Pensées et Fragments inédits de Montesquieu/VIII

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Texte établi par Le baron Gaston de Montesquieu, G. Gounouilhou, imprimeur-éditeur (IIp. 297-472).


VIII

ÉDUCATION, POLITIQUE

ET

ÉCONOMIE POLITIQUE

Préceptes. — II. Éducation. — III. Politique. — IV. Puissance des États. — V. Conquêtes et Traités.— VI. Diverses espèces de Gouvernements. — VII. Liberté. — VIII. Républiques. — IX. Despotisme. — X. Princes. — XI. Ministres et Agents des Princes. — XII. Politique françoise. — XIII. Politique angloise. — XIV. Politique des Roix de Sicile. — XV. Politique suisse. — XVI. Soldats et Armées. — XVII. Législation. — XVIII. Changement des Loix. — XIX. Mariage. — XX. Puissance paternelle. — XXI. Esclavage. — XXII. Loix diverses. — XXIII. Droit pénal. — XXIV. Organisations politiques et judiciaires.— XXV. Institutions idéales. — XXVI. Population. — XXVII. Agriculture, Industrie et Commerce. — XXVIII. Commerce des États d’Europe.— XXIX. Métaux et Monnoye.— XXX. Impôts et Emprunts. — XXXI. Finances des Etats d’Europe. — XXXII. Clergé. — XXXIII. Disputes de Religion. — XXXIV. Biens de l’Église.

I. PRECEPTES.

1714(6. I, p. 4). — Nos auteurs moraux sont presque tous outrés : ils parlent à l’entendement pur, et non pas à cette âme à qui l’union a donné des 5 modifications nouvelles par le moyen des sens et de l’imagination.

1715 (2160. III, f6 353 vo). —Les règles ne sont faites que pour conduire les sots par la main. Les mères ont mille règles pour conduire leurs petites filles. Elles diminuent leurs règles à mesure qu’elles (sic) grandissent, et, enfin, elles les réduisent à 5 une seule.

1716* (40. I, p. 44).— Ceux qui, par les vertus et les connoissances qu’ils acquièrent, perfectionnent leur âme ressemblent à ces hommes de la Fable qui perdoient tout ce qu’ils avoient de mortel en se 1o nourrissant d’ambroisie. Mais ceux qui ne fondent l’excellence de leur être que sur les qualités extérieures sont comme ces Titans qui croyoient être des Dieux parce qu’ils avoient de grands corps.

1717 (1205. II, f° 92 v°). — Mr Locke said : « Il faut 15 perdre la moitié de son temps pour pouvoir employer l’autre. »

1718 (1098. II, f° 73). —J’ai cru qu’il falloit tâcher de régler sa conduite de manière que l’on fût dans son état et dans sa situation dans la prospérité : car 2o j’ai vu que la plupart des gens perdoient leur fortune par ambition et mangeoient leur bien par avarice.

1719(1214. II, f°94). — Je vois sans cesse des gens qui détruisent leur santé à force de faire des remèdes ; qui tombent dans le mépris à force de chercher des 35 distinctions ; qui perdent leur bien à force d’avarice ; qui détruisent leur fortune à force d’ambition.

1720 (1411. II, f°2o3 vo).— « Le bon ton (disois-je) c’est ce qui se rapporte dans le discours et dans les manières à ce qu’on appelle riavoir pas d’accent dans le langage. »

5 1721 (1412. II, f° 2o3 v°). — Celui-là a un bon ton, de qui on ne peut pas dire ce qu’il est.

1722(461. I, p. 393). — Tout ce qu’on peut dire d’un particulier qui fait quelque impolitesse, c’est qu’il ne sait pas vivre ; mais un juge qui manque d’égards peut se rendre redoutable, peut faire soupçonner sa droiture et son impartialité.

1723 (2214. III, ^464 v°). — De deux partis, celui de ceux qui ne suivent pas le torrent est ordinairement le meilleur.

15 1724* (63.I, f° 63). — La pudeur sied bien à tout le monde ; mais il faut savoir la vaincre et jamais la perdre. — Tout homme doit être poli ; mais aussi il doit être libre.

1725 (1020. II, f° 39). — Il faut se corriger pre2o mièrement des vices de son pays et ne pas ressembler à ce Thrace d’Ovide :

Flagrat vitio gentisque suoque.

