Pensée française, pages choisies/20

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 142-150).

PRÉFACE
des deux premières éditions de l’Anthologie des poètes canadiens
composée par Jules Fournier



UNE littérature peut être nationale par la nature des sujets, mais à condition d’être d’abord une littérature, c’est-à-dire autre chose qu’un ensemble d’écrits sans valeur littéraire propre. Si l’on admet cette condition, il y a bien un ensemble d’ouvrages serbes qui par son mérite littéraire constitue une littérature serbe, un ensemble d’ouvrages tchèques qui par son mérite littéraire constitue une littérature tchèque, un ensemble d’ouvrages polonais qui par son mérite littéraire constitue une littérature polonaise, mais ce qui s’est publié chez nous d’ouvrages à prétentions littéraires sur des sujets canadiens ne saurait constituer une littérature canadienne.

Une littérature peut encore être nationale par un certain génie propre de ses écrivains et indépendamment de la nature des sujets : tel est, par exemple, le cas de la littérature belge, à laquelle on ne saurait nier l’originalité, même quand Verhaeren et Max Elscamp en poésie, Lemonnier, Rodenbach et Maeterlinck en prose, expriment des sentiments purement humains. Tel est aussi le cas des littératures slave et Scandinave, qui par Tolstoï et autres romanciers russes, le dramaturge Ibsen, les critiques Bjoernson et Georges Brandes, ont traité dans un esprit et dans un style à elles des sujets universels. Ce génie propre qui consiste dans une certaine manière originale d’envisager et d’exprimer la vie, osera-t-on affirmer qu’il se manifeste à un degré quelconque dans la masse indigeste de notre production littéraire ? On parcourrait bien, il est vrai, la plupart des pays du monde même les plus sauvages, sans trouver rien qui ressemble, même de loin, au ton ordinaire (nous disons ordinaire) de notre production en vers et en prose. Mais l’originalité qui consiste à faire fi des idées, à cultiver obstinément le lieu commun, à ignorer dans ses écrits le dictionnaire et la grammaire, n’est pas, ne sera jamais, que je sache, de celles qui confèrent aux œuvres littéraires le caractère national. À la seule condition de s’imposer pendant quelques années un enseignement public comme le nôtre (l’enseignement public ne se donne pas seulement à l’école : la famille, la presse, les associations y contribuent), et d’ériger sur ses frontières une muraille de Chine comme celle qui nous a jusqu’ici séparés de la France, n’importe quel pays pourra avoir des journaux comme les nôtres, des romans comme les nôtres, de la critique littéraire comme la nôtre, et, sauf quelques œuvres d’exception, une poésie comme la nôtre : c’est-à-dire des journaux, des romans, une critique, une poésie, auxquels l’étranger s’intéresse surtout par curiosité de collectionneur.

Une littérature, sans être nationale par la nature des sujets ni par le génie propre de ses écrivains, peut encore se dire nationale pour la double raison qu’elle s’exprime dans un idiome particulier et qu’elle s’impose à l’attention du monde par des qualités de style exceptionnelles. Dix Gibbons constitueraient une littérature anglaise, quoique l’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain ne soit anglaise ni par le sujet ni à vrai dire par le style. Goëthe n’avait d’allemand que la langue, il s’en faisait gloire ; et pourtant il semble qu’une demi-douzaine de Goëthes formeraient à eux seuls une assez enviable littérature allemande. Les écrivains canadiens qui approchent de Goëthe, ou seulement de Gibbons, ou même de poussifs prosateurs comme Steele et Addison en Angleterre et Le Sage en France, ils n’existent que sur les frises de nos bibliothèques. Ces invraisemblables accolades de noms paraissent chez nous toutes naturelles, au point que l’homme de goût qui à leur vue gambade de joie, se tord d’hilarité, le fait au risque de son existence, littéralement ; mais le nègre martiniquais ou haïtien qui a passé par l’école française en percevrait à l’instant le ridicule.

Notre manque de sens critique est tel, que presque tout ce que nous venons de poser, qui est la vérité exacte, mathématique, — ou, comme nos poètes commencent à dire : « invulnérable, » — passera pour boutades aux yeux du plus grand nombre, et que personne, ou à peu près, ne se donnera la peine d’en scruter le bien fondé. C’est effectivement le sort qu’aux environs de 1905 eut un article où Jules Fournier, parlant des Études de M. Charles ab der Halden sur la littérature canadienne, soutenait aux lecteurs de la Revue canadienne l’inexistence de cette littérature. Comment pareil article trouva grâce devant le gardien de ce caveau funéraire et orthodoxe, la chose paraîtra certainement mystérieuse aux siècles à venir. Byron disait : “Wordsworth sometimes wakes” ; et le chansonnier Ferny fait dire au notoirement funèbre M. Brisson : « Soyons folichons, parlons de la Révolution française ». J’imagine que le directeur de la Revue canadienne se réveilla pour une fois, et que pour une fois il s’écria : « Soyons folichons ; laissons résonner parmi les morts la voix d’un humoriste ! »

Le lecteur prenant la chose de même, l’article fut bientôt oublié. Au cas cependant que quelques-uns en aient gardé souvenir, je dirai — comme la chose me semble à moi — pourquoi Fournier, sans avoir jamais changé d’opinion, consacra à la composition d’une anthologie des poètes canadiens le loisir de ses dernières années.

