Pensée française, pages choisies/09

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 46-50).

LE DRAPEAU ROUGE



LA police de Montréal serait-elle justifiable d’empêcher le déploiement du drapeau rouge ? Telle est la question que M. Baillargé pose dans la Patrie sur ce ton alarmiste dont il a le secret.

Certains drapeaux ont une signification reconnue par les gouvernements et acceptée de tout le monde civilisé. Il n’en est pas ainsi de l’emblème qui effraie M. le curé de Saint-Hubert : n’importe qui peut s’en servir pour exprimer n’importe quoi : à tel point que s’il prenait fantaisie à M. Baillargé de l’arborer dans une procession de la Fête-Dieu, la chose semblerait aussi logique que d’en faire le signe de ralliement d’un parti politique. On ne peut donc pas plus le supprimer par des décrets et des ordonnances qu’on ne peut préciser dans un texte de loi le sens du mot « socialisme » avec lequel on a accoutumé de l’identifier et qui, selon la manière dont il s’entend, peut édifier ou scandaliser M. le curé de Saint-Hubert.

L’anarchie tend aujourd’hui à délaisser le rouge pour le noir : c’est donc celui-ci qu’il faudra proscrire si l’on admet qu’une couleur devienne odieuse parce qu’un groupe ou un clan suspect cherche à la monopoliser. Et le noir disparu, comment fera-t-on pour exprimer son deuil ? M. le curé de Saint-Hubert — qui doit avoir beaucoup à se plaindre du Sort, si on en juge par ses écrits — sera bien avancé !

* * *

Qu’est-ce au juste que le socialisme, dont le drapeau rouge est plus ou moins l’emblème ? Cette formule politique, conçue comme elle l’est par quelques-uns, serait-elle nécessairement incompatible avec le catholicisme ?

Il y a les socialistes collectivistes, qui nient la propriété et réclament la confiscation de tous les biens au profit de l’État. Évidemment, ceux-là sont en contradiction avec l’enseignement de l’Église, bien plus, avec le bon sens, qui veut que le Ciel, en douant chaque homme d’une volonté et d’un libre arbitre, lui ait conféré le droit de s’en servir.

Il y a aussi, croyons-nous, les socialistes qui prêchent l’organisation de services d’État pour la production et la distribution de toutes les choses nécessaires à la vie, mais sans demander la suppression de l’initiative individuelle, laquelle désormais, ne pourrait plus s’exercer que pour le bien public. Ceux-là peuvent s’illusionner sur la possibilité d’une telle réforme, mais si on veut se donner la peine d’étudier la tendance économique de notre temps — concentration constante des richesses, accaparement des moyens de production, augmentation du coût de l’existence dans une mesure disproportionnée à l’augmentation des salaires — on sera bien forcé d’avouer que leur théorie a quelque chose de noblement idéaliste qui fait défaut au système actuel, basé sur l’égoïsme, la fraude et la force brutale. En tout cas, l’Église ne les condamne pas, car ils ne méconnaissent aucun principe de droit naturel ou de droit divin ; tout au plus si les « bons esprits » — ce qui revient généralement à dire les gens repus — peuvent les blâmer de croire à la perfectibilité de l’état social.

Il y a enfin des hommes qui ne s’intitulent pas socialistes et dont néanmoins les idées sur les besoins de la Société et les devoirs de l’État s’écarteraient assez des formules ordinaires pour mériter ce qualificatif. Ils posent en principe le droit d’initiative et de propriété individuelle, ils ne veulent pas d’un État-Providence, qui, sans confisquer tous les biens à son profit, entreprendrait de corriger tous les maux inhérents à l’humanité et finirait probablement par n’être qu’une bonne vache à lait pour les malins. Et cependant, le régime actuel les révolte ; ils ont horreur de ces gouvernements-emplâtres bons seulement pour faire suer des taxes aux administrés. Ils croient que dans un pays neuf comme le nôtre, où il n’y a heureusement ni aristocratie terrienne ni privilèges héréditaires et où l’aristocratie financière ne vient que de naître, où, d’un autre côté, les richesses naturelles sont épandues partout sur le sol et dans les entrailles de la terre, il suffirait à l’État, pour créer un état social sinon parfait, du moins bien supérieur à ceux que l’humanité a connus jusqu’ici :

