Pensées et Fragments inédits de Montesquieu/V

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Texte établi par Le baron Gaston de Montesquieu, G. Gounouilhou, imprimeur-éditeur (IIp. 3-79).


LETTRES ET ARTS

I. Langage et Langues. — IL Écriture. — III. Art d’Écrire. — IV. Genres littéraires. — V. Littératures diverses. — VI. Auteurs anciens. — VII. Auteurs du XVIe Siècle et du xv11». — VIII. Auteurs du xvme Siècle. — IX. Livres à faire. — X. Esthétique. — XI. Musique. — XII. Arts plastiques.

I. LANGAGE ET LANGUES.

775* (158. I, p. 135). — Un prince pourroit faire une belle expérience. Nourrir trois ou quatre enfants comme des bêtes, avec des chèvres ou des nourrices sourdes et muettes. Ils se feroient une langue. Examiner cette langue. Voir la nature en elle-même, et dégagée des préjugés de l’éducation ; savoir d’eux, après leur instruction, ce qu’ils auroient pensé ; exercer leur esprit, en leur donnant toutes les choses nécessaires pour inventer ; enfin, en faire l’histoire.

776 (691. I, p. 475). — Ceux qui n’ont lu que l’Écriture sainte tirent continuellement de l’hébreu l’origine de tous les peuples.

777 (2155. III, f° 352 v°). — Les ambassadeurs de Siam, haranguant le Roi, paroissoient chanter. On leur demanda comment ils avoient trouvé notre prononciation. Ils dirent qu’il leur sembloit qu’on chantoit. Voilà comme on juge des choses ! Effec- 5 tivement, tout ce qui s’éloigne de la prononciation ordinaire paroît chant.

778 (415. I, p. 375). — La langue françoise consiste toute en ïambes, c’est-à-dire que l’on sépare tout de deux syllabes en deux syllabes, dont la 1o première est brève, et l’autre, longue. La langue italienne, au contraire, consiste toute en trochées

et est coupée de deux en deux syllabes d’une longue et d’une brève. Cela fait deux déclamations totalement différentes, et qui se peut (sic) à peine 15 comprendre quand on en ignore la raison. Comme le récitatif italien est une déclamation plus haute, nous, François, ne le pouvons pas plus souffrir que la déclamation italienne. Or, ce qui fait une déclamation si différente doit faire [une] musique 10 aussi très différente. L’Italien pèse sur la pénultième syllabe ; le François, sur la dernière.

Les Anglois et les Allemands et originaires Teutons ne font ni trochées, ni ïambes ; ils font des dactyles : Milord Cârteret ; dêr, dên (?) Vàter ; et, 25 comme le dactyle approche plus du trochée que de l’ïambe (car c’est toujours la dernière brève), ces langues souffrent mieux la musique italienne que la françoise. Chaque musique est donc excellente, c’est-à-dire la plus excellente que chaque ?o langue puisse porter. Il me semble seulement que notre déclamation est meilleure, et notre musique, moins bonne. Il faut chercher sur ces principes la différence des deux musiques ; examiner si cette 3 différence de déclamation ne viendroit pas de ce qu’une des deux langues a plus de voyelles que l’autre, ou de quelque autre raison. C’est (?) une chose arbitraire que l’une se tourne (?) en trochées ; l’autre, en ïambes1.

La déclamation italienne est foible et ne peut être bonne dans le tragique, parce qu’il est impossible de prononcer un mot soutenu, parce qu’on finit toujours par une brève. Je ne sais pas encore pourquoi les vers (rimes) sont insupportables dans une comédie ou tragédie italienne, comme on me dit.

L’avantage de nos ïambes sur les trochées italiens est que les ïambes frappent mieux les organes. La longue qui finit le mot semble lui ajouter quelque chose ; la brève qui le finit semble lui ôter quelque chose. Lorsque nous voulons mouvoir un corps, nous l’ébranlons et gardons toujours la grande percussion pour la fin. Il en est de même des mouvements de l’âme. Aussi les Anciens mettoient-ils des ïambes dans les vers qui devoient se déclamer, afin de battre sans cesse l’oreille. Et, à examiner la déclamation italienne, on voit bien que les Italiens font bien de n’avoir que des Polichinelles et des Arlequins ; c’est qu’ils ne peuvent pas avoir mieux.

1. Tournez la feuille. Le tragique a besoin de force, et la prononciation italienne n’a pas cette force. La cadence dans la danse et la musique, c’est de tomber tout-à-coup, afin d’ébranler l’âme. Tous les vers latins finissoient leur repos et le dernier pied par une longue, et 5 une brève étoit une licence. Voilà (je crois) pourquoi une pièce françoise ne peut être bien traduite en italien ; si fait bien une pièce angloise. C’est que l’anglois a toujours des dactyles et finit par des brèves comme l’italien. Il est vrai encore qu’il 1o y a une autre raison, qui est que la langue françoise est plus pure et plus simple, et l’italienne est plus haute et plus élevée ; ce qui fait que ce qui est grand parmi nous est commun parmi eux, et ce qui est, parmi nous, commun est pour eux 15 insipide.

Les articles, dont notre langue est pleine, empêchent nos vers d’être si serrés que les latins. Cela étend les mots, quoiqu’il n’y ait que le même sens. Les Grecs avoient aussi des articles ; mais ao ils les retranchoient quand ils vouloient. Ces articles sont des non-valeurs. D’ailleurs, il n’y a que les transpositions du génitif et du datif qui soyent permises en françois. Nous avons notre césure toujours au même endroit ; mais les Italiens »5 la mettent après le premier, le second ou le troisième pied : témoin, les trois premiers vers du Tasse.

779 (1099. II, f° 73). — Dans le Thyeste de Sénèque, Thyeste demande à voir ses enfants. Atrée, 3o lui montrant les restes de ces enfants, qu’il lui a servis dans le repas, lui dit :

« Venere. Gnatos ecquid agnoscis taos ? »

A quoi, Thyeste répond : 5 « Agnosco fratrem. >

Crébillon a traduit fort bien :

« Reconnois-tu ce sang ? —Je reconnois mon frère.»

Mais, par le défaut de la langue, le françois ne fait pas tant d’impression que le latin. Une rime 1o féminine est trop douce pour exprimer le sentiment de Thyeste. Outre que le pronom mon, que notre langue nous donne là nécessairement, gâte la pensée : mon frère étant un nom de tendresse, là, comme de consanguinité. J’aurois autant aimé

o mettre :

« Je reconnois Atrée. »

780 (721. I, p. 485). — Quand quelqu’un me demande si un mot est françois, j’y puis répondre. Quand on me demande si une diction est bonne, ’"e n’y puis répondre, à moins qu’elle ne choque la grammaire. Je ne puis savoir le cas où elle sera bonne, ni l’usage qu’un homme d’esprit en pourra faire : car un homme d’esprit est, dans ses ouvrages, créateur de dictions, de tours et de conceptions ; il habille sa pensée à sa mode, la forme, la crée par des façons de parler éloignées du vulgaire, mais qui ne paroissent pas être mises pour s’en éloigner. Un homme qui écrit bien n’écrit pas comme on a écrit, mais comme il écrit, et c’est souvent en parlant mal qu’il parle bien.

781 (756.I, p. 496). — C’est une mauvaise maxime que de faire des dictionnaires des langues vivantes : cela les borne trop. Tous les mots qui n’y sont pas 5 sont censés impropres, étrangers ou hors d’usage. C’est l’Académie même qui a produit les satires néologiques, ou en a été la cause.

782 (1 ?97. II, f 202). — Difficulté de traduire. —

Il faut d’abord bien savoir le latin ; ensuite, il faut 1o l’oublier.

783(328.I, p. 335). — Flavus capillus, flava coma, c’est le blond, non pas le roux. Le roux est haï, parce qu’il est regardé comme un signe d’autres défauts naturels1. 15

784 ((385. I, p. 471). — Les François ont tort de confondre ce que les Anglois appellent wit, humour, sense, understanding.

785 (704. I, p. 478). — Vous trouvez dans le Dictionnaire] de Corneille, au mot Sclavon : Sclavon 2o veut dire gloire, nom que ces peuples prirent à cause de leurs conquêtes ; d’où vient que la plupart de leurs noms de familles se terminent en slaw : Stanislaw, Wenceslaw, Boleslaw.

1. *David est loué, quia erat rufus : dans les pays chauds, il y a peu de cheveux blonds.

786 (991. II, f° 29). — Le mot trinquer vient infailliblement du bruit que font deux verres en se choquant, et, si l’on ne connoissoit plus la vraye prononciation de F* françois, on la trouveroit par 3 le moyen de la lecture de ce mot dans les livres, comme on a trouvé la vraye prononciation de Yu par le mot cuculus.

787* (39. I, p. 4-3). — Qui diroit que le stylocéra. tohyoïdien soit un petit muscle qui ne sert (lui

1o dixième) qu’à remuer un très petit os ? Un nom si grand et si grec ne semble-t-il pas promettre un agent qui remueroit toute notre machine ? Et je suis persuadé que, quant aux vaisseaux omphalomésentériques, un simple petit monosyllabe auroit

ô pu remplir avec honneur toutes les fonctions de ce magnifique terme.

II. ECRITURE.

788 (790. I, p. 511). — Il a fallu plus de six mille ans pour savoir ce que le Maître de Grammaire 2o enseigne au Bourgeois gentilhomme : l’écriture.

789(6b4. I1 P. 463). —Je crois que les inventeurs des planches des estampes donnèrent jour pour l’invention de l’imprimerie, ou que l’imprimerie fit penser aux estampes.

« 790* (1634. III, f° 10 v°).— Mémoires de Trévoux (janvier 1736, article 10) est une inscription (trouvée à Malte, par M. l’abbé Guyot de Marne) qui est phénicienne, et, comme on y trouve tous les caractères de nos chiffres arabes (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, o), M. l’abbé Guyot en conclut que, selon 5 la manière des langues orientales, on a pris les nombres dans l’alphabet ; de sorte que 1, dans l’alphabet phénicien, étoit alep, dans l’alphabet hébreu ; 2 étoit le beth ; etc. Il pense que les Arabes, ayant porté les chiffres que nous avons en Espa- 1o gne, les avoient pris des peuples de l’Afrique, phéniciens d’origine, qu’ils avoient conquis, comme plus commodes que leurs anciens chiffres arabes.

III. ART D’ÉCRIRE.

791 (1450. II, f° 212 v°). — Il faut toujours prendre 15 un bon sujet : l’esprit que vous mettez dans un mauvais sujet est comme l’or que vous mettriez sur l’habit d’un mendiant ; au lieu qu’un bon sujet semble vous élever sur ses ailes.

792* (1971. III, f° 277 v°). — On gagne beaucoup 2o dans le monde ; on gagne beaucoup dans son cabinet. Dans son cabinet, on apprend à écrire avec ordre, à raisonner juste, et à bien former ses raisonnements : le silence où l’on est fait qu’on peut donner de la suite à ce qu’on pense. Dans le monde, au contraire, on apprend à imaginer ; on i5 heurte tant de sujets dans les conversations que l’on imagine des choses ; on y voit les hommes comme agréables et comme gais ; on y est pensant par la raison qu’on ne pense pas, c’est-à-dire que 5 l’on a les idées du hasard, qui sont souvent les bonnes.

L’esprit de conversation est un esprit particulier, qui consiste dans des raisonnements et des déraisonnements courts.

1o 793 (5o. I, p. 54). — Plagiaire. — Avec très peu d’esprit, on peut faire cette objection-là.

Grâce aux petits génies, il n’y a plus d’auteurs originaux. Il n’y a pas jusqu’à Descartes qui n’ait tiré toute sa philosophie des Anciens. Ils trouvent

15 la doctrine de la circulation du sang dans Hippocrate, *et, si les calculs différentiel et intégral ne se sauvoient par leur sublimité de la petitesse de ces gens-là, ils le (sic) trouveroient tout entier dans Euclide*. Et que deviendroient les commentateurs

2o sans ce privilège ? Ils ne pourroient pas dire : « Horace a dit ceci... — Ce passage se rapporte à un autre de Théocrite, où il est dit... » Je m’engage de trouver dans Cardan les pensées de quelque auteur que ce soit, même le moins subtil.

i5 On doit rendre aux auteurs qui nous ont paru originaux dans plusieurs endroits de leurs ouvrages, cette justice qu’ils ne se sont pas abaissés jusques à descendre à la qualité de copistes.

794 (856. I, p. 544).—J’ai prévenu les dissertations qu’on devoit envoyer à l’Académie, afin qu’on ne nous accuse pas d’être comme ces gens qui habitent près de la mer, qui ne subsistent que par le pillage qu’ils font de tout ce qui est jeté sur leurs côtes. 5

795 (599. I, f° 447). — Voici des vers faits à Moscou sur la mort de Pierre II :

Clauditur in Jano sic vitœ (?) janua Petro.

Mors aperit limen, quando paratur hymen. 

Vous voyez que les vers rimés se trouvent tou- 1o jours lorsque l’on commence à sortir de la première barbarie.

796 (2101. III, f° 348 v°). — La belle prose est comme un fleuve majestueux qui roule ses eaux,

et les beaux vers, comme un jet d’eau qui jaillit 15 par force : il sort de l’embarras des vers quelque chose qui plaît.

797(285.I, p. 3o8). — Les transpositions, permises dans la poésie, lui donnent souvent de l’avantage sur la prose, parce que l’on met le mot important 2o de la pensée dans le lieu le plus frappant, et que toute la phrase peut porter sur ce mot.

Ainsi, dans les vers :

Et vous, d’un vain devoir imaginaires loix, Ne faites point entendre une inutile voix. 2 5

Sans vous, chez les mortels, tout étoit légitime. C’est vous qui, du néant, avez tiré le crime.

