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Paysans et Ouvriers depuis sept siècles/02

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Paysans et Ouvriers depuis sept siècles
Revue des Deux Mondes4e période, tome 137 (p. 816-850).
Paysans et ouvriers depuis sept siècles


II. LES SALAIRES AUX TEMPS MODERNES [1]


Dépossédé au XVIe siècle, par la crue de la population, du bien-être matériel dont il avait joui au moyen âge, le paysan français ne le recouvrera plus que de nos jours. De 1601 à 1790, il traversera de bonnes et de mauvaises périodes, il sera plus ou moins à son aise, puisque le salaire annuel du manœuvre, pour 250 journées de travail, évalué en monnaie actuelle d’après le prix de la vie, oscillera de 570 francs sous Henri IV à 410 francs sous Louis XVI, — il est aujourd’hui de 750 francs pour 300 journées de labeur, — mais il ne reverra plus ces rétributions de 870 et 900 francs par an qu’il avait eues sous Louis XI et Charles VIII, ni même ces 650 à 750 francs qu’il gagnait tout au long des XIVe et XVe siècles et qu’on lui allouait encore jusqu’à Henri II (1550). Le plus curieux est que, bien loin de profiter des progrès de l’agriculture, de la plus-value des terres, cette plus-value même et ce progrès semblent tourner à sa ruine, et qu’il est plus malheureux, à la fin de l’ancien régime, qu’il ne l’était durant la première moitié du règne de Louis XV ou au début de celui de Louis XIV.
I

Une des conséquences de cette plus-value des terres, qui rond leur possession plus précieuse et leurs propriétaires plus exigeans, plus attentifs à en recueillir tous les produits, à en tirer tout le parti qu’elles comportent, c’est la difficulté sans cesse croissante, pour le manant non propriétaire, de conserver intacts, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les avantages que lui procurait jadis la jouissance des droits d’usage et de vaine pâture. Ces droits dont nous avons, dans le précédent article, fait connaître la nature et déterminé l’étendue, constituaient de vrais supplémens de gages. On ne doit évidemment pas en exagérer l’importance, surtout pour le simple journalier. Le temps que le « pauvre homme de labeur » ou le « laboureur à bras » passe, dans la forêt commune, à abattre, fagoter, charroyer du bois pour son hiver, est à déduire des 250 jours ouvrables qui composent son salaire annuel. De même s’il conduit sa vache, ses brebis, aux pâturages banaux. Il n’en est pas moins vrai que, dans un cas comme dans l’autre, à ce rural qui vient au monde dénué de tous biens, ou à peu près, qui ne doit compter pour vivre que sur l’effort de ses bras, la société garantissait une participation à la propriété foncière, qu’elle lui donnait gratis l’herbe et le bois.

Certes, pour profiter de ces avantages, la famille champêtre devait dépenser une certaine somme de travail ; mais elle est ici dans le cas de tous les détenteurs d’un petit lopin qui le font valoir eux-mêmes ; au salaire de l’exploitant elle joint la rente du sol. « Cette province étant presque toute en bois, disent au roi en 1614 les Etats de Normandie, les meilleurs et les plus assurés revenus qu’aient les supplians sont les usages et droits de chauffage qu’ils ont dans lesdites forêts, ce qui les aide à nourrir leur famille… » Dans un procès au parlement de Paris (1628), où les défendeurs étaient un lot de campagnards riverains d’une forêt royale, qui avaient loué des bestiaux à cheptel et les nourrissaient au moyen du droit de pacage, l’avocat général Talon, concluant au nom du parquet en faveur de ces paysans contre l’administration forestière qui prétendait interdire cette pratique, s’écriait avec véhémence : « Cela va contre la liberté publique ! Il n’y a ordonnance ni règlement qui autorise cette rigueur ; au contraire ce serait priver le pauvre peuple de son vivre et le réduire à la mendicité ; d’autant que, chargés de tailles et impôts, ils n’ont d’autre substance que les pâtures, et il est raisonnable de leur donner moyen de subsister selon le lieu de leur demeure ! » Parmi les personnes incriminées était un fonctionnaire, — un « officier » en langage du temps : — Talon faisait, à son égard, une distinction et proposait d’être plus rigoureux pour lui que pour les villageois : « Il ne faut mêler, dit-il, la cause des pauvres avec la sienne… » ; ce qui montre quelle part avait alors, dans l’interprétation du droit d’usage, l’idée de charité, d’assistance, qui, au moyen âge, n’y apparaissait nullement.

Désormais ce n’est plus, comme aux périodes antérieures, par des chartes de concession, par des transactions et des accords assez bénévoles en somme, quoique au XVIe siècle les tiraillemens eussent commencé, que ces droits d’usage et de pâture vont se révéler à nous ; c’est toujours et uniformément par des procès. Procès copieux, touffus et éternels. L’évêque de Dijon, qui plaide en 1640 contre ses vassaux de Saint-Seine, et qui qualifie leur cause de « méchante et déplorée », s’étonne qu’ils puissent trouver « un procureur assez processif pour occuper depuis trente ans contre un évêque. » Les habitans de Foiseul paient de temps immémorial quelques litres d’avoine et 2 sous par an et par feu, pour prendre du bois dans la forêt de ce nom. « Ils abusent, dit-on, étrangement de leur droit » : c’est du moins ce qu’on s : avise de leur reprocher, en 1665, car il est probable qu’auparavant ils en faisaient autant. On prétend qu’ils ont coupé en six ans un canton de bois suffisant pour quinze années. Un arrêt du parlement ordonna de leur livrer 252 hectares, qui devront leur suffire pour vingt-quatre ans. Ils ne s’en contentèrent pas, puisque le procès ne finit qu’au bout de cent quinze ans, et encore parce que « Sa Majesté leur fit défense de plaider davantage » (1778).

Les communautés déploient en effet une ténacité admirable pour le maintien de leurs prérogatives : les gens de Granselve assignent devant le parlement de Toulouse le cardinal de la Valette, pour l’obliger à « remettre en haute futaie certains terroirs » qui lui appartiennent ; « avec faculté pour eux d’y faire paître leur bétail et y couper le bois nécessaire pour leur chauffage et leurs constructions. » Leur entêtement à conserver le statu quo ne témoigne pas toujours d’une grande intelligence de leurs intérêts ; il leur fait respecter jusqu’aux ronces et entretenir jusqu’aux bruyères. Les paroisses voisines de Chinon protestent contre le défrichement de 365 arpens de bois, que l’on veut convertir en pré (1625), alléguant « qu’elles n’auront plus d’épines pour chauffer leurs fours. » On finit par défricher malgré leur opposition. Pour se venger, elles couvrent de 500 à 600 têtes de bétail les prairies nouvelles avant que l’herbe ne soit coupée et enlevée. C’est le point de départ d’un nouveau procès. Là même où personne ne les inquiète, où les bois leur appartiennent en toute propriété, les communes exploitent avec tant de profusion qu’elles se mettent elles-mêmes mal à l’aise. Un arrêt du parlement d’Aix prescrit aux paroisses qui n’ont pas assez de bois de « mettre en défens certaine portion de leur territoire », qui sera gardée par les champiers, — gardes champêtres, — nommés par les communes, et inspectée par les consuls.

Ces règles que la cour de Provence tentait ainsi, sous Louis XIII (1633), de faire observer aux usagers qui se pillaient eux-mêmes et réduisaient à presque rien, par l’abus, des droits énormes en apparence, ces règles protectrices du domaine forestier, Colbert allait, trente ans plus tard, les appliquer aux bois de l’Etat. Le ministre, dans un rapport détaillé, accusait au conseil royal telle communauté à laquelle les ducs de Bourgogne avaient, au XIIIe siècle, concédé des droits d’usage dans la forêt de Villiers-le Duc, d’avoir vendu et affermé à des tiers leur prérogative et d’avoir dégradé la forêt au point de ny laisser que des recrus ou bois de recépage. Il proposait la dépossession pure et simple des bénéficiaires.

Sous l’influence des règlemens nouveaux et surtout des idées nouvelles, la forêt publique ou privée cesse de plus en plus d’être cette bonne mère qu’un peuple de voisins, sous prétexte de paisson, de glandée, ramage ou affouage, gratte, rogne, taille et broute à l’envi les uns des autres : le tanneur y prenant des écorces, le boulanger des taillis, le potier du charbon. La forêt d’Orléans était grevée au XVIIe siècle de 133 concessions d’usage dont l’origine variait de l’an 1112 à l’an 1453, et dont beaucoup comprenaient en bloc trois ou quatre paroisses. Le procureur du duché avait pour lui seul 4 000 bûches et 1 000 fagots par an. Au XVIIIe siècle la lutte entre les usagers et le nu-propriétaire se poursuivit, tantôt ouverte, tantôt sourde, mais perpétuelle ; partout on limite, on resserre, on écorne le droit des premiers. Le commandeur de Malte, auquel appartient la forêt de Villejesus (Charente), dénie aux habitans le droit de jouissance, injurie leur syndic et les menace de les tuer s’il les trouve dans ses bois.

En présence du prix croissant du combustible, les communes se demandent si elles n’auraient pas plus de profit à faire des coupes régulières : les jurades de Châteauneuf-du-Rhône défendent d’abattre des arbres (1716), » attendu qu’une vente a rapporté 820 livres à la communauté ». Les bois que le seigneur de Taulignan (Drôme) possédait indivis avec ses vassaux, dont il leur avait, par des clauses expresses d’une charte de 1285, reconnu la libre jouissance, il demande en 1731 à ce qu’on en fasse le partage. De là procès ; après quatre siècles et demi de vie commune, le changement des conditions économiques provoque le divorce. Le litige est coûteux, les relations aigres, naturellement, comme entre gens qui s’envoient du papier timbré. En 1791, en 1793, des mémoires sont encore produits par les consuls contre les seigneurs ; les juges ont changé, la France se renouvelle, le sang coule, ces obstinés plaident toujours. Il y avait soixante ans que le procès durait.

Autre exemple en Saintonge, qui nous initie à ces revendications contradictoires : les habitans de la châtellenie de Mortagne sont, par une transaction de 1314, en possession de droits étendus dans les bois de ce domaine. En 1761 le prince de Lambesc, seigneur de Mortagne, voulut procéder à un cantonnement. Les manans s’y opposèrent avec la dernière énergie, parce qu’avec l’accroissement de la population la part de chaque famille, dans le morceau de forêt qu’on leur eût concédé, eût diminué sans cesse ; tandis qu’avec l’usage illimité c’était au domaine, c’est-à-dire au nu-propriétaire, qu’incombait le soin de fournir aux nouvelles consommations. Ils firent valoir que l’ordonnance des eaux et forêts de Colbert n’accordait au seigneur le droit de partage, — de triage, — que lorsque la concession du terrain était gratuite, sans aucune redevance, et lorsque les deux tiers suffisaient pour l’usage des paroisses, — preuve que ces deux tiers ne suffisaient pas toujours et que par conséquent le seigneur n’avait pas même un tiers. De plus « si les habitans paient quelque reconnaissance en argent, corvées ou autre, la concession, disait l’ordonnance, passera pour onéreuse et empêchera toute distraction au profit des seigneurs. » Ce furent ces clauses qui maintinrent beaucoup d’usages jusqu’à la Révolution. Or les vilains de Mortagne payaient 2 sous par an. Cependant le seigneur, après des « procédures très considérables » de ses gens d’affaires, « toujours enclins, disaient les vassaux, à persécuter le tenancier », faisait valoir que les usagers « commettaient des dégradations énormes, que leurs bestiaux ont rongé les taillis, transformés en broussailles ; que, par suite de leurs délits, les arbres sont devenus rares, partant chers, qu’enfin lui-même, quoique propriétaire, ne pouvait retirer aucun profit de ses forêts. »

A quoi les habitans ripostaient « qu’ils avaient toujours exercé librement leurs droits d’usage et pacage, qu’ils connaissaient parfaitement que l’intention de Monseigneur le Prince était d’accroître le revenu de sa terre, que, secondant cette intention, ils demandaient qu’on fît entre eux le partage » de ce territoire et offraient de payer 45 centimes par hectare de rente seigneuriale pour cette surface qu’ils défricheront. « Bien entendu ils n’entendaient nullement contester les droits de justice, chasse et féodalité à mondit seigneur le prince : au contraire s’y soumettre expressément. » Ces paysans laissent l’honneur et gardent l’argent : « justice » et « féodalité » ne sont que des mots à la fin du XVIIIe siècle ; pour la « chasse », il n’y aura guère de cerfs ou de chevreuils dans des champs de blé. Ce sont là fictions pures. Quant au revenu pécuniaire, ce bois de 1 400 hectares, à 45 centimes chaque, eût produit au suzerain 630 francs, c’est-à-dire une recette assez dérisoire.