Sans cela, on se montre dans l’espèce commune de ses compatriotes ; par conséquent, dans l’espèce 25 commune des hommes.

1726 (13oo. II, f» 137 v°). — Je disois à Mad» du Châtelet : t Vous vous empêchez de dormir pour apprendre la philosophie ; il faudroit, au contraire, étudier la philosophie pour apprendre à dormir. »

1727 (457. I, p. 392). — Il faut plaindre les gens 5 malheureux, même ceux qui ont mérité de l’être, quand ce ne seroit que parce qu’ils ont mérité de l’être.

Les malheurs sont de nouvelles chaînes pour les cœurs bien faits. 1o

1728 (462. I, p. 394). —Je crois qu’il faut avoir du zèle pour le salut des autres ; mais il n’en faut pas moins avoir pour le sien propre. Or, il est>plus certain que les meurtres, les assassinats, les gênes(?) et les persécutions nous sont défendus, qu’il n’est ô certain qu’ils nous sont permis pour la conversion des autres et pour la gloire de la Religion (laquelle n’a pas besoin de gloire).

1729 (838.I, p. 538). — Être vrai partout, même sur sa patrie. Tout citoyen est obligé de mourir 2o pour sa patrie ; personne n’est obligé de mentir pour elle.

1730(91o. II, f’ 13). — On a bien tort de ne point dire la vérité quand on peut : car on ne la dit pas toujours lorsqu’on le veut, et qu’on la cherche. s5

1731 (1585. II, f°455). — Made du Deffand dit fort bien : t On peut être menteur ; mais il ne faut jamais être faux. »

1732 (1430. II, f° 206). — Un homme qui tient sa parole devient aussi semblable aux Dieux qu’il est

5 possible.

1733 (1683. III, f°33v°). — Je mettrai toujours au nombre de mes commandements, de ne parler jamais de soi en vain.

1734(900. II, f° 11). — Maxime admirable : de ne 1o plus parler des choses après qu’elles sont faites.

1735 (1 1o3. II, f° 73 v°). — Il ne faut jamais répondre : si le public ne répond pas pour vous, la réponse ne vaut rien.

1736(228.I, p. 246). — Il faut bien prendre garde 15 d’inspirer aux hommes trop de mépris de la mort : par là, ils échapperoient au Législateur.

1737 (472. I, p. 400). .— Je dis contre les écrivains de lettres anonymes’ (comme le père Tournemine, qui écrivit au cardinal de Fleury contre 2o moi, lorsque l’on me nomma à l’Académie françoise) : « Les Tartares sont obligés de mettre leurs noms sur leurs flèches, afin qu’on sache de qui vient le coup.»

1. Mis cela dans mon Journal espagnol.

Dans le siège d’une ville, Philippe, de Macédoine, reçut un coup de flèche. Il y avoit sur la flèche : « Aster envoye ce trait mortel à Philippe. »

1738(1o14. II, f° 37 v°). — Dans les conversations, il ne faut pas se croiser sans cesse : elles seroient 5 fatigantes. Il faut marcher ensemble. Quoiqu’on ne marche pas de front, ni sur la même ligne, on tient le même chemin 1.

1739 (1285. II, f° 135 v°). — Les conversations sont un ouvrage que l’on construit, et il faut 1o que chacun concoure à cet ouvrage. Si l’on le trouble, on se rend désagréable. Il y a des esprits qui démolissent sans cesse, à mesure que les autres édifient. Ils ne répondent pas au fait ; ils s’attachent à des minuties ; ils vont toujours à côté ; leurs objec- 0 tions ne sont pas tirées de la chose ; enfin, ils n’aident à rien et empêchent tout : car il faut remarquer que les bonnes objections aident comme les approbations.

Enfin, faites dans les conversations d’une manière »o libre, ce qu’on fait dans les dialogues d’une manière suivie2.

1740* (1682. III, f° 33). — L’esprit de conversation est ce qu’on appelle de Yesprit parmi les François. Il consiste à (sic) un dialogue ordinairement gai, dans 25 lequel chacun, sans s’écouter beaucoup, parle et

1. Voyez page 136.

2. Voyez page 3j, ibidem. répond, et où tout se traite d’une manière coupée, prompte et vive. Le style et le ton de la conversation s’apprennent, c’est-à-dire le style de dialogue. D y a des nations où l’esprit de conversation est 5 entièrement inconnu. Telles sont celles où l’on ne vit point ensemble, et celles dont la gravité fait le fondement des mœurs.

