Pensée française, pages choisies/21

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Éditions de l’Action canadienne française (p. 151-164).

L’ŒUVRE DE L’ABBÉ GROULX

« L’Appel de la Race »


L’AFFABULATION de ce roman vous est connue. Aux environs de 1890, un jeune avocat canadien-français, Jules de Lantagnac, né en terre québecquoise d’une ancienne famille noble tombée en roture, se fixe à Ottawa où il épouse, après l’avoir convertie au catholicisme, Maud, fille d’un haut fonctionnaire fédéral, Davis Fletcher. À partir de ce moment, sa vie professionnelle et mondaine est anglaise. Il élève à l’anglaise et dans la langue anglaise ses quatre enfants, William, Wolfred, Nellie et Virginia. Une visite qu’il fait en 1915 à sa paroisse natale, Saint-Michel-de-Vaudreuil, après vingt ans d’absence, lui révèle dans la race canadienne-française des vertus morales et intellectuelles insoupçonnées. Ce fonds de richesses morales l’impressionne d’autant plus que la lecture des maîtres de la pensée française, à laquelle l’ont amené depuis quelque temps ses relations d’amitié avec un oblat, le père Fabien, l’a préparé à y voir le résultat d’une séculaire culture française et catholique. Du consentement tacite de sa femme, il introduit à son foyer l’enseignement de sa langue maternelle. Le P. Fabien, qui suit son évolution, le félicite, l’encourage. Jusque-là tout va bien. La question de l’enseignement du français à l’école catholique d’Ontario va poser un problème autrement épineux en sollicitant de Lantagnac une action politique que Maud, soutenue par ses parents, réprouve comme une espèce de manquement à la foi jurée. L’adhésion publique de Lantagnac à la cause de la minorité franco-ontarienne serait pour celle-ci d’un puissant secours. D’autre part, il est à craindre qu’elle ne divise profondément une famille jusque-là très unie malgré la préférence des uns pour le français, des autres pour l’anglais. C’est ce conflit entre le devoir domestique et le devoir social qui fait le nœud du roman. Ses tendances naturelles et les exhortations du sénateur Landry, renforcées des raisonnements du père Fabien, feront accepter à Lantagnac la candidature protestataire dans le comté de Russell, où il est élu. Le ménage résisterait peut-être à ce premier choc, car du côté Fletcher on n’est pas insensible aux honneurs certains et aux avantages probables d’un mandat parlementaire, même obtenu dans de pareilles conditions. Mais, à moins de se déjuger, Lantagnac n’est plus libre de ses mouvements. Dans le débat que vient de soulever aux Communes le vœu de son collègue Ernest Lapointe touchant l’enseignement du français, plus que jamais tiré en sens contraire par ses intérêts domestiques et professionnels et par son devoir de Canadien-Français, en vain tente-t-il d’accorder son cœur et sa conscience sur une solution transactionnelle ; au dernier instant, comme mû par une force invisible, il se lève, et, faisant mentir des prévisions que lui-même contribua à accréditer, prononce en faveur de la liberté scolaire des paroles irrévocables. Maud Fletcher retournée chez son père avec William et Nellie ; la cadette des filles, Virginia, partant pour le couvent ; sa place comme avocat de la grande firme forestière Aitkens Brothers prise par le cousin de Maud, William Duffin, tout s’effondre à la fois sous ses pieds. Dans ce cataclysme, il ne lui reste que l’attachement de Wolfred, élève à l’Université de Montréal, lequel, de son propre mouvement, élit de s’appeler désormais de son deuxième prénom : André.

Ce n’est pas la première fois que le devoir domestique aura été, dans la littérature, mis aux prises avec un devoir coexistant : patriotique, social ou religieux. Même s’il était vrai que l’Appel de la race nous propose de mettre, dans certaines circonstances, la patrie ou la religion au-dessus des affections domestiques, M. l’abbé Groulx ne ferait que suivre l’exemple de Corneille au théâtre et de Mgr Benson dans le roman. Et ce sont là, on l’admettra, des noms qui jouissent d’une certaine autorité. Alors, quels reproches fait-on à notre auteur ?

J’en relèverai quelques-uns dans deux articles de MM. René du Roure et Louvigny de Montigny, parus à la Revue moderne, et un article de l’abbé Camille Roy, publié dans le Canada français, de Québec.