Des difficultés analogues surgissent partout à la fin de l’ancien régime, et partout elles se terminent au profit général de l’agriculture et au préjudice particulier des usagers. Dans le cahier des doléances de Bretigny, pour les Etats généraux de 1789, les habitans de cinq- ou six paroisses, voisines de la forêt de Séquigny, réclament leurs droits « d’une antiquité immémoriale, confirmés par beaucoup de rois et par un arrêt du Parlement en 1318 ! » Depuis vingt ans, « ces malheureux ne peuvent plus avoir que le quart des bestiaux dont ils ont besoin, parce que les seigneurs puissans qui possèdent la forêt les intimident par des vexations et des procédés violens. »

Partout les tribunaux, guidés par l’intérêt de la sylviculture et sachant les cultivateurs peu soucieux de la conservation du fonds boisé, ont désormais une tendance manifeste à favoriser le propriétaire de ce fonds. Naguère, dit un curé normand en 1774, « mes pauvres avaient la faculté de faire un fagot de bois mort dans la forêt ; mais elle leur est totalement ôtée. » Dans le XVIIIe siècle finissant, les hommes sont volontiers « philanthropes » ; cependant les lois et les combinaisons sociales sont à coup sûr moins avantageuses au prolétaire que dans le moyen âge.


II

La même transformation tend à se produire dans la vaine pâture. C’est la multiplication des bouches à nourrir qui le veut.

On mangera peut-être moins de viande, mais ne faut-il pas avoir du pain ? Sous cette influence disparaissent les entraves apportées, par le communisme d’autrefois, à la propriété individuelle et ces mille pratiques socialistes par lesquelles, sans presque posséder de terre, les gens des champs pouvaient vivre de la terre, comme des seigneurs fonciers. Dans son Théâtre d’agriculture, à l’aurore du XVIIe siècle (1600), Olivier de Serres faisait remarquer « qu’avec peu de dépense le bétail s’entretient, eu égard à celle qu’il convient faire pour les blés et les vins ». Ce « peu de dépense » s’explique par le système d’autrefois, donnant à chacun l’illusion de croire qu’il nourrissait ses animaux pour rien, mais coûtant en réalité au corps social, par le gaspillage de terre qu’il occasionnait, beaucoup plus que les prairies particulières. Sous Henri IV, la « banalité » des pâturages demeure un dogme agricole, auquel nul n’oserait toucher, pas même le souverain, sans provoquer d’amères récriminations. L’État ayant concédé, en 1613, à la comtesse de Soissons, les palus et marais des bailliages de Caen et Cotentin, la population, gravement lésée dans ce qu’elle estimait être son droit, formule nettement, dans ses réclamations réitérées, la théorie de ce droit telle qu’elle le conçoit : « Il est contre toute raison, Sire, voire contre le droit des gens de dépouiller un million de pauvres familles de telles possessions… ; la nature même a fait et créé palus et marais pour servir en commun aux habitans du pays. »

Vis-à-vis des particuliers qui seraient tentés de restreindre l’étendue des pâturages, ce n’est plus par voie de pétition, mais bien à force de sentences judiciaires que les paysans savent se protéger. Un arrêt du parlement de Toulouse maintient « les manans de Villeneuve-les-Maguelonne au droit de faire paître leur bétail dans toute la juridiction. » Défense à l’évêque de Montpellier, seigneur du lieu, d’inféoder les terrains dont il s’agit, lors même qu’ils pourraient être mis en culture. Ailleurs, les défrichemens sont-ils déjà opérés, le tribunal décide « qu’il sera vérifié par experts si, en dehors des landes nouvellement converties en prairies, les landes conservées suffisent à la dépaissance des bestiaux ». Les taxes énormes qu’elles avaient dû payer pendant la guerre de Trente ans avaient forcé beaucoup de paroisses à vendre leurs droits d’usage. Un édit postérieur les autorisa à rentrer, par une sorte d’expropriation, dans tous ceux qu’elles avaient aliénés depuis 1620 ; un très petit nombre usa de cette faculté.

Le passage de l’ancien mode d’exploitation à un mode nouveau, qui devait être si fructueux dans l’avenir, amena une crise et eut tout d’abord, pour quelques pays, des conséquences désastreuses. En Provence, sous le ministère de Richelieu, on voyait une masse de paroisses vides, parce que la privation des usages avait forcé les cultivateurs à « déguerpir ». Ce n’est pas que les territoires banaux aient partout disparu ; l’intendant Basville, en 1698, cite une prairie communale qui avait cinq lieues de long sur une demi-lieue de large. Dans des pâtures semblables vaguaient des régimens de bêtes, non sans contestation fréquente entre leurs maîtres respectifs, entre les paroisses dont elles dépendaient. Avec les prairies artificielles commence, au XVIIIe siècle, la lutte de la vaine pâture contre le pré particulier. Le propriétaire de pièces ensemencées en sainfoin doit obtenir arrêt pour chasser les bestiaux que ses voisins envoient journellement chez lui. Dès 1750, les règlemens de police rurale comprennent les luzernes et autres herbes fourragères parmi les terroirs qui sont toute l’année en « défens ».

Quoiqu’il reste, jusqu’à la fin de l’ancien régime, bien des paroisses où le droit de parcours subsiste dans son intégrité, où le sol est « en coutume générale », de jour en jour, dans l’ensemble du royaume, le domaine de la pâture vaine et vague se rétrécit. Un tribunal interdit, sous Louis XVI, à tous particuliers de posséder des bestiaux « sans avoir au préalable justifié qu’ils possèdent des pâtures suffisantes ». C’était proprement le contraire de l’ordre de choses préexistant. Peu à peu, par des ordonnances multipliées, malgré les communautés qui se rebiffent, les possesseurs de prés obtinrent de s’en réserver le regain, de ne plus les livrer au public qu’au moment où il n’y avait plus rien à tondre. Des arrêts du Conseil d’Etat accordèrent des privilèges au défrichement, à la mise en rapport des landes. Un édit de 1769, abolissant le droit de parcours en Roussillon et permettant d’enclore « les terres, champs et héritages », résume bien, dans son exposé des motifs, les idées toutes nouvelles des pouvoirs publics, soutenus ici, encouragés par l’opinion : « Le parcours, dit-il, qui à l’origine ne pouvait avoir lieu que dans les terres incultes ou dans les communaux, a été étendu par succession de temps à toutes les propriétés particulières. » — C’était, comme on vient de le voir, absolument faux ; loin de s’accroître, il avait diminué. — « De sorte que les héritages, qu’il n’est pas permis de clore, sont pour ainsi dire au premier occupant ; parce que les troupeaux, même ceux des simples tenanciers, jouissent de la faculté d’y entrer indistinctement. »

La vaine pâture ne disparut pas aisément, ni en France, ni dans le reste de l’Europe. Ce n’est que, depuis quelques années, par la loi du 9 juin 1889, que le droit de parcours, tel que l’entendaient nos pères, a été définitivement aboli ; il n’en subsiste plus que des vestiges. Il y a cent ans, quoique la révolution agraire fût nettement dessinée, le monde officiel n’était pas sans en appréhender l’issue : « Les défrichemens des pâtures ont enlevé beaucoup de subsistances aux animaux, dit un mémoire de 1788, le gouvernement trouverait aujourd’hui utile de les restreindre. » Il est certain que la viande avait sensiblement renchéri dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ; seulement il est douteux que ce fût à cause de la diminution du nombre des bestiaux. Ce pouvait être aussi bien à cause de l’augmentation du nombre des hommes. En tout cas les bœufs et les moutons livrés à l’alimentation sous Louis XVI étaient beaucoup plus gras que ceux du temps de Louis XIV ou de Henri IV, tandis qu’entre le poids des moutons ou des bœufs du XVIIe siècle et celui des mêmes bêtes au moyen âge, il n’y a pas grande différence. La preuve de cette assertion nous est fournie par le rapport entre le poids vif de l’animal, aux diverses périodes qui font l’objet de cette étude, et le prix du kilogramme de viande au détail. Ceux à qui le défrichement des pâtures « avait enlevé beaucoup de subsistances » n’étaient pas, comme le pense le rédacteur du mémoire de 1788, les animaux de ferme, mais bien la masse des demi-prolétaires ruraux.


III

En même temps que disparaissaient les subventions sociales, qui jusqu’alors avaient formé un appoint des petits budgets de la campagne, le salaire, qui en faisait le fonds principal, montrait, dans les derniers vingt-cinq ans de la monarchie, une tendance marquée à décroître, — le salaire réel s’entend, — puisque les dépenses de l’ouvrier augmentaient tandis que ses recettes demeuraient stationnaires.

Sous Henri IV et au début du règne de Louis XIII, la paye quotidienne du journalier français avait été supérieure à celle de la fin du XVIe siècle : 2 fr. 28 en 1601-1625 au lieu de 1 fr. 95 en 1576-1600. En Angleterre elle avait été en moyenne de 2 fr. 40 de 1583 à 1622. La condition du salarié empira sous Richelieu et Mazarin : de 2 fr. 28 la journée baissa à 1 fr. 85 [2]. Dans les 25 années suivantes (1651-1675) elle tomba à 1 fr. 60 ; soit, pour 250 jours de travail 400 francs par an, tandis que le même labeur représentait, en 1610, 570 francs. Pendant le dernier quart du XVIIe siècle le manœuvre fut un peu plus à son aise, par suite de l’abaissement des prix du grain ; le contraire arriva aux propriétaires fonciers ; la baisse des terres à cette époque ayant été la conséquence de la baisse des denrées. De 3 fr. 60 par jour sous Charles VIII le salaire du journalier était ainsi descendu, dans les années prospères pourtant, du ministère de Colbert, à 1 fr. 60. Cette remarque suffit à mesurer la chute du paysan, depuis le développement de la population à la fin du XVe siècle.

Boisguillebert estimait en 1700 la journée du travailleur rural à 1 fr. 28 ; Vauban la portait à 2 fr. 17. Effectivement ces deux chiffres se rencontrent ; il s’en rencontre même de plus bas, — un journalier de Mende n’a que 88 centimes, — et de plus hauts — un cribleur de grains à Soissons reçoit 3 fr. 20. Si nous l’avons évaluée à 1 fr. 85, sous le ministère de Louvois, d’après un grand nombre de prix provenant de diverses provinces et payés en diverses saisons, c’est en nous efforçant de formuler le salaire moyen de l’année. C’est ainsi que les salaires élevés des moissons, des vendanges, des labours, qui abondent dans les comptes de ménage d’autrefois, n’enflaient pas la poche du paysan dans une forte mesure, parce qu’ils n’étaient payés que durant quelques semaines. On ne doit pas leur attribuer, dans les moyennes, plus d’importance qu’ils n’en ont eu dans la réalité de la vie.