Si plaisant que cela puisse paraître, je connus Fournier à la Presse. C’était à l’automne de 1903. J’avais vingt-huit ans ; je venais de résigner les fonctions de secrétaire particulier de M. Gouin pour entrer à ce journal comme directeur de l’information. Lui, à peine sorti de l’adolescence, il était reporter. Cinq semaines plus tard, nous avions l’un et l’autre quitté les messieurs Berthiaume, moi pour fonder, avec M. Bourassa, le Nationaliste, lui pour passer au Canada, d’où il venait bientôt nous rejoindre dans une des entreprises politiques les plus hardies et, à tout prendre, les plus étonnantes de ces dernières années. Le Nationaliste avait vu le jour en mars 1904 ; au commencement de 1908, je l’abandonnais, usé. Fournier, qui collaborait depuis quelque temps au journal sous un pseudonyme, m’y remplaça. En mars 1910, nous quittions ensemble le Devoir, vieux de deux mois, à la fondation duquel nous avions tous deux modestement contribué. Il passa rapidement à la Patrie, puis fonda l’Action ; cinq ans plus tard il renonçait au journalisme, après une carrière d’un peu moins de huit années. À ce moment, en politique, il était déjà d’un profond pessimisme ; que de fois ai-je entendu dire à cet homme droit, sincère, désintéressé, qui avait à mainte reprise bravé la prison pour ses idées : « À quoi bon ? »

Eh bien ! ce sceptique, ce désabusé, ce broyeur de noir, ceux qui l’eurent pour compagnon de travail ou qui, en tout cas, jouirent de son intimité durant les dernières années de son existence, diront qu’il s’intéressa jusqu’à la fin avec la même ardeur, avec le même patriotisme passionné et maladif, à l’avenir de la langue française en notre pays. Pour les beaux yeux de cette noble dame, il eût à lui seul accepté bataille du Canada anglais tout entier, y compris les parlementaires de qui il relevait comme traducteur au Sénat. Même on le vit maintes fois, par pur scrupule intellectuel, tourner le dos à la bohème, s’imposer pendant des semaines une dure discipline, pour pouvoir traduire en ce français limpide qu’il avait appris de ses bons maîtres Racine, Voltaire, Louis Veuillot et Anatole France, de l’anglais à faire vomir un reporter du Montreal Star. Ce fidèle serviteur de la langue, de la pensée française, il se moquait, et à bon droit, de ce qui, dans la bouche de journalistes qui ruminent leurs lieux communs avec la même délectation que les bœufs leur paille, prenait le nom prétentieux de littérature canadienne. Mais rien qu’à juxtaposer la « poésie » canadienne de 1800 à 1840 et celle d’aujourd’hui, il ne pouvait point ne pas être frappé et ne pas se réjouir du progrès accompli chez nous sous le double rapport du sentiment et de l’expression poétiques.

Ce n’est pas que tout, absolument tout, soit mauvais dans la production de 1800 et de 1840. Si lamentables ue soient les exercices d’écolier qui ont fait entrer Mermet, Viger, Norbert Morin, Michel Bibaud, Bédard, Petitclair, au panthéon poétique, et quelques défauts (enflure, pédanterie mythologique, préciosité, goût de la cheville et de l’inversion) que les rimeurs canadiens de cette époque doivent à l’imitation d’une période (fin du xviiie siècle et commencement du xixe) qui pour la poésie fut bien la plus pauvre de toute la littérature française, on ne relit pas sans intérêt, voire sans plaisir, le Petit Bonhomme de Joseph Quesnel, certaines chansons, surtout patriotiques, de Morin, de Mondelet, de Napoléon Aubin, certains vers épiques de François-Xavier Garneau. Mais outre que deux des principales figures du groupe, Quesnel et Aubin, sont, comme Mermet, nées à l’étranger, pourquoi ne pas reconnaître qu’à tout prendre il serait difficile de trouver, aux époques de civilisation, un nombre égal de rimeurs ayant livré à la publicité, dans un nombre d’années égal, un nombre égal de vers illisibles ?

