Pensée française, pages choisies/05

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 23-27).

LA COMÉDIE PARLEMENTAIRE



L’OUVERTURE du Parlement s’est faite avec le fla-fla ordinaire, que l’homme du protocole, navré lui aussi par la mort de la reine, avait assombri juste assez pour empêcher les grandes dames de distraire la députation par un trop luxurieux étalage de leurs charmes. Ces dames, à l’exception de deux ou trois qui avaient arboré les couleurs de l’Union Jack, s’étaient jusqu’au menton vêtues de noir, d’abord parce que le noir est aussi élégant que simple, ensuite parce que c’est la mode par le temps qui court. Cette parure sombre mettait si bien en relief le rose de leurs joues et l’incarnat de leurs lèvres, qu’on s’est demandé, en les voyant, pourquoi d’ordinaire, aux cérémonies de ce genre, elles s’efforcent d’attirer les yeux du sexe mâle plutôt sur leurs seins que sur leur visage.

Le discours du Trône — lisez le discours de nos ministres, puisque le gouverneur général du Canada ne reçoit $50,000 par année que pour servir de porte-voix au cabinet — ne renferme rien de nouveau.

Son Excellence, il va sans dire, est profondément peinée de la mort de la reine et profondément heureuse de l’avènement d’Édouard VII. Dans un pays monarchique, le premier devoir du fonctionnaire est de savoir pleurer et se réjouir avec la Cour, comme celui du sujet est de se tenir constamment les yeux fixés sur les chefs de claque du loyalisme.

Son Excellence est fière des lauriers conquis par les soldats canadiens en Afrique australe ; heureuse d’apprendre que Son Altesse le duc de Cornwall daignera passer par le Canada à son retour d’Australie, enchantée de voir que le projet de la pose du câble transpacifique est en voie de se réaliser ; au septième ciel de constater que le peuple canadien se loyalifie tous les jours davantage.

Enfin, de quoi Son Excellence n’est-elle pas fière, de quoi n’est-elle heureuse, de quoi n’est-elle pas enchantée ? Un peu plus, son bonheur tiendrait du délire.

Dans sa réponse à ce boniment qu’il a lui-même rédigé, M. Laurier dira qu’il est heureux que Son Excellence soit heureuse de tant de choses, fière de tant de choses ; le bonheur gagnera tout le monde ; et il ne restera plus au cabinet qu’à élaborer ces lois qui doivent nous confirmer dans la possession de la Terre Promise.

Cette réponse, on aurait pu la faire dès jeudi, mais M. Laurier, qui nous avait promis un discours sur la mort de la reine, s’est dit que ce discours, flanqué d’une allocution du chef de la gauche, serait bien suffisant pour une séance et, sur sa proposition, la Chambre a ajourné au lendemain.

Les tribus sauvages de l’Empire en apprenant qu’elles sont orphelines, offriront sans doute au Ciel le plus pur du sang de leurs vierges et de leurs guerriers. C’est le propre des peuples civilisés, au contraire, de manifester leur chagrin de la même manière que leur joie, et comme le parlementarisme est l’une des expressions les plus élevées de la civilisation, l’idée de l’ajournement s’est présentée à l’esprit de nos députés aussi naturellement que s’il se fût agi de la naissance d’un rejeton royal ; au lieu de noyer leur douleur dans le sang humain, ils se sont donné trois jours de congé pour être plus à même de la noyer dans le scotch et le champagne. La Coutume le voulait ainsi — la Coutume qui partage le pouvoir avec le souverain dans l’Empire britannique. Ne touchez pas à la Coutume, même pour supprimer le « gentilhomme » de la Verge Noire, qui gagne mille ou quinze cents dollars par an pour montrer, dans les cérémonies officielles, son crâne au gouverneur et son derrière à la galerie.

Il est deux événements que le monde politique attendait avec impatience : le choix du nouveau chef conservateur et le discours de M. Laurier ; ni l’un ni l’autre n’a provoqué d’enthousiasme dans les milieux où l’on juge les hommes et les choses autrement que par les faveurs ou les profits qu’on peut en tirer.

