Pensée française, pages choisies/17

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 99-100).

DÉDICACE




DE tous ces jeunes hommes que la vie a jeté sur ma route et dont la collaboration fit ma joie et mon orgueil, il en est quatre que je me rappelle avec une émotion toute particulière, à cause du contraste entre la grâce légère de leur talent, la douceur de leur philosophie et le tragique de leur destinée. Ce sont Gaston de Montigny, Maurice Leconte, Ernest Lafortune et Joseph Baril.

Fils de chevaliers et qui lui-même avait connu le monde, mais Canadien jusqu’aux moelles, de Montigny mêlait un goût de terroir à des contes humoristiques du meilleur Alphonse Allais.

Leconte, né aux environs de Caen, venu au Canada dès sa sortie du lycée, au physique vrai portrait de Renan, — et dont je ne sus jamais rien quant au reste, — fournit d’abord aux Débats, ensuite au Nationaliste, sous le pseudonyme de « Johannès », des articles où l’humour abracadabrant d’un Courteline dissimulait, mais pour la foule seulement, un nihilisme tout oriental.

Ernest Lafortune a montré comme ironiste une des intelligences les plus fines — probablement la plus fine — que le Canada ait connues.

Baril, moins profond que Leconte ou Lafortune, moins fécond que de Montigny, n’en a pas moins laissé, dans le genre badin, de jolis morceaux d’anthologie.

De Montigny est mort à quarante ans, par sa faute ; Leconte fut un jour trouvé noyé dans le Saint-Laurent ; Lafortune et Baril furent dévorés par la phtisie aux environs de la vingt-cinquième année. À défaut d’une jouissance digne de leur subtile esprit, puisse la dédicace de ces brefs épilogues leur apporter au paradis — où le Bon Dieu les emploie sans doute à égayer les saints trop rébarbatifs — le témoignage de mon impérissable amitié.


Witley Camp, 14 janvier 1918. (note)
  1. (note) Cette dédicace est extraite d’« Exubérances », recueil de ses articles que M. Asselin avait préparé lui-même avant de se rendre au front pendant la Grande Guerre.