Pensée française, pages choisies/16

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 89-98).

NOTRE DEVOIR LE PLUS URGENT… [1]



NOTRE devoir le plus urgent envers nos compatriotes d’Ontario, c’est de leur envoyer l’argent dont ils ont besoin pour obtenir justice des tribunaux britanniques — s’ils le peuvent. Même dans l’incertitude de vaincre, une minorité qui se respecte et qui veut vivre ne doit jamais abdiquer un droit sans combattre. On a dit que la suppression du français comme langue officielle dans l’Ouest était inévitable ; mais il y avait assez des Anglais à réclamer cette mesure, et les plaidoyers faits par des Canadiens français pour la justifier forment une page d’abjection que notre race relira avec dégoût le jour où elle aura, enfin, pris quelque conscience de sa dignité. De même nous avons en Ontario le devoir de disputer le terrain pouce par pouce, avec toutes les armes à notre disposition. Les grands olympiens qui se lavent les mains de ces luttes pénibles, livrées prosaïquement à coups de dollars, restent majestueusement à l’écart de tout mouvement de protestation, feignent de croire qu’ils peuvent adoucir MM. Pyne et Hocken — et à la fois, va sans dire, continuer d’emplir leurs « chars » compatriotes — en vantant Molière, Racine et Veuillot devant des cercles de vieilles dames à moitié gâteuses, avec des grâces négligées et des airs entendus de vieux « cabotins » — ceux-là, n’hésitons pas à les qualifier, ce sont des traîtres. Il faut lutter pour vaincre. Il faut aussi lutter pour lutter : la race canadienne-française ne se sauvera que si elle comprend enfin que la lutte pour la justice, quelle qu’en doive être l’issue, a sa vertu propre, qui est d’ennoblir ceux qui s’y consacrent, en les faisant participer d’une spiritualité supérieure.

Mais nous du Québec, qui sommes censés donner le ton à la vie française en Amérique, pénétrons-nous bien de ceci, qu’un droit constitutionnel ne vaut guère que par le parti qu’on en sait tirer. Il ne nous suffit pas de faire maintenir l’enseignement du français à l’école, il nous faut encore imposer à nos compatriotes anglais sinon l’amour, au moins l’estime du français — et non seulement du français qu’ont écrit Molière, Racine et Veuillot, mais du français qui s’enseigne dans nos écoles, du français que nous parlons dans la famille, dans la rue, dans les bureaux, dans les parlements, sur la place publique. M. Hocken apprendrait à savourer Molière dans le texte, qu’il se pourrait encore que cela ne le rapprochât pas du tout des Canadiens français ; qu’au contraire cela servît à le confirmer dans la prévention, assurément très regrettable, qu’il n’y a rien de commun entre Molière et certains rédacteurs de La Presse.

