Pensée française, pages choisies/04

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 18-22).

L’IMPÉRIALISME PAR LA FAIM



ON vient de découvrir un sérum infaillible, absolu, contre la révolution politique et les pays continentaux feraient bien de s’en emparer de peur que l’Angleterre, qui en a démontré l’excellence, ne se hâte de le faire breveter.

À vrai dire, il y a longtemps que Messieurs les Anglais s’en servent à la sourdine, et quelques-uns de leurs amis du continent, qui ont aussi leurs petits ennuis, paraissent l’avoir au moins soupçonné. Mais jusqu’à ces derniers mois les expériences de l’Angleterre touchant ce merveilleux remède, quoique, en somme, assez satisfaisantes, n’avaient pas donné de résultats très positifs. Quant aux continentaux, ils l’appliquaient un peu au petit bonheur, sans en connaître exactement la portée, comme on faisait usage des caractères d’imprimerie avant Guttenberg.

Mais, maintenant, nous sommes fixés, et les éléments en travail de révolution n’ignorent plus ce qui les attend, s’ils ne s’amendent, pas plus que les avantages qu’ils recueilleront, s’ils se soumettent docilement à la cure nouvelle.

Depuis mille ans, plus ou moins, nos amis les Irlandais, opprimés par leurs voisins d’Angleterre, ne pouvaient laisser s’écouler un siècle sans se payer une révolution. Au lieu de se résigner à la servitude et à la famine jusqu’au moment psychologique où ils auraient béni la main qui leur eût jeté dans la bouche un objet quelconque — jusqu’à la cristallisation du mot de Cambronne (« La garde meurt et ne se rend pas »), — ils partaient donquichottement en guerre contre les pouvoirs établis et s’en allaient jusqu’en France chercher des Anglais pour taper dessus (voir Fontenoy).

Résultat : une moitié de la race vendait l’autre moitié ; quelques courtisans, comme ce Thomas Moore, dont un journal montréalais a reproduit les traits sous une couronne de lauriers le jour de la Saint-Patrice, s’engraissaient à la Cour, dont ils étaient les Triboulets, et la grande masse des révoltés se faisaient pendre. Si un lord anglais, dans la suppression de la révolte, perdait un cheveu, en eût-il perdu vingt mille à violenter les paysannes du pays dompté, ses compatriotes vengeaient cet outrage en faisant pourrir quelques milliers d’Irlandais dans d’obscurs cachots.

Heureusement pour eux, et pour cet univers qu’ils approvisionnent si largement de rhéteurs, de comédiens, de politiciens et de boxeurs, nos amis les Irlandais ont compris la folie de leur donquichottisme. Depuis 1798, date à laquelle ce fou glorieux d’Humbert descendit près de Donegal avec une poignée de sans-culotte, ils ont évolué. Dès les mil huit cent, on les voit s’enrôler en foule sous les drapeaux anglais. Ils sont d’abord en Espagne et plus tard à Waterloo, avec Wellington. Ils sont avec Nelson à Aboukir et à Trafalgar. On les trouve partout, empochant une paie qui est pour eux la bouchée longtemps convoitée. Ils y prennent goût. En 1855, ils sont à Sébastopol. Ils s’en vont au diable sans mot dire à Balaklava. On leur passe la main sur la nuque, on leur chatouille le bedon. On les choie, on les fait manger comme des hommes, au lieu de leur donner du foin. Ils songent maintenant à peine à leur île, à leurs frères qui ne sont pas soldats, à leurs femmes, à leurs sœurs, à leurs vieux parents. Quelques sous par jour, venus à point, ne sont pas à dédaigner. La solution du problème qui préoccupait leur race, ils la tiennent. C’était bien la peine, vraiment, à Robert Emmet de jouer sa tête et à Grattan de braver les prisons anglaises. Le soldat Irlandais sera désormais le fort-à-bras des côtes britanniques. De la Crimée aux Indes, des Indes à l’Égypte et de l’Égypte au Transvaal, en passant par d’autres étapes, il va ferraillant pour les oppresseurs des siens. Il se fait battre sans regret, comme il triomphe sans enthousiasme. Il se fait même volontiers faire prisonnier, comme à Nikolson’s Nek et à Stromberg. Bref, il gagne son shilling a day. L’Anglais, qui s’y connaît en hommes aussi bien qu’en bétail, sait que penser de la bravoure de ces mercenaires. Mais chut, s’il s’en ouvrait le cœur, on saurait bientôt à quoi s’en tenir sur le véritable état des esprits dans le Royaume-Uni.