La journée remonta de quelques centimes sous la régence du duc d’Orléans, et haussa encore durant le ministère de Fleury jusqu’à 2 fr. 04. Quoique les traces des années de misère de la fin de Louis XIV fussent à peu près effacées, la population demeurait sans changement ; même elle avait une tendance à la baisse et pourtant l’agriculture était en reprise ; le blé était donc à meilleur marché qu’il n’avait été précédemment. Dans la période 1751-1775 le chiffre des habitans s’accroît, le journalier n’est plus payé que 1 fr. 75 ; il le sera moins encore sous le règne de Louis XVI : 1 fr. 64. Il n’y a pas, dans toute notre histoire, un moment où les terres aient été mieux cultivées, où jolies aient valu davantage et il n’y en a guère où la condition du campagnard ait été pire. Il est juste d’ajouter qu’il n’y a pas non plus une seule époque où la population ait été aussi dense qu’au moment de la Révolution.

Dans ses Recherches sur les finances Forbonnais appréciait vers 1750 la journée du manœuvre à 86 centimes ; c’est à ce chiffre aussi que nos moyennes fixent le salaire du journalier nourri pour la fin du règne de Louis XV. Il ne l’atteint pas partout ; dans l’Indre, dans les Deux-Sèvres il n’obtient que 51 et 63 centimes. De 1776 à 1790, où le journalier nourri reçut en général 90 centimes, ce prix, rarement dépassé en été, n’était presque jamais atteint en hiver. Sans nourriture il gagnait, comme on vient de dire, 1 fr. 64 ; si le moissonneur de Lorraine atteint 2 fr. 32 et le vendangeur de Nîmes 2 fr. 70, le manœuvre de Bourgogne n’a que 1 fr. 08 et celui de Berry que 94 centimes par jour. Ces prix, inférieurs à ceux de l’Angleterre, étaient supérieurs à ceux de l’Italie du Nord où la terre avait cependant beaucoup de valeur : l’ouvrier rural n’avait que 1 fr. 22 à Turin, pendant la belle saison ; il se louait à Milan pour 0 fr. 70 en hiver.

Un général français écrivait de Pignerol à Richelieu : « On nous débauche les paysans que nous levons pour les faire travailler à la campagne, si dépeuplée qu’on donne à un journalier un tiers plus qu’il n’en coûte au régiment. » Il arriva en effet plus d’une fois, au XVIIIe siècle comme au moyen âge, que la diminution du nombre des bras fut profitable aux individus valides qui restaient. Triste profit né de malheurs excessifs. Au XVIIIe siècle la paix et l’extension de la population amenèrent un autre genre de malaise : celui des pays qui ont plus de monde qu’ils n’en peuvent occuper, celui de l’Irlande actuelle. Il y a cent ans, les trois quarts des habitans des Hautes-Alpes s’expatriaient pendant six à sept mois d’hiver pour gagner leur vie ailleurs ou mendier. Les gens de Limousin et d’Auvergne allaient, dit l’intendant, servir de manœuvres en Espagne afin d’avoir de quoi faire subsister leur famille. En pays vignoble, chaque année, « les vignerons sont en partie réduits à l’aumône durant la saison morte. »

Si l’on parcourt les enquêtes faites par l’autorité civile ou ecclésiastique, les rapports des intendans de provinces sous Louis XVI, les cahiers de doléances des paroisses en 1789, les renseignemens sont lamentables, la misère de la France semble inouïe. Pour peu que l’on soit familier avec les documens de l’ancien régime, en ce genre, on sait qu’ils sont fort pessimistes. Ceux à qui le gouvernement demandait des statistiques, craignaient toujours qu’il ne s’agît d’une imposition nouvelle à établir, et, dans le doute, ils jugeaient prudent de pousser au noir et de crier famine par avance, pour réclamer après plus efficacement. Il ne faut donc pas prendre trop au pied de la lettre les appréciations qui ont été publiées par divers auteurs. Seulement il est évident que le travail est, à la fin du XVIIIe siècle, plus offert que demandé ; et cela est évident par le bas prix de la journée du manœuvre.

Cet état de choses subsista durant la Révolution ; nous pourrions même observer, si le XIXe siècle ne sortait du cadre de cet article, que, sous la restauration et au commencement du règne de Louis-Philippe, les salaires, eu égard au prix de la vie, n’étaient pas sensiblement plus avantageux qu’en 1789. L’augmentation est récente et date du développement de l’industrie. En 1838, dans l’Indre, on ne payait les nommes que 85 centimes en hiver, 1 franc en été et 1 fr. 25 pendant la moisson. De 1820 à 1830 les journaliers gagnaient 75 centimes en hiver, 1 fr. 50 en été ; et jusqu’à 1800 les manœuvres nourris, en Bretagne, ne touchaient qu’un salaire de 60 centimes.

De semblables chiffres se retrouvent facilement aujourd’hui sur la surface du globe ; je ne dis pas dans des contrées à demi barbares, — les ouvriers indépendans qui travaillaient il y a une dizaine d’années à la construction du chemin de fer de la Caspienne à Samarkand gagnaient 25 centimes par jour ; — mais, en Egypte, où la terre se loue, impôt déduit, une vingtaine de francs l’hectare, où l’hectolitre de blé vaut 12 francs, les terrassiers sont payés seulement 70 centimes par jour. Le rapport de ces trois prix est à peu près le même que celui qui existait en France au moment de la Révolution : l’hectare étant affermé 52 francs, l’hectolitre de blé valant 29 francs, et la journée étant payée 1 fr. 64, le tout en monnaie de nos jours.

Un second élément sert à apprécier le prix de la main-d’œuvre dans son expression la plus simple : les gages du domestique. Payé à l’année, sur des bases différentes de celles du journalier, le travail du domestique de ferme fournit un point de comparaison et par conséquent de contrôle pour les chiffres qui précèdent. Ces gages furent en moyenne de 189 francs sous Henri IV, de 172 fr. sous Louis XIII, de 160 francs sous Louis XIV ; ils oscillent entre 254 francs, prix payés à un charretier de Sens, jusqu’à 70 francs, gages ordinaires des valets de labour en Berry. Mêmes disparates au XVIIIe siècle entre un charretier, au service de l’archevêque de Rouen, gagé 285 francs sous Louis XV, et un domestique de Saint-Amand, dans le Cher, à 33 francs par an. L’habillement, lorsqu’il est fourni en nature, est estimé 18 francs. En moyenne les gages furent de 175 francs sous Louis XV, de 160 francs sous Louis XVI.

Quant aux domestiques attachés, dans les villes ou les campagnes, au service personnel d’un maître, leurs gages demeurent, aux XVIIe et xviii" siècles, de même qu’ils l’avaient été au moyen âge, inférieurs à ceux des serviteurs employés à l’exploitation rurale. Le fait mérite d’autant plus d’être noté qu’il est précisément le contraire de celui d’aujourd’hui. En J896 on évalue le salaire du domestique de ferme à 350 francs, celui du domestique d’intérieur, — hors Paris, — à 370 francs. Sous Henri IV le traitement de ces deux catégories est identique, sous Louis XIV les ruraux gagnent 160 francs, les citadins 140 francs ; la proportion, reste constamment favorable aux premiers jusqu’à 1790, 150 fr. contre 117 francs sous la Régence ; 173 francs contre 138 francs au milieu du règne de Louis XV.

Je laisse de côté, il est vrai, parmi les gages de cette nature, les privilégiés qui, dans les grandes maisons, sont chargés de besognes spécialisées : si le chef de cuisine d’un évêque a 600 fr. celui de l’hôpital Saint-André à Bordeaux n’a que 186 francs ; si le cocher d’un financier notable a 540 francs, un postillon, au service d’un maître de poste, n’a que 57 francs de fixe ; sans doute y joint-il quelques pourboires. Enfin si le suisse d’un grand seigneur a 300 francs, le portier d’un couvent de Nîmes n’en a que 75. Il convient, pour les mêmes motifs, d’écarter les gardes forestiers, dont la rémunération en argent se complète de divers avantages en nature : il est des gardes-chasse depuis 360 francs jusqu’à 175 francs, même aux environs de Paris.

Ce sont les domestiques de la bourgeoisie urbaine, commerçans, fonctionnaires et gens de justice, ceux des hobereaux vivant sur leurs petits fiefs, de la foule enfin des particuliers qui se font servir par autrui, qu’il nous faut envisager. Que les « grands laquais du corps » chez la reine aient 1 350 francs par an, que le valet de chambre d’un seigneur en ait 1250, ou même qu’un laquais de bonne maison atteigne 900 francs au moment de la Révolution, — le valet de pied gagnait 640 francs en Italie, — le valet moyen le plus favorisé gagne 375 francs, comme celui du poète Malherbe ; les moins heureux, chez un magistrat de Saintes, chez un gantier de Limoges, chez un curé de Normandie ou de Champagne, touchent une centaine de francs, et ceux-là sont les plus nombreux. A la Tour-d’Aigues, en Provence, A. Young payait son valet 270 francs ; était-ce en qualité d’étranger ? Le fait est que la municipalité de Draguignan, en 1790, n’évaluait leurs gages qu’à 180 francs.

Pour coûter moins cher, ces domestiques d’autrefois, sur le compte desquels on nous a servi plus d’une légende, n’étaient ni meilleurs ni pires que ceux de nos jours. Dans les villes, dit un de nos contemporains, prôneur acharné du bon vieux temps, « la séparation entre maîtres et domestiques s’est accentuée surtout à partir de 1789, depuis que les lois ont proclamé l’égalité de tous les citoyens ! » Cette opinion, historiquement, est peu fondée. S’il y a séparation, c’est au profit du domestique dont la dignité a grandi. Son maître ne le tutoie plus, ce dont il est présumable que le serviteur se console ; en tout cas, il ne le bat plus. Il n’est pas de rentier actuel qui se permettrait de rosser ses gens, comme il arrivait à des personnages, d’ailleurs débonnaires, sans que la chose tirât à conséquence. Le roi Louis XIV, homme de si bonne compagnie, ne se gêna pas pour casser sa canne, dans un moment d’impatience, sur le dos d’un « valet du serdeau » qu’il aperçut volant une pêche. Il est au XIXe siècle des domestiques excellens, fidèles et même héroïques, puisqu’on en récompense tous les ans qui servent, pour l’amour de Dieu, des maîtres tombés dans le malheur. Aux admirateurs systématiques du passé, je recommande la lecture des plaintes adressées en 1579 par les bourgeois d’Alsace à leur gracieux soigneur : « De nos jours, disent-ils, les domestiques poussent si loin leur esprit d’indépendance et d’insolence, qu’ils refusent d’obéir non seulement à leurs maîtres, mais à l’autorité publique. » Et ce sont d’aigres jérémiades sur leurs prétentions intolérables pour les gages, sur la paresse, les débauches des valets et des servantes auxquelles on ne peut mettre un frein.

Le Ménagier de Paris, au XIVe siècle, se plaint amèrement des serviteurs et de l’impossibilité où l’on est, sous Charles V, d’en trouver de bons. Et au début du XVIIe siècle, Olivier de Serres déplore l’arrogance des domestiques des champs, « habitués en tous vices et désordres. J’estime, dit-il, que le plus fâcheux de la rustication est de se faire bien servir, sans laquelle difficulté la culture serait la plus plaisante chose du monde, si on pouvait recouvrer des gens propres et affectionnés comme il appartient. » Aux domestiques de haute volée, il y avait encore plus à redire que pour les rustauds valets de la ferme. La « livrée » des villes, celle de Paris notamment, était une des pires espèces du monde ; la troupe des filous et des coupeurs de bourse se recrutait journellement, — les rapports de police sont unanimes aie constater, — parmi ces beaux laquais galonnés, si prompts à dégainer dans les carrefours en l’honneur de leurs maîtres.

