à un mois de prison, pour délit de presse.

Mon incarcération avait été précipitée. Les tribunaux de l’Empire ne laissaient jamais de vacances à Sainte-Pélagie, et on se disputait les chambres dès qu’elles se trouvaient libres. J’avais pu profiter du départ d’Édouard Lockroy, autorisé à finir sa peine dans une maison de santé, pour me faire attribuer la cellule dite Petite Sibérie. Je n’eus le temps de prévenir mon ami que par un mot rapide sur ma carte, déposée chez sa mère, demeurant alors, 26, rue Lécluse, aux Batignolles.

Verlaine, dont, à plusieurs reprises, j’ai constaté la susceptibilité pour des riens, se froissa de n’avoir pas été autrement prévenu. La lettre suivante montre son irritabilité, en cette occasion nullement motivée.


Le 11 mars 1869.
Mon cher ami,

La carte compendieuse que tu as eu la prévenance de m’envoyer, pour m’informerde ton entrée en prison, ne portant ni le plus mince désir d’une visite mienne, ni d’ailleurs le moindre renseignement pour m’aider à la faire, tu ne t’étonneras sans doute pas plus que tu ne te préoccuperas, de mon absence, qui aura lieu, religieusement, à moins d’une lettre (qui eût pu être moins tardive), — Sainte-Pélagie étant loin et mes instants étant comptés.

P. Verlaine.
rue Lécluse, 26, Batignolles.

Cette irritation ne pouvait durer. Je me hâtai d’envoyer une bonne lettre, datée de la geôle, invitant Verlaine à venir, le dimanche suivant, partager notre ordinaire de prisonniers, que renforçaient d’abondantes victuailles venues du dehors et arrosées de pas mal de liquides. Je lui expliquai que j’avais dû, avant de le prier de me visiter, m’informer au greffe des formalités. On avait, au pavillon dit des Princes, la faveur de recevoir toute la journée des visites dans sa chambre, mais il fallait consigner auparavant le nom du visiteur sur une liste remise à la direction et soumise au visa du préfet de police. Cette formalité exigeait deux ou trois jours. De là, cet avis laconique de mon écrou, dont il s’était montré vexé.

Il ne vint pas le dimanche suivant, et s’en excusa par la lettre suivante, d’un ton bien différent du billet rageur qu’on a vu plus haut :


Mon cher ami,

Si je ne me suis pas rendu, aujourd’hui dimanche, à ton aimable invitation, n’en accuse que l’apparition du livre ci-joint qui a nécessité mille démarches, et m’empêche d’aller à Pélago, outre que ma concierge ne m’a remis ta lettre que ce matin à 10 heures.

Mais compte sur moi dimanche prochain, dès la première heure, tu sais si j’ai du temps à moi dans la semaine !

Je l’envoie les Fêtes galantes, pas pour des prunes ? — (service de presse !) Donc un article écœurant d’éloges ou la mort ! Zut pour Woinez ! J’enverrai peut-être à Barbum. [Charles Woinez, chargé de la critique littéraire au Nain Jaune. — Barbum, Barbey d’Aurevilly.]

À dimanche donc, et la poignée de main de la solidarité.

P. Verlaine.

P. S. — En attendant que Rigault me tranche la tête, serre-lui bien la main de ma part. [Raoul Rigault, futur procureur de la Commune, était avec moi à Sainte-Pélagie.]

2e P. S. — Si tu peux m’écrire, tâche de le faire, tu dois avoir le temps.


Il était fort désireux d’avoir un article sur ses Fêtes galantes. Il me rappela sa demande par ce mot, qui ne pouvait avoir de sanction, ni pour l’article, ni pour le rendez-vous donné à la réunion, probablement organisée à l’occasion de la candidature de Gambetta à Belleville. À la date indiquée, 8 avril 1869, j’étais encore détenu.


Le 8 avril 1869.
Mon cher ami,

Iras-tu demain soir à la réunion de Belleville ? J’y serai — 8 heures, rue de Paris, no 8. On rigolerait après la dissolution probable. À propos, tu n’es a qu’un pitre et qu’un Berthoud » [vers funambulesque de Banville] de ne pas encore avoir parlé des Fêtes galantes.

Je compte sur tout un numéro du journal, le jour où tu t’y mettras. La chose en vaut la peine, et le retard ne te sera pardonné qu’à ce prix.

Donc à demain 8 heures là-bas. En tout cas, je suis toujours à la Ville de 10 1/2 à 4 h.

Bien à toi

P. Verlaine.


On ne fait pas toujours ce que l’on veut, dans la presse comme dans la vie, surtout lorsqu’il s’agit de colloquer un article, plutôt réclamiste, sur un volume de vers. Verlaine ne s’imposait ni à la curiosité du public, ni à l’empressement des directeurs de journaux. On l’ignorait.

À la fin de juillet, pour une raison quelconque, l’article promis n’avait pas encore paru. Verlaine, qui était parti dans le nord, chez ses parents, et où l’avait rejoint Charles de Sivry, — c’était l’époque des premiers pourparlers en vue du mariage qui devait s’accomplir un an après, — me rappela en ces termes vifs ses Fêtes galantes :


Fampoux, le 31 juillet 1869.

