Pensée française, pages choisies/08

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 39-45).

LETTRE OUVERTE À M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL



NE croyez-vous pas qu’il serait temps de mettre un terme aux scandales accessoires qui accompagnent les trop nombreux crimes commis dans notre malheureuse province ?

Vous me demanderez sans doute quels sont ces scandales — car vous les ignorez certainement, puisque vous les laissez impunément s’étaler au grand jour — ; et vous me demanderez ensuite quels sont les moyens à employer pour les faire cesser ?

C’est précisément ce que je veux vous indiquer ici.

Le premier scandale, qui est en même temps un danger social, c’est la publicité désordonnée et immonde faite autour des crimes par les journaux dits « sensationnels », au mépris de toute pudeur, de toute sensibilité, de toute justice et de toute probité.

L’intervention des reporters de ces journaux dans des affaires aussi graves est absolument odieuse. On leur impose le rôle de rabatteurs de gibier, de chiens de chasse, de mouchards. On ne se borne pas à les lancer sur la piste des coupables, on les délègue auprès des parents des individus suspectés, afin d’arracher à leur émotion et à leur douleur des propos équivoques de nature à étayer une accusation branlante que de très vulgaires gendarmes transformeront en un monument énorme de sottise, de suffisance et d’iniquité, dans l’unique but d’obtenir la mention de « fin limier », commencement et fin de leur stupide orgueil qui n’a d’égal que leur ignorance et la dépravation de leur sens moral.

Les reporters pénètrent librement dans les prisons, auprès des malheureux simplement prévenus ou soupçonnés. Grâce à de perfides discours, à l’offre d’un mauvais cigare et à la comédie d’un faux semblant de pitié, ils obtiennent des confidences incohérentes qui, diaboliquement exploitées par le tintamarresque orchestre de leur journal, sèment le doute, le mépris et la haine, dans les populations, lesquelles, hélas ! ont une foi trop crédule en ces récits fantastiques.

Le reporter d’un journal anglais de Montréal a été trouver la femme Hackett le jour de l’arrestation de son mari. Il lui a dit qu’il était chargé par son journal de plaider toutes les circonstances favorables à l’inculpé et de travailler à faire éclater son innocence. Il fit montre de sympathie, inspira confiance à la pauvre femme qu’il abusait, lui soutira des portraits, des épanchements, des communications touchant sa vie conjugale et celle de ses proches parents. Muni de ces renseignements arrachés par la duplicité à une créature simple et accablée, il fit le lendemain, sous un titre flamboyant, un réquisitoire terrible contre Hackett, utilisant d’une façon méprisable les petits secrets qu’il avait volés par hypocrisie.

Ce personnage est un gredin ; mais ceux qui le paient pour faire semblable besogne le sont bien davantage.

Remontez de dix années en arrière, Monsieur le Procureur général, à l’époque où ces mœurs hideuses se sont introduites dans notre journalisme ; et demandez-vous si de pareils abus, de pareilles manœuvres n’ont pas entraîné des condamnations imméritées ; si tout cela ne constitue pas des éléments de corruption sociale, qu’il est du devoir strict de l’autorité, en droit et en morale, d’étouffer coûte que coûte.

Après les scandales provoqués par la presse, il y a des scandales provoqués par les agents subalternes, auxquels on accorde si imprudemment des pouvoirs discrétionnaires disproportionnés à leur fonction, à leur responsabilité et à leur mentalité. Pour ces gens-là, tout se borne à « faire une cause. » quand même. Il leur suffit d’avoir une occasion ; peu importe que l’accusé soit coupable ou non. Leur acharnement est toujours complaisamment secondé par l’administration, et leur gloriole de policiers vaniteux et ignorants est voluptueusement satisfaite dès qu’ils obtiennent une condamnation. Et plus la faute est douteuse, plus le succès est grand. Ils poursuivent une idée fixe qui leur rapporte quelques louches avantages en cas de succès, mais qui ne les expose à aucun risque dans le cas contraire. Dans l’exercice sans contrôle et sans modération de leur métier, ils ont la latitude d’être injustes, méchants, implacables et cruels impunément, c’est-à-dire avec délices. Ils ont ainsi l’occasion, dans une mesure relativement large, d’émarger d’une façon extraordinaire au budget de la justice ; ils trouvent d’agréables exemptions de service pendant la durée des enquêtes et des audiences ; ils peuvent faire la roue devant les petites et les grosses dindes de leur quartier, à cause de l’extrême importance que leur communiquent momentanément les étincelants adjectifs dont les reporters amis les accablent sans mesure pendant des semaines.

Parlerai-je des enquêtes des coroners, où l’on tient le public, et par conséquent les coupables non encore connus, au courant de tous les faits, de tous les progrès ainsi que de toutes les erreurs de l’autorité ?

N’y a-t-il pas, dans les comptes rendus circonstanciés de ces enquêtes, détaillées à l’excès avec la complaisance des coroners, le risque grave de fournir d’utiles indications aux coupables, qui peuvent ainsi échapper à la justice ou la lancer sur une fausse piste qui la mettra en échec ou lui fera capturer un innocent ?