Le caucus conservateur a été très harmonieux : à entendre ceux qui y ont pris part, on dirait que le candidat X., qui avait juré de décapiter le candidat Z., a posé sa candidature en chantant un air d’opéra ; que Z. a riposté par un solo de trombone et que la lutte, après avoir fait couler des flots de rondes, de blanches, de noires, de croches et de doubles croches, s’est terminée par un grand chœur où toutes les voix se confondaient dans un parfait accord. La vérité est souvent bien différente de ce tableau. Chez les conservateurs, M. Borden avait pour adversaires une demi-douzaine de nullités, dont quelques-uns ont déjà commencé à intriguer sournoisement contre lui ; sa victoire facile et par conséquent peu glorieuse réjouit les libéraux encore plus que les conservateurs, parce qu’elle met l’opposition dans un état d’évidente infériorité au point de vue de la direction. Qu’est-ce en effet que M. Borden ? Quelle expérience a-t-il de la vie parlementaire ? Quelles preuves a-t-il données de ses capacités ? Ce n’est pas un orateur : le hhaï ! dont il fait précéder ses périodes est celui d’un homme à qui on écrase ses cors. Ce n’est pas non plus un meneur d’hommes ; au parlement on dit que c’est un bon garçon, « a nice fellow », mais combien de « nice fellows » ne faut-il pas pour faire un chef de parti ? Élu pour la première fois en 1896, il a partagé avec M. Monk la bonne fortune de dénicher une affaire véreuse, c’est là le secret de sa promotion ; et comme pour consacrer définitivement le principe que chez les conservateurs il faut avoir déniché quelque chose pour aspirer à une chèfrerie, ses collègues se sont empressés de lui conjoindre le député de Jacques-Cartier. Voilà donc le parti conservateur reconstitué avec, pour base, la Vitaline et la machine électorale de Huron-Ouest. Avec MM. Hope et Casgrain pour lieutenants, il ne manque plus qu’une armée à M. Monk ; en attendant qu’elle lui arrive, les conservateurs ontariens, qui ont le nombre de leur côté, parlent de se donner eux aussi un chef. Des chefs, il en pleut : bientôt tout le monde sera général.

Le discours de M. Laurier avait réuni à la Chambre, à part la troupe des anglomanes accoutumés à applaudir les lieux communs du premier ministre, bon nombre de gens attirés par sa réputation d’orateur. À le lire dans les journaux, on serait tenté de s’imaginer que M. Laurier a eu des sanglots dans la voix, des attitudes tragiques, des gestes à fendre l’âme. Erreur profonde : souriant comme toujours, le premier ministre avait l’air d’un homme qui vient de perdre sa belle-mère ; il a parlé, parlé, parlé sur un ton déclamatoire qui aurait gâté l’effet du plus beau discours. Il a découvert des pleurs et des gémissements chez les Indous, que la domination britannique ruine ; chez les peuples sud-africains, que la tyrannie anglaise écrase ; chez les tribus barbares de l’Asie et de l’Océanie, qui ne connaissent de l’Angleterre que ses balles et son whisky. Il s’est écrié que la reine, par le message qu’elle adressa à la veuve du président Lincoln, avait rapproché pour toujours les deux races anglo-saxonnes ; ce qui est à la fois une erreur et une baliverne, puisque les États-Unis viennent d’outrager sciemment l’Angleterre dans l’affaire du canal de Nicaragua et que le message de la reine à madame Lincoln n’était que l’expression logique et protocolaire de la sympathie d’une souveraine pour une autre. Les tories de la Chambre, en écoutant ces exagérations, avaient l’air de penser : « Ce Laurier que nous avons accusé de déloyauté, il est très fort : il nous enfonce à notre propre jeu, et nous ne pouvons rien dire ». Du côté ministériel on n’était pas plus attentif. Sir Richard Cartwright bâillait aux mouches ; M. Tarte avait l’air de calculer combien de quais il pourra construire d’ici à 1905 dans le comté de Montmorency pour faire battre M. Casgrain ou sur les côtes du Labrador pour gagner les Esquimaux au parti libéral. M. Sifton semblait chercher dans quel pays barbare il pourrait recruter des colons pour noyer la minorité française du Canada ; quelques députés dormaient ; d’autres, l’oreille tendue, essayaient en vain de saisir quelques mots du « speech » débité avec tant de volubilité par le premier ministre. Il ne manquera pas de journaux ministériels pour comparer encore une fois, à cette occasion, Sir Wilfrid Laurier à Démosthène. Les hommes intelligents qui assistaient à la séance de vendredi en sont revenus avec l’idée qu’il n’est qu’un acteur incapable de jouer la tragédie.

L’Avenir, 10 février 1901.