D’abord, l’Appel de la race serait une violation de la vie privée. L’histoire de Lantagnac correspondrait point par point à celle d’un homme politique de chair et d’os, que cet étalage de ses affaires domestiques aurait justement exaspéré. M. du Roure, comparant le personnage fictif avec le personnage réel, parle de celui-ci avec des airs entendus, comme s’il l’avait vu élever. M. de Montigny non seulement connaît l’état civil du vrai Lantagnac, mais il nous indique son adresse domiciliaire, le lieu de ses villégiatures, ses attaches mondaines ; pour un peu, il écrirait son nom en toutes lettres. Moi qui connais le personnel politique tout aussi bien que ces messieurs, et peut-être un peu mieux, ces indications ne me semblent pas péremptoires. Flair de concierges, zèle de barbiers-coiffeurs ! Parmi les députés et sénateurs canadiens-français de 1916, on en compterait certainement plusieurs qui avaient épousé des Anglaises. Lantagnac est avocat comme les trois quarts de nos députés — hélas ! Il habite Ottawa ? Puisqu’il faut un chef parlementaire à la minorité française d’Ontario, rien de plus logique que de le chercher de ce côté. Il a de gros clients anglais ? Les avocats canadiens-français les plus en vue d’Ottawa ne gagnent pas leur vie autrement. Il habite rue Wilbrod ? Les principaux Canadiens-Français d’Ottawa ont pour la plupart établi domicile dans ce même quartier. Il fait partie du Rideau Club, du Golf Club  ? Comme tout le monde dans la capitale. Pour édifier des conclusions sur d’aussi banales concordances, il faut vraiment aimer le pavé en soi et pour soi. L’abbé Groulx nie avoir jamais visé aucun cas en particulier. Et il nous semblerait injuste de ne pas tenir compte de cette dénégation. Mais si Lantagnac existe vraiment ailleurs que dans les livres, il demandera sans doute au ciel de le délivrer de ses défenseurs. Étrange manière de protéger un homme contre une publicité prétendue blessante, que de s’appliquer à prouver qu’il s’agit de lui et non d’un autre. La leçon qui nous semble ressortir de cet incident, c’est que les critiques de l’abbé Groulx aiment beaucoup moins Lantagnac qu’ils ne haïssent l’abbé Groulx. On s’en doutait. Au reste, nous sommes ici dans un domaine qui ne relève pas du code des lettres : autrement, le Nabab serait à mettre au panier.

La conversion de Lantagnac est invraisemblable ? Voyons un peu… Les renégats de la langue sont généralement de méprisables arrivistes, des faibles d’esprit, des dégénérés, mais ils ne le sont pas tous. En pareille matière, il faut tenir compte de la formation intellectuelle, du milieu, de maints autres facteurs contre lesquels pourra seule réagir une âme naturellement noble secondée par un esprit fortement armé. Tombé à vingt ans dans un milieu d’anglomanie, pris tout entier par la pratique de sa profession, porté, comme tous les praticiens dépourvus de culture générale, à juger les races d’après leur richesse matérielle, avocat de grandes firmes anglaises qui lui font la vie large, Lantagnac nourrit pendant vingt ans l’illusion qu’il s’est anobli en épousant Maud Fletcher. Ne le jugeons pas trop sévèrement : dans les mêmes circonstances, la moitié de la bourgeoisie de la rue Saint-Hubert en ferait autant. Que lady Atehoum-Baker ouvre aux femmes de nos épiciers, de nos entrepreneurs en bâtiments, non pas ses salons, mais le quartier de ses domestiques, et deux sur trois ne voudront plus fréquenter ailleurs ; l’ignorance fait encore chez nous beaucoup de mal. Mais probe, laborieux, de mœurs irréprochables, aimant sa femme et ses enfants, religieux, nullement dépourvu de lecture, Lantagnac est quant au reste une âme supérieure. La supposition de l’abbé Roy qu’il a « oublié le français » est toute gratuite ; ce que l’abbé Groulx entend ici par « réapprendre le français, » c’est, à l’âge de quarante-trois ans, lier connaissance avec LePlay, Taine et Fustel de Coulanges. Lantagnac se qualifie de renégat dans son désespoir d’avoir fait fausse route, mais il ne l’est pas au fond du cœur. Qu’au milieu des luttes scolaires qui se livrent sous ses yeux il reprenne contact avec une terre natale où fleurissent la bonhommie, la loyauté, la politesse, les vertus domestiques, la pureté des mœurs, l’amour de la justice, une langue française pleine et savoureuse, et à l’instant il éprouvera le coup de foudre qui a valu à nos paysans l’amitié affectueuse d’étrangers comme Murray, Carleton, Prévost, Elgin et Dufferin. Il ne faudrait pas remonter très loin dans notre histoire contemporaine pour trouver d’illustres exemples de ces subits retournements. Quelques mois avant sa mort, Wilfrid Laurier dit dans une assemblée de Canadiens-Français, un jour de Saint-Jean-Baptiste : « Il nous faudra peut-être lutter très, très longtemps. » Jamais avant ce jour on ne l’avait vu prendre part à une manifestation canadienne-française.