Avec Chauveau, Fiset, Crémazie, Fréchette, Alfred Garneau, Napoléon Legendre, Pamphile Lemay, la seconde période est en progrès sur la précédente. Toutes proportions gardées, ceux-là sont à Bibaud et à Viger comme Hugo, Lamartine et Musset à Le Franc de Pompignan, à l’abbé Delille, aux bardes ampoulés de la Révolution et aux poètes officiels du Premier Empire. Il sera beaucoup pardonné à Crémazie, à Fréchette, à Lemay, parce qu’ils ont eu du souffle. Et loin de nous de prétendre que Tonkourou de Pamphile Lemay ne soit pas en soi une œuvre intéressante, que le Mississipi de Fréchette et certaines pièces de Beauchemin ou d’Alfred Garneau vaillent par leurs proportions seulement. Mais il aura manqué à cette génération, pour marquer ailleurs qu’au Canada ou devant les jurys académiques français appelés à juger la poésie estimable, l’originalité de la pensée, l’intensité du sentiment, la souplesse et la variété du rythme, la richesse du vocabulaire, l’aptitude à traiter tous les sujets avec un bonheur au moins relatif. Ne craignons pas de le dire, la poésie canadienne d’aujourd’hui vaut mieux.

Fournier songea d’abord à faire figurer dans son Anthologie tous ceux que la critique avait à tort ou à raison, qualifiés de poètes. Je n’ai pas cru outrepasser mon droit ni compromettre l’objet de son travail en prenant sur moi de mettre à la porte, sans plus de façons, un certain nombre d’Anciens qui n’ont pas à leur actif cinquante vers bons ou mauvais et méritent parfaitement l’oubli complet où ils sont tombés : Laviolette, Phelan, Lartigue (bon évêque loyaliste, pitoyable rimailleur).

Avec les contemporains, impossible : ils étaient trop : tout au plus me suis-je permis de retirer à certains l’imprimatur que Fournier ne leur donna manifestement qu’à titre provisoire. Par comparaison, notre époque n’est donc pas présentée sous un jour particulièrement favorable. Mais il sera facile au lecteur de reconnaître parmi les contemporains ceux qui expriment le plus fidèlement l’esprit et les tendances de leur temps. La poésie canadienne d’aujourd’hui, c’est Nelligan, Gill, Lozeau, Paul Morin, Chopin, Doucet, Ferland, Delahaye, Blanche Lamontagne, même ce Louis Dantin, disparu mystérieusement aussitôt qu’apparu, et dont le Noël intime, dans notre littérature honnêtement ou faussement bien pensante, retentit douloureusement comme, au Sanctus d’une messe de l’aurore, parmi le recueillement des fidèles, le cri aigu d’une vierge épuisée de jeûne, affolée par le doute. Et s’il est malheureusement trop vrai que Nelligan, Lozeau, Paul Morin, Chopin, Doucet, Louis Dantin, ont en général l’haleine plutôt courte, ils ne l’ont jamais mauvaise. Je veux dire qu’ils ont, en matière intellectuelle, un souci de propreté qui est déjà un acheminement vers la haute culture : qui est, en tout cas, la condition première de l’expression poétique. Ils manquent d’originalité, de pensée personnelle ? Oui, mais ils lisent, mais ils cherchent ; chacune de leurs œuvres nouvelles dénote des études plus étendues, une application, un effort consciencieux, et le grand poète que nous faillîmes avoir en Nelligan, que Morin a laissé entrevoir dans son Paon d’émail, Chopin dans son Cœur en exil et Lozeau dans quelques pages de son Miroir des jours, qui sait s’il n’est pas là, qui frappera tantôt à notre porte ? Avec son admirable sens critique, Fournier ne pouvait pas croire à l’existence d’une littérature canadienne. En nous faisant toucher du doigt, si l’on peut dire, la supériorité de Nelligan, de Paul Morin (pardon, Morin ! pardon, Nelligan !) sur Denis-Benjamin Viger et Michel Bibaud, il a fait œuvre nationale sans sortir de la vérité…

À la mort de Fournier, quelques-uns des jeunes poètes les plus intéressants d’aujourd’hui n’avaient pas encore débuté : citons entre autres Édouard Chauvin, Jean Nolin, Émile Venne. J’ai cru me conformer à son dessein en leur faisant une place dans ce recueil, qui aussi bien aurait paru depuis longtemps si les événements, et une certaine paresse d’esprit due à la déshabitude d’écrire, ne m’avaient empêché de livrer plus tôt à Madame Fournier, pieuse et intelligente gardienne de la mémoire de son mari, la préface qu’on attendait de mon amitié.

Fournier a éparpillé dans le Nationaliste, dans l’Action et dans les deux premiers mois du Devoir une œuvre littéraire et humoristique qui en notre pays ne serait pas de mince valeur. Il a laissé en manuscrit des observations incomplètes mais captivantes comme tout ce qui sortait de son cerveau, sur ce qu’il appelait la faillite du nationalisme, et sur l’ouvrage de M. Louvigny de Montigny : La langue française au Canada. Dans l’intérêt des idées, seul objet pour lequel il se passionnât sur la fin de son existence, il importe que ces œuvres ne tombent pas dans l’oubli. En attendant qu’elles paraissent, l’Anthologie des poètes canadiens rappellera, à la génération qui grandit, le souvenir d’une des plus fines intelligences et d’un des plus grands cœurs que le Canada français ait connus.

— Montréal, ce trois mars mil neuf cent vingt.