L’inconstance de ceux que notre siècle appelle les « gens de maison », leur facilité à changer de places, amenait les bourgeois, il y a cent et cent cinquante ans, à faire avec eux des baux comme avec les fermiers. Il en est qui « s’accueillent », — c’est le terme consacré dans l’Ouest, — pour deux ans, avec promesse de ne pas demander d’augmentation. Aux yeux de beaucoup la domesticité n’est qu’un état de transition : l’un s’enrôle contre les Impériaux, l’autre part dans un vaisseau contre les Turcs. Il n’est pas rare de voir le maître, en les engageant, leur promettre, par contrat verbal ou écrit, de leur payer l’apprentissage de quelque métier. S’il ne l’a pas promis il le fait quelquefois par charité à sa mort. Cet apprentissage est une libération. L’ouvrier d’état était en effet plus heureux que le domestique. A l’égard du simple journalier, la situation qui nous est apparue, dans la période 1200 à 1600, s’est un peu modifiée dans les temps modernes. Manœuvre à la journée, serviteur à l’année, ont vu tous deux leur salaire diminuer de moitié environ, depuis le commencement du XVIe siècle. Tous deux sont par conséquent moins à leur aise, moins en mesure de réaliser des économies aux XVIIe et XVIIIe siècles, qu’ils ne l’étaient aux XIVe et XVe, et le labeur du domestique continue à être proportionnellement moins rétribué que celui du journalier.

Leur condition paraît toutefois tendre à se rapprocher : au XIVe siècle le manœuvre nourri gagnait, en 167 jours, une somme équivalente au salaire annuel du domestique ; au XVIe siècle il lui suffisait de 158 jours pour atteindre les gages du serviteur ; parce que les gages annuels de l’un s’étaient réduits encore davantage que la paie quotidienne de l’autre. Aux temps modernes 185 jours du travailleur nourri sont nécessaires pour représenter le salaire du domestique. La distance est plus faible, puisque, sur ses 250 jours de labeur, il restait au manœuvre nourri du moyen âge 88 jours pour payer son loyer, son chauffage et son éclairage ; tandis qu’il ne restait, pour ces trois dépenses, que 65 jours au manœuvre du siècle dernier.

Aujourd’hui la proportion s’est complètement retournée en faveur du domestique : des 300 journées de travail du manœuvre nourri de 1896, à 1 fr. 50 chaque, le salaire annuel du domestique de ferme, évalué à 350 francs, en représente 233. Le dernier est donc beaucoup mieux traité que l’autre. L’élévation des gages de la domesticité, conséquence du peu de goût des salariés pour le service personnel, est d’ailleurs un des caractères qui marquent, en notre siècle, le progrès de la démocratie. Elle témoigne de l’autorité toute-puissante que possède cette loi inéluctable de l’offre et de la demande. Voici une catégorie de gens qui n’ont jamais fait parler d’eux depuis cent ans, qui n’ont jamais songé à la grève, et dont le salaire a plus que doublé. Intrinsèquement leurs gages étaient de 80 francs il y a un siècle ; ils sont de 350 francs aujourd’hui ; et l’augmentation du prix de la vie ne les touche aucunement, puisqu’ils sont défrayés de tout. Une seule dépense les intéresse : celle du vêtement, et elle n’a cessé de décroître. La demande de domestiques a-t-elle augmenté avec les progrès de l’aisance, qui ont permis ce genre de luxe à un plus grand nombre de citoyens ? L’offre au contraire a-t-elle diminué ? En l’absence de statistiques comparatives, il est impossible de le dire. C’est malgré tout la dernière hypothèse qui paraît la plus probable. En Angleterre, il y a soixante ans, on comptait 1 million de domestiques sur 24 millions d’âmes ; en 1881 la population de la Grande-Bretagne était passée à 35 millions, le nombre des domestiques ne s’était accru que de 250 000.

Pour n’avoir pas profité d’une augmentation de recettes aussi exceptionnelle, puisqu’elle ne correspond à aucune augmentation de dépenses, les journaliers n’en ont pas moins vu leur budget grossi de plus des quatre cinquièmes : de 410 francs (pour 250 journées de travail à 1 fr. 64) à 750 francs (pour 300 journées à 2 fr. 50). C’est un gain positif de 340 francs, soit 82 pour 100 depuis la Révolution.

On objectera que, cette amélioration de son sort, le journalier la doit en partie à ce qu’il travaille cinquante jours de plus par année, qu’il a de ce chef une vie plus dure que sous l’ancien régime ; mais on doit considérer que les loisirs n’ont de prix, pour la classe laborieuse, qu’à la condition de ne pas diminuer son bien-être au-delà de certaines limites. Le paysan de 1790, auquel son salaire ne procurait qu’une existence très misérable, aurait sûrement accepté avec joie cinquante jours de labeur supplémentaire. Si le loisir volontaire est une jouissance, le chômage forcé est une souffrance. On en arriverait autrement à proférer cette absurdité : que les ouvriers les plus heureux sont ceux qui ont le moins d’ouvrage.


IV

Tout ce qui vient d’être dit du salaire des hommes, dans les deux siècles qui ont précédé le nôtre, s’applique à celui des femmes. Sous Henri IV la paie quotidienne des journalières non nourries, qui s’élevait à 1 fr. 35, égalait comme aujourd’hui les trois cinquièmes de celle des manœuvres. Elle descendit sous Mazarin et Colbert à 1 fr. 10, représentant 68 pour 100 de la rétribution masculine. Dans les dernières années de Louis XIV elle s’abaissa encore, remonta sous Fleury, et se trouvait de 1 franc par jour en 1789. Si l’on en croit les chiffres de l’enquête faite par les municipalités en l’an II de la République, le salaire des femmes employées aux travaux des champs eût oscillé entre un maximum de 1 fr. 15 et un minimum de 68 centimes. Lorsqu’elles étaient nourries, elles ne recevaient en numéraire que 54 centimes et les moins fortunées n’avaient pas plus de 28 centimes par jour.

Les gages des servantes nous font voir aussi que le salaire du sexe faible était à meilleur marché sous Louis XVI que sous Henri IV. Après avoir été de 126 francs en 1601-1625, après s’être abaissée à 90 francs sous Colbert, la moyenne de ces gages, qui s’était relevée à 105 francs, retombe à 84 francs à la fin de l’ancien régime. Un humoriste, contemporain de Louis XIII, estime qu’une servante de bourgeois, une « bonne à tout faire » peu scrupuleuse, comme il les accuse de l’être toutes, peut atteindre avec les profits illicites, — si elle s’y prend bien pour « ferrer la mule », ce que nous appelons « faire danser l’anse du panier », — un magot annuel de 444 francs. Je n’entreprendrai pas de suivre dans ses calculs mon prédécesseur en statistique ouvrière. On a vu le sentiment de nos aïeux sur les vertus et la moralité prétendue des domestiques d’autrefois ; il est seulement probable que le tiers état du XVIIe siècle savait défendre sa bourse et que le chiffre présumé de ces bénéfices est de pure fantaisie. Pour le comparer au bénéfice actuel, il faudrait connaître le produit du « grattage » ou « coulage » analogue dans un petit budget parisien, et qui pourrait le dire ?

A parler sérieusement, à considérer les gages payés par les maîtres, citadins ou ruraux, — les uns et les autres sont ici confondus, — on remarque que, selon la capacité et la province, les chiffres varient de 168 francs pour la bonne du curé de Brétigny, de 204 francs pour une « fille de chambre » entendue, de 180 francs pour une « maîtresse-servante » de ferme en Artois, jusqu’à 85 francs pour la servante d’un bourgeois de Chartres et même jusqu’à 42 francs pour celle d’un notaire des Deux-Sèvres. Au moment de la Révolution, la rétribution allait de 40 francs à 120 pour les femmes dans la force de l’âge, sans spécialité déterminée. Pour les nourrices, elles varient de 200 francs à 60 ; l’hospice des Enfans-Trouvés, à Paris, paie les siennes 175 francs sous Louis XV ; des particuliers, en Périgord, ne leur donnent que 70 francs ; mais il est possible que les conditions diffèrent et que les unes soient nourries, tandis que les autres ne le sont pas.

Comme les salariés du sexe masculin, les journalières et les servantes du siècle dernier avaient été dépossédées de leurs gains du moyen âge : au lieu de 420 francs au XIVe siècle, de 525 francs au XVe pour 250 jours de travail, les femmes d’il y a cent ans ne recevaient plus que 250 francs. Quant aux domestiques féminins, au lieu de la moitié, elles n’avaient perdu que le quart de leurs gages, elles avaient donc moins souffert que les travailleuses à la journée du mouvement de la civilisation. Comparés au contraire à ceux de 1790, les chiffres actuels accusent une hausse énorme. De 250 francs sous Louis XVI la rémunération des journalières est passée à 450 francs. De 84 francs, à la même époque, les gages des domestiques femmes se sont élevés à 210 francs pour les filles de ferme, à 300 francs pour les servantes d’intérieur. Plus favorisées encore que les précédentes, celles-ci sont par conséquent deux fois et demie plus riches qu’elles n’étaient précédemment.

Les prix payés, autrefois et aujourd’hui, pour les travaux exécutés à la tache confirment les appréciations fondées sur les rétributions annuelles ou journalières. L’écart paraît moindre, toutefois, entre les prix des siècles passés et ceux du nôtre, pour les labeurs à façon que pour les travaux à la journée, ce qui prouve que l’ouvrier des XVIIe et XVIIIe siècles faisait moins de besogne que celui du XIXe, peut-être parce qu’il se nourrissait plus mal, — le terrassier de Paris remue, en l’espace d’une heure, moitié plus de terre que le terrassier de basse Bretagne, — sans doute aussi parce que ses outils étaient moins bons, remplissaient moins bien leur office. On sait que la plupart des bêches étaient jadis en bois ferré, et que les blés se coupaient à la faucille. Le total de la main-d’œuvre des moissons montait assez haut, y compris le battage au fléau, sans que pour cela le laboureur fût payé cher. Les charrues aussi labouraient mal ; la surface minimum qu’un attelage de bœufs était tenu de parcourir dans sa journée, d’après les chartes des temps féodaux, se trouve beaucoup moindre que celle qu’il retourne et herse sans peine aujourd’hui.

Cependant, du moyen âge au XVIIIe siècle, on voit les mêmes travaux revenir moins cher au propriétaire, par suite rapporter moins au journalier. Le battage des grains coûte 90 centimes par hectolitre sous Louis XV, il valait le double sous Charles VIII. Le labourage des terres à la tâche, pour les blés d’hiver, qui se payait 30 francs au XVIIe siècle, que Voltaire, dans l’Homme aux quarante écus, évalue à 42 francs l’hectare, mais que l’on obtenait encore pour 32 francs en 1781 aux environs de la capitale, se paie 50 francs à l’heure actuelle. Le simple fauchage des blés, que l’on paie 15 francs l’hectare en moyenne dans la France contemporaine, coûtait 10 francs environ dans la France des deux derniers siècles.


V

Semblable à un oiseau qu’on aurait cru prendre dans une toile d’araignée, et qui la traverserait sans presque la voir, le prix du travail des métiers évolue aux temps modernes suivant les lois naturelles qui lui sont propres, sans se soucier plus que si elles n’existaient pas des combinaisons péniblement élaborées en vue de le faire monter ou descendre. La valeur de la main-d’œuvre, si solidement maintenue, semble-t-il, si sévèrement gardée, d’un côté par les statuts de chaque corporation qui la sollicitent à s’élever, de l’autre par les édits de maximum qui tendent à la ravaler, demeure indépendante des uns et des autres. Ces salaires que ni les producteurs ni les consommateurs ne peuvent isolément maîtriser ; ces salaires auxquels ni les ouvriers, ni les patrons, ni le public, ne peuvent ajouter ou retrancher, c’est cependant l’opinion commune qui les régit, qui en fixe le taux ; mais elle n’est pas libre de le fixer à sa guise, il s’impose à elle.

Pour admettre que les incursions faites, dans ce vaste monde des prix, par des particuliers associés ou par la puissance nationale aient été, je ne dis pas heureuses, — on sait qu’elles furent tout le contraire, — mais simplement efficaces, voire d’une efficacité temporaire et partielle ; pour qu’elles aient en un mot créé des prix factices, il faudrait admettre que l’âme humaine ait changé depuis le moyen âge. Est-il quelqu’un d’assez audacieux pour soutenir que le sentiment de leurs intérêts n’ait pas dirigé les hommes, autrefois comme aujourd’hui, que la conclusion d’un marché ait été aux temps féodaux un combat de générosité ? Se figure-t-on que, dans la sorte de contrat dont nous nous occupons ici, celui qui a pour objet l’achat et la vente de la main-d’œuvre, ce soit une nouveauté que la rivalité des ouvriers et des patrons dans le partage des bénéfices, ce qu’on appelle maintenant « l’antagonisme du capital et du travail » ?