L’abbé Groulx exagère de parti pris les ravages de l’anglomanie. Voyez, dit M. du Roure, il ne veut même pas que Lantagnac appartienne au Golf Club ! — Le trait est spirituel, ou du moins voudrait l’être. Seulement, il porte à faux. Lantagnac renonce au Golf Club parce qu’avec tous les hommes d’idées il a constaté la futilité de vouloir mener de front les luttes d’idées et la vie mondaine. Être du Golf Club, ou de l’University Club, n’est pas forcément un signe d’anglomanie, mais pour quiconque voudra consacrer sa vie à la défense de la liberté d’enseignement — d’enseignement du français — ce sera à coup sûr une sottise. Les races en péril de mort ne se sauvent pas en sollicitant humblement leur entrée dans des cercles qui blackboulent Lavergne et Bourassa — parfaits hommes du monde — pour leurs opinions politiques, mais qui, à l’occasion, jugeront le péculat notoire et la banqueroute frauduleuse compatibles avec la qualité de gentleman.

L’abbé Groulx est partial dans la peinture de ses personnages ; selon qu’ils sont anglais ou français, il nous les rend odieux ou sympathiques. Comparer en particulier Maud et Davis Fletcher, l’avocat Duffin, William et Nellie, avec Lantagnac, Virginia et Wolfred. — C’est à voir. Pas besoin, il nous semble, d’une grande psychologie pour deviner que les enfants de Lantagnac seront avec lui confiants ou fermés, affectueux ou réservés, selon qu’ils prendront parti pour lui ou contre lui. Regretter que dans les circonstances Maud Fletcher ne rétorque pas à son mari tous ses arguments, c’est vouloir ajouter une prolixité de plus à celles de Lantagnac et du P. Fabien, que pourtant l’on condamne ; mais c’est surtout méconnaître de parti pris toute l’expérience que nous avons de la race anglaise. Pour Maud Fletcher, et aussi bien pour toute Anglaise de bonne race placée dans la même situation, l’attitude de Lantagnac ne mérite pas la discussion — tout au plus un soupir de pitié. L’homme bien élevé qui s’est déjà risqué à demander un renseignement en français dans un bureau quelconque des Douanes ou des Finances dira si ce vieil abruti de Fletcher est une figure inconnue à Ottawa. Enfin, si Duffin n’est pas un personnage sympathique, la faute n’en est pas à l’auteur : il fallait bien montrer quel dessèchement ou quelle perversion de l’être moral est généralement chez l’Irlandais la conséquence de l’apostasie. Reprocher à l’abbé Groulx d’avoir peint tous ses Anglais sous des couleurs désobligeantes, c’est fermer les yeux sur le temps et le lieu du roman. Autant blâmer Balzac d’avoir, dans un roman destiné à montrer la lutte du paysan pour la propriété, peint uniquement des paysans sournois, envieux et pillards ; ou Flaubert d’avoir incarné dans la petite bourgeoisie française toute la niaiserie des poncifs pseudo-scientifiques du XIXe siècle. Davis Fletcher, sa fille Maud, Duffin, sont de ce monde que nous connaissons, qui vous traite avec une politesse exquise tant que vous lui faites l’hommage de parler sa langue et de singer ses habitudes de vie, mais en qui le pithecanthropus erectus reparaît malgré toutes les conventions mondaines, dès qu’il croit s’apercevoir que vous prenez votre conception de la vie au sérieux, et que ce n’est pas la sienne.