Les protestations de John Redmond, Michael Davitt et tous les autres députés irlandais, cela ne signifie rien : voyez donc comme les Irlandais se sont fait hacher au passage de la Tugela ! Le cri d’opprobe poussé par la presse irlandaise de tous les pays à la vue des horreurs sud-africaines, cela ne saurait compter : voyez donc les pertes magnifiques subies par la même brigade au repassage de la même rivière ! La bravoure irlandaise est une réplique à tout. La presse anglaise, les hommes d’État anglais parlent avec éloges des « héros celtiques », et le bon paddy, d’autant plus sensible aux honneurs qu’il y est moins accoutumé, s’aperçoit, ô délices, que la faim en le poussant au service du maître qu’il abhorre l’a tout simplement conduit à la victoire. Les rares Irlandais restés en Irlande ne peuvent plus même élever la voix contre la tyrannie anglaise, que M. Bull ne leur réponde : « Ah ! que vous me chagrinez ! vous n’avez pas la mémoire du cœur. Vous devriez au moins vous rappeler quelle mort glorieuse j’ai procurée à la plupart de vos enfants sur mes champs de bataille. Et comme voici la Saint-Patrice, pour vous prouver que j’ai assez de grandeur d’âme pour oublier le mal que je vous ai fait, je veux bien vous permettre de porter, ce jour-là, un shamrock à votre boutonnière. Je vous aime, et, mon Dieu, si vous persistez à vous agiter, je me verrai peut-être obligé de vous faire rappeler à la raison par ces fidèles soldats irlandais, vos compatriotes, qui, eux, savent faire justice à la droiture de mes sentiments ».

À un discours si convainquant, les Irlandais se sont rendus. Et les journalistes jaunes, qui avaient compté sur la prochaine rébellion irlandaise pour boomer leur stock dans les grands prix, peuvent en faire leur deuil. Leur seul moyen désormais de tirer partie des descendants de Brian Boru sera de leur passer, aux jours de fête nationale, une feuille de journal avec une feuille de shamrock.

Tout cela parce que l’Angleterre, par une politique prévoyante et suivie, a mis nos amis d’Irlande en si bel appétit qu’ils sont maintenant heureux d’accepter d’elle un os à ronger.

S’ils continuent à se bien conduire, on leur permettra sans doute, dans quelque cent ans, de se moucher dans des mouchoirs verts, de se coiffer de chapeaux verts et de porter des culottes vertes — à l’envers. Quant à se régaler de gazon vert et de feuillage vert, il y a belle lurette que dans certaines régions d’Irlande, grâce à la domination britannique, on jouit de cette liberté.

Enfin, qui sait à quels privilèges et à quels honneurs leur dévouement, né de la faim, ne conduira pas les fils de la Verte Erin !

Ah ! la faim, quand finira-t-on par se convaincre qu’elle peut souvent tourner au bénéfice de celui qui la subit aussi bien que de celui qui l’impose ?

Réduite par certains procédés, elle remplacera peut-être un jour la vapeur et l’électricité dans la mécanique.

Appliquée aux aérostats, elle nous permettra d’aller à la lune.

C’est une force, quoi ?

Si je ne craignais d’effaroucher les âmes timides, je m’écrierais même :

— La faim, c’est la vie !

Les Débats. 25 mars 1900.