Tout d’abord, posons en principe que jamais peuple de vie économique et politique inférieure n’eut le moindre prestige ni n’exerça la moindre influence intellectuelle hors de ses frontières. La Grèce de l’époque romaine ne fait exception à cette règle qu’en apparence : à Rome comme ailleurs, le rôle qu’elle avait joué sur la scène politique était encore présent à toutes les mémoires ; et elle avait gardé dans sa défaite une splendeur matérielle que les rapaces proconsuls romains ne savaient que trop apprécier. Le rayonnement extraordinaire de la pensée juive en Asie mineure, à Alexandrie et jusqu’en Grèce vers la même époque ne surprend de même qu’au premier coup d’œil ; sous tous ses maîtres le Juif avait conservé l’unité et la continuité de pensée qui sont le principe le plus actif de vie politique ; les missionnaires qui étaient en train de conquérir le monde au monothéisme judaïque quand parut le Christ, et après lui saint Paul, étaient soutenus dans leur prosélytisme par une foi inébranlable à la résurrection prochaine de la nation juive. À l’époque moderne, on a vu des nationalités méprisées naguère forcer en quelques années l’attention puis l’admiration du monde par leurs œuvres intellectuelles ; pour n’en nommer qu’une, citons les Tchèques, dont la situation, longtemps analogue à la nôtre, comporterait pour nous de si salutaires leçons si notre suffisance nous permettait de chercher des enseignements quelque part. Mais le relèvement économique et politique, qui avait été pour ces nationalités une des conditions essentielles de la renaissance intellectuelle, a été la condition non moins essentielle de leur réhabilitation intellectuelle aux yeux de l’étranger. Les Américains qui ont étudié à Paris admirent passionnément la littérature et l’art français ; ils se font une gloire d’aller entendre et applaudir les conférenciers de l’Alliance française en tournée dans leur pays ; mais leur sympathie intellectuelle pour les populations d’ouvriers et de manœuvres franco-américains qui peinent dans les chantiers et les usines des États-Unis n’en est pas accrue d’un iota ; à tort ou à raison, ils continuent de croire que ces populations, si admirable que d’autres jugent et que puisse être leur pieux attachement au souvenir de la France, ne vivent pas assez intensément de la vie française pour arrêter, même passagèrement, leur attention. Eussions-nous dans le Québec les écoles les plus parfaites du monde, nos compatriotes anglais des autres provinces seraient excusables de ne s’en pas douter tant que, avec une politique économique dirigée au profit de la haute finance anglaise et une presse d’« action sociale catholique » tout occupée à faire de la casuistique religieuse au profit de partis politiques, nous serons dans notre propre maison des « porteurs d’eau » et des « scieurs de bois ». Eussions-nous la plus belle littérature et la plus haute culture scientifique du monde, que nous ne pourrions pas faire un crime à l’Ontario de l’ignorer tant que nos journalistes et nos hommes politiques, effrayés de leur ombre, incapables d’une idée personnelle, apporteront dans la délibération des problèmes nationaux des âmes de castrats et des intelligences de concierges. Le praticien romain prenait des leçons de ses affranchis, quand ils étaient grecs et qu’ils les savait venus directement des écoles d’Athènes : il n’en prenait point de ses esclaves. Montréal, à ce qu’on m’assure, est plein de docteurs ès-lettres italiens, russes, polonais et juifs qui ont beaucoup plus de distinction intellectuelle que la plupart des membres de notre Société Royale et qui, en attendant d’avoir pu se familiariser avec les langues et les coutumes du pays, gagnent leur vie à malaxer du béton ou à porter l’oiseau : qui de nous les connaît, qui de nous se donne la peine de les découvrir ?

Pour inspirer aux Canadiens anglais le respect de notre langue, nous avons encore d’autres conditions à remplir. Pour l’instant je n’en indiquerai que trois.

La première, c’est de leur prouver que le français tel que nous le vivons, si je puis m’exprimer ainsi, ne nuit pas à notre formation intellectuelle. En d’autres termes, c’est d’abord de faire en sorte que nos écoles existent.

Et je n’entends pas ici parler de l’école primaire. Certes, malgré toute la joie que doivent nous causer la fréquence de plus en plus grande des congrès de « commissaires », l’augmentation graduelle du traitement des institutrices à $150 par année, et quelques autres progrès d’égale importance, il y aurait de dures vérités à dire sur ce rouage de notre enseignement et l’ineptie de ceux qui le dirigent. J’ai en ce moment à l’esprit un livre de lecture adopté par presque tous nos corps enseignants pour sa prétendue supériorité et dont la bonne fortune, réalisée sous le régime du laisser-faire, est précisément un des arguments les plus chers aux adversaires de l’uniformité obligatoire des livres de classe : on y lit entre autres choses que le siège de l’industrie du fer au Canada est aux Forges du Saint-Maurice. Publié pour la première fois il y a cinquante ans, on n’y a apparemment pas changé une virgule depuis ; il a gardé jusqu’à ses coquilles typographiques. Il m’a été donné récemment de lire toutes les lettres reçues des institutrices laïques de l’école primaire par certain comité patriotique ; autant elles réconfortaient par la noblesse des sentiments, autant elles attristaient par la pauvreté invariable — oui, invariable — de la composition et de la syntaxe. Je ne crois pas que même ceux qui, pour employer le mot consacré, « font métier de dénigrer notre enseignement », aient jamais soupçonné un dénuement pareil. C’est à faire pleurer. Je souhaiterais que pour son édification personnelle un homme loyal comme mon ami Héroux, du Devoir, se donnât la peine d’examiner cette littérature. N’exagérons toutefois pas la part de l’école primaire dans la création des hautes valeurs intellectuelles par quoi se juge une civilisation. N’hésitons pas même à reconnaître que son action morale — comme il semble que le prouve à l’évidence l’état d’âme actuel de cette nation française où on disait que l’école neutre avait tué pour toujours l’idée religieuse — n’est pas comparable à celle de l’église ou du foyer. Bornons-nous, si on le veut, aux enseignements secondaire et supérieur.