L’impression auroit été moindre, si l’on avoit dit : « Sans vous tout auroit été légitime chez les mortels : c’est vous qui avez tiré le crime du néant. »

798 (520. I, p. 420). — Il faut bien distinguer 5 quand un auteur a voulu dire une vérité, ou quand il a voulu dire un bon mot : par exemple1, quand saint Augustin a dit : « Qui te creavit sine te, non te salvabit sine te ? y on voit bien que l’auteur a voulu faire une antithèse.

1o 799 (1100. II, f° 73 v°). — « Nec me divitiœ movent in quibus Bonieri et Samneles Turennios et Warvicos superarunt. »

J’aurois mis : fœx Gallica, Bonieri et Samueles ; mais j’aurois moins dit ; parce que, lorsque la chose

13 dit tout, il ne faut point de nouvelles paroles.

800* (1955. III, f° 2 57). - Livre X, Virgile dit d’Ascagne :

Qualis gemma micat, fulvum quœ dividit aurum.

Je disois : « Les traits saillants ne doivent être que 2o sur les tissus d’or : ils sont puérils lorsque le sujet est puéril. »

Le père Porée : « Comme cette pierre précieuse qui sépare l’or d’avec l’or. »

801* (1444. II, f° 211 v°).— Donner des images bien sensibles fait la force ; donner des idées tirées des conceptions de l’âme fait la finesse.

1. Point de par exemple.

802* (1970. III, f° 277). — Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires, assez pour n’être pas ennuyeux ; pas trop, de peur de n’être pas b entendu. Ce sont ces suppressions heureuses qui ont fait dire à M. Nicole que tous les bons livres étoient doubles.

803 (554. I, f° 436 v°). — Le style enflé et emphatique est si bien le plus ai«sé que, si vous voyez une 1o nation sortir de la barbarie, comme,’ par exemple, les Portugais, d’abord vous verrez que leur style donnera dans le sublime, et ensuite ils descendront au naïf. La difficulté du naïf, c’est que le bas le côtoye. Mais il y a une distance infinie du sublime 15 au naïf et du sublime au galimatias.

804 (1334. II, f° 186). — Il ne faut pas que, dans un ouvrage, l’ironie soit continuée : elle ne surprend plus.

805* (153o. II, f° 2 32 v°). — L’humeur des Anglois 2o est quelque chose qui est indépendant de l’esprit et en est distingué, comme on le verra par les exemples.

Cette humeur est distinguée de la plaisanterie et n’est point la plaisanterie ; c’est plutôt le plaisant 25 de la plaisanterie. Ce n’est point la force comique, le vis comica ; c’est plutôt la manière de la force comique. Je la définirai, dans la plaisanterie, la manière de rendre plaisamment les choses plaisantes, et c’est le sublime de l’humeur, et, dans les choses ingénieuses, la manière de rendre plaisamment les 5 choses ingénieuses. Ce que les images sont dans la poésie, l’humeur est dans la plaisanterie. Quand vous mettez de la plaisanterie sans humeur, vous sentez quelque chose qui vous manque, comme quand vous faites la poésie sans image. Et la diffi1o culté de l’humeur consiste à vous faire trouver un sentiment nouveau, dans la chose, qui vient pourtant de la chose.

Voici des exemples. L’épigramme de Rousseau qui commence :

15 Un mandarin de la Société,

est ingénieuse ; elle est même plaisante, si l’on veut ; il n’y a point d’humeur. Celle

Entre Racine et l’aîné des Corneille

est de même : elle est ingénieuse et plaisante, et il 2o n’y a point d’humeur. Dans celle de ce moine, où un pénitent vient s’accuser d’avoir, par la vertu d’une recette, fait des choses admirables, et à qui le moine dit :

35

« Or baille-moi la joyeuse recette ! Et te promets mon absolution, »

l’idée est plaisante, et l’auteur y a ajouté de l’humeur par le mot de mon. S’il avoit dit l’absolution, l’épigramme n’étoit plus que plaisante. Le moine dit mon absolution pour faire le troc. L’autre épigramme de Rousseau, de l’ivrogne et du frater, est plaisante dans le fond de la chose : Rousseau y ajoute de l’humeur dans la manière dont il la conte.

« Or Hippocras tient pour méthode unique. » 5

Vous voyez l’effort du chirurgien de village pour paroître habile.

Lors le fiévreux lui dit : « Maître Clément, « Ce premier point n’est le plus nécessaire. »

Ce mot, Maître Clément, marque la gravité d’une 1o délibération.

t Et, pour ma soif, ce sera mon affaire. »

Ce dernier vers marque l’importance de la résolution. C’est un plaisant qui est accessoire à la plaisanterie, que l’humeur ; mais il faut qu’il se 15 trouve dans la chose même.

De même, dans cette épigramme :

N’étoit-elle point endormie, La malheureuse Académie, Quand elle prit Jean Chamillard. 2o

C’est le mot de Jean qui est l’humeur, et il n’y en auroit point eu si on avoit mis :

Quand elle choisit Chamillard.

Enfin, l’humeur est le sentiment plaisant ajouté au sentiment plaisant, comme les épithètes sont 23 l’image particulière ajoutée à l’image générale.

806* (2012. III, f° 312 v°). — Il ne faut pas mettre du vinaigre dans ses écrits ; il faut y mettre du sel.

807(1124. II, f° 77). — Les auteurs s’usent tou3 jours ; ils ont trois manières, comme les peintres : celle de leur maître, qui est celle du collège ; celle de leur génie, qui leur fait faire de bons ouvrages ; et celle de l’art, que l’on appelle dans les peintres manière.

1o 808 (835. I, p. 535). — Bien des professions se détruisent par l’imitation : les orateurs se sont perdus en imitant les poètes, comme les sculpteurs se sont perdus en copiant les peintres.

809 (1o5. I, p. 97). — Un ouvrage original en fait 15 presque toujours construire cinq ou six cents autres ;

ces derniers se servant du premier à peu près comme les géomètres se servent de leurs formules.

810 (1120. II, f° 76). — M. de Fontenelle dit fort bien : « Les bons styles en forment de mauvais. »

2o 811 (1162. II, f° 81). — Il y a dans les arts, et surtout dans la poésie, de certaines félicités que l’on ne rattrape point.

812* (923. II, f° 15 v°). — Ceux qui font des digressions croyent être comme ces hommes qui ont de 25 grands bras, et qui atteignent plus loin.

813 (976. II, f° 27 v°). — Je vois des gens qui s’effarouchent à la moindre digression, et, moi, je crois que ceux qui savent en faire sont comme les hommes qui ont de grands bras, et qui atteignent plus loin. 5

814* (1950. III, f° 256 v°). — Un auteur qui écrit beaucoup se considère comme un géant et regarde ceux qui écrivent peu comme des pygmées : il juge qu’un homme qui n’a fait qu’une centaine de pages de bon sens est un homme commun, qui a 1o fait en toute sa vie l’ouvrage d’un jour.

815 (846. I, p. 540). — J’approuve le goût de la nation angloise pour les petits ouvrages. Comme on y pense beaucoup, on trouve d’abord qu’on a tout dit. Les nations où l’on ne pense guère, après 0 avoir parlé, sentent leur indigence, et qu’il y a encore quelque chose à dire.

816 (1212. II, f° 93 v°). — Je disois : « Il n’y a que les ouvrages communs qui ennuyent ; les mauvais, on ne les compte pas. > 2o

IV. GENRES LITTERAIRES.

817 (18. I, p. 11). — On cherche les auteurs des anciennes fables. Ce sont les nourrices des premiers temps et les vieillards qui amusoient leurs petits enfans au coin du feu. Il en est comme de ces contes que tout le monde sait, quoiqu’ils ne méritent d’être sus de personne : la beauté d’un meilleur n’étant pas si bien sentie par les gens grossiers. Moins on avoit 5 de livres, plus on avoit de ces sortes de traditions. Un Locman, un Pilpay, un Ésope, les ont compilés. Ils peuvent même y avoir ajouté des réflexions : car je ne sais chose au Monde sur laquelle un homme médiocrement moral ne puisse faire des spé : 1o culations.

C’est faire trop d’honneur aux fables que de penser que les Orientaux les ont inventées pour dire aux princes des vérités détournées : car, si elles pouvoient recevoir une application particule lière, on n’y gagnoit rien : car, dans ce cas, une vérité détournée ne choque pas moins qu’une directe, et souvent même choque davantage : car il y a là deux offenses : l’offense même et la pensée qu’a eue celui qui l’a faite, qu’elle trouveroit un 2o homme assez stupide pour la recevoir sans la sentir.

Que si ces vérités n’étoient que générales, il étoit

encore inutile de prendre le détour d’une allégorie :

car je ne sache pas qu’il y ait jamais eu de prince

"au Monde qui ait été choqué d’un traité de morale.

818 (1o52. II, f° 61 v°). —Les fictions sont si bien de l’essence du poème épique que celui de Milton, fondé sur la Religion chrétienne, n’a commencé à être admiré en Angleterre que depuis que 3o la Religion y passe pour une fiction.

819 (1384. II, f° 198). — Outre le plaisir que le vin nous fait par lui-même, nous devons encore à la joye des vendanges le plaisir des comédies et des tragédies.

820* (1558. II, f° 449 v°). — Contradiction de Pla- S ton, qui regarde les poètes comme pernicieux, et qui, d’un autre côté, dit que la principale cause de l’horreur qu’on a pour l’inceste vient des tragédies qu’on a vu jouer sur le théâtre.

821 (2076. III, f° 343 v°). — Les trois unités du 1o théâtre se supposent les unes les autres : l’unité de lieu suppose l’unité de temps : car il faut beaucoup de temps pour se transporter dans un autre pays ; ces deux unités supposent l’unité d’action : car, dans un temps court, et dans le même lieu, il ne 15 peut y avoir probablement qu’une seule action principale ; les autres sont accessoires.

822 (287. I, p. 309). — Il est impossible presque de faire de nouvelles tragédies bonnes, parce que presque toutes les bonnes situations sont prises par 2o les premiers auteurs. C’est une mine d’or épuisée pour nous. Il viendra un peuple qui sera, à notre égard, ce que nous sommes à l’égard des Grecs et des Romains. Une nouvelle langue, de nouvelles mœurs, de nouvelles circonstances, feront un nou- 25 veau corps de tragédies. Les auteurs prendront dans la nature ce que nous y avons déjà pris, ou dans nos auteurs mêmes, et bientôt ils s’épuiseront comme nous nous sommes épuisés. Il n’y a qu’une trentaine de bons caractères, de caractères marqués. Ils ont été pris : le Médecin, le Marquis, le Joueur, la Coquette, le Jaloux, VAvare, le Misan

5 thrope, le Bourgeois. Il faut une nouvelle nation pour former de nouvelles comédies, qui mêle aux caractères des hommes ses propres mœurs. Ainsi il est aisé de voir quel avantage ont les premiers auteurs de nos pièces dramatiques sur ceux qui

1o travaillent de nos jours. Us ont eu pour eux les grands traits, les traits marqués. Il ne nous reste plus que les caractères fins, ceux qui échappent aux esprits du commun, c’est-à-dire à presque tous les esprits. Ainsi les pièces de Destouches et de

15 Marivaux sont plus difficilement bonnes que celles de Molière.

823 (817. I, p. 523). — Ce qui commence à gâter notre comique, c’est que nous voulons chercher le ridicule des passions, au lieu de chercher le ridicule

io des manières. Or les passions ne sont pas ridicules par elles-mêmes.

824 (1149. II, f° 79 v°). — Examiner bien le vis comica dans l’action, et l’examiner dans le discours.

825 (1416. II, f° 204). — Pour que l’on sente bien »5 à la Comédie le ridicule, il ne suffit pas que le

personnage dise des choses ridicules, il faut qu’il soit ridicule lui-même : Don Quichotte, Sancho, Ragotin.

826 (1596. II, f° 456). — Scaramouche pleure. On lui en demande la raison. Il dit : « // Mondo s’imputanisce, ed io son vecchio. » C’est la naïveté qui plaît, outre l’expression.

827 (449. I, p. 390). — Il n’y a pas de gens qui 5 soyent de meilleurs orateurs pour nous persuader que ceux que nous estimons.

828 (1086. II, f° 67 v°). — Ce qui manque aux orateurs en profondeur, ils vous le donnent en longueur. 1«

829(1408. II, f° 2o3).—Je disois que la chaire s’épuisoit plus que le théâtre, parce que les vices ne changeoient pas comme les ridicules.

830* (t316. II, f° 181). — Les citations des avocats troublent l’esprit de décision, au lieu de l’aider. 1b Le bon sens nous dit que les faits sont soumis à l’autorité, et non pas les choses de raisonnement. Par exemple, on peut prouver qu’un trouble a été fait, qu’un crime a été commis, par l’autorité des témoins, qu’un contrat a été passé, par le seing 2o du notaire public, qu’un homme est majeur, par l’autorité des registres de baptême. Mais, dès que vous entrez dans un raisonnement, il faut laisser l’autorité : car, pour que vous vous en pussiez servir, il faudroit qu’il suivît, comme une conséquence né- 25 cessaire, de ce qu’un auteur a pensé qu’une chose est juste, qu’elle le fût : chose d’autant plus difficile à croire qu’il n’y a peut-être pas deux opinions universellement reçues par les jurisconsultes.

Il faut beaucoup moins de peines à un juge pour décider la question en elle-même, qu’à débrouiller 5 toutes les autorités qu’on lui cite ; à opposer le fort au foible ; à chercher les raisons qui ont pu déterminer un auteur à donner une décision contraire à celle d’un autre ; de l’autorité qu’un certain auteur doit avoir dans le pays ou dans un autre ; enfin, de la justesse de l’application qu’il en a faite.