Vilain oiseau, Sivry, qui est de passage ici, m’apprend qu’il a oublié de te remettre une lettre dont je l’avais chargé pour toi. Je t’y reprévenais de mon redépart, et de mon assez mauvaise santé, qui s’est améliorée d’ailleurs, et ce n’est pas malheureux ! Il paraît, sale animal, qu’on ne te voit plus chez Battur [Baptiste, garçon de la Brasserie des Martyrs]. À quel crime travailies-tu en secret, donc ? Pas à ma gloire, toujours, éhonté folliculaire. Car je n’ai aucunes nouvelles d’un article de toi, relatif à ces fameuses et exquises Fêtes galantes-là !

Soyez donc un grand poète, ayez la condescendance de serrer la main à de vils gibiers de 7e chambre, et de leur payer le bock de la revendication, pour que ces porcs-là ne vous fassent pas un méchant bol de réclame dans leurs ignobles papiers, qui trahissent jusqu’à la confiance, alors qu’on veut s’en servir utilement !

Et le Parnasse de Mérat ? Ce Woinez est obscène. [Charles Woinez avait emprunté, par mon entremise et celle de Verlaine, le volume du Parnasse contemporain, appartenant au poète Albert Mérat, pour un article sur les Parnassiens, qui ne parut jamais.]

Je sais que la grande soirée de chez Nina a été très chic. Il y avait Olympe Audouard, et on n’y a pas joué Brididum [la Vieillesse de Brididi, vaudeville d’Henri Rochefort], à cause du principal acteur (moi, s.v.p. !)

As-tu été chez Meurice, tous ces jours-ci ? Quoi de neuf à Paris ? Ici, je suis en exil absolument, et je ne sais rien de rien, As-tu envoyé quelque chose à Lemerre pour le Parnasse ? [pour le 2* volume]. Il paraît que le poème swédenborgien de Mendès a paru dans la Liberté.

Je suis d’une orde paresse, c’est à peine si, depuis deux jours, je me suis remis à la chose dérisoire appelée Vers. Je crois avoir en toi, sur les bords de la Seine, un pendant en flemme.

Tu vas, j’espère, vil misérable, me répondre bientôt (Fampoux, Pas-de-Calais, chez M. Julien Dehée), et me dire tout ce que tu lais. Ce ne peut être, du reste, que des infamies. Je te serre, en attendant, les nageoires, et suis.

Ton ennemi bien cordial,

P. Verlaine.

P. S. — Mes respects et mes compliments chez toi.


Je ne sais si ce fameux article sur les Fêtes galantes parut alors dans le Nain jaune. Je n’ai pas la collection à ma disposition, et n’ai guère conservé mes articles de cette époque-là. On est très négligent pour ces conserves, dans la prime jeunesse.

Je dédommageai Verlaine par la suite. Chargé, au Nain jaune, de la chronique parisienne et de la critiques théâtrale, quand Barbey d’Aurevilly était absent, à Valognes, écrivant son truculent Chevalier Destouches, il m’était difficile de parler des livres. C’était le domaine d’un autre collaborateur, alarmé au moindre signe d’empiétement. Mais j’avais une certaine influence dans le journal ; je fis donc insérer plusieurs poèmes de Verlaine, dont un, le Monstre, parut avoir le caractère d’une allégorie politique.

Il me remercia, en ces termes, de cette insertion :


Mon cher Edmond,

Outre les volumes promis, je t’adresse quelques vers qui ne me paraissent pas indignes des honneurs de l’impression.

Si tu veux leur servir de parrain auprès de G. G. [Grégory Genesco, directeur du journal], et par cette influence, dont s’est bien trouvé Paulus, procurer asile au Nain jaune, réponse (S. T. P.) rue Neuve, 49, tu auras mérité, la reconnaissance de leur père, de ton

P. Verlaine.

P. S. — Viotti souhaite succès à tes coups de plumes, et te fait savoir, par mon entremise, que le sieur Sivry, contrepointiste, n’a déserté encore la Neustrie.

En cas de succès, corriger très diligemment l’épreuve, et me restituer le manuscrit.

P. V.


Une seconde lettre, plus vive, me reproche de n’avoir pas assez soigneusement revu les épreuves de son poème :


Mardi.

Cervelle de girouette ! Tu n’as point rempli mes instructions : j’avais écrit bien « rhythme » qu’on a imprimé mal. Tu n’as donc vu clair ? On a supprimé le : À xxx et la date : pourquoi ?? Tu le sais, j’ai la prétention de ne livrer à l’imprimeur rien qui ne soit voulu ; je trouve donc mauvais qu’un imprimeur (ou autre) se mêle d’écimer ou d’écauder ma livraison.

Après les récriminations, les compliments : tu as été, cher Edmond, d’un bon vouloir, d’un empressement exquis ; aussi te prie je d’accepter céans mes plus sincères et affectueux remerciements.

P. Verlaine.

Amitiés à ta famille.

Ci-joint un sonnet. J’use, j’abuse…

Dès que M. Woinez aura fini de se servir du Parnasse de Mérat, rends-le-lui bien vite.

À samedi, rue Chaptal, ou chez Battur.

P. Verlaine.


Chez Battur, je l’ai dit plus haut, cela signifiait rendez-vous à la Brasserie des Martyrs, dont le garçon qui nous servait se nommait Baptiste, par corruption Battur. Nous prenions le serviteur pour désigner la maison, la partie pour le tout. C’était une synecdoque.

Rue Chaptal, ou autrement dit : chez Nina, c’était la maison amusante, bruyante, étrange, où nous passions de nombreuses et agréables soirées, maison qui eut aussi son influence sur le groupement de la jeunesse littéraire et politique de 1869, et dont un croquis est indispensable à la biographie de Verlaine et à l’étude de son étrange et puissante intellectualité.