Il serait facile de montrer par mille exemples, si cela n’était bien connu et du reste en dehors de mon sujet, comment ces corporations, tant vantées par certaines écoles, n’avaient d’autre but que le plus grand profit des « maîtres » et comment les ouvriers, qui ne l’ignoraient pas, s’étaient constitués en association de « compagnonnage ». Les compagnons du XVe siècle, comme ceux du XIXe, se plaignaient des exigences égoïstes de leurs patrons ; ceux-ci de leur côté déploraient l’insubordination de leurs ouvriers. Il y avait dans les villes un prolétariat véritable au XVIe siècle ; il joua un grand rôle dans nos luttes politiques et religieuses. Entre 1 400 et 1 500 il y eut des conflits aussi rudes que de nos jours, dans lesquels les ouvriers, armés de bâtons, de dagues et d’épées, usaient de violence contre les maîtres, et contre les compagnons qui ne partageaient pas leurs rancunes. Il y eut des grèves, non pas aussi vastes, mais aussi sérieuses que les nôtres. Pour obtenir un salaire plus élevé, une durée de travail moindre, une nourriture meilleure, des compagnons quittaient une ville en masse, la mettaient au ban et, privées d’ouvriers, certaines industries locales moururent ainsi d’inanition. Sans aller jusqu’aux ruptures ouvertes, c’est une lamentation vieille de six siècles, vieille autant que l’humanité, que celle des patrons gémissant sur ce que les ouvriers « ne travaillent que selon le besoin qu’ils en ont et les ruinent par leurs pratiques. » Par une singulière bizarrerie, les corporations allaient se multipliant, aux XVIe et XVIIe siècles, tandis que le prix du travail, — travail du maître aussi bien que du compagnon, — allait diminuant. L’obtention de ces monopoles ne soulève à l’origine aucune difficulté, parce qu’ils se bornent à transformer un fait en droit : par lettres patentes de 1664, les selliers de Grenoble s’organisent en maîtrise ; « ceux qui sont à présent seront les maîtres, est-il dit, et ceux d’à venir passeront quatre ans en apprentissage et feront chefs-d’œuvre avant que pouvoir être reçus. » On pourrait craindre que les patrons ne fissent payer au public le privilège dont ils viennent d’être investis, en exagérant le prix des marchandises qu’ils sont seuls en droit de fabriquer ; et qu’ils ne fissent payer aussi ce privilège aux artisans à leur solde, en ne leur accordant qu’un salaire dérisoire. Mais, à pénétrer plus intimement le mécanisme commercial et industriel de l’ancien régime, on se convainc que ni l’une ni l’autre de ces éventualités ne pouvait se réaliser.

Pour hausser le prix de vente de leurs articles, il eût fallu que les maîtres coalisés fussent fidèles à leurs engagemens réciproques, qu’il n’y eût pas de concessions secrètes faites par aucun d’eux à leurs cliens, pour en accroître le nombre. En notre siècle, des syndicats de ce genre ont cent fois été tentés, et, pour leur faire échec, il n’a pas été besoin de concurrences nouvelles, telles que la liberté actuelle du commerce permet d’en fonder. Ces coalitions se sont détruites volontairement, parce que leurs membres ont été les premiers à en violer les clauses. Lors même qu’ils les eussent strictement observées, rien n’eût empêché les acheteurs auxquels on prétendait faire la loi de se fournir dans une ville voisine ; rien n’eût empêché non plus de nouveaux maîtres d’acquérir quelques-unes de ces « lettres de maîtrise », qui traînaient dans les cartons des bureaux de finance de la généralité : maîtrises créées à tout propos par les rois, pendant les trois derniers siècles, pour tous métiers et avec une profusion telle qu’elles se délivraient à très bon marché. Que dis-je ! Bien avant que l’on ait eu à en venir là, le corps d’état qui eût essayé de majorer exagérément ses prix, grâce à ce monopole qu’il tenait du socialisme professionnel, eût vu le socialisme municipal, plus puissant encore, se dresser contre lui, et le conseil de ville, soutenu par l’opinion publique, l’eût, de façon ou d’autre, mis à la raison.

Avec les ouvriers, un essai d’avilissement des salaires au-dessous du taux normal, résultant de l’offre et de la demande, n’eût pas mieux réussi aux patrons privilégiés, parce que les compagnons auraient émigré en d’autres villes, auraient passé à d’autres métiers. L’ostracisme contre les nouveaux venus ou, si l’on veut, l’exclusivisme jaloux qui fait le fond des règlemens corporatifs, et qui n’a pu influer ni sur le prix des objets fabriqués ni sur le taux des salaires, n’a pas eu davantage pour effet de constituer, dans le sein de chaque industrie, une aristocratie de maîtres et d’interdire, à la plèbe des salariés, l’accès du travail indépendant. Une statistique de la population parisienne, faite en 1637 par les commissaires au Châtelet, — commissaires de police actuels, — nous apprend que les 112 corps de métiers se composaient de 13 500 maîtres, contre 39 000 compagnons âgés de plus de vingt ans el de 5 600 apprentis ; soit 3 ouvriers adultes seulement pour 1 patron. Il y a proportionnellement aujourd’hui dans la capitale, sous le régime de la liberté, — même dans la petite industrie, — deux ou trois fois moins de « maîtres » qu’il n’y en avait voici deux cent soixante ans. Une profession présentement encombrée est celle des boulangers ; j’ai cité, dans un article précédent, les chiffres excessifs qu’ils atteignent en certaines localités. Or cet excès jadis était bien plus grand. Pour 2 400 000 âmes le Paris de 1896 contient 1 522 patrons boulangers ; pour 500 000 âmes, le Paris de 1721 en contenait 757 ; ce qui revient à dire que, pour 10 000 habitans, il se trouvait 15 boulangers sous le Régent, et qu’il s’en trouve un peu moins de 7 sous la troisième république.

Mêmes différences en province : la ville de Sens, qui possède aujourd’hui deux fois plus d’habitans qu’il y a cent trente ans, renfermait en 1767, dans la plupart des métiers, beaucoup plus de patrons qu’en 1896 ; 25 cordonniers naguère au lieu de 13 maintenant, 11 marchands de draps au lieu de 8, 24 menuisiers au lieu de 9, et ainsi de suite pour les autres corps d’état.

La ville de Périgueux, dont la population est en 1896 de 29 000 habitans et qui n’en possédait pas plus de 6 000 en 1801, n’en avait peut-être que 4 000 en 1674. Toutefois, il y a deux cent vingt ans, elle comptait 30 boulangers et présentement elle en compte 36 ; elle avait 24 cordonniers et n’en a plus que 10 ; 18 tailleurs jadis, aujourd’hui 15 ; 14 chapeliers, dont il ne reste que la moitié ; elle contenait 4 arquebusiers et 9 fourbisseurs contre 5 armuriers actuels, etc., etc. Quelques branches de commerce ou d’industrie sont de nos jours plus remplies ; il existe un plus grand nombre d’épiciers, d’imprimeurs, d’horlogers ; mais la consommation des montres, des journaux et des « denrées coloniales », n’étant pas comparable à ce qu’elle était il y a deux siècles, cette augmentation ne peut tirer à conséquence. Certaines professions se ressentent de la révolution causée par les manufactures. Le Périgueux de Louis XIV avait 12 drapiers-merciers et 15 tisserands ; le Périgueux d’aujourd’hui n’a plus de tisserands, mais il a 16 merciers et 14 drapiers ou marchands de nouveautés, on gros et en détail.

Bref, malgré les entraves plus apparentes que réelles dont l’organisation du travail entourait jadis le patronat, il y avait beaucoup plus de maîtres autrefois que de nos jours. Et s’il n’y en avait pas davantage encore, ce n’est pas à cause des restrictions corporatives, mais parce qu’il fallait à l’ouvrier, pour « s’établir », un capital, un fonds de roulement ou du crédit, toutes choses qui jamais ne furent ni ne seront à la portée de l’universalité de la classe laborieuse. Qu’on ne se laisse pas d’ailleurs duper par les mots : les bons ouvriers dans la petite industrie, et, dans les usines, les contremaîtres, les surveillans, ceux qui sont chargés de la direction des moteurs, gagnent beaucoup plus que l’immense majorité de tous ces petits patrons du temps passé, sans courir aucune des chances de pertes que l’ouvrier travaillant « à son compte » doit prévoir.

Les « lettres de maîtrise », dans les métiers privilégiés, ne donnaient pas par elles-mêmes la clientèle, ni par conséquent les profits, plus que ne la donne aujourd’hui le diplôme de pharmacien. Libre aux villes de grossir à leur gré l’effectif nominal des gens de tel ou tel métier, comme fait le conseil communal d’Angers lorsqu’il augmente, en 1623, le nombre des orfèvres « pour l’honneur de la ville. » Si ce nombre excède les besoins réels, le projet restera sans exécution ; à moins qu’il ne s’agisse de pseudo-commerçans purement décoratifs. Ces antiques et vénérables classifications, qui mettaient les potiers de terre au cinquième et dernier rang de la liste des métiers, tandis que les potiers d’étain étaient au troisième rang, à côté des peintres, n’ont pas retardé d’une minute la décadence de la vaisselle d’étain, ni empêché la faïence de prendre à son heure le pas sur elle.

Pour qu’un état rencontrât peu d’amateurs, il fallait qu’il fût réputé tout à fait vil, et ce n’était plus alors la législation mais les mœurs qui agissaient. On peut croire par exemple que, si nous manquions d’ouvriers cordiers dans nos ports, si Colbert fut obligé d’en faire venir de Hambourg, Dantzig et Riga, cette pénurie était causée par le mépris dans lequel était tenue, sur nos côtes de l’ouest, l’industrie de la corde. Par suite de quel préjugé les cordiers, appelés cacous ou caquins, passaient-ils pour descendre des lépreux du moyen âge ? on ne sait. Toujours est-il qu’en Bretagne ils inspiraient une vraie répulsion aux autres habitans ; ils devaient se présenter les derniers pour baiser les reliques, recevoir dans la main le pain bénit qu’il leur était défendu de prendre eux-mêmes dans la corbeille, et, quand ils faisaient baptiser leurs enfans, on les inscrivait dans la partie du registre réservée aux enfans naturels. D’autres métiers au contraire, naguère fort estimés, ont disparu : tels étaient ces écrivains publics, établis à Paris sous les charniers des Innocens et autour des piliers des Halles, qui vendaient, à la fin du ministère de Mazarin, à qui ne savait pas écrire, une « lettre de haut style » de 1 fr. 60 à 3 fr. 40, et une « lettre de bas style » 90 centimes ou 1 fr. 20. Profession lucrative que le développement de l’instruction a privée de sa clientèle. Les progrès de la science ont, par compensation, relevé la catégorie des « apothicaires-épiciers », auxquels leurs « notes » avaient fait quelque tort dans l’histoire. Non que les confrères de M. Fleurant fussent incapables parfois d’observer, au péril de leur vie, les règlemens qui les concernaient, — un apothicaire d’Amiens reçoit en 1615 trois coups de poignard d’un soldat de la citadelle, auquel il avait, suivant les lois, refusé de l’arsenic, — mais ils étaient, plus que de raison, enclins à la grandeur, et leur morgue les rendait haïssables.