Si un théologien payen, en lisant Homère, avoit voulu décider de cette fameuse querelle qui mit l’Asie en cendres, et juger qui avoit raison des Grecs et des Troyens, et qu’il eût dit : « Je n’ai pas un esprit assez profond pour décider cette grande question ; mais il y a des intelligences plus parfaites que la mienne, qui virent cette querelle, dont plusieurs même se mêlèrent de les (sic) accommoder. Voyons ce qu’elles ont pensé. Et, premièrement, si je savois le sentiment de Jupiter, le père et le plus grand des Dieux, je serois bien avancé ; mais, par malheur, il étoit neutre. Mais Junon, la femme et la sœur de Jupiter, et Neptune, frère du même Dieu, étoit (sic) pour les Grecs. Mais on ne peut pas dire que Junon et Neptune se fussent rangés de ce côté-là par un esprit d’équité. N’est-il pas vrai que Junon vouloit se venger de l’affront qui avoit été fait à ses charmes ? et que Neptune, qui ne vouloit pas avoir fait le métier de maçon pour rien, redemandoit ses salaires ? Et d’ailleurs, Mars et Vénus étoient pour les Troyens. — Mais, à votre avis, répliqueroit-on, un autre motif que celui de l’amour et de la reconnoissance a-t-il engagé Vénus dans le parti des Troyens ? Et, de plus, êtes-vous étonné que Mars suive les appas de Vénus et combatte pour elle ?» b

« Mais voilà Vulcain qui est pour les Grecs. — C’est justement cela, répliqueroit-on. Ne voyez-vous pas, dans cette conduite, les chagrins d’un mari jaloux ? Et ce n’est pas sans raison qu’il l’est. »

« Mais nous avons Pallas pour nous, diroient les u, Troyens.—Je le crois, leur répliqueroit-on ; il y avoit chez vous un bon gage de sa protection : vous aviez le palladium. »

On voit bien que, de cette façon-là, on n’auroit jamais fini. Au lieu que si l’on prenoit la question 1b en elle-même, il n’y auroit rien de plus simple. Un roi de Grèce avoit une femme fort belle ; le fils du roi de Troye arrive chez lui et le fait c..., en arrivant ; il enlève cette femme ; le mari est assez bon pour la redemander ; les Troyens la refusent. 2o Ce sont les Troyens qui ont tort.

831 (131g. II, f° 184 v°). — Ceux qui font ces pièces d’éloquence pour agrandir ou diminuer les choses ! Qui est-ce qui voudroit avoir un habit

si grand ou si petit ? Ne vaudroit-il pas mieux qu’il :ô fût juste ?

832 (996. II, f° 29 v°). — Un honnête homme qui fait des Caractères comme La Bruyère, doit toujours faire des tableaux, et non pas des portraits ; peindre des hommes, et non pas un homme. Avec tout cela, on le soupçonnera toujours de mauvaise intention, parce que les applications particulières sont toujours les premières remarques des sots : car on les fait 5 aisément et tant qu’on veut ; outre que leur petite malice est plus active.

833 (2092. III, f° 347 v°). — Lorsqu’on lit un livre, il faut être dans la disposition de croire que l’auteur a vu les contradictions que l’on imagine, au premier

1o coup d’œil, s’y rencontrer. Ainsi il faut commencer par se défier de ses jugements prompts, reprendre les passages que l’on prétend se contredire, les comparer ensemble, les comparer encore avec ce qui les précède, et ce qui les suit, voir s’ils sont

ô dans la même hypothèse, si la contradiction est dans

les choses ou seulement dans sa propre manière de

concevoir. Quand on a bien fait tout cela, on peut

prononcer en maître : « Il y a de la contradiction. »

Ce n’est pourtant pas toujours tout. Quand un

2o ouvrage est systématique, il faut encore être sûr que l’on tient bien tout le système. Voyez une grande machine faite pour produire un effet. Vous voyez des roues qui tournent en sens opposé ; vous croiriez, au premier coup d’œil, que la machine

23 va se détruire elle-même, que tout le rouage va s’empêcher, que la machine va s’arrêter. Elle va toujours : ces pièces, qui paroissent, d’abord, se détruire, s’unissent pour l’objet proposé 1.

1. C’est ma réponse à l’ouvrage de M. l’abbé de La Porte. T. 11. 4 1. Voyez page 34.

834 (1289. II, f° 136). — Dans les critiques, il faut s’aider, non pas se détruire ; chercher le vrai, le bon, le beau ; éclairer ou réfléchir (réfléchir et rendre) la lumière par sa nature ; n’éclipser que par hasard’.

830(1291. II, f° 136 v°). — Je ne conseillerois pas 5 de se donner entièrement à la critique. César en avoit fait trois livres contre Caton ; ils se sont perdus et n’ont pu être arrachés au mépris que la postérité attache toujours à ces sortes d’ouvrages, ni par le grand nom de César, ni par le nom de Caton : 1o

Hoc miserœ plebi stabat commune sepulcrum.

836* (1541. II, f° 243). — Quand on se consacre à l’art de critiquer2, et que l’on veut diriger le goût ou le jugement du public, il faut examiner si, lorsque le public, après avoir balancé, a une fois 15 décidé, on a été souvent de son avis : car ses jugements scellés par le temps sont presque toujours bons. Ainsi, si l’on n’a que des opinions extraordinaires ; si l’on est ordinairement seul de son avis ; si l’on raisonne, quand il faut sentir ; si l’on 2o sent, quand il faut raisonner ; si le public prononce, et que vous ne prononciez pas ; s’il ne prononce pas, et que vous prononciez : vous n’êtes pas propre pour la critique.

837* (1542. II, f° 243 vo).— A mesure3 qu’on a 23

2. Voyez la page 244, Critique.

3. Voyez la page 34. plus exigé des auteurs, on a moins exigé des critiques.

Il ne faut point critiquer les poètes par les défauts de la poésie, ni les métaphysiciens par les difficultés

5 de la métaphysique, ni les physiciens par les incertitudes de la physique, ni les géomètres par la sécheresse de la géométrie.

Chacun prend part aujourd’hui aux trésors qui étoient autrefois à peu de personnes ; mais, avec

1o cette petite partie, on croit avoir le tout : un scrupule d’or a paru la pierre philosophale ; avec des richesses partagées — chose admirable ! — tout le monde se crut trop riche ; la République des Lettres a été comme celle d’Athènes, où les pauvres

1â étoient plus considérés que les riches.

On dédaigne, pour faire paroître de l’esprit. — Pourquoi l’esprit que vous avez est-il une preuve que les autres n’en ont point ? Quoi ! votre goût sera toujours infaillible, et l’esprit des autres leur man

2o quera toujours ! Comment ce partage si différent : que vous jugez toujours bien, sans exception, et que, sans exception, ils pensent toujours mal ? Vous êtes libre. Soyez-le donc de rendre justice aux autres 1.

838* (1g56. III, f° 257). — Ma réponse au Journal

35 de Trévoux : que, quand une chose a un sens qui

est innocent, il ne faut pas chercher un mauvais

sens, pour le donner à l’auteur ; et je le prouve

par le Journal de Trévoux même.

1. Voyez la page 243.

839 (823. I, p. 531). — Un homme sans esprit et sans discernement, qui ne trouve le moyen de soutenir sa vie que par les injures qu’il vend à ses libraires ; dont on ne lit les misérables ouvrages que pour savoir par quel trait de malice il atta- 5 quera quelque réputation ; flétri sans cesse par cette justice qui ne punit que les criminels les plus vils ; un homme que l’on ne fait pas taire, parce qu’on a peur d’avilir la main qui feroit(?) cet effet ; un homme, enfin, dont la connoissance est partout 1o désavouée, et qui fait rougir quand on a parlé de lui.

840(1293. II, f° 136 v°). — Nous avons vu des gens de lettres s’attaquer par des libelles si horribles qu’il n’y a pas, dans la nature, de si grands talents qui puissent sauver un homme de l’humiliation de 15 les avoir faits.

841 (213o. III, f° 35o v°). — A la fin, le public rend justice. En voici la raison : le suffrage des gens sages est constant ; mais ceux (sic) des fous sont divers, et varient sans cesse, et se détruisent 2o les uns les autres.

842 (779.I, p. 5o8). — L’établissement des monarchies produit la politesse ; mais les ouvrages d’esprit ne paroissent que dans le commencement des monarchies : la corruption générale affectant encore 25 cette partie-là.

843 (663. I, p. 462). — Commentateurs. — Quelques-uns ont retranché les auteurs, comme les Jésuites. D’autres les ont augmentés, comme Nodot, dans son Pétrone.

V. LITTÉRATURES DIVERSES.

3 844 (423. I, p. 381). — Les premiers auteurs de toutes les nations ont toujours été fort admirés, parce que, pendant un temps, ils ont été supérieurs à tous ceux qui les lisoient1.

845(1321. II, f° 185). — On aime à lire les livres 1o des Anciens pour voir d’autres préjugés.

846 (2044. III, f° 335 bis). — Si l’imprimerie étoit venue dans ce temps, où la langue est si chaste, nous aurions presque tous les ouvrages des Anciens mutilés. De même, si elle étoit venue dans le temps

15 de nos censeurs.

847 (171. I, p. 143). — *J’aime les querelles sur les ouvrages des Anciens et des Modernes : elles prouvent qu’il y a d’excellents auteurs parmi les Anciens et les Modernes 2.*

3o 848 (894. II, f° 10). — Dans les dernières disputes des Anciens et des Modernes, M. Pope seul a frappé au but. Mad" Dacier ne savoit ce qu’elle admiroit. Elle admiroit Homère, parce qu’il avoit écrit en grec. M. de La Motte manquoit de sentiment, et son esprit s’étoit rétréci par le commerce de gens qui n’avoient que de la bavarderie, et eux ni lui 5 n’avoient aucun savoir ni aucune connoissance de l’Antiquité. Pour l’abbé Terrasson, les cinq sens lui manquoient. Boivin étoit un savant seulement. Pour le poète Gacon, on ne l’a jamais connu trop méprisable. 1o

1. J’ai mis cela dans le Discours sur la Différence des Génies. 1. Voyez page 119.

849 (8g5. II, f ° 10 V). — M. Pope seul a senti la grandeur d’Homère, et c’est de quoi il étoit question. Il est vrai que M. de La Motte a été entraîné dans les détails par Made Dacier même, qui les trouvoit tous dans Homère tout divins. ’5

850 (703.I, p. 478). — Je dis : « Les livres anciens sont pour les auteurs ; les nouveaux, pour les lecteurs. »

851 (251.I, p. 260). — Auteurs Grecs.— Ils avoient moins d’esprit que les auteurs romains. Plutarque, 2o presque le seul. Aussi avoit-il profité des Latins. Les Grecs ne connoissoient point l’épigramme, ni les Latins, jusqu’à Martial : les épigrammes grecques n’étant guère que des inscriptions, et on n’y connoissoit point Yacute dictum. Il me semble que les 25 Grecs étoient hardis pour le style et timides pour

la pensée. — M. dit qu’il est étonné que les Anglois admirent tant les Anciens, puisqu’il n’y a personne qui les imite si peu, et qui s’en écarte davantage. — Je disois à un Anglois qui me montroit quelque chose d’assez tendre : « Comment avez vous autres pu dire de si jolies choses dans une langue si

i barbare ?»—Du temps de François Ier, c’étoit les savants qui faisoient la réputation des auteurs ; aujourd’hui, ce sont les femmes. Ronsard est la preuve de ceci. On ne peut plus le lire, quoique personne n’ait eu plus de réputation. Et ce qui

1o le perd personnellement, c’est que des auteurs plus anciens que lui sont encore admirés.

852 (3g3. I, p. 364). — Peut-être qu’il y a de bons poètes françois, mais que la poésie françoise est mauvaise.

15 853 (717. I, p. 482). — Les livres des anciens casuistes se faisoient parce que les tribunaux d’Espagne et d’Italie (pays chauds, où l’on aime les goûts raffinés) étoient pleins de ces cas-là, et on n’avoit point de connoissance de la physique.

2o Il falloit donc donner dans la scolastique (sic), et cette science devoit être l’occupation des gens d’esprit. — Fontenelle.

854 (1097. II, f° 72). — Ces sermons de Maillard, de Menot, de Rolin, de Barlette, étoient faits pour ai être prêchés aussi sérieusement que les nôtres d’à présent, quoique nous y trouvions un comique partout, et des applications scandaleuses de l’Ecriture, et un burlesque qui y est partout répandu. Ces gens-là préchoient ce qu’ils savoient, et ils apprenoient ce qu’on leur avoit appris. Dans ces temps-là, on ne lisoit point l’Écriture ; on ne lisoit que des histoires faites sur l’Écriture ou des légendes des Saints. On ne connoissoit l’Écriture que par 5 les comédies que l’on faisoit jouer sur les histoires de l’Écriture ou des mystères. On y joignoit les livres fondés sur les révélations, les légendes et autres histoires qui étoient entre les mains de tout le peuple. La plupart de ces livres ont péri lors du 1° renouvellement des sciences, et peu ont mérité de voir le jour lors de la découverte de l’impression. Les Protestants qui parurent furent cause que tous ces livres périrent, excepté les plus extravagants, qu’ils ont conservés comme une flétrissure de la 13 religion ancienne, et les catholiques les négligèrent ou les cachèrent dès qu’une plus grande lumière parut. Il faut donc nous transporter dans ces temps où tout ce qui peut servir à l’instruction du peuple étoit d’une autre nature que tous les ouvrages qui 2o sont à présent entre ses mains. Cela devoit faire un nouveau genre de prédication.