Les relations de Lantagnac avec le P. Fabien ont scandalisé M. de Montigny, cela va sans dire, et avec lui M. du Roure : le plat personnage en vérité, que celui qui ne peut faire un pas sans consulter son confesseur ! — Il serait trop facile de répondre que Lantagnac et le P. Fabien sont de vieux amis ; que, de la part d’un catholique, consulter son confesseur dans une affaire de conscience n’a rien d’anormal ; enfin qu’on a vu par sainte Catherine de Sienne, sainte Jeanne d’Arc et quelques autres, la merveilleuse pénétration donnée à l’esprit, même dans les choses temporelles, par la pratique de la vie spirituelle. Rappelons-nous, Mesdames et Messieurs, la rencontre de saint Louis avec le bon frère Égide, dans les Fioretti. Après être restés longtemps embrassés, ils se réparent sans rien se dire. Et comme les compagnons de frère Égide s’étonnent de ce silence : « Pourquoi, dit-il, aurions-nous parlé ? Il a lu en moi et j’ai lu en lui. »

Mais si au moins ce père Fabien prêchait la charité, la paix entre les hommes, entre les époux… Ce qui coule de ses lèvres, au contraire, c’est « l’excitation à la haine, » « l’intolérance enseignée comme un credo. » Il faut voir comme, sur ce chapitre, MM. du Roure et de Montigny arrangent M. l’abbé Groulx. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils sont terribles : force est bien en effet de constater que l’acte de haine auquel le père Fabien incite Lantagnac, c’est de voter avec M. Laurier, idéal de la clairvoyance et de la modération, d’après M. du Roure, en faveur d’un ordre du jour que personne ne prend au tragique parce que tout le monde se rend compte qu’au fond c’est une simple clounerie de politiciens. Je veux seulement dire qu’ils prennent une grosse voix et lancent de gros mots, comme s’il s’agissait d’une très, très grosse affaire.

Mais ce vote, ce simple vote, il entraînera la destruction d’une famille… — Ici l’accusation est plus grave ; d’autant plus qu’elle n’est plus formulée par les seuls MM. du Roure et de Montigny, mais par un homme d’ordinaire assez placide : je veux parler de l’abbé Camille Roy. Ce serait pourtant lui faire trop d’honneur que d’en discuter gravement ; car au fond sa gravité est toute d’apparence : disons le mot, c’est une fantaisie. L’abbé Groulx a commis dans son roman plusieurs fautes de psychologie, et la pire est peut-être de n’avoir pas fait appliquer par Lantagnac au front hystérique de Maud cette salutaire douche d’eau froide :

« Ma petite Maud, tu fais un potin de tous les diables, comme si je voulais te ravir tes enfants, te frapper au cœur. Tu exagères. Quand je t’ai épousée, je parlais l’anglais, mais je n’avais pas oublié le français. Par la promesse que je t’ai faite sur la terrasse Dufferin de renoncer à tout pour toi, aurais-tu compris, par hasard, que je n’aurais rien à dire dans la conduite du ménage ? Ce serait aller un peu fort. Nous habitons un pays mixte, où la connaissance des deux langues est, en même temps qu’une supériorité intellectuelle, un facteur de succès matériel. Il ne s’agit pas d’interdire l’anglais à nos fils, à nos filles : Dieu merci, ils le savent déjà. Je voudrais seulement leur faire apprendre le français, pour les élever d’un cran dans l’échelle des êtres civilisés, c’est entendu, mais aussi pour les mettre mieux en état de gagner leur vie. Toi-même, tu avoues comprendre le français parfaitement, et tu le parlerais depuis longtemps si de toute évidence tu n’avais tenu à me témoigner ton mépris de mes origines. Vas-tu maintenant, par un entêtement irraisonné qui ne tient compte ni de mes sentiments à moi, ni de leur intérêt à eux, priver tes enfants d’une connaissance qui peut ajouter à leur bonheur ? Quant à mon vote dans la question scolaire, je ne vois pas pourquoi je le ferais découler de notre contrat de mariage. Si je te manque d’égards, de tendresse et de loyauté en réclamant pour les petits Canadiens-Français la liberté d’apprendre leur langue à l’école, je me demande où s’arrêtera ta mainmise sur ma liberté de citoyen. Dans nos habitudes conjugales à nous — que j’avais, il est vrai, momentanément oubliées — le mari n’a pas le droit d’être un tyran, mais la femme n’a pas le droit d’être une chipie. Éveillé depuis quelque temps à une vie morale supérieure, je pourrais t’inviter à lire Polyeucte, d’autres ouvrages où l’on voit que le devoir domestique n’est pas toujours la fin de tout dans la société humaine. Cette lecture fatiguerait peut-être ton cerveau ; au moins, ma petite Maud, dis-moi que tu n’entends pas être une chipie.»

Je crois bien qu’à ce discours Maud irait pleurer sur le sein parcheminé du vieux Davis Fletcher. Mais je suis à peu près sûr qu’elle reviendrait. J’en suis même tout à fait sûr. Je mettrais d’ailleurs ma main au feu qu’en ce moment elle n’attend qu’une bonne rossée de son seigneur et maître — gentleman accompli, mais détestable psychologue — pour réintégrer le domicile conjugal, contrite, repentante et le cœur débordant d’amour.