La longueur de l’apprentissage est une condition commune à beaucoup de labeurs manuels des siècles passés. Il dure jusqu’à cinq ans pour les fourbisseurs, jusqu’à six ans pour les tapissiers. C’était une charge, qui constituait pour l’ouvrier une diminution de salaire sur l’ensemble de sa vie de travail ; en revanche c’était une recette pour le maître ; ce qui eût compensé plus tard son caractère onéreux, si tous les apprentis étaient devenus patrons. Comme beaucoup demeuraient simples compagnons, il semble à première vue que leur situation ait été moins avantageuse que de nos jours. En outre le contrat qui intervenait, par-devant notaire, entre les parens de l’apprenti et le maître est plus rigoureux qu’aujourd’hui. Il suspendait en quelque sorte, au profit du patron, la puissance paternelle.

Dans ces contrats que les admirateurs du système patriarcal ont représentés comme si bienfaisans, il était stipulé que l’apprenti, s’il tombe malade, doit payer le médecin et le pharmacien, et, « si sa maladie dure au-delà d’une semaine », restituer au patron le temps de son séjour au lit. L’apprenti adulte est tenu de monter les gardes de nuit à la place de son maître. Tel arrangement prévoit qu’il en sera dispensé en décembre et janvier, par extraordinaire. A prendre ces actes au pied de la lettre, quoique le maître s’engage à envoyer tous les jours son apprenti à la messe, ce qui témoigne de la sollicitude pour son âme, la discipline qu’il impose est si sévère, les droits qu’il se réserve si étendus, que le futur compagnon paraît moins un serviteur, qu’une sorte d’esclave, vendu pour une période déterminée.

La durée, aussi bien que la rigueur de l’apprentissage, furent-elles un résultat de l’organisation hiérarchique du travail ? Les patrons, par ces règlemens dont nous nous attachons à démontrer le peu d’effet sur le salaire des artisans formés, n’étaient-ils pas parvenus à se procurer avec les apprentis un profit exagéré ? La loi de l’offre et de la demande, omnipotente pour tout le reste, a-t-elle ici été vaincue ? A bien examiner le mode de recrutement de la classe ouvrière du XVe siècle au XIXe, je ne le pense pas. D’abord, pour les plus longs de ces apprentissages, quand le métier demandait plus d’adresse que de force, on embauchait des sujets très jeunes. Nous avons vu, dans l’article précédent, des domestiques de 7 ans au XVe siècle ; nous voyons au XVIIe des apprentis de 6 ans. Les statuts des « maîtres et marchands tapissiers » ont soin d’interdire de les prendre au-dessous de cet âge. Si leurs débuts ont été plus tardifs, ceux que l’on nomme encore « apprentis » gagnent à la fin quelque demi-salaire, et ne diffèrent que par l’étiquette du garçon actuel de moins de 15 ans, dont la journée dans la grande industrie est de 1 fr. 30, tandis que celle des adultes de 15 à 21 ans est de 2 fr. 50 et celle des individus majeurs de 3 fr. 50.

Puis, et c’est là une remarque capitale, qui ressort de la comparaison des divers contrats, les longs apprentissages sont ceux qui ne coûtent rien aux parens. Ceux pour lesquels on payait aux patrons des sommes équivalentes à celles de 1896, ne sont pas plus longs que les nôtres. Seulement un grand nombre de familles, ne disposant que d’un pécule insuffisant, préféraient sans doute abandonner pendant un ou deux ans de plus les services gratuits de leurs enfans. Aujourd’hui la durée moyenne de l’apprentissage d’un maréchal est de vingt-cinq mois, son coût moyen est de 162 francs. En 1610 un maître maréchal de Seine-et-Oise prend un apprenti qui restera chez lui trois ans, mais qui ne lui paiera rien. Un autre reçoit un apprenti qui s’engage à demeurer quatre ans, mais qui, à la fin des quatre ans, touchera 108 francs. Ne veut-il passer, comme maintenant, que deux ans chez son maître, l’apprenti maréchal devait lui verser 200 francs.

L’apprentissage du tailleur coûte présentement 133 francs et dure vingt-sept mois ; celui d’un couturier de Soissons sera de deux ans en 1547 et coûtera 120 francs. De nos jours la couturière paie 94 francs pour apprendre son métier en deux ans ; la durée est la même en 1611 et le prix est d’environ 144 francs. L’apprenti cordonnier passe aujourd’hui vingt-six mois avant de devenir ouvrier et il débourse 134 francs ; au XVIIe siècle le cordonnier des environs de Paris donnait trois ans de son temps et seulement 108 francs d’argent. Ceux qui ne passent que deux ans au XVIIIe siècle versent en moyenne 175 francs. L’apprentissage du tapissier monte aujourd’hui à 192 francs. « Maître Jean Poquelin le jeune », un frère de Molière, se montrait plus exigeant en 1655 ; il prenait 326 francs. Mais de simples passementiers dressaient en ce temps-là des élèves pour 124 francs, toujours en monnaie de nos jours.

Pour faire un bon boulanger il suffit maintenant de seize mois et d’une somme de 136 francs ; leur apprentissage variait autrefois de six mois à deux ans ; dans le premier cas le néophyte devait verser 225 francs, tandis que dans le second il n’en donnait que 64. Le futur boucher reste aujourd’hui dix-sept mois chez son maître et lui paie 182 francs ; au XVIIe siècle il restait parfois trois ans, mais il ne payait rien. Il semble oiseux de multiplier les exemples ; on voit clairement l’économie de ces conventions : l’apprenti pauvre s’acquittait en travail au lieu de s’acquitter en espèces. Mais ni la durée ni le coût de l’apprentissage ne subissaient vraiment le joug des lois restrictives de la liberté.

Les salaires des ouvriers de métier ne le subissaient pas davantage. Et plus on allait pourtant, plus on restreignait, plus on prohibait, plus on tyrannisait ! Outre les privilèges des corporations, il faut compter avec la toute-puissance des conseils de ville. Le travail est un domaine dans lequel toutes les autorités possibles ? ont chez elles et ont droit de commander ; le seul qui ne soit pas chez lui c’est le travailleur isolé, celui-là n’a que le droit d’obéir. Pour exercer le commerce de la boucherie, il faut, en bien des localités, passer avec les jurades un bail minutieux, où, non seulement les prix de la livre de bœuf, de mouton et de porc, mais aussi la quantité de gigots à laquelle chaque habitant peut prétendre, la façon dont on coupera et débitera la viande, sont soigneusement spécifiés. Et quand les pouvoirs publics n’avaient pas légiféré sur la matière, les confréries s’en étaient depuis longtemps emparées. On connaît leurs disputes mémorables les unes avec les autres, les homériques procès auxquels elles se plaisent, les formalités graves qui président à la cooptation des nouveaux membres. A voir les cérémonies, les sermens et les fonctions laïques qu’il faut pour affiliera Paris un cordonnier, aspirant à la maîtrise, on dirait qu’il s’agit de graduer un docteur ou de consacrer un prêtre !

Dans le sein de chaque communauté quelles contentions, s’il s’agit des dignités, entre les ambitieux « jurés chapeliers », les « généraux des œuvres de maçonnerie » ou les « gardes du métier des orfèvres », qui veulent rentrer dans la jurande plus souvent qu’à leur tour, et, s’il s’agit des marchandises, quels nids à chicane que ces vétilleux articles qui forment le codex de chaque industrie, la nature des matières, les détails et les dessous de leur façonnage, imposés sous peine d’amende, toute la collection des « manuels Roret » versée dans la législation ! Et le tout aboutissant à l’impuissance, particulièrement en ce qui concerne les salaires des diverses professions, qui ne sont pas plus affectés par cet appareil qu’un chêne ne l’est d’un coup de poing.


VI

Ils demeurent en effet très bas, ces salaires des XVIIe et XVIIIe siècles, et la proportion de 3 à 4, que nous remarquons en 1896 entre la paye du journalier et celle de l’ouvrier de métier, et qui avait aussi existé au moyen âge, se maintient dans les temps modernes. La journée du maçon, type moyen de l’artisan, oscille au XVIIe siècle de 3 francs sous Henri IV à 2 fr. 30 sous Colbert, contre 2 fr. 28 à 1 fr. 70 donnés au journalier. Au XVIII° siècle le maçon gagne de 2 fr. 84 au temps du ministère de Fleury à 2 fr. 30 au moment de la Révolution, pendant que le manœuvre recevait 2 fr. 10 ou 1 fr. 64. Les deux genres de labeur se trouvent en définitive, aujourd’hui qu’ils sont libres tous deux, dans la même situation vis-à-vis l’un de l’autre que lorsque l’un des deux était l’objet d’une protection spéciale.

De même les différens corps d’état étaient entre eux, au point de vue du salaire, dans le même rapport où ils sont aujourd’hui, où ils avaient été au moyen âge. Le maçon est actuellement payé 3 fr. 40, le charpentier 3 fr. 70, le peintre 3 fr. 50 ; aux XVIIe et XVIIIe siècles le maçon recevait, avons-nous dit, de 3 francs à 2 fr. 30 ; le charpentier gagna en moyenne suivant les époques de 3 fr. 18 à 2 francs ; le peintre et le couvreur de 3 fr. 30 à 2 fr. 50. Aux mêmes époques ces professions haussèrent, aux mêmes époques elles baissèrent ; si bien que le prix général du travail obéit aux mêmes influences et paraît suivre des lois identiques, quelles que soient la qualité des travailleurs et la distance qui les sépare. Il va de soi que, suivant leur capacité, la besogne dont ils sont chargés, la manière dont on les occupe, la rétribution de ces divers ouvriers du bâtiment est très variable, inférieure ou supérieure aux moyennes qui précèdent. On donne au Havre jusqu’à 4 francs au sculpteur sur pierre sous Louis XIV ; on paye un menuisier à l’année, nourri et logé, à la même époque, sur le prix de 50 centimes par jour en Limousin. Notre XIXe siècle voit encore de semblables inégalités. Le plâtrier, le paveur, le plombier, le serrurier, reçoivent des salaires équivalens. Les différences que l’on constate, d’une province à l’autre, viennent parfois de la diversité du prix de la vie entre les régions de l’ancienne France ; le plus souvent elles n’ont d’autre base que la saison et la valeur respective des individus. En Normandie par exemple, un scieur de long à la journée gagne 2 fr. 65 vers la fin du règne de Louis XV, un menuisier, nourri, n’est payé par un hospice de Rouen que 90 centimes. Il importe peu dès lors que certains charpentiers touchent 2 fr. 60 en Lorraine, d’autres 2 fr. 80 à Sens, tandis que ceux d’Alsace n’ont que 1 fr. 95, que ceux qui étayent les galeries des mines de Carmaux, dans l’Hérault, reçoivent 2 fr. 25, ceux de l’Anjou 2 fr. 10, ceux du Limousin 1 fr. 90 et ceux du Berry 1 fr. 60. Au moment de la Révolution (1790), les maîtres maçons de Paris touchent 3 fr. 60, les compagnons 3 francs, les garçons 2 fr. 16, — les mêmes ouvriers gagnent, en 1 896, 8 francs, 6 fr. 50, et 5 francs. — Les salaires, au dire d’A. Young, étaient peu différens dans l’Italie du nord ; à Turin par exemple, ils ne dépassaient pas 2 fr. 60. Au contraire, dans la Grande-Bretagne, d’après les chiffres de Thorold Rogers, ils atteignaient déjà le chiffre de 5 francs.

Les autres corps d’état se prêtent moins aisément que ceux-là aux comparaisons, parce que les salaires, payés au mois ou à l’année, comprennent suivant les cas le logement et la table. Même en tenant compte de ces avantages, on est frappé du taux minime des salaires annuels ou mensuels en regard des salaires journaliers. Le rapprochement nous montre que le prolétaire d’autrefois devait être très exposé à manquer d’ouvrage ; puisque la garantie du vivre et du couvert lui semblait si précieuse que, pour l’obtenir, il n’hésitait pas à sacrifier le tiers, la moitié parfois, de ce qu’il aurait gagné à la journée. De nos jours le boulanger nourri, hors Paris, gagne 1 fr. 35 ; le boulanger des XVIIe et XVIIIe siècles était payé de 225 francs à Orléans, à 170 francs à Rouen et 160 francs à Nîmes. En comptant pour l’année deux cent cinquante jours de travail ces chiffres correspondent à une paye journalière de 90 à 64 centimes. En 1790 les garçons brasseurs n’ont que 240 francs par an à Paris, les ouvriers boulangers ont 180 francs à Besançon.