855 (855. I, p. 543). — Anglois. — Génies singuliers : ils n’imiteront pas même les Anciens, qu’ils admirent, et leurs pièces de théâtre ressembleront -=’ moins à des productions régulières de la Nature, qu’à ces jeux dans lesquels elle a suivi des hasards heureux.

856 (Sp., f° 434 v°). — Livres bien écrits en anglois : le Dr(?) Bangor, Tillotson, Praats, Histoire de la Société royale.

857(1071. II, f°66). — On nesauroit croire jusques où a été, dans ce dernier siècle, la décadence de 5 l’admiration.

858 (8o5. I, p. 5t5). — Quel siècle que le nôtre, où il y a tant de juges (critiques), et si peu de lecteurs !

859 (986. II, f° 28 v°). — Dans ce siècle-ci, plus de 1o grec, plus de vers, plus de sermons.

$60(1o62. II, f°64). — On me demandoit pourquoi on n’avoit plus de goût pour les ouvrages de Corneille, Racine, etc. Je répondis : « C’est que toutes les choses pour lesquelles il faut de l’esprit sont

ô devenues ridicules. Le mal est plus général. On ne peut plus souffrir aucune des choses qui ont un objet déterminé : les gens de guerre ne peuvent souffrir la guerre ; les gens de cabinet, le cabinet ; ainsi des autres choses. On ne connoît que les

2o objets généraux, et, dans la pratique, cela se réduit à rien. C’est le commerce des femmes qui nous a menés là : car c’est leur caractère de n’être attachées à rien de fixe. Il n’y a plus qu’un sexe, et nous sommes tous femmes par l’esprit, et, si,

.’b une nuit, nous changions de visage, on ne s’aperce. vroit pas que, du reste, il y eût de changement. Quoique les femmes eussent à passer dans tous les emplois que la Société donne ’, et que les hommes fussent privés de tous ceux que la Société peut ôter, aucun sexe ne seroit embarrassé. >

801* (225o. III, f° 478 v°). — Traité du Beau. —

Vitruve dit que les affaires publiques et particulières 5 occupent si fort le monde, à Rome, qu’il y a peu de personnes qui ayent le loisir de lire un livre, s’il n’est bien court. Je pourrois dire que, dans notre capitale, chacun est si fort occupé par la multitude des amusements, qu’on n’y a pas le temps de lire. 1o

862 (684. I, p. 471). — Souvent un goût particulier est une preuve d’un goût général : les Muses sont sœurs, se touchent l’une et l’autre, et vivent en compagnie.

VI. AUTEURS ANCIENS. ,5

863(Sp., f° 433). —J’ai lu une pièce dramatique traduite du chinois, par le père Plumare. Elle m’a paru contre nos mœurs, mais non pas contre la raison. Elle est intitulée VOrphelin de Tchao. Thao étoit un mandarin de robe, et Tou-Nang-Cou, un 2o mandarin d’épée, tous deux favoris ou ministres du roi (je crois) de Tsin. Tou-Nang-Cou tendit divers pièges à Thao et le fit mourir, lui et toute sa famille, à la réserve de cet orphelin, qui lui échappa,

1. Voyez la page 34. et qui le punit. Comme ces pièces ne sont pas, comme les nôtres, jouées devant le public, et que ce sont des comédiens qui vont jouer dans des maisons particulières, il arrive (comme le remarque le père 5 Plumare) qu’il y a plus de rôles que d’acteurs : un seul acteur faisant plusieurs rôles. Voilà la raison pourquoi chaque acteur ne manque jamais, en entrant chaque fois sur le théâtre, de dire son nom et sa profession : « Je suis Tou-Nang-Cou, général

1o des armées du roi de Tsin... » Je trouve cette pièce intéressante, l’intrigue bien amenée, bien suivie. Elle donne une idée des mœurs du pays, et il me semble que le vrai moyen de donner cette idée seroit de traduire le théâtre chinois, ou, au moins,

15 leurs principales pièces.

864 (424. I, p- 381). — Comme le Tasse a imité

Virgile, Virgile, Homère, Homère a pu avoir imité

quelque autre. Il est vrai que l’Antiquité se tait à

cet égard. Quelques-uns ont pourtant dit qu’il

20 n’avoit fait que ramasser les fables de son temps.

865* (2179. III, f° 364). — Homère. — Les Amadis décrivent des combats comme Homère ; mais ils les décrivent avec une unilormité qui fait de la peine et donne du dégoût. Homère est si varié que rien ne 2.s se ressemble. Les combats des Amadis sont longs ; ceux d’Homère, rapides. Il ne s’arrête jamais, et il court d’événements en événements, pendant que les Amadis s’appesantissent. Ses comparaisons sont riantes et admirables. Tout est froid dans les Amadis ; tout est chaud dans Homère. Dans le poète grec, tous les événements naissent du sujet ; dans les Amadis, tout naît de l’esprit de l’écrivain, et * toute autre aventure auroit convenu comme celle qu’ils imaginent. On ne voit pas pourquoi la plupart 5 des choses se sont passées ainsi. C’est que, dans Homère, le merveilleux est dans le tout ensemble ; dans les Amadis, il n’est que dans les détails.

L’Iliade et YOdyssée : dans l’une, la variété des mouvements ; dans l’autre, la variété des récits. 1o

Virgile, plus beau lorsqu’il imite YOdyssée dans ses premiers livres, que lorsque, dans les derniers, il imite Y Iliade : il manquoit du beau feu d’Homère.

Sans Ylliade et YOdyssée, il y a apparence que nous n’aurions pas Y Enéide. ô

On a reproché à Homère que ses roix faisoient la cuisine ; ce qui fait (dit-on) une impression de dégoût. Je réponds qu’il n’est pas étonnant que cela fût ainsi dans les temps héroïques. Outre que les mœurs y étoient simples, c’est que les roix et les 2o chefs de famille faisoient eux-mêmes les sacrifices. Ils tuoient la victime ; ils brûloient une partie de la graisse ; et, comme on devoit en manger, il étoit tout simple qu’ils la partageassent en morceaux, etc.

Ainsi l’idée de la cuisine, dans les temps héroï- .*5 ques, est liée avec les idées les plus nobles des autres temps, qui (sic) celle de sacrifice. Voyez au II" livre de Ylliade. Agamemnon offrit au puissant fils de Saturne un bœuf de cinq années, et les chefs les plus considérables de l’armée furent présents à ce 3o sacrifice, et Nestor, roi des Pyliens, Idoménée, etc. On amène la victime, et, après que l’on eût présenté les gâteaux, Agamemnon fit cette prière, etc. Cependant, on présente la victime, et ils l’égorgent devant l’autel ; ils la coupent ; ils la mettent au feu,

5 et, ayant préparé le festin, qu’ils en devoient faire, ils mangèrent ensemble, etc.

Je remarque : que l’amour de la Patrie, tant exprimé dans l’Odyssée, devoit plus frapper les peuples grecs à cause de leur bonheur et de leur liberté ;

1o que la plupart des récits de Y Odyssée étoient les bruits populaires, rapportés par les voyageurs dans ces temps-là, où la navigation étoit si difficile ; que les palais faits d’une manière surnaturelle, comme celui de Circé et autres, rapportés par

ô Homère, sont moins merveilleux que ceux de nos romans, à proportion des idées du luxe des uns et des autres.

8G6* (1681. III, f° 32 v°). — J’ai lu une traduction de YOdyssée d’Homère par M. de La Valterie ; je ne

2o l’ai point comparée à celle de Mad" Dacier ; il me semble que cette traduction est faite avec plus de feu, et j’avoue qu’en la lisant j’ai senti un charme infini, et tel que je ne me souviens pas que la traduction de Mad° Dacier m’ait fait sentir le même.

25 Mais je les comparerai. On m’a dit que la traduction de M. de La Valterie n’étoit pas exacte. On ne dit rien par là contre Homère : car, si, en ôtant la gêne littérale et en donnant à Homère du génie et de l’expression françoise, on l’a rendu plus agréable,

3o on l’a rendu plus semblable à lui-même, puisque personne n’a jamais dit qu’Homère n’ait employé, dans son poème, tous les agréments de la langue grecque, lesquels ne sauroient être transportés dans une autre langue. Reste donc que le fond du poème est admirable. On auroit beau mettre de 5 pareils agréments dans un mauvais poème, le poème sera toujours mauvais.

867 (546. I, f° 434). — Qu’Aristote ait été précepteur d’Alexandre, ou que Platon ait été à la cour de Syracuse, cela n’est rien pour leur gloire. *Quoique 1o autrefois cela eût peut-être plus contribué à leur réputation que leur philosophie*’. La réputation de leur philosophie a absorbé tout. Qui est (?) et qui connoît Rubens par ses négociations ?

868 (607. I, f° 449). — Plutarque me charme tou- 1s jours : il a des circonstances attachées aux personnes qui font toujours plaisir. Quand, dans la Vie de Brutus, il décrit les accidents qui arrivèrent aux conjurateurs (sic), leurs sujets de frayeur sur le point de l’exécution, on a pitié des pauvres conjurés. 2o Ensuite, on a pitié de César.

On tremble, d’abord, pour les conjurés ; ensuite, on tremble pour César.

869 (698. I, p. 477).— Deux cheis- d’œuvre : la mort de César dans Plutarque, et celle de Néron 23 dans Suétone. Dans l’une, on commence par avoir

1. Otez ce qui est entre les deux lignes. pitié des conjurés, qu’on voit en péril ; et ensuite, de César, qu’on voit assassiné. Dans celle de Néron, on est étonné de le voir obligé par degrés de se tuer sans aucune cause qui l’y contraigne, et, cepen5 dant, de façon à ne pouvoir l’éviter.

870* (773.I, p. 5o3). — Je disois sur les fragments du livre De la République de Cicéron : « Nous devons beaucoup de ces fragments à Nonius, qui, pour nous donner des mots, nous a conservé des

1o choses. »

Je suis naturellement curieux de tous les fragments des ouvrages des anciens auteurs ; comme, sur les rivages, on aime à trouver les débris des naufrages que la mer a laissés.

15 Cicéron, selon moi, est un des grands esprits qui aye jamais été : l’âme toujours belle, lorsqu’elle n’étoit pas foible.

871 (n 10. II, f° 74 v°). — Virgile inférieur à Homère (comme on sait) par la grandeur et la variété

2o des caractères ; par l’invention, admirable ; égal par la beauté de sa poésie. Ses six premiers livres sont beaux. J’avoue que ses six derniers me font bien moins de plaisir. Je crois que les raisons en sont, primo, que c’est trop que six livres depuis l’arrivée

25 en Italie ; il falloit expédier cela dans un : car il semble que, dès qu’Énée est arrivé, tout est fini. Homère n’a pas fait cette faute : Ulysse arrivé en Itaque, le poème finit presque d’abord, quoique le lecteur brûle d’apprendre comment il sera reçu. Le mariage de Lavinie est peu intéressant pour le lecteur, et ne l’est pas plus que Lavinie même, dont le caractère est froid et mort, bien différent de celui d’Hélène, si merveilleuse et par ses aventures, et par les querelles des Déesses, et par sa beauté. Je 5 sens que Turnus ne devoit pas être vaincu par Énée ; c’est le poète qui a eu besoin qu’Énée vainquît, non pas Énée qui ait réellement dû vaincre. Il y a (me semble) bien des réflexions à faire sur Virgile, en lui laissant tout le mérite qu’il a, et qu’on 1o lui a si justement donné.

87w2 (724. I, p. 48b). — Les Sorts virgiliens. — Rien ne prouve plus le grand respect des Romains pour Virgile ! Les premiers mots qu’ils y lisoient étoient regardés comme un oracle : Sortes Virgilianœ. 1 b

873(2067. III, f°. 342 v°). — On parloit d’un homme de lettres, et on disoit qu’il étoit de basse naissance. Je dis : « J’ai toujours eu mauvaise opinion d’Horace, parce qu’il étoit fils d’un affranchi. >

874* (928. II, f’ 16). — Dans l’ode :

Donec gratus eram tibi,

qui a été tant louée, Horace est maladroit dans le dialogue. Horace dit qu’il mourroit pour Chloé ; Chloé répond qu’elle consentiroit de mourir deux fois. Cela n’est pas heureusement dit. i5

875* (926. II, f° 15 v°). — Il n’est pas probable que Maevius n’ait pas écrit contre Virgile et contre Horace. Sans cela, ces deux grands hommes n’auroient pas écrit contre lui. Mais le temps n’a pas fait passer à la postérité les écrits injurieux de 5 ce méchant poète.

876 (1202. II, f° 92). — Ovide et Bussy, deux exilés qui n’ont su soutenir leur mauvaise fortune.

877* (1474. II, f° 218).— Beau vers d’Ovide (Fastes),* où Lucrèce raconte son aventure*.

1o Restabant cœtera (sic) ; flevit,

Et matronales erubuere genœ.

On dit que le pentamètre n’est point dans sa place, et qu’elle a dû rougir avant de pleurer. Il me semble que le poète place bien la rougeur sur le jo restabant cœtera ; c’est une augmentation de rougeur. Matronales est admirable. J’ai ouï faire une bonne réflexion. Les vers hexa- mètres et pentamètres attirent nécessairement l’épigramme. Aussi Ovide met-il plus d’esprit dans les 2b épîtres de ses héroïnes que dans les Métamorphoses.

878 (1680. III, f° 3o). — Ovide, dans les Fastes, fait raconter par Lucrèce à ses parents l’attentat de Tarquin. Lorsqu’elle vient à son crime, le poète dit :

Cœtera restabant ; volnit cum dicere (sic), flevit, 3o Et matronales erubuere genœ.