Parlerai-je aussi du rôle de la Couronne, qui, dans bien des causes, notamment dans une cause récente, s’est oubliée au point de mettre des entraves à la défense, voyant avec émoi un acquittement probable. Au lieu de s’attacher à la seule recherche de la vérité, trop souvent la Couronne s’attache à tendre des traquenards pour surprendre la défense et assurer le triomphe quand même de l’accusation, comme si son rôle, son devoir, consistait uniquement à fournir les bagnes et le bourreau. Assistez quelquefois aux audiences de la Cour d’Assises, Monsieur le Procureur général, et vous constaterez, peut-être avec étonnement, que c’est moins le sort de l’accusé qui est en jeu que l’amour-propre de vos substituts. Lorsque l’accusé est acquitté, les amis de l’avocat de la Couronne vont lui serrer la main et lui porter quelques paroles de consolation, comme s’il venait d’éprouver un irréparable malheur. Et l’infortuné, ému, les remercie en s’excusant :

— Que voulez-vous, dit-il avec résignation, j’ai fait tout ce que j’ai pu. Mais que peut-on obtenir d’un jury sensible, borné, qui prend son rôle au sérieux et qui se figure qu’il y a des accusés innocents ? Je prendrai ma revanche dans l’affaire Chose. Les journaux ont bien travaillé l’opinion et, grâce à eux, les preuves morales suffiront car tout le monde a pris l’accusé en horreur.

La justice n’est pas vénale dans notre province ; elle est pire : elle est vaniteuse et machinale. Tout sujet qui échappe à ses tenailles est pour elle une cause d’humiliation. C’est un vol fait à sa férocité barbare, et c’est surtout dans les sphères de la police que ce phénomène apparaît visiblement. Les agents et les reporters, ça ne fait qu’un corps. Les premiers fournissent des renseignements quotidiens agrémentés de quelques faveurs justificatives ; les seconds les encensent avec conviction et les consacrent grands hommes aux yeux des imbéciles, dont le nombre est imposant, comme vous savez.

Permettez-moi, Monsieur le Procureur général, de vous donner un exemple tout frais de la façon dont on cuisine la justice à Montréal.

Bradley, le premier accusé du meurtre de la petite Ahearn, a établi un indiscutable alibi au moment de son arrestation. On a passé cet alibi sous silence, dans la presse et dans les bureaux, attendu que, si on en avait tenu compte, il n’y aurait pas eu d’arrestation et, conséquemment, pas de certificat d’habileté à publier dans les palpitants comptes rendus de cet exploit.

Eh bien, tout est à l’avenant. On démoralise le public ; au hasard, on voue des êtres à l’animadversion des foules ; on jette le ridicule et la honte sur notre race ; on foule aux pieds tout sentiment humain, et tout cela, pourquoi ? Pour faire de la sensation, pour faire monter le tirage des journaux dissolvants, pour louer des fonctionnaires complaisants ou des mouchards peu regardants à « payer la traite ».

À qui la faute ?

Au mercantilisme, à la routine, au laisser-faire, à la bêtise, à la cupidité.

Oui, sans doute, toutes ces petites laideurs contribuent à l’existence d’un tel état de chose ; mais la faute principale remonte à vous, Monsieur le Procureur général, à vous, qui laissez avec sérénité galvauder la justice, à vous que le scandale n’émeut pas, quand vous avez le pouvoir, le droit et le devoir de vous opposer à ce dévergondage et de balayer à l’égout ce torrent de saletés quotidiennes. C’est vous qui, par votre majestueuse inertie, êtes responsable des larmes, des désespoirs, des révoltes impuissantes qui éclatent dans des foyers jusqu’alors paisibles, où la fatalité a conduit un jour la police, suivie des reporters.

On condamne pour « mépris de cour » un plaideur inexact ou oublieux des bienséances devant un juge ; mais on laisse impunément verser le mépris, le mensonge et la honte sur des femmes et des enfants désarmés. On laisse impunément livrer les secrets des enquêtes ; on laisse impunément pénétrer les reporters et certains curieux favorisés dans la cellule d’un prisonnier, pour le harceler, l’espionner, le trahir ou le moquer, alors qu’on ne lui permet que très exceptionnellement d’embrasser sa femme et ses enfants, de les voir même et de puiser dans ces étreintes ou dans cette vision le réconfort moral nécessaire pour supporter les affronts, les misères et l’ignominie d’une accusation peut-être téméraire.

Vérifiez ces choses, Monsieur le Procureur général, et si après vérification vous jugez inutile d’intervenir parce que tout va pour le mieux, c’est que vous aurez une plus grande fermeté d’âme qu’on ne l’a soupçonné jusqu’à ce jour, et que votre puissante constitution vous permet de braver tous les cauchemars et tous les remords.


Le Nationaliste, 22 avril 1906.