S’il est des tapissiers à la journée qui touchent 3 fr. 50, il en est d’autres à l’année auxquels on ne donne que 42 centimes. Le tanneur à l’année n’a que 173 francs, tandis que le tanneur à la journée reçoit un salaire journalier de 1 fr. 20, soit 300 francs par an. De même le cordonnier à la journée était payé, il y a cent ans, 2 fr. 20, et le cordonnier à l’année 60 centimes seulement. Dans toutes les professions nous retrouvons les mêmes disparités ; elles ont pour effet d’affaiblir l’ensemble des recettes de la classe laborieuse. Dans l’industrie du tissage les patrons, qui exigeaient un minimum de fabrication, accordaient aux ouvriers qui le dépassaient une sorte de prime. Un « tixier » — tisserand — en toile travaillera en 1610 chez un maître de Seine-et-Oise ; il sera hébergé, logé et recevra 429 francs par an, soit 1 fr. 71 par jour ouvrable dans lequel il devra faire 6 mètres de toile commune. Ce n’était pas une mauvaise spéculation pour le maître. La façon de la toile d’étoupe pouvait être évaluée à cette époque à 62 centimes le mètre ; le travail de son compagnon représentait une valeur de 3 fr. 72 ; il ne lui coûtait en espèces que 1 fr. 71, et la différence de 2 francs était loin d’être absorbée par les frais de nourriture. On stipulait en outre qu’au-dessus de 6 mètres par jour, si le tisserand en faisait davantage, les deux tiers lui appartiendraient, le troisième tiers restant au patron. Il s’agit là d’un ouvrier très capable ; plus tard d’autres tisserands n’ont que 1 fr. 20 et 90 centimes par jour. A Aumale (Seine-Inférieure), le peigneur de laine se contentait de 86 centimes, exactement le salaire des fileurs en Catalogne.

La moyenne des ouvriers de métier, non nourris, était de 2 fr. 20 au moment de la Révolution ; elle est aujourd’hui de 2 fr. 55 dans la grande industrie, de 3 fr. 20 dans la petite et se trouve supérieure à la moyenne du salaire des femmes de près de moitié dans la petite industrie, de plus de moitié dans la grande. Les ouvrières des manufactures gagnent actuellement en général 1 tr. 72 ; colles des métiers domestiques 1 fr. 64 ; la différence est donc plus grande entre les ouvriers des deux sexes qu’entre les journaliers mâles et femelles. Cela peut tenir à ce que les bras des femmes sont plus appréciés ou plus rares dans les campagnes ; à ce que le sexe faible est cantonné dans un assez petit nombre de professions industrielles, que par suite ces professions sont encombrées et que leur rémunération baisse.

On demande à la législation actuelle de chercher à restreindre le travail féminin. N’est-ce pas une tendance très fâcheuse et qui nuira beaucoup à ceux qu’elle prétend servir ? Le contraire serait plutôt profitable aux ménages. L’accession des femmes à des métiers plus nombreux aurait pour conséquence le relèvement de leurs salaires dans les emplois qu’elles occupent déjà. Or toute augmentation du salaire des femmes favorise la morale publique, en encourageant le mariage ; tandis que plus la disproportion sera grande entre le gain de l’ouvrière et celui de l’ouvrier, moins il sera avantageux à l’homme de se marier, puisque les charges de la communauté seront supportées presque entièrement par lui seul.

La situation présente n’est d’ailleurs pas nouvelle. Le peu de différence qui existe aujourd’hui entre la rétribution de l’ouvrière agricole (1 fr. 50) et celle de l’ouvrière de métier (1 fr. 68), — c’est-à-dire 12 pour 100 de plus, — pendant que l’ouvrier de métier (à 3 fr. 40) jouit de 36 pour 100 de plus que le manœuvre (à 2 fr. 50) ; cette différence minime correspond à celle qui existait autrefois entre les travailleuses des champs et les travailleuses à l’aiguille.

Au moyen âge, lorsque les journalières se faisaient jusqu’à 2 fr. 10 par jour, les couturières, les Pileuses ne gagnaient jamais plus de 2 fr. 30 et, pour les femmes nourries, les chiffres semblent identiques à la ville ou à la campagne. Dans les temps modernes, où le maximum des travailleuses rurales fut de 1 fr. 30, les ouvrières de métiers ne gagnèrent pas davantage. Des salaires exceptionnels étaient accordés à une drapière de Sedan payée 1 fr. 50, à une brodeuse de Rouen payée 3 francs ; mais la fileuse de lin la plus habile ne dépassait pas 1 franc et la fileuse ordinaire 62 centimes ; les couturières recevaient depuis 72 centimes à Metz jusqu’à 1 fr. 26 à Versailles.

Il est deux professions qui, par leur nature, rentrent dans les travaux champêtres, et, par l’éducation qu’elles exigent, méritent cependant d’être classées parmi les métiers : le jardinier, le vigneron. Employé à la journée, le jardinier de 1896 est payé de 2 fr. 32 à 3 fr. 44 ; il y a dans cette catégorie un grand nombre d’individus qui diffèrent peu des hommes de peine. Employé à Tannée, le jardinier est souvent un spécialiste capable, parfois un horticulteur distingué ; dans le premier cas ses gages annuels vont de 1 000 à 2 000 francs sans nourriture ; dans le second, ses appointemens n’ont pas de limite fixe. De la confusion qui pourrait se faire entre un émule de Le Nôtre et un simple planteur de choux, entre ceux qui dessinent les parterres à la française et ceux qui arrosent les salades, uniformément désignés sous le nom de « jardiniers », résulterait une appréciation malaisée des salaires, si nous ne laissions de côté les jardiniers de château, à 1 000 et 1 200 francs de gages, sous Louis XIV, pour n’envisager que leurs modestes confrères, dont les plus favorisés reçoivent 600 francs et les moins bien traités jusqu’à 200 francs seulement.

Le corps des vignerons est plus homogène ; leur besogne varie peu d’un point à un autre. Dans le cours des deux siècles précédens, il atteint son maximum sous Louis XIII, avec une journée de 3 fr. 12, et son minimum à la fin de l’ancien régime avec 2 fr. 02. Il avait été moins bien traité dans les cent dernières années que dans les cent années précédentes ; sa paye ne s’éleva pas sous Louis XVI au-dessus de 2 fr. 50 aux environs de Paris, et l’on rencontrait dans le Lot des vignerons à l’année dont les gages ressortent à 54 centimes par jour. La culture de la vigne à façon avait aussi été moins chère ; elle ne coûtait pas plus de 300 francs en 1789 ; on a vu, dans l’article précédent, qu’elle avait valu le double au XVe siècle.


VII

Cet avilissement des prix du travail, cette moindre récompense de l’effort humain, sous toutes ses formes, de 1 500 à 1790, il serait intéressant, après l’avoir touché du doigt par le taux des salaires, d’en fournir une preuve nouvelle par la valeur des façons ouvrières. Non que je prétende englober sous cette rubrique tous les ouvrages imaginables, depuis le creusement d’une fosse au cimetière, qui coûte 12 centimes à Soissons, sous Louis XV, et depuis le cirage d’une paire de souliers que l’on paie 4 centimes aux décrotteurs de Rouen, jusqu’à la taille des diamans, pour laquelle le fameux joaillier Lopez donnait à son ouvrier 37 000 francs par an — un traitement d’ambassadeur — sous le ministère de Richelieu. Même bornées à des tâches assez simples, assez uniformes pour être exactement comparables à travers les temps et les lieux, nos visées sont cependant difficiles à satisfaire, parce que les travaux de ce genre sont rares.

Que dire par exemple de la façon des vêtemens, depuis le XIIIe siècle jusqu’au XVIIIe ; pour le peuple comme pour les grands, les costumes d’autrefois ne diffèrent-ils pas trop de ceux de l’ère moderne ? De petits bourgeois donnent, au XIVe siècle, de 3 à 6 francs pour la coupe et la couture d’un manteau ou d’une cotte ; à peu près autant, au XVe, pour le pourpoint, le justaucorps ou la « jaquette ». La façon des robes, pour les deux sexes, se paie aux mêmes époques de 5 à 11 francs, et jusqu’à 30 francs si elles sont un peu ornées. Celle d’un seigneur « à cinq garnimens » vaut 44 francs, celle de la comtesse d’Artois 130 francs, en 1328. A la même date la confection d’une « houppelande » ordinaire valait 36 francs ; celle d’une houppelande riche, destinée au roi, ()2 francs ; et celle d’un costume pour la reine, comprenant « chape — manteau long — surcot ouvert, surcot clos, mantel à parer et cotte simple » montait à la somme de 570 francs. C’était le temps où l’on disait « parée comme une reine. »

La façon d’une paire de chausses en drap, pour le roi, coûtait 11 francs, au XIVe siècle ; celle des chausses de laine pour un bourgeois 4 fr. 40, celle des chausses de toile, pour un paysan, 1 fr. 44. Au début du XVIIe siècle les chausses d’un prince ne valent que 6 fr. 40 de façon et celles des bourgeois que 2 francs. Celle des culottes du vulgaire ne se payait pas plus de 1 fr. 30 au moment de la Révolution, celle des culottes de peau 2 fr. 70. En 1790 on prenait à Paris 18 francs pour la façon d’un costume complet et de 4 à 7 francs pour celle de l’habit seul, tel qu’il se portait sous Louis XVI. Les députés du commerce se plaignaient que « le prix des façons d’habits n’eût pas augmenté depuis trente ans. » Ils attribuaient le fait à la concurrence de ce que nous nommons aujourd’hui les maisons de confection, « des fripiers vendant des habits neufs, faits à l’aventure et sans mesure, qui ont vu, disent-ils, leur clientèle s’accroître rapidement depuis dix ans. » Mais, si l’on remonte jusqu’au milieu du XVIIe siècle, et même jusqu’à Henri IV, où la façon d’un habit de laquais se payait 32 francs et celle d’une soutane de prêtre 14 francs — le même prix qu’au XVe siècle — on voit que la valeur de cette main-d’œuvre avait peu varié. On ne pourrait d’ailleurs se prévaloir de chiffres semblables, quelque nombreux qu’ils puissent être, pour en tirer une induction quelconque sur le taux des salaires.

Il en est de même de la façon des souliers, pour lesquels nous voyons que l’on paye 3 francs au XIIIe siècle ; de 60 centimes à 1 fr. 34 au XVIe siècle et 1 fr. 10 au XVIIIe siècle. Mais lorsque nous constatons que le ressemelage d’une paire de souliers vaut, y compris la fourniture du cuir, 4 francs en 1384, le même prix en 1422, 3 francs en 1590, 3 fr. 90 en 1601 et 3 fr. 60 en 1648, nous sommes certains que, le cuir ayant beaucoup augmenté de 1384 à 1648, il a fallu pour que le prix du ressemelage ait baissé d’une date à l’autre, que l’ouvrier supportât une grande réduction sur sa main-d’œuvre.

Une semblable diminution ressort des prix comparés du filage du chanvre et du lin. Le premier se paie à la fin du XVe siècle 3 fr. 15 le kilo en Normandie, Alsace ou Champagne. Sous Louis XIV il ne se payait plus que 1 fr. 72, chiffre où il demeura jusqu’à la fin de l’ancien régime. Le filage du chanvre pour corde qui valait 80 centimes le kilo sous Louis XII, ne se payait plus que 40 centimes sous Henri IV. La baisse du prix de façon n’est pas moins évidente dans la confection de la toile, pour peu qu’entre les types multiples de ce tissu on choisisse quelques qualités faciles à suivre à travers les âges : la toile de « brin », médiocrement fine, était confectionnée par le tisserand moyennant 1 fr. 02 le mètre au XVe siècle, 90 centimes en 1540, 75 centimes en 1590, et pour 60 centimes seulement en 1790. La toile de chanvre ou d’étoupe, la plus commune, était fabriquée à la tâche pour 70 centimes le mètre au XVe siècle, 50 centimes au XVIe, 50 centimes au XVIIe et en 1790 elle ne rapportait à l’ouvrier que 30 ou 40 centimes le mètre.