J’ai ouï critiquer ces deux vers de deux manières : les uns veulent que ce dernier vers soit inutile et ne fasse qu’affaiblir ; les autres disent que l’ordre des choses est troublé, et qu’il falloit mettre la rougeur avant les pleurs. Et, moi, je dis que ces deux vers sont admirables et peut-être les plus 5 beaux qu’Ovide ait faits, et que, de quelque manière qu’il les tournât, ils auroient été moins beaux si le poète avoit prévenu l’une ou l’autre de ces critiques.

t. II. 6

Quant à la première, je dirai qu’il y a plusieurs 1o sources de beauté par rapport aux ouvrages d’esprit, qu’il faut bien distinguer, et qu’il ne faut point faire dépendre une pensée d’un genre de beauté lorsqu’elle dépend d’un autre. Il est vrai qu’il y a des occasions où la beauté de la pensée consiste 15 dans la brièveté. Le «Qu’il mourut !> du vieil Horace, le « Moi ! > de Médée, ont une beauté qui dépend de la brièveté, par la raison qu’il s’y agit d’une action forte et d’un moment où l’âme est dans une espèce de transport, et où elle exprime tout en 2o un moment, parce que l’âme semble n’avoir qu’un moment à elle ; parce qu’elle est hors d’elle-même. Le discours doit être impétueux, parce que l’âme est impétueuse. Mais, ici, il s’agit de la douleur de Lucrèce, d’une passion lente et sourde, et d’une 25 passion que l’on décrit, et d’un état de l’âme que l’on peint. Et là, il n’a pas suffi de faire pleurer Lucrèce ; il a fallu la faire rougir. On est trop frappé de ce genre de beauté qui fait qu’on désire que tout finisse en épigramme. Tout ne doit pas finir en 3o épigramme. Ici l’épigramme n’est point dans les derniers mots ; si on veut une épigramme, elle est dans le tout.

A l’égard de ceux qui disent que l’ordre est troublé, il ne l’est point du tout, parce qu’il ne pou5 voit être autrement. Le poète a à peindre l’état de Lucrèce. Il est admirable en ce que, dès qu’elle arrive au détail qui lui paroît le plus affreux, elle ne peut plus parler, elle pleure. Le poète avoit donc deux choses à faire : de peindre l’état de Lucrèce et

to toutes les impressions que la douleur faisoit sur elle. Lucrèce s’arrête lorsqu’elle est venue à l’idée la plus affreuse, et elle se met à pleurer. C’est ce que le poète a dû d’abord exprimer, soit que la rougeur ait précédé les pleurs, soit que les pleurs ayent suivi la

15 rougeur, soit (ce qui est beaucoup plus dans la nature) que la rougeur et les pleurs ayent été excités en même temps. Or, ici, le poète n*a point dû suivre l’ordre qui feroit commencer par l’expression la plus foible, pour aller à l’expression le plus forte : il

2o faut suivre, non pas l’ordre de la chose, mais l’ordre de la pensée. Ovide ayant à faire taire Lucrèce a dû commencer par la faire pleurer, parce que ce sont les pleurs, et non pas la rougeur qui l’ont empêchée de parler. L’ordre des choses doit être pris de là :

2 5 Lucrèce devoit nécessairement rougir, et le poète devoit le dire ; mais il ne devoit ni ne pouvoit le dire qu’après. Ces deux émotions du même instant ont, dans ce cas particulier, ici, un ordre particulier. Changez l’ordre, et mettez : «il falloit dire le reste ;

3o mais, lorsqu’elle voulut parler, elle rougit et pleura » : toute la pensée est gâtée. « Lorsqu’elle voulut parler, elle rougit » : l’effet de la rougeur n’est pas d’empêcher de parler ; ce sont les pleurs qui ont cet effet. Il faut donc nécessairement commencer par arrêter ses discours par ses sanglots. Mais la peinture demande que le poète décrive la rougeur de 5 Lucrèce, et il le fait par le plus beau vers du Monde :

Et matronales erubuere genœ.

879* (2180. III, f° 367). — Ovide. — Il faudra voir les réflexions que j’ai faites dans mes extraits de ce 1o poète.

Sur l’affront fait à Lucrèce, et qu’elle raconte :

Cœtera restabant ; voluit cum dicere (sic) flevit

Et matronales erubuere genœ. 

Le second vers n’est point une longueur, comme 15 on a dit. Quand elle pense à la grandeur de l’affront, elle pleure ; quand elle pense à la honte qui le suit, elle rougit. C’est son embarras qui la fait pleurer. Le sentiment de son malheur la fait pleurer ; la vue de son malheur la fait rougir. Ce sont les différents 2o états où nous mettent les passions, qu’Ovide exprime si bien.

J’ai dit que le second vers n’étoit pas une longueur. Le premier vers est le sentiment du malheur et de la douleur de Lucrèce ; le second est 33 le sentiment de la pudeur. Or Ovide est admirable pour peindre les passions, c’est-à-dire pour peindre les différents sentiments qui naissent d’une passion, qui se précèdent, ou qui se suivent,

Pour bien sentir ce que c’est que la longueur et la brièveté, pour sentir encore ce que c’est que répétition, il faut distinguer trois sujets principaux : les choses dont le sujet consiste dans le raisonnement ; 5 celles dont le sujet consiste dans la peinture, comme est, par exemple, la poésie en général ; celles, enfin, dont le sujet consiste à exprimer l’agitation des passions. Dans le premier cas, on ne sauroit trop écarter le superflu : toute parole, toute idée inutile

1o est pernicieuse, parce que l’esprit, la croyant importante, se fatigue ou se dégoûte ; souvent même ce qui étoit .clair devient obscur, parce qu’on s’imagine n’avoir pas entendu ce qu’on a très bien entendu. Mais, dans le cas de la peinture soit des

15 effets de la nature, soit des effets des passions, l’esprit doit être en quelque façon parleur, pour exprimer ce nombre infini de choses que l’œil voit, ou que le cœur sent, et pour faire connoître qu’il a vu une infinité de choses qu’ils n’avoient pas su distinguer ’.

2o Ovide, comme j’ai dit ailleurs, est admirable pour

peindre les circonstances, et ce qui prouve qu’il

n’est point diffus, c’est qu’il est rapide, et, en cela,

on peut très bien le comparer à PArioste.

On dit qu’Ovide est diffus, et cependant je ne vois

23 qu’on puisse rien retrancher d’Ovide. Le cavalier Marin est diffus parce qu’on y peut retrancher tout ce qu’on veut, quelques vers, le quart de l’ouvrage, la moitié de l’ouvrage. Ce qui reste n’en sera que meilleur, c’est-à-dire moins insupportable.

1, Rendre plus clair.

On dit qu’Ovide a trop d’esprit, c’est-à-dire s’abandonne trop à son esprit. Mais, si c’étoit le défaut d’Ovide, il seroit identifié avec lui et règneroit dans tous ses ouvrages, comme il règne dans tous les ouvrages du cavalier Marin. Ovide n’avoit 3 point ce caractère d’esprit-là, parce qu’il prenoit le caractère qui étoit propre à chaque sujet.

880* (2178. III, f°363). — L1ttérature Et BellesLettres. — Quinte-Curce. — On ne sait guère quel est le rhéteur qui, sans savoir et sans jugement, 1o promène Alexandre sur une terre qu’il ne connoît pas, et qui le couvre de petites fleurs, et qui a écrit sans connoître une seule des sources où il devoit puiser. Les Anciens ont eu plus de bon sens que nous : ils ne l’ont cité nulle part, et, quoique la 15 pureté de son style nous prouve son antiquité, il est resté dans l’oubli, et il semble qu’on attendît la Barbarie pour l’en faire sortir et le produire comme un modèle dans les écoles : comme si, pour apprendre une langue, il falloit commencer par gâter l’esprit. 2o Quinte-Curce nous dira qu’Alexandre, désespérant de se faire suivre par ses Macédoniens, leur dit qu’ils n’avoient qu’à s’en retourner en Macédoine, et qu’il iroit seul conquérir l’Univers. Arrien nous dira que le désespoir, la tristesse et les larmes des 25 Macédoniens vinrent de ce qu’Alexandre avoit formé une armée qui le mettoit en état de se passer des Macédoniens et d’achever sa conquête ; les cris et les larmes de l’armée, les soupirs d’Alexandre, les réconcilièrent.

881* (1475. II, f° 218). — Tite-Live est un peu déclamateur, et, ce qu’il y a d’admirable, il ne l’est pas dans ses belles harangues : c’est que là on ne le paroît pas tant.

3 882 (13. I, p. 6). — Beau livre que celui d’un André cité par Athénée : De lis quœ falso creduntur.

VII. AUTEURS DU XVIe SIECLE ET DU XVII".

883 (1337. II, f° 187). — L’Arioste ramassa les

contes de chevalerie de son temps et en fit un tout,

1o comme Ovide ramassa les fables et en fit un tout.

884* (165. I, p. 138). — Rabelais. — Toutes les fois que j’ai lu Rabelais, il m’a ennuyé : je ne l’ai jamais pu goûter ’. Toutes les fois que je l’ai entendu citer, il m’a plu.

13 885 (1114. II, f° 75 v°). — Rabelais badine naïvement ; Voiture, finement. Aussi celui-là plaît toujours ; l’autre fatigue à la longue.

886(1533. II, f° 238 vo). —Voiture a de la plaisanterie, et il n’a pas de gayeté. Montagne (sic) a 3o de la gayeté et point de plaisanterie. Rabelais et le Roman comique sont admirables pour la gayeté.

1. Je l’ai lu depuis avec plaisir. Fontenelle n’a pas plus de gayeté que Voiture. Molière est admirable dans l’une et l’autre de ces deux qualités, et les Lettres Provinciales, aussi. J’ose dire que les Lettres Persanes sont riantes et ont de la gayeté, et qu’elles ont plû par là.

887 (633. I, f° 453). — Dans la plupart des auteurs, je vois l’homme qui écrit ; dans Montagne (sic), l’homme qui pense.

888 (585. I, f° 445). — On a fait pour Conti ces deux vers ; je les applique à Montagne (sic) : 1o

His fancy and his judgntent snch : Each to the other seems to much.

889* (2182. III, f° 374). — Montagne (sic).— Voyez ce que j’en ai dit dans un petit ouvrage particulier qui est dans le portefeuille Ouvrages 15 non imprimés. — Ce ne sont que des idées ; il faut changer.

890(13o7. II, f° 178). —Je disois de Shakespeare : « Quand vous voyez un tel homme s’élever comme un aigle, c’est lui. Quand vous le voyez ramper, 2o c’est son siècle. >

891 (1021. II, f° 39).— Saint François de Salles, très modéré dans sa morale. Je disois : « Il étoit trop raisonnable pour être un saint : il croit que, dans les conversations faites pour délasser l’esprit, il n’y 25 a pas de paroles oiseuses. >

892 (1621. II, f°474). — Autrefois le style épistolaire étoit entre les mains des pédants, qui écrivoient en latin. Balzac prit le style épistolaire et la manière d’écrire des lettres de ces gens-là. Voiture en

5 dégoûta, et, comme il avoit l’esprit fin, il y mit de la finesse et une certaine affectation, qui se trouve toujours dans le passage de la pédanterie à l’air et au ton du monde. M. de Fontenelle, presque contemporain de ces gens-là, mêla la finesse de

ro Voiture, un peu de son affectation, avec plus de connoissances et de lumières, et plus de philosophie. On ne connoissoit point encore Made de Sévigné. Mes Lettres Persanes apprirent à faire des romans en lettres.

.5 893 (1215. II, f° 94). — S’il faut donner le carac-’ tère de nos poètes, je compare Corneille à MichelAnge, Racine à Raphaël, Marot au Corrège, La Fontaine au Titien, Despréaux au Dominiquin, Crébillon au Guerchin, Voltaire au Guide, Fontenelle

2o au Bernin, Chapelle, La Fare et Chaulieu au Parmesan, le père Lemoine à Joseph Pin, Regnier au Giorgione, La Motte au Rembrand, Chapelain est au-dessous d’Albert Durer. Si nous avions un Milton, je le comparerois à Jules Romain. Si nous

25 avions le Tasse, nous le comparerions aux Carra. ches. Si nous avions l’Arioste, nous ne le comparerions à personne, parce que personne ne lui peut être comparé.

894 (807. I, p. 544). — Lorsque le grand cardinal à qui une illustre académie doit son institution eut vu l’autorité royale affermie, les ennemis de la France consternés et les sujets du Roi rentrés dans l’obéissance, qui n’eût pensé que ce grand homme étoit content de lui-même ? Non ! Pendant qu’il étoit 5 au plus haut point de sa fortune, il y avoit dans Paris, au fond d’un cabinet obscur, un rival secret de sa gloire. Il trouva dans Corneille un nouveau rebelle, qu’il ne put soumettre. C’étoit assez qu’il eût à souffrir la supériorité d’un autre génie, et 1o il n’en fallut pas davantage pour lui faire perdre le goût d’un grand ministère qui de voit faire l’admiration des siècles à venir.

895 (1299. II, f° 137 v°). — Le Cid. — La belle critique de l’Académie françoise, qui a donné le plus 15 beau modèle que nous ayons en ce genre : critique sévère, mais charmante ! C’est dans ce cas où la morale exigeoit qu’avant de penser à ce qu’elle devoit au public, elle pensât à ce qu’elle devoit à Corneille, et peut-être à ce qu’elle devoit au grand 2o Corneille. C’est là que l’on voit la louange des beautés si près de la critique des défauts, une si grande naïveté dans les deux côtés, etc.