Les multiples défauts de forme relevés par ces messieurs ne doivent pas davantage être admis sans discussion. Si les discours de Lantagnac et du P. Fabien peuvent paraître longs et ennuyeux aux admirateurs de Daudet, de Flaubert ou d’Anatole France, il convient de se rappeler que l’Appel de la race est avant tout un roman de propagande — de propagande française — et que, sur ce sujet, le P. Fabien comme Lantagnac parle surtout pour les sourds. L’incorrection trop fréquente de la langue — dont j’aurai plus loin l’occasion de vous entretenir — laisse intacte la beauté d’un grand nombre de pages, pleinement satisfaisantes pour le cœur et l’esprit, dignes de figurer dans une anthologie de la prose française. Le mélange des genres — fiction et histoire — est un procédé dont maint romancier contemporain, dans toutes les littératures, s’est servi avec bonheur pour corser qui son intrigue, qui son récit, qui les deux à la fois ; M. André Thérive en a tiré un merveilleux parti dans le Voyage de M. Renan. La faute de l’abbé Groulx n’est pas d’avoir confondu les genres, mais de l’avoir fait de façon inhabile et maladroite. La lutte pour l’esprit et en quelque sorte l’âme des enfants — car Maud Fletcher est manifestement restée protestante, et c’est beaucoup plus que la formation intellectuelle qui est en jeu — portait en elle tous les éléments d’une grande tragédie humaine. En la subordonnant au débat sur la question scolaire, l’auteur a détruit sans nécessité l’unité du roman, pour le seul avantage de pouvoir égaler Lantagnac au « géant débonnaire » Ernest Lapointe, à M. Jacques Bureau, à M. David Lafortune. L’Appel de la race, c’est la renaissance d’une âme à la vie française et catholique, thème émouvant, d’un intérêt poignant pour tout observateur attentif de notre vie nationale ; mais c’est aussi, à propos de l’école, l’apologie du discours, seule forme d’action que nous ayons su pratiquer jusqu’ici. Le matin de la fameuse délibération, les enfants d’Ottawa, réunis dans les églises, prient « pour que les langues marchent bien. » Depuis cinquante ans, chez nous, les langues ont toujours trop bien marché. Or, si l’un des critiques de l’abbé Groulx, M. de Montigny, regarde comme une erreur l’introduction de la politique dans le roman, pas un ne semble s’être avisé qu’au double point de vue de l’art littéraire et du but patriotique visé par l’auteur la participation de Lantagnac à une pantalonnade de politiciens n’est pas le digne aboutissement d’une grande crise morale.

Ce qui revient à dire que MM. du Roure, de Montigny et Roy voient surtout dans l’Appel de la race les défauts qui n’existent pas et ne voient pas ceux qui crèvent les yeux.

Cette aberration du jugement serait-elle, par hasard, l’effet d’un plan concerté ? Gardons-nous de le croire. Serait-elle, en chacun de ces messieurs, la conséquence inévitable du parti pris ? Mais leur parti pris, si visible soit-il, n’explique pas leur silence sur le point le plus faible de l’œuvre. Cherchons ailleurs.

Professeur de français à l’Université McGill, M. du Roure a perdu dans ce milieu le sens des proportions. L’essentiel à ses yeux n’est pas tant de conserver à trois millions de Canadiens le droit de parler le français, que d’enseigner la langue et la littérature française à une cinquantaine de jeunes gentlemen et de jeunes misses qui aimeront ensuite la France par-dessus nos têtes, avec un beau mépris pour les pea-soups d’Ontario. Dans le particulier, le plus charmant homme au monde. Mais le type parfait du catholique libéral français. Au Palais-Bourbon, il siégerait avec Bonnevay et Marc Sangnier et voterait de temps à autre avec les communistes. Il a si bon cœur ! Son article de la Revue moderne était l’acte d’énergie d’un homme sans volonté. C’est des hommes de cette espèce que Léon Daudet a dit qu’ils jetteraient leurs amis aux cannibales pour prouver leur largeur d’esprit. Avec cela, pas pour un sou de sens critique. À prendre tous les jours son café avec M. Leacock, il s’est convaincu que celui-ci est le plus grand humoriste et le plus grand psychologue contemporain et un des écrivains les plus remarquables de tous les temps. Il a retenu comme la fleur de la sagesse politique quelques apophtegmes de politicien opportuniste, recueillis sur les lèvres de M. Laurier dans une entrevue où celui-ci daigna lui confier sa pensée, après y avoir, comme de raison, fait communier les grands esprits du « Club libéral de la partie Est. » Tout oppressé du poids de ce trésor, il ne s’est pas encore aperçu que sur la fin de sa carrière M. Laurier, renonçant de plus en plus aux balançoires de Bonn Aunntannt, se rangeait dans le même groupe parlementaire que Lantagnac. Notre question nationale le dépasse et l’ahurit. Ce n’est pas sa faute. Regrettons seulement qu’il n’ait pas senti la nécessité — voire la simple convenance — de se tenir à l’écart de débats où il n’entend goutte et dans lesquels rien ni personne ne l’avait mis en cause. Regrettons encore davantage — mais surtout pour lui — que, se faisant l’instrument d’une coterie contre un de ses collègues de l’enseignement supérieur, il se soit introduit dans nos querelles domestiques par un article d’une violence injustifiée, qui est en outre un pitoyable échantillon de judiciaire intellectuelle.