Pour ce qui est de notre enseignement secondaire, quelque progrès qu’un homme d’âge mûr y constate en causant avec les écoliers d’aujourd’hui, il suffirait, pour en apprécier la valeur, de faire observer que tous les professeurs qui se sont succédé à la chaire de littérature de l’Université Laval à Montréal étaient en France simples professeurs de lycées, c’est-à-dire de collèges classiques. Bien plus, et même en classant séparément un tout petit nombre de maisons placées dans ces conditions exceptionnelles, on ne voit pas que cet enseignement puisse jamais sortir de la médiocrité tant qu’il n’y aura pas d’école normale supérieure pour la formation du personnel enseignant, et tant que, les « collèges » étant avant tout des petits séminaires, le recrutement du personnel enseignant sera subordonné aux exigences du ministère ecclésiastique.

C’est surtout par notre enseignement supérieur que nous pourrions espérer nous révéler un jour comme force intellectuelle. Quand les plus célèbres universités américaines ou anglaises viennent chercher des professeurs au McGill’s — comme cela s’est vu cinq ou six fois depuis quinze ans — ou qu’un ancien professeur du McGill’s, encore lié de très près à cette maison, reçoit le prix Nobel pour des découvertes scientifiques, nous n’avons pas besoin d’en savoir plus long pour conclure que le Canada anglais commence à compter dans le mouvement intellectuel universel. De même est-il à présumer que si, une fois tous les dix ou vingt ans, les travaux d’un professeur de Laval étaient couronnés par une Académie de réputation mondiale, M. Hocken lui-même attacherait peut-être une moindre signification au fait que nous rétribuons plus mal que nos servantes les institutrices de nos écoles primaires. Or, ne craignons pas de le demander à quiconque ne s’est pas crétinisé en passant par là, l’Université Laval comme université, c’est-à-dire comme préparation à l’intelligence de toute chose, cela existe-t-il ? Quel est l’enseignement qui se donne là et qu’un bon homme d’affaires comme M. Leblond de Brumath ou M. de Kerméno ne pût faire donner tout aussi bien par des « nègres » à quarante sous de l’heure ? Quelle espérance au moins avons-nous que l’institution sera jamais autre chose que ce qu’elle a toujours été, savoir : une école qui, en donnant à ses élèves — pour la plupart jeunes hommes très contents d’eux-mêmes — ce qu’il leur faut pour gagner leur vie, les pénètre juste assez du sentiment de son utilité pour, hélas ! les empêcher de voir tout ce qui lui manque ? Quant à moi, lorsque je cherche à mesurer aussi exactement que possible le degré de culture de notre personnel universitaire, j’évoque malgré moi la délicieuse histoire de ces nombreux chefs-d’œuvres de peinture accrochés aux murs de l’Université québecquoise pendant un demi-siècle sans que personne en soupçonnât l’existence, et qui, découverts en 1910 par un vague peintre américain du nom de Purvis Carter, font maintenant la gloire de ce foyer intellectuel, gloire lui-même d’une ville qui s’intitule modestement l’Athènes de l’Amérique.

La deuxième condition, c’est de faciliter l’étude du français à nos compatriotes anglo-protestants. Il va de soi, en effet, que nous ne pouvons blâmer ceux-ci d’ignorer notre langue s’ils sont virtuellement dans l’impossibilité de l’apprendre. Or, de la plus humble de nos écoles primaires jusqu’à notre soi-disant université, quelle est celle de nos institutions scolaires qui ne soit avant tout une institution religieuse et qu’un protestant — abstraction faite de la valeur intellectuelle ou professionnelle de l’enseignement — pût fréquenter sans se manquer de respect ? Et si l’on prétend que les Anglais peuvent apprendre le français comme nous apprenons l’anglais, je réponds tout simplement que pour des raisons évidentes ce n’est pas là parler sérieusement.