896 (Sp., p. 322). — Il y a dix ou douze tragédies 25 de Corneille et de Racine qui ne permettent jamais de décider : celle qu’on voit représenter est toujours

la meilleure.

897 (21o3. III, f° 348 v°). - Il y a plus de vie dans les Mémoires du cardinal de Retz que dans les Commentaires de César.

898 (667. I, p. 465). — Les Maximes de M. de La Rochefoucauld sont les proverbes des gens d’esprit.

5 899* (65. I, p. 64). — Saint-Evremond parle en françois comme saint Augustin parloit en latin : en les lisant, on se fatigue de voir toujours combattre des mots et de trouver toujours leur esprit enfermé dans les bornes d’une antithèse.

1o 900* (2181. III, f° 370). — M. Despréaux. — Il n’est plus permis de mal écrire depuis qu’on a connu si bien les sources de l’agréable et du beau ; c’est-à-dire qu’il est très difficile de bien écrire. Dans un grand sérail, il est difficile de plaire. Nous jugeons des

15 ouvrages d’esprit avec le dégoût des Sultans.

M. Despréaux, dans la préface de sa dernière édition, a dit, lui ou son libraire, le beau mot de François Ier et l’a exprimé ainsi : « Un roi de France ne venge pas les injures d’un duc d’Orléans. > Il

2o faut dire : « Le roi de France ne venge pas les injures du duc d’Orléans. » L’un est une réflexion ; l’autre est un sentiment. L’un peut être dit de tout le monde ; l’autre nous frappe, parce qu’il ne peut avoir été dit que par le roi de France qui a eu ce

23 sentiment. Il n’en faut point faire une pensée générale. Ce qui frappe d’admiration, c’est lorsque la chose est dite par celui qui la sentoit et la sentoit dans le moment où il l’a dite.

Les deux satires que nous avons sur les femmes ont été faites par deux pédants ; aussi ne sont-elles pas bonnes : Despréaux et Juvénal. Bon Dieu ! si Horace l’avoit faite ! Mais le sujet ne vaut rien, et Horace avoit trop d’esprit pour prendre un tel sujet.

Mais les beaux génies ont beau faire de mauvais ouvrages, ils sont toujours, par quelque côté, inimitables : témoin l’éloge de Mad» de Maintenon dans cette satire sur les femmes de M. Despréaux.

Le jansénisme a fait un furieux tort à la Muse de 1o M. Despréaux ; il a fait la gloire de Racine : Esther et Athalie. M. Racine a tiré de là des idées sur la grandeur de la Religion et a rempli sa poésie de ses sentiments ; M. Despréaux en a tiré des discussions théologiques, sujet étranger et ennemi de la poésie.’ ?

Les ouvrages immortels de M. Despréaux sont son Lutrin, son Art poétique, son épître (sic) à M. de Valincour, et autres. Ce qui afflige dans les ouvrages de M. Despréaux, c’est un orgueil très peu délicat, qui se montre toujours, et un mauvais naturel, qui 2o se montre encore, une répétition trop fréquente des mêmes traits satiriques ; de sorte qu’on voit un cœur également corrompu et un esprit qui ne sert pas assez bien le cœur. Ses imitations des Anciens ont fait croire qu’il avoit plus d’esprit que de génie, et, 35 moi, vu la stérilité de son esprit, je lui trouverois plus de génie que d’esprit. Effectivement, il n’y a presque pas une de ses pièces où l’on ne trouve de l’invention, où l’on ne voit l’homme de génie. Son Lutrin est un poème parfait ; il se maintient perpé- $o tuellement contre la bassesse et la stérilité de son sujet par la richesse de l’invention. Il n’y a point d’ouvrage qui ait été plus difficile à faire que celuilà, et peut-être n’en avons-nous pas de plus parfait. Nec erat quod tollere velles. Les Anciens ne lui 5 ont point servi de modèles. Quand il marche avec les Anciens, il ne leur est pas inférieur, et, quand il marche tout seul, il ne leur est pas inférieur non plus. M. Perrault, défendant les Modernes, ne pouvoit rien citer de mieux contre M. Despréaux, que 1o M. Despréaux lui-même.

901* (166. I, p. 138). —Je n’ai jamais vu de livre si fort au-dessous de sa réputation que les Réflexions morales du père Quesnel ; jamais, tant de pensées basses ; jamais, tant d’idées puériles.

15 902 (1054. II, f° 61 v°). — Je disois : « Le livre de M. de Cambray détruit en trois mots : l’amour est un rapport. »

903(1335. II, f° 186 v°). — Dans les Maximes des Saints, le vrai est si près du faux que vous ne savez 2o où vous en êtes. Le rôle de M. de Meaux étoit aisé : il avoit de grands coups à frapper.

VIII. AUTEURS DU XVIIIe SIÈCLE.

904 (1264. II, f° 112 v°). — Il y a un corps dans un état voisin qui examine chaque année l’état de la Nation. Examinons ici l’état actuel de la République des Lettres.

905* (141. I, p. 126). — Du 22 décembre 1722.— Il paroît ici une pièce qu’on appelle la Fagonnade ; une violente taxe a donné à l’auteur le feu et le fiel 5 de Rousseau.

Le poème de Racine sur la Grâce est ici infiniment admiré et méprisé.

906 (1294. II, f° 136 v°). — M. de Fontenelle, autant au-dessus des autres hommes par son cœur 1o qu’il est au-dessus des hommes de lettres par son esprit.

Comperit invidiam supremo fine domari.

907 (692. I, p. 476). — Lorsque je lis les Lettres du Ch[evalier\ d’H[e]r..., je suis enragé de voir un 1h si grand homme écrire comme cela.

908 (1304. II, f° 172). —Écrivant une lettre de recommandation à M. de Fontenelle, je finissois ainsi : « Je vous demande de vous intéresser pour un homme de mérite et pour un honnête homme : je ne 2o sache rien à vous dire de plus séduisant pour vous. »

909 (1600. II, f° 456 v°). — Nous voulions détourner M. de Fontenelle de faire imprimer ses comédies de son vivant. Je lui dis : « Il faut que votre réputation soit bien grande, puisque vous ne devez pas « même publier des ouvrages admirables. »

910 (1295. II, f° 136 v°). — L’illustre abbé de SaintPierre a proposé divers projets, tous pour conduire au bien. Il est surprenant qu’il n’ait pas pensé à une société de journalistes et donné des règles pour b cela.

DU (2122. III, f° 35o). — J’ai connu Ramsay ; c’étoit un homme fade : toujours les mêmes flatteries ; il étoit comme les épithètes d’Homère : tous ses héros avoient les pieds légers.

1o 912(872. II, f° 3).—Le père Hardouin étoit un homme dont la tête n’étoit pas mieux rangée que celle de celui qui se croyoit le Père Éternel aux Petites-Maisons.

913 (385. I, p. 361). — Magliabecchi ne vouloit 15 pas aller voir le feu Grand-Duc, quand il le faisoit appeler. Il le trouvoit trop mauvaise compagnie. Quand les étrangers disoient du bien de lui au Grand-Duc, il disoit : tE vero ; ma non lo posso praticare. »

2o 914 (1364. II, f° 196).—Je disois de Rousseau : «Toutes ses épithètes disent beaucoup ; mais elles disent toujours trop : il exprime toujours au-delà. »

915 (795. I, p. 512). — L’abbé Dubos, dans son

ouvrage sur les commencements de notre monar

33 chie, ne lit (?) que pour y chercher l’autorité des

Roix et la dépendance des anciens François, et le droit qu’ils ont de dépouiller les seigneurs. Cet homme ne voyoit jamais dans cette histoire qu’une pension.

916* (143. I, p. 126). — J’ai entendu la première représentation de la tragédie d’Inès de M. de La ? Motte ; j’ai bien vu qu’elle n’a réussi qu’à force d’être belle, et qu’elle a plu aux spectateurs malgré eux. Il y a un second acte qui, à mon goût, est audessus de tous les autres. Je me suis plus senti touché les dernières fois que les premières. Au 1o cinquième acte, il y a une scène des enfants qui a paru ridicule à bien des gens, et l’auditoire étoit partagé : les uns rioient, et les autres pleuroient. Je suis persuadé que cette scène feroit un effet étonnant sur un peuple dont les mœurs seroient moins 1b corrompues que les nôtres. Nous sommes parvenus à. une trop malheureuse délicatesse.

Tout ce qui a quelque rapport à l’éducation des enfants, aux sentiments naturels, nous paroit quelque chose de bas et peuple. Nos mœurs sont 2o qu’un père et une mère n’élève (sic) plus ses (sic) enfants, ne les voit plus, ne les nourrit plus. Nous ne sommes plus attendris à leur vue ; ce sont des objets qu’on dérobe à tous les yeux ; une femme ne seroit plus du bel air si elle paroissoit s’en soucier. 2 ? Quel moyen que des esprits ainsi préparés puissent goûter sur la scène de pareils objets ? Racine, qui l’auroit pu faire plus impunément, ne l’a pas hasardé et n’a pas osé montrer Astyanax. Le petit Regulus plut autrefois, parce que les mœurs n’étoient pas si 3o perverties ; à présent, on ne les souffriroit plus. Il y a une injustice étonnante dans les jugements des hommes : nous accusons de peu d’esprit nos pères, parce qu’ils ont pleuré en voyant le petit Regulus ;

3 nous croyons qu’ils pleuroient parce qu’ils n’avoient pas le sens commun. Non ! Ils avoient autant d’esprit que nous, ni plus, ni moins ; mais leurs mœurs étoient différentes, leur cœur autrement disposé. C’est pour cela qu’ils pleuroient, et que nous ne

1o pleurons pas. On peut en dire de même de presque toutes les tragédies.

917 (1287. W’ f° 136). —J’ai vu dix mille hommes dans Paris qui avoient assez d’esprit pour critiquer les ouvrages de M. de La Motte, et, de tous ceux-là,

15 il n’y en avoit aucun qui en eût assez pour faire le moindre de ses ouvrages.

918 (2108. III, f° 349). — Peut-être que la réputation de la prose de M. de La Motte a nui à celle de ses vers.

o 919(2174. III, f° 361). — On disoit qu’Helvétius avoit donné une pension de 2,000 francs à Saurin, et que cela étoit fort noble. « Très noble, dis-je, et cela le sera longtemps : car cela ne sera guère imité. »

3 920* (68. I, p. 64). — Nous n’avons point d’auteur tragique qui donne à l’âme de plus grands mouvements que Crébillon ; qui nous arrache plus à nous-mêmes ; qui nous remplisse plus de la vapeur du Dieu qui l’agite. Il vous fait entrer dans le transport des Bacchantes. On ne sauroit juger son ouvrage, parce qu’il commence par troubler cette partie de l’âme qui réfléchit. 5

t. II. 8

921 (1223. II, f° 95 v°). — Je disois du père Tournemine : « Il n’avoit aucune bonne qualité, et il étoit même mauvais Jésuite.»

922 (709. I, p. 479). — Plus le poëme de la Ligue paroît être l’Enéide, moins il l’est. 1o

923* (2o83. III, f° 344 v°). — M. de Voltaire a commencé son poëme de deux manières ; l’une :

Je chante ce grand roi, vaillant et généreux, Qui força les François à devenir heureux.

et, comme ce dernier vers est recherché, qu’il a de la 1b prétention, qu’il est, en quelque façon, sententieux, il a (sic) corrigé dans une seconde édition et a mis :

Je chante ce grand roi qui gouverna la France Et par droit de conquête, et par droit de naissance.

Cela ne vaut rien, non plus : il semble que c’est io un notaire qui parle. Voici comment je mettrois ces deux vers :

Je chante ce grand roi, prudent et généreux, Qui conquit son royaume et le rendit heureux.

924(641. I, f°455 v°). — Histoire de Charles XII. 2b — Il y a un morceau admirable, écrit aussi vivement qu’il y en ait : c’est la retraite de Schulembourg. L’auteur manque quelquefois de sens ; comme lorsqu’il dit que Patkul fut étonné lorsqu’on lui apprit 5 qu’il alloit être roué, lui qui avoit été brave dans les combats. Comme si la mort et le genre de mort n’étoient pas deux choses différentes !

925 (896. II, f° 10 v°). — Je dis : « Voltaire n’est pas beau ; il n’est que joli. Il seroit honteux pour l’Aca

1o démie que Voltaire en fût ; il lui sera quelque jour honteux qu’il n’en ait pas été. »

926 (1363. II, f° 196). —Je disois de la voltéromanie (sic) : « Cela est trop fort pour faire son effet. »

927 (138o. II, f ° 197 v°). — Il me semble que Vol15 taire croit l’attraction parce que c’est une chose

extraordinaire, comme on croit les miracles. Dans son livre, il ne s’attache qu’à nous en faire voir les prodiges. On voit qu’il veut vendre son orviétan.

928 (1382. II, f° 198). — Ouvrages de Voltaire, 2o comme ces visages mal proportionnés qui brillent de

jeunesse.

929* (1446. II, f° 211 v°). — Voltaire n’écrira

jamais une bonne histoire : il est comme les moines,

qui n’écrivent pas pour le sujet qu’ils traitent, mais

2b pour la gloire de leur ordre ; Voltaire écrit pour son

couvent.

930(1460. II, f°214v°). — Je disois : « Voltaire se promène toujours dans des jardins ; Crébillon marche sur les montagnes. »

031 (1589. II, f° 455 v°). — Je disois de Voltaire(?) : t C’est un problème : savoir qui lui a rendu plus de 5 justice : ceux qui lui ont donné cent mille louanges, ou ceux qui lui ont donné cent coups de bâton. »

032(2175. III, f ° 3b1). — Quelqu’un racontoit tous les vices de Voltaire. On répondoit toujours : « Il a bien de l’esprit !» Impatienté, quelqu’un dit : « Eh 1o bien ! c’est un vice de plus ! >

033(2233. III, f°4’^). —Je disois que Voltaire étoit un général qui prenoit sous sa protection tous ses goujats.