Directeur d’un service de traduction à Ottawa, M. de Montigny vit dans un milieu où, à quelques honorables exceptions près, les gens instruits — ou censés l’être — sont français à la première génération, un peu moins français à la deuxième et pas du tout à la troisième. Même ceux de la première génération sont généralement français à leur manière. Ils pestent contre Le Droit. Ils applaudiraient le gouvernement orangiste qui supprimerait par la force l’Association d’éducation. Ils sont pour les écoles françaises, mais de bonnes, de vraies — celles qui n’existent pas. Et quand on leur répond que de bonnes écoles se créent avec de l’argent, et que l’hypocrisie du gouvernement ontarien, depuis vingt ans, ressort précisément de son sournois entêtement à ruiner par la pauvreté l’enseignement qu’il accuse d’incompétence, ils répondent que cela se peut, mais qu’ils sont pour la diplomatie. Ils raisonnent du nationalisme canadien-français à peu près comme ce vieux crétin de Davis Fletcher. Au fond, ce qui leur répugne, c’est de s’avouer parents des anciens « draveurs » de Bytown et de la Gatineau, et leur diplomatie consiste le plus souvent à envoyer leurs enfants aux écoles anglaises « en attendant qu’il y ait de bonnes écoles françaises. »

M. l’abbé Camille Roy a comme critique littéraire le léger défaut de manquer lui aussi de tout sens critique. On pourrait même, sans injustice, dire qu’il n’a pas de bon sens. Il traitera de Mermet, de Michel Bibaud, de M. Hector Bernier, avec le même sérieux qu’il ferait de Racine, de Voltaire ou de Victor Hugo. Il trouve sérieusement aux romans de M. Bernier une étroite ressemblance avec les chefs-d’œuvre de la littérature française. Il tient sérieusement Marcel Faure pour un début digne d’attention. Sérieux, il l’est à la manière de l’oncle Eyssette, du Petit Chose, qui passait sa vie à colorier des grammaires espagnoles. Dans son Encrier posthume, Jules Fournier a prononcé sur cet arbitre des élégances littéraires un jugement auquel je ne saurais mieux faire que de vous renvoyer, car il est, je crois, définitif. M. Roy ne pouvait décemment adopter envers M. Groulx le ton de M. du Roure ou de M. de Montigny. Il en dit cependant assez pour laisser voir quelles petites perfidies peuvent s’agiter dans l’âme des doux. C’est qu’aussi bien on chercherait vainement un trait de parenté entre l’esprit de ces deux abbés. M. Roy ne veut pas admettre que l’enseignement du patriotisme laissait à désirer au Séminaire de Québec, il y a trente-cinq ans. Cela juge un homme. Il est de la génération d’éducateurs québecquois qui naguère encore marquaient les fastes de l’Université Laval aux visites des princes du sang à la ferme de Saint-Joachim. Le pli loyaliste lui est resté dans l’âme avec tout ce que cette déformation implique de vétuste et de poussiéreux. Ce critique n’a rien de vivant. Il a des toiles d’araignée sur les yeux, du coton dans la boîte crânienne, les narines et les oreilles. Il sort à l’instant de chez Toutankhamon.

Il resterait Valdombre. Mais c’est à dessein que je ne parle pas de lui. Ce garçon de génie — car il en a — s’« attrapera » lui-même un jour ou l’autre.

1923.