La troisième condition, c’est que dans nos mouvements de protestation nous fassions un état plus considérable de la valeur du français considéré en soi, comme instrument de culture intellectuelle. Depuis le commencement de la présente guerre, la preuve est faite, semble-t-il, et pour toujours, que pour être bon Français il n’est pas indispensable d’appartenir à telle ou telle religion — non plus, bien entendu, qu’à telle ou telle secte antireligieuse. Au fond, il n’y a probablement pas plus de raison d’établir une corrélation entre le patriotisme canadien-français et la foi catholique. Parmi les Canadiens-Français anglicisés, j’en ai connu beaucoup qui avaient renié le catholicisme, mais j’en ai aussi connu un grand nombre qui étaient restés foncièrement, dévotement catholiques. D’autre part, je crois bien ne rien apprendre à personne en disant qu’aux États-Unis comme au Canada on trouverait nombre de Canadiens-Français indifférents en matière religieuse et cependant résolus à rester français. Mais si l’on tient mordicus à lier la langue à la foi, il faut à tout le moins prendre garde que ce ne soit pas parfois au détriment de la langue. La Société du Parler Français eût pu faire beaucoup pour la propagation du français dans le Canada anglais : on sait sous quelles influences elle s’est changée en Société du parler catholique et français. Pour complaire aux visées étroites de Mgr Roy et de quelques autres, elle s’est aliéné non seulement les Canadiens protestants qui auraient pu seconder son effort, mais l’armée innombrable des catholiques canadiens-français qui ne se sentent pas de vocation pour la propagande religieuse, et qui du reste sentent confusément que dans ce mariage de la langue et de la foi, décrétée par raison d’État, je veux dire par raison d’Église, ce n’est pas la foi qui a le plus à perdre. Comment peut-on sincèrement s’imaginer servir la cause du français dans l’Ontario protestant en ne cessant de proclamer que pour nous le français est d’abord un instrument de conservation et de propagande catholique ? Et comment espérer en même temps faire croire à la Province de Québec que l’on n’est mû que par l’amour du français, quand, au cœur même de cette province, le français se meurt dans les arts et métiers, la procédure judiciaire, les administrations publiques et privées et vingt autres sphères ; que de toute évidence un commerce intellectuel plus intime avec la France pourrait seul nous rendre, avec l’esprit français, la force d’expansion et de rayonnement qui nous manque ; que néanmoins, par crainte de « l’irréligion », et en dépit de leurs beaux discours, ceux qui pourraient nous rapprocher de la France agissent au fond comme s’ils étaient enchantés de nous en tenir éloignés. Le jour où le clergé canadien-français ne mettra plus de conditions à sa défense du français, il conquerra le cœur de ceux pour qui le français aussi est une religion, et c’est à dire que ce jour-là il y aura peut-être encore des indifférents en matière religieuse, voire des incroyants, dans le Canada français, mais qu’il n’y aura plus d’anticléricaux. Au contraire, la plus grande maladresse dont il soit capable, et pour la religion et pour le français, c’est de continuer à se mettre en travers de tout mouvement d’action française qu’il n’a pas conçu et qu’il ne dirige pas, et qui ne s’affiche pas d’abord comme un mouvement catholique.

Pour résumer ce trop long article — qui y gagnerait, je crois, à se muer en brochure :

Envoyer de l’argent aux Canadiens d’Ontario, et tout de suite, et le plus possible. Si nous ne pouvons vaincre, lutter pour lutter.

Faire respecter le français aux Anglais d’Ontario :

1. En détruisant chez eux l’impression que cette langue n’est parlée au Canada que par des « porteurs d’eau » et des « scieurs de bois » ;

2. En relevant le niveau de notre enseignement secondaire et supérieur ;

3. En créant quelques écoles françaises accessibles aux Anglais protestants ;

4. En cessant de faire du français un simple état du catholicisme.

Et pour résumer ce résumé, je dirai qu’il n’y a pas de langue française possible sans pensée française ; que la pensée française sera nulle en Ontario si la pensée française est anémique dans Québec ; que la pensée agissant, comme la lumière et comme la chaleur, par rayonnement, le moyen le plus sûr d’assurer la survivance du français en Ontario est de faire du Québec un foyer intense de culture, de vie, de pensée française.

Quant à l’opportunité de la colonisation « professionnelle » préconisée par M. Surveyer, je vous réfère à ce que j’en disais il y a deux ans dans une interview qui eut, si j’ose dire, un certain retentissement, et que je vends encore en brochure, à raison de 10 sous l’exemplaire.

Olivar Asselin,
Courtier en immeubles.


L’Action, 30 janvier 1915.

  1. L’« Étudiant », journal des étudiants de Laval, fut supprimé pour avoir publié cet article, qui fut ensuite reproduit dans l’« Action » sous le titre de « L’Étudiant supprimé ».