034 (2234. III, f° 466). — Lacon (?) a toujours des 13 hors de propos contre lui ; Voltaire, contre les autres.

035(2235. III, f° 466).— Voltaire a une imagination plagiaire : elle ne voit jamais une chose si on ne lui en a montré un côté. 2°

036(2243. III, f°466 vo).—Je disois de Voltaire : « Gardez-vous de mourir le martyr de vos anecdotes, ni le confesseur de vos poésies. »

037 (1298. II, f° 137). — Un honnête homme (M. Rollin) a, par ses ouvrages d’histoire, enchanté le public. C’est que le cœur y parle au cœur ; c’est l’ami des hommes qui parle aux hommes. On sent une secrète satisfaction d’entendre parler la Vertu. 5 Il y auroit plaisir d’être repris par un homme qui cherche que tous les hommes soyent meilleurs. C’est l’abeille de la France...

938* (15o8. II, f° 228 v°). — Le cardinal de Polignac. — Nous lui devons cet ouvrage immortel dans 1o lequel Descartes triomphe une seconde fois d’Épicure.

939(95o. II, f° 21). — On parloit de la pièce de Marivaux, la Mère confidente, où les mœurs sont admirables. Je dis : « Le peuple est honnête dans 1b ses goûts, quoiqu’il ne le soit pas dans ses mœurs. Nous nous réjouissons de trouver des honnêtes gens, parce que nous voudrions qu’on le fût à notre égard. »

940 (Sp., f° 441 v°). — J’ai lu, ce 6 avril 1734, Ma1o non Lescaut, roman composé par le père Prévost. Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon, et l’héroïne, une catin qui est menée à la Salpétrière, plaise ; parce que toutes les mauvaises actions du héros, le chevalier des Grieux, 35 ont pour motif l’amour, qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. Manon aime aussi ; ce qui lui fait pardonner le reste de son caractère.

941 (1 137. II, i° 78 v°). — L’Essai de Raymond sur la poésie : ce sont deux ou trois idées qui ont passé par un esprit stérile.

942 (979. II, f° 27 v°). — Aslruc. — Il n’a jamais rien dit ; il a toujours répété. 5

943 (1243. II, f° 102 v°). — Je parlois d’Astruc et de sa folie de vouloir toujours apprendre les choses qu’il ne sait pas, à ceux qui les savent.

944(1647. III, f° 7 v°). — Je disois d’Astruc et de Daube : « Daube ne pense qu’à ce qu’il dit, et point 1o du tout à ce que vous dites. Astruc ne pense qu’à ce que vous dites, et jamais à ce qu’il dit. J’aime mieux Daube : il ne vous offense pas, mais vous ennuyé ; Astruc vous ennuye et vous offense. > J’ajoute : Daube cherche le vrai ; Astruc, le faux. 15

945(1231. II, f° 100). — « M. Coste (disois-je, en riant) croit avoir fait Montagne (sic), et il rougit quand on le loue devant lui. »

946*(1441. II, f°211). — J’ai un honnête homme de mes amis qui a fait de belles notes sur Mon- 1o tagne (sic). Je suis sûr qu’il croit avoir fait les Essais. Lorsque je le loue devant lui, il prend un air modeste, et me fait une petite révérence, et rougit un peu.

947* (821. I, p. 528). —*Je disois de l’abbé de S. : 15 « Un homme sans esprit et sans discernement, qui, par bonheur pour les gens de lettres, n’a point de lettres, et qui déshonoreroit les savants, s’il étoit savant ; flétri sans cesse par cette justice qui n’a 5 d’autorité que sur les criminels les plus vils ; .un homme dont la connoissance est partout désavouée*.

948* (1954. III, f° 267).—Je disois des Journaux de Trévoux que, si on les lisoit, ils seroient le plus dangereux ouvrage qu’il y eût, dans son (sic) projet 1o de se rendre maîtres de la littérature : Ut haberent instrumenta servitutis et ephemerides.

949* (2021. III, f’ 315 v°). — Le docteur Warburton traite milord Bolingbroke d’une manière très sévère. Milord avoit crié bien haut sur ce que M. Pope

15 avoit fait imprimer, par avarice, le manuscrit du Roi patriote, qu’il lui avoit confié. «je suppose, dit le docteur, que M. Pope, par avarice, eût fait cette action. Deviez-vous, pour cela, chercher à déshonorer votre ami ? Ne deviez-vous pas le cacher ?

1o Comment voulez-vous que la postérité croye les belles choses qu’il a dites de vous ?

950* (2022. III, f° 316). — Sur le livre de M. Warburton, où il y a beaucoup de belles choses et beaucoup d’autres mal fondées et imaginaires, je dis : :3 « Il est bien possible qu’un grand génie dise de très belles choses, mêlées avec d’autres qui ne valent rien ; mais il n’est pas possible qu’un sot dise des choses qui ne valent rien, mêlées avec de très belles choses. >

IX. LIVRES A FAIRE.

951* (101. I, p. 92). — A présent qu’on est dans le goût des collections et des bibliothèques, il faudroit que quelque laborieux écrivain voulût faire un catalogue de tous les livres perdus qui sont cités par les 5 anciens auteurs. Il faudroit un homme libre des soins et des amusements mêmes. Il faudroit donner une idée de ces ouvrages, du génie et de la vie de l’auteur, autant qu’on pourroit le faire sur les fragments qui nous restent, et les passages cités 1o par d’autres auteurs qui ont échappé au temps ou au zèle des religions naissantes. Il semble que nous devions ce tribut à la mémoire de tant de savants hommes. Une infinité de grands hommes sont connus par leurs actions, et non pas par leurs ô ouvrages. Peu de personnes savent que Sylla a fait des Commentaires, et que Pyrrhus a fait des Institutions militaires, et Hannibal des Histoires.

Cet ouvrage ne seroit pas aussi immense qu’il paroît d’abord. On trouveroit dans Athénée, dans 2o Plutarque, dans Photius et dans quelques autres auteurs anciens, des sources fécondes. On pourroit même se borner et ne traiter que des poètes, des philosophes ou des historiens.

Je voudrois aussi qu’on travaillât à un catalogue i5 des arts, des sciences et des inventions qui se sont perdus, que l’on en donnât l’idée la plus juste qu’il seroit possible, les raisons qui ont pu faire qu’on s’en est dégoûté, ou qu’ils sont restés dans l’oubli, et, enfin, comment on y a suppléé.

Je voudrois aussi qu’on traitât des maladies qui 5 ne sont plus, et de celles qui sont nouvelles, les (sic) raisons de la fin des unes et de la naissance des autres.

Je voudrois encore que l’on recueillît toutes les citations de saint Augustin, des auteurs perdus et autres, etc.

1o 952 (326. I, p. 335). — Facienda est extractio extractorum nominata tRidicula*.

953(363. I, p. 354). — Un homme vouloit faire l’histoire des maux faits par les cardinaux.

954 (446. I, p. 390). — Une histoire civile du 15 royaume de France, comme Giannone a fait YHistoire civile du Royaume de Naples.

955 (598. I, f° 447). — Je disois que l’on devroit faire une histoire byzantine, au lieu du recueil de tant de volumes in-folio d’auteurs détestables

3o qu’on en a.

X. ESTHETIQUE.

956(272. I, p. 292). — Le père Buffier a défini la beauté : l’assemblage de ce qu’il y a deplus commun. Quand sa définition est expliquée, elle est excelT. n. g lente, parce qu’elle rend raison d’une chose très obscure, parce que c’est une chose de goût.

Le père Buffier dit que les beaux yeux sont ceux dont il y en a un plus grand nombre de la même façon ; de même, la bouche, le nez, etc. Ce n’est pas 5 qu’il n’y ait un beaucoup plus grand nombre de vilains nez que de beaux nez ; mais c’est que les vilains sont de bien différentes espèces ; mais chaque espèce de vilains est en beaucoup moindre nombre que l’espèce des beaux. C’est comme si, dans une 1o foule de cent hommes, il y a dix hommes habillés de vert, et que les quatre-vingt-dix restant soyent habillés chacun d’une couleur particulière : c’est le vert qui domine.

Enfin, il me paroît que la difformité n’a point de ô bornes. Les grotesques de Callot peuvent être variés à l’infini. Mais la régularité des traits est entre certaines limites.

Ce principe du père Buffier est excellent pour expliquer comment une beauté françoise est horrible 2o à la Chine, et une chinoise, horrible en France.

Enfin, il est excellent peut-être pour expliquer toutes les beautés de goût, même dans les ouvrages d’esprit. Mais il faudra penser là-dessus.

957(1449. II, f° 212 v°). — Ce qui fait la beauté, 13 c’est la régularité des traits ; ce qui fait une femme jolie, c’est l’expression du visage.

958* (2o3. I, p. 196). —Je suis plus touché quand je vois une belle peinture de Raphaël qui me repré sente une femme nue dans le bain, que si je voyois Vénus sortir de l’onde. C’est que la peinture ne nous représente que les beautés des femmes, et rien de ce qui peut en faire voir les défauts. On y voit 5 tout ce qui plaît, et rien de ce qui peut dégoûter. D’ailleurs, dans la peinture, l’imagination a toujours quelque chose à faire, et c’est un peintre qui représente toujours en beau.

Pourquoi l’Aloïsia charme-t-il si fort en latin et

1o si peu en françois ? C’est que le françois représente au François les choses comme elles sont : il lui donne une idée juste, qui est si claire qu’il n’en peut pas ajouter d’accessoires. Dans le latin, que nous n’entendons pas parfaitement, l’imagination ajoute à la

0 véritable idée une idée accessoire, qui est toujours plus agréable. Voilà pourquoi les traductions ne nous plaisent pas tant que les originaux, quoique réellement elles soyent aussi belles, chaque langue ayant ses expressions aussi parfaites l’une que l’autre.

2o 959* (201. I, p. 196).— Les hommes ne paroissent jamais plus outrés que lorsqu’ils méprisent, ou lorsqu’ils admirent : il semble qu’il n’y ait point de milieu entre l’excellent et le détestable.

XI. MUSIQUE.

960 (1o5o. II, f° Go v°). — Plus l’art de la musique a été rude et imparfait, plus elle a fait des effets surprenants. En voici (je crois) la raison. Ils avoient des instruments qui font plus de bruit et frappoient par là davantage des oreilles qui ne sont pas accoutumées à la musique ou plutôt à une musique meilleure, qui plaît plus, quoiqu’elle émeuve moins. Mais, quand cette musique nouvelle a commencé à 5 plaire davantage, la première a commencé à émouvoir moins.

961 (327. I, p. 335). — Dans mon séjour en Italie, je me suis extrêmement converti sur la musique italienne. Il me semble que, dans la musique françoise, 1o les instruments accompagnent la voix, et que, dans l’italienne, ils la prennent et l’enlèvent. La musique italienne se plie mieux que la françoise, qui semble roide. C’est comme un lutteur plus agile. L’une entre dans l’oreille, l’autre la meut. ,5

962(1427. II, f° 205 v°). — Mad" de Boufflers dit de la Lemaur, qu’en l’entendant chanter, elle prononce si bien que l’on apprend l’orthographe.

963(388. I, p. 363). —Je ne saurois m’accoutumer à la voix des castrats. La raison (je crois) en est 2o que, si un châtré chante bien, cela ne me surprend point, parce qu’il est fait pour cela, indépendamment du talent, et je n’en suis pas plus surpris que lorsque je vois un bœuf qui a des cornes, ou un âne qui a de grandes oreilles. D’ailleurs, il me semble 2 ? que la voix de tous les châtrés est la même. Ces châtrés (je crois) sont venus d’abord à Venise par le commerce que cette ville eut avec Constantinople. Ils sont venus des Empereurs grecs, qui en faisoient un grand usage dans le service de leur palais ; si bien qu’ils devenoient quelquefois généraux d’armée.

b 964 (1141. II, f° 78 v°). — Les Châtrés. — Pour un qui chante bien, il y en a cent qui ne réussissent pas. « Multi sunt vocati ; pauci veto electi, » disoit Jacob.

9G5(1204. II, f° 92 v°). — Je disois : « Rameau est 1o Corneille ; et Lulli, Racine. »

960 (1209. II, ^93).— Lulli fait de la musique comme un Ange ; Rameau fait de la musique comme un Diable.

XII. ARTS PLASTIQUES.

15 967(397. I1 P’ ’$&$)• — J’ai mis dans mon Spicilegium quelques remarques sur la peinture, la sculpture et l’architecture, que j’avois tirées de certaines conversations avec M. Jacob. Voici les observations que j’ai faites depuis, qui n’ont pu entrer dans mes

2o divers ouvrages.

968 (3g8. I, p. 366). — J’ai trouvé dans les peintres de l’école de Florence une force de dessin que je n’avois point sentie ailleurs. Ils mettent les corps dans des attitudes très peu ordinaires ; mais il n’y a jamais rien de gêné. Quelquefois, le coloris est un peu sec ; mais le dessin est si bien prononcé qu’il vous surprend toujours. Les Florentins ne mettent point les corps dans l’obscurité ; ils n’affectent point de fausses ombres ; mais ils les font paroître à la 5 lumière du Soleil. Quel que soit leur coloris, vous êtes touché de la hardiesse de leur pinceau. Voyez les figures par le dos, de côté, en profil, la tête tournée, baissée, le corps penché ! Tout ce que vous voyez semble vous faire voir tout ce qui est caché. 1o Le corps est toujours dans une pondération juste et placé comme il doit être.