Il n’est pas jusqu’à la façon des chemises dont les prix n’accusent le même fléchissement. Nous laissons de côté les modèles qui, par leur richesse ou la qualité de leurs destinataires, sortent du pair : la façon d’une chemise de la reine, qui se paie 11 francs en 1387, celle d’une chemise de prince, en Dauphiné, qui vaut 4 francs en 1334. Mais celle des chemises de la bourgeoisie coûte en moyenne 1 fr. 80 au XVe siècle ; elle ne coûtait plus que 90 centimes au XVIIe siècle et 75 centimes au XVIIIe. Cependant, quoique ce prix de façon des chemises, comme celui de la toile, des souliers et de toutes choses eût baissé, la valeur de ces objets fabriqués avait augmenté ; la matière première dont ils se composaient était devenue beaucoup plus chère que la main-d’œuvre n’était devenue bon marché. Il se consommait lentement une révolution désastreuse pour l’ouvrier, à qui l’on achetait son travail de plus en plus bas et à qui l’on vendait de plus en plus haut les marchandises dont il avait besoin. Il ne profitait pas, comme consommateur, de la perte qu’il subissait comme producteur.

Une révolution inverse se poursuit depuis cent ans : la matière première, en fait de tissus, est moins chère qu’autrefois, les frais de fabrication ont diminué et parfois l’objet fabriqué est aussi coûteux, parce que l’ouvrier a pris pour lui toute la différence. Cette transformation se recommande aux méditations des personnes attristées et gémissantes de toutes les opinions. L’opération ne s’est pas faite sans résistance ni sans douleur. La filature mécanique ne réussit que vers 1803 et n’employa la vapeur qu’en 1812. En 1838, l’Angleterre constatait que le perfectionnement des machines avait fait tomber la façon d’une livre de fil n° 100 de 12 fr. 50 à 80 centimes. Avant les machines, la concurrence des filés étrangers, à la suite de la guerre d’Amérique (1784), avait fait traverser à notre industrie nationale une crise très dure. Le filage du coton à la main, qui faisait vivre un grand nombre d’habitans des campagnes, fut frappé à mort. Il y eut en Normandie des paroisses où le tiers des ménages tomba subitement dans la misère.

Une crise analogue se produisit plus tard pour le tissage des étoffes ; mais ici l’agglomération des manufactures était commencée, depuis Louis XIV. Dans telle paroisse de Seine-et-Oise, comptant un millier d’âmes, on voyait 43 tisserands et 5 filassiers en 1670 ; en 1690 il n’y avait plus que 5 tisserands et aucun filassier ; en 1775 il ne restait que 2 tisserands. Inutile de dire que, depuis longtemps, il n’en reste plus un seul. Cependant les tisserands n’ont pas à se plaindre : la façon du mètre de toile représentait, suivant la qualité, le sixième ou le neuvième de la valeur du tissu il y a cent ans ; aujourd’hui cette valeur n’a presque pas varié, mais la façon entre pour un tiers ou un cinquième dans le prix de l’étoffe. Un propriétaire de laine peut aujourd’hui la faire transformer, par la filature la plus voisine, en drap commun, tissé, foulé, tondu, prêt en un mot à être employé, moyennant 1 fr. 90 le mètre. A la fin du XVIe siècle il lui en eût coûté 2 fr. 40 et les ouvriers pourtant gagnaient un tiers moins de salaire.

La façon d’un kilogramme de chandelles se payait 0 fr. 45 au moyen âge et 0 fr. 25 en moyenne aux deux derniers siècles. Le sciage du bois à brûler qui se payait au XVe siècle 2 francs par stère, un peu plus cher qu’aujourd’hui, coûtait 1 fr. 50 sous François Ier et seulement 0 fr. 75 sous Louis XV. La maçonnerie en moellons, qui pour des murs communs de 50 à 60 centimètres de large, se fait maintenant à la tâche, dans nos campagnes, à raison de 2 fr. 50 le mètre carré, se payait à peu près le même prix au moyen âge. Sous Henri IV et Louis XIII elle valait 1 fr. 75, et au moment de la Révolution elle était descendue à 1 fr. 20. Pour les maisons de Paris, en 1708, on payait 1 fr. 15 le mètre les murs de refend, et 2 francs les gros murs. Murs communs, cela va sans dire, et sans aucun ornement artistique. La maçonnerie du Louvre et celle des Tuileries, dont Louis XIV payait le mètre superficiel, y compris la fourniture des pierres de taille, 56 francs à l’entrepreneur, réservait sans doute aux maçons et aux sculpteurs un salaire qui ne peut se comparer à celui des bâtisses ordinaires.

Prises dans leur ensemble, les sommes payées pour les travaux à la tâche confirment ce que nous avait appris la statistique des salaires à la journée. L’ouvrier, qui avec deux cent cinquante jours de labeur avait eu, à la fin du XVe siècle, jusqu’à 1 230 francs ; qui, de 1 200 à 1 600, s’était fait en moyenne 900 francs par an, et qui n’était jamais descendu si bas que sous Henri III, où il ne touchait plus que 750 francs, tombe sous Richelieu et Mazarin à 562 francs, et à moins encore à la fin du XVIIe siècle. Après s’être relevée sous la Régence et le ministère de Fleury, sa paie annuelle n’était, à la fin de l’ancien régime, que de 576 francs. Or il gagne aujourd’hui, avec trois cents jours de travail, 1 020 francs, c’est-à-dire 77 pour 100 de plus qu’il y a cent ans. C’est là le bienfait positif du progrès.

Mais ce progrès comment est-il advenu ? Avec des chiffres lentement amassés, traduits, groupés, pressés enfin comme des fruits dont il faut extraire le suc, nous avons essayé, dans cet article et dans le précédent, de faire l’histoire, — bien aride, — des recettes paysannes et ouvrières, de voir les écus entrer dans la poche du travailleur. Il faudrait aussi les en voir sortir, apprécier quels besoins ils permettaient de satisfaire, pour connaître les deux faces de ces humbles budgets. C’est ce que nous tenterons plus tard. Dès à présent nous constatons qu’il n’existe aucune concordance entre la situation politique et la situation économique, entre la prospérité du pays, abstraitement considérée, et l’aisance de la classe laborieuse. La France de 1789 est riche, le paysan, l’ouvrier y sont pauvres ; tandis que la France de 1475 est évidemment pauvre, alors que le prolétaire y était riche. C’est là un phénomène très intéressant à retenir.

En l’espace de ces six siècles (1200 à 1800) qui constituent une période notable des fastes de l’humanité, un morceau énorme de notre vie nationale, que de changemens opérés, que de succès et de revers ! A travers les heures sombres ou glorieuses que la France a traversées, indifférent à ces péripéties, à ces révolutions civiles, à ces guerres extérieures, à ces intrigues ou à ces exploits que nous content les livres, et qui passaient au-dessus de sa tête, parce que, dans le Français d’autrefois, ils n’atteignent que l’homme public, le « citoyen », c’est-à dire une toute petite partie de son individu, le paysan, l’ouvrier, a de père en fils labouré, tissé, battu le fer, fendu le bois, scié la pierre. Il a, comme on dit, « gagné la vie », suivant cette destinée cruelle qui oblige la masse à peiner pour ne pas mourir. Cette vie a été plus ou moins large, plus ou moins dure ; mais la marche de la société ne l’avait pas adoucie et, par une contradiction déplorable, la civilisation semblait n’apporter que des privations et des misères au commun des êtres. De ce recul, la machine gouvernementale, la « politique » était-elle donc responsable ? Non certes, mais elle n’avait aucun moyen de lutter contre une force omnipotente devant qui les combinaisons des potentats ou des parlemens ne sont que poussière. Les salaires avaient obéi à la loi naturelle : l’accroissement de la population avait réduit le prix du travail et haussé le prix de la terre.

C’est la même force des choses, qui, depuis un siècle, a enrichi le travailleur par suite de l’entrée en scène d’un nouvel élément de production : la science. A voir la population française passer de 25 millions d’âmes environ en 1790, à 39 millions en 1896, tandis que les salaires réels ont augmenté de moitié ou des trois quarts, on s’est pris à douter de la vérité des formules que les savans avaient cru dégager jusqu’alors ; et les propositions du sage Malthus ont semblé les rêves d’un méchant homme. Or ces formules n’ont pas cessé d’être rigoureusement vraies, à la condition de les adapter au temps présent : il demeure évident que plus la somme des denrées, des vêtemens, du combustible, des matériaux de construction et des marchandises de toute nature sera grande, par rapport au nombre des hommes qui se les partageront, plus chacun de ces hommes aura chance d’en avoir davantage. Seulement la capacité de production de l’homme était jadis étroitement limitée : limitée par l’énergie infime de son bras, limitée par le faible rendement de la terre, limitée par la superficie modeste de sa patrie, où il demeurait enclos comme en un petit monde. Les prix de toutes choses, et aussi le prix du travail se mouvaient à l’intérieur de ces bornes inflexibles.

La science est intervenue ; elle a multiplié la productivité de l’homme et celle de la terre ; elle a élargi la sphère d’action de chaque individu, de chaque pays ; elle l’a étendue jusqu’à la totalité du globe. Economiquement parlant, malgré les barrières douanières, la créature du XIXe siècle n’a plus de patrie. Cette révolution est-elle terminée ? Qui pourrait le dire ? Qui voudrait le croire ? N’apparaît-elle pas, à nos yeux éblouis, comme l’aurore d’une ère incroyablement heureuse qui va s’ouvrir pour nos descendans ? Assurer un progrès indéfini serait absurde sans doute, moins absurde cependant que supposer le progrès d’hier fatalement arrêté au point où il est parvenu. Rien ne s’oppose à ce que le domaine de la machine s’étende, — au fait il s’étend tous les jours ; — à ce que les engins nouveaux soient plus parfaits et mus d’une autre façon que leurs devanciers ; rien ne s’oppose à ce que l’on trouve de nouvelles substances pour se nourrir, se vêtir, se chauffer, s’éclairer, se loger, ou que l’on se procure les anciennes plus aisément, ou qu’on les utilise avec plus d’adresse, moins de peine, plus de profit. Dans la voie des engrais artificiels, par exemple, dont la découverte transforme l’agriculture, n’est-il pas de nouveaux secrets, que le génie d’un chimiste peut contraindre la nature à révéler demain ?

Il est donc possible que la science dérange encore, à notre avantage, le vieil équilibre entre le travail, la population et la terre, sous lequel nos pères vivaient courbés. Il est certain qu’elle l’a, depuis un siècle, prodigieusement changé. Mais la loi subsiste tout entière : loi éternelle que les lois politiques n’influenceront pas. Ces dernières vainement se flatteraient d’améliorer le sort du plus grand nombre, en prétendant modifier la distribution des richesses existantes, lorsque c’est seulement par la création de richesses nouvelles que ce sort peut devenir meilleur. Pour que les salaires augmentent encore, il n’est qu’un moyen : c’est que les produits continuent à se multiplier en plus grande proportion que les hommes, afin que le travail de l’homme acquière vis-à-vis d’eux un plus haut prix.


Vte G. D’AVENEL.

  1. Voyez la Revue du 1er octobre.
  2. Ces chiffres, ainsi que tous ceux qui vont suivre, sont traduits en monnaie actuelle en tenant compte de la valeur intrinsèque de la monnaie ancienne et du pouvoir relatif de l’argent, d’après le prix de la vie : ainsi, en 1610, 6 sous 6 deniers valent 76 centimes et 76 centimes de 1610 correspondent, multipliés par 3, à 2 fr. 28 centimes.