1° D’égaliser les chances de tous en ne créant aucun privilège ;

2° D’assurer au peuple la plus grande jouissance possible des richesses naturelles, soit en exploitant ces richesses lui-même, soit en les faisant exploiter dans des conditions déterminées par lui ;

3° De monopoliser les transports et autres industries qui ont de tout temps servi à l’accumulation de la richesse entre les mains du petit nombre et au déséquilibrement de la puissance politique ;

4° De confisquer au profit de la collectivité toute industrie définitivement monopolisée, quitte à la faire régir en son nom par des particuliers ;

5° D’empêcher la formation de trop grandes fortunes par l’impôt progressif sur le revenu — impôt qui frappe, encore plus peut-être que le travail, l’intelligence, don gratuit de la nature et source première des inégalités sociales.

Ces hommes qui prennent ainsi la contre-partie de tout ce que nos modernes Rois Fainéants croient et pratiquent, ils sont eux aussi des socialistes à leur manière, qu’ils s’intitulent libéraux parce qu’ils conçoivent le progrès humain comme un affranchissement, rationalistes parce que, poursuivant un but politique, ils regardent le contentement des masses populaires comme une condition essentielle de la vie et de la puissance nationale, conservateurs même, parce que — plaisante perversion des mots ! — ils veulent conserver l’ordre social en le régénérant.

Va-t-on les excommunier pour un nom sur le sens duquel on ne s’entendra pas ?

Le socialisme chrétien prêché par l’Abbé Daens et autres ecclésiastiques européens a été condamné par le Souverain-Pontife à cause de circonstances particulières qui pouvaient précipiter des masses insuffisamment éclairées, et naturellement impatientes, vers le collectivisme anticatholique. Mais cette doctrine — qui au fond n’est que celle du Christ — continue à être prêchée sous d’autres noms, en France et en Belgique, par des atholiques éminents dont le plus connu est un prêtre, l’abbé Lemire, député à la Chambre française.

Quant à nous, nous n’avons aucune sympathie pour les viragos du type Emma Goldman, qui puisent dans le cosmopolitisme de leur race bien plus que dans leur élévation d’esprit la haine des vieux drapeaux, ni pour certains hâbleurs que nous connaissons, qui soupirent après l’égalité générale dans l’État collectiviste, mais à condition qu’on leur délègue le soin de conduire les autres. Et si la drapeau rouge ne représentait que ces haines et ces calculs, nous le verrions sans émoi écharper par la police.

Mais il représente aussi, en Amérique, le rêve généreux, l’illusion sincère, de milliers de braves gens qui sentent glisser l’humanité dans les bras d’un autre Moloch, et qui, abandonnés à leurs seules lumières par des classes supérieures ignorantes et jouisseuses, croient pouvoir la sauver par l’application d’un nouveau principe politique. Et s’il nous fallait choisir entre ce rêve et cette illusion et l’égoïsme crapuleux de journaux qui osent affirmer le bonheur parfait de l’ouvrier canadien en face du trust de l’électricité qui le prive de l’éclairage le plus hygiénique et le plus parfait, du trust des viandes qui lui fait payer au poids de l’or l’article principal de son alimentation, du trust judiciaire qui lui prend un mois de son gagne pour une affaire de cinquante sous, — s’il nous fallait choisir entre ces deux états d’esprit, peut-être, Dieu nous en permette l’aveu ! serions-nous tenté de pardonner aux socialistes de n’avoir pas dessiné sur le champ clair de leur drapeau le groin d’un Morgan ou la panse d’un Rockefeller.


Le Nationaliste, 20 mai 1906.