9C9 (399. I, p. 366). — Le sculpteur, qui n’a aucune des ressources des peintres, qui n’est soutenu ni parle coloris, ni par la surprise que donne l’art 15 de faire fuir et sortir les corps d’une surface plate, ni l’avantage d’une grande ordonnance, n’a que la ressource de mettre du feu et du mouvement dans ses ouvrages, en mettant ses figures dans de belles attitudes et leur donnant de beaux airs de tête. 2o Ainsi, quand il a mis les proportions dans ses figures, que ses draperies sont belles, il n’a rien fait s’il ne les met pas en action, si la position est dure : car la sculpture est naturellement froide.

La symmétrie dans les attitudes y est insuppor- 25 table (j’en ai parlé sur le Goût). Mais les contrastes trop contrastes (sic) souvent le sont autant ; comme quand on voit qu’un bras en contraste fait exactement tout ce que l’autre fait, et qu’on voit qu’on a étudié de faire précisément l’un comme l’autre. 3o

Il faut que, dans une statue, les flancs ne soyent pas également enfoncés et, comme disent les Italiens, pari à pari ; mais que l’un entre et l’autre sorte.

L’ombre d’un corps, laquelle tombe sur un 3 membre d’une statue, ou quelque corps qui y est appliqué, comme un bâton pastoral sur le bras d’un saint, pourront faire paroître ces parties moindres. Il faut que les yeux des plis soyent plus minces, moins ronds et plus crus que le reste des plis. De 1o même, le pli ou la partie du pli qui est au-dessous doit être plus crue et moins ronde que la supérieure.

Les bas-reliefs ont une grande partie des difficultés de la peinture : il faut faire fuir les figures, faire sentir les éloignements, faire de grandes 15 ordonnances.

Une des raisons pourquoi nos sculpteurs ne font pas les draperies si bien que les Anciens, c’est que le marbre de Carrare dont on se sert aujourd’hui est plus dur que celui des Anciens. C’est comme une 2o pierre à fusil. Il l’est même plus qu’il n’étoit il y a quarante ans. Les carrières se sont affaissées ; on a perdu la veine. Ainsi le marbre se refuse aux ouvriers.

Nos moines et nos saints ont quelquefois des 23 habits auxquels il est impossible de donner de la grâce.

970(4oo.I, p. 370).— Foggini étoit boiteux et

contrefait ; ce qui fait que ses ouvrages n’ont pas

toute la perfection qu’on pourroit désirer : car,

3o quand on fait une statue, il ne faut pas être toujours assis en un lieu. Il la faut voir de tous les côtés, de loin, de près, en haut, en bas, dans tous les sens. On ne voit les tableaux que d’un point de vue ; mais les statues se voyent de plusieurs ; ce qui fait la difficulté des sculpteurs (sic). 5

971 (401. I, p. 3yo). — Vous ne sauriez trouver un tableau du Dominiquin, du Guide ou du Carrache, mal dessiné. Ils sont comme Rousseau, qui ne put jamais mal versifier. Vous ne sauriez presque trouver un tableau de l’École de Venise où il n’y ait 1o quelque chose à redire du côté du dessin.

972(402. I, p. 370). —Je sens bien quatre sortes de contours : ceux des femmes, qui sont ronds, pleins de chair et point ressentis ; ceux des hommes nobles, qui approchent de ceux des femmes et sont 15 comme ceux de l’Apollon : grands, ronds, peu ressentis ; ceux des hommes puissants, comme ceux de l’Hercule, qui sont ressentis, mais pleins de chair, grands, ronds, et dominent (?) sur d’autres moindres ; ceux des vieillards, qui sont ressentis, io secs et aigus. Ceux des hommes rustiques, qui sont pleins de chair, mais grossiers, confus, incertains, en grand nombre, et qui n’ont rien, les uns plus que les autres, ce sont ceux des hommes de travail. D’un côté, les sucs grossiers de leur nourriture les = ;, rendent épais, et, d’un autre côté, la fatigue et le travail donne (sic) des plis à leurs parties. Ainsi on voit leurs mains et leur visage ridés, marqués, divisés en petites parties ; idem, du reste de leur corps. Le petit Faune de la galerie de Florence donne une bonne idée de ces derniers contours.

973 (403. I, p. 071). — Lorsqu’on met dans un bâtiment un ordre rustique, il faut prendre garde 3 qu’il y ait une espèce de dégradation, de façon que les pierres de dessous soyent plus matérielles que celles de dessus, et que les entre-deux des bossages soyent toujours moindres. En effet, quand cela ne seroit pas ainsi, cela devroit paroîtrede même, parce

1o que ce qui est plus haut doit être vu sous un plus petit angle. On voit un bel exemple de cette dégradation dans le Palais Strozzi, à Florence, qui est rustique dans tous les étages. Que s’il n’y a que le premier ordre de rustique,

ô il faut que le second soit dorique et avec le moins d’ornements qu’il soit possible : car l’œil ne peut passer de la grossièreté du rustique à la gentillesse de l’ionien ou du corinthien.

974(404. I, p. 371). — Quand une fenêtre est 2o placée trop haut, on peut faire sortir beaucoup une console en avant-corps, ce qui la fera paroître plus basse. Quand un socle est trop bas, il faut le tenir sans ornement et tout d’une venue, pour le faire paroître plus haut. Quand une rue est trop étroite, 23 il ne faut pas de grands avant-corps : car on ne pourroit pas les voir1. Quand une église est étroite, il ne faut point mettre d’avant-corps aux piédestaux des colonnes, qui sont le long du mur, comme tores, réglets et autres.

1. Ainsi, quand une face de bâtiment est sur une rue large, l’autre ace, sur une rue étroite, il faut diminuer la corniche de la rue étroite à proportion.

T 11 1o

975 (405. I, p. 372). — Voyez ce que j’ai dit, dans mon ouvrage sur le Goût sur le clair-obscur dans 5 la peinture, sculpture, architecture.

976 (406. I, p. 372). — Ce qui fait paroître la plupart des églises d’Italie grandes, c’est leur obscurité : car, dans la lumière, on voit mieux les limites. On dit que cela donne plus de recueillement 1o et de respect. Les vitres peintes ôtent encore le jour. Il ne vaut pas la peine de les y laisser : car elles sont mal peintes, les Italiens n’ayant jamais réussi à cet art comme les François. C’est qu’il est plus ancien que le renouvellement de la peinture en ô Italie.

977(407. I, p. 372). — Avec une ficelle au bout de laquelle il y a un plomb, en montant avec une échelle, on mesure toutes les pièces d’architecture ; non seulement la hauteur, mais la saillie, qui est 3o d’une grande attention. Car, si la peinture, qui n’est qu’une imitation, s’attache si fort à faire fuir ou avancer les corps, que sera-ce de l’architecture ?

978* (2037. III, p. 335).— M. de Forcalquier m’a si bien tourné la tête sur l’approbation que V. Ex. a 15 donnée à mon gros livre, que je prends la liberté de l’en remercier. Il faut bien qu’elle nous encourage

par ses louanges ; elle nous décourageroit trop par ses écrits. M. de Forcalquier m’a montré une petite relation des beautés de Rome, qui étoit dans une lettre de V. Ex., qui me fit voir, en un moment, ce 5 que j’avois vu à Rome pendant huit mois, et me donna des idées justes de ce que je ne connoissois plus que confusément. J’avoue que l’Apollon m’auroit séduit à Rome, si je n’avois eu le bonheur de passer par Florence, où je jurai une fidélité éternelle

’o à la Vénus de Médicis, que je regarde comme le meilleur prédicateur qu’ayent jamais eu les Florentins, quoique je n’en connoisse pas bien le succès. Tout ceci ne m’empêche pas de faire un grand saut pour arriver à l’Église de Saint-Pierre, et passer du

15 merveilleux qui plaît, au merveilleux qui étonne.

J’envie fort à M. l’ambassadeur de Malte le plaisir

qu’il a de vous voir, et je voudrois bien être aussi à

portée de vous faire ma cour.

J’ai l’honneur d’être, avec un respect infini, de

2o V. Ex. le très humble et très obéissant serviteur.

079* (1957. III, f° 257 v°). — Le père Pozzi, à la Galerie de Florence : vous diriez qu’il veut occuper toute la salle et en chasser tous ces gens-là.

980(386. I, p. 362).— En Italie, il y a toujours 23 un certain roi de France qui a voulu couvrir d’or un de leurs tableaux, et un certain signor inglese qui a voulu acheter leur galerie vingt, vingt-cinq, cinquante mille écus ! Après cela, on ne peut pas leur en offrir ou les estimer peu. Je n’ai jamais pu rencontrer ce certo signor inglese, ch’era pieno di denaro.

981 (2120. III, f° 35o). — Combien de gens abusent de leur réputation. On reprochoit à un peintre fameux de certains mauvais tableaux. « Allez ! allez ! 5 dit-il, on ne croira jamais que ce soit moi qui les aye faits.»

982* (882. II, f<’ 5). — Étant à Milan, à dîner chez M. le prince Trivulce, un Italien dit qu’il n’avoit aucune estime pour l’architecture françoise. M. le 1o comte Archinto me dit : * Monsieur, vous ne dites rien sur ce que Monsieur vient d’avancer. > Je lui répondis : « Monsieur, c’est qu’il est impossible de répondre à une proposition pareille. Monsieur dit qu’il n’estime point l’architecture françoise, et cela ô signifie qu’il n’estime point l’architecture : car l’architecture françoise est la même que l’italienne et celle de toutes les autres nations. Elle consiste partout dans les cinq ordres, aux proportions desquelles les François n’ont augmenté, ni diminué, et, 2o à cet égard, ils ne méritent ni louange ni blâme. Et, si je disois, à Monsieur, que je n’estime point la géométrie italienne, il feroit fort bien de ne me pas répondre non plus. »

C’est pour vous dire, mon cher Président, que les ib Anciens ont découvert que le plaisir que l’on a lorsqu’on voit un bâtiment est causé par de certaines proportions qu’ont entre eux les différents membres d’architecture qui le composent. Ils ont trouvé qu’il y avoit cinq différentes sortes de proportions qui excitoient ce plaisir, et ils ont appelé cela ordres. Quand la colonne a eu de hauteur sept de ses diamètres, ils ont appelé cela ordre toscan ; quand 3 elle en a eu huit, ordre dorique ; quand elle en a eu neuf, ordre ionique ; dix, ordre corinthien ; et on peut dire qu’il n’y a que quatre ordres, parce que le composite a presque les mêmes proportions que le corinthien et ne diffère qu’en ce que l’on rend sa

1o colonne et ses autres membres plus déliés encore.

Quelques ornements que l’on mette à ces ordres,

quelque déguisement que l’on y fasse, cela ne les

change jamais. Mettez sur le chapiteau corinthien

des feuilles de chêne, au lieu de feuilles d’acanthe,

13 cela sera toujours l’ordre corinthien, parce que ses proportions seront selon l’ordre corinthien.

Cela fait qu’il est impossible de changer les ordres, d’en augmenter le nombre ou le diminuer, parce que ce ne sont pas des beautés arbitraires

3o qui puissent être suppléées par d’autres. Cela est pris dans la nature, et il me seroit facile d’expliquer la raison physique de ceci, et je le ferai quelque jour.

983 (661. I, p. 461). — Ce qui me déplaît dans i5 Versailles, c’est une envie impuissante qu’on voit partout de faire de grandes choses. Je me ressouviens toujours de dona Olympia, qui disoit à Maldachini, qui faisoit ce qu’il pouvoit : « Animo ! Maldachini. Io ti faro cardinale. » Il me semble que le 3o feu Roi disoit à Mansard : « Courage ! Mansard : Je te donnerai cent mille livres de rente. » Lui, faisoit ses efforts : mettoit une aile ; puis, une aile ; puis, une autre. Mais, quand il en auroit mis jusques à Paris, il auroit toujours fait une petite chose.

984* (1442. II, f° 211). — La Place des Victoires 5 est le monument de la vanité frivole. Il faut que ces sortes de monuments ayent un objet : le Pont de Trajan, la Voye Appienne, le Théâtre de Marcellus.

985 (1131. II, f° 78).— La trop grande régularité, quelquefois et même souvent désagréable. Il n’y a 1o rien de si beau que le Ciel ; mais il est semé d’étoiles sans ordre. Les maisons et jardins d’autour de Paris n’ont que le défaut de se ressembler trop : ce sont des copies continuelles de Le Nôtre. Vous voyez toujours le même air, qualem decet esse sororum. Si 15 on a eu un terrain bizarre, au lieu de l’employer tel qu’il est, on l’a rendu régulier, pour faire une maison qui fût comme les autres. Nos maisons sont comme nos caractères.

986(2077. III, f°343 v°). — On est si accoutumé à <o voir les maisons de campagne des gens riches, qu’on est enchanté de voir celles des gens de goût.

987*(242. I, p. 256). — Ce qui fait un bon comédien, ce n’est pas de donner à son visage les mouvements convenables dans le temps que l’on 2 ? récite des vers ; c’est de les faire paroitre avant : car la plupart du temps les vers récités ne sont que l’effet de quelque passion nouvelle, qui a été produite dans l’âme. Il faut donc faire paroître cette passion. C’est en cela que Baron excelle toujours.

988 (2104. III, f° 349). — Les gens délicats sont excités par la danse de la Prévost ; les gens grossiers ou ceux qui se sont rendus grossiers le sont par la danse de la Camargo : irritamentum veneris languentis. Elle remue les vieux débauchés et avertit les impuissants. C’est notre faute, si elle nous plaît tant.