Ce qu’on appelle esprit chez les François n’est donc pas de l’esprit, mais un genre particulier 1o d’esprit. L’esprit, en lui-même, est le bon sens joint à la lumière. Le bon sens est la juste comparaison des choses, et la distinction des mêmes choses dans leur état positif et dans leur état relatif.

15 1741 (2106. III, f° 349). —Je m’accommode de ces gens qui aiment à faire rire tout le monde, et qui se chargent de la joye publique.

1742* (2043. III, f° 335 6w). — On raille sur tout, parce que tout a un revers.

2o 1743 (1573. II, f° 454 v°). — Je disois : « Tout discours qu’on ne peut tenir devant les femmes, en France, est bas et obscène. Règle générale. »

1744 (1629. II, f° 493 v°). — Un homme d’esprit

peut dire des sottises devant les femmes ; mais il faut

25 qu’il ajoute si insensiblement qu’on ne puisse pas

plus se ficher de la seconde que de la première. De

même, quand on les attaque ; de même, quand on leur fait des plaintes. On peut tout dire et tout faire en disposant les esprits.

1745 (1210. II, f° 93 v°). — Dans les conversations, je ne réponds jamais aux preuves fondées sur les comparaisons : elles ne sont bonnes que dans l’art 5 oratoire et la poésie et ne servent qu’à dire la même chose, et plus mal.

1746(1978.III,^279).— Ordinairement, un homme qui ne parle pas ne pense pas. Je parle de celui qui n’a pas de raisons pour ne pas parler. Chacun est ’° bien aise de mettre au jour ce qu’il croit avoir bien pensé ; les hommes sont faits comme cela.

1747* (1657. III, f° n v°). — Ce qui n’est point utile à l’essaim, n’est point utile à l’abeille.

1748* (1492. II, f° 222 v°). — Il faut ne point faire 1* le malheur de ses égaux, et il faut faire le bonheur de ceux qui dépendent de nous.

1749 (851.I, p. 542). — Il faut toujours quitter les lieux un moment avant que d’y attraper des ridicules. C’est l’usage du monde qui donne cela. 1°

1750(465. I, p. 395).— A l’égard des modes, les gens raisonnables doivent changer les derniers ; mais ils ne doivent pas se faire attendre.

1751 (1002. II, f° 3o). — En fait de parure (di sois-je), il faut toujours faire au-dessous de ce qu’on peut.

1752 (1057. II, f° 61 v°).—Je disois : « A quoi bon faire des livres pour cette petite Terre, qui n’est pas 5 plus grande qu’un point ?»

II. ÉDUCATION.

1753* (1524. II, f° 231). — Loix : Éducation. — Sal

luste, Conjuration de Catilina, parlant des premiers

Romains : « Ingenium nemo sine corpore exercebat. >

1o C’est ainsi que cela doit être dans les États qui ne

sont pas corrompus par le luxe.

1754 (1379. II, f° 197 v°). — Éducation. — Par l’éducation, on apprend aux hommes leurs devoirs, à mesure qu’ils sont en état de les connoître ; on leur 15 apprend, en quelques années, ce que le Genre humain n’a pu savoir qu’après un très grand nombre de siècles, et ce que les peuples sauvages ignorent encore aujourd’hui.

1755* (1494. II, f° 223 v°). — Je ne doute en aucune 2o manière que, dans une petite république, on ne pût donner une éducation telle qu’elle fût toute composée d’honnêtes gens.

Les loix font les bons et les mauvais citoyens. Le même esprit de timidité qui fera un homme exact à ses devoirs dans une république fera un homme rusé dans une autre. Le même esprit de hardiesse qui fera un homme qui aime sa patrie, et qui se sacrifiera pour elle dans un État, fera un voleur de grand chemin dans un autre. 5

Je suppose qu’un homme sauvage, qui n’a jamais vécu que dans les forêts, rencontre, pour la première fois de sa vie, un autre homme de même espèce que lui, et qu’ils ne puissent fuir, ni l’un, ni l’autre. Le hasard, fondé sur le moindre geste, sur 1o un maintien, fera que ces deux hommes chercheront à s’entre-détruire ou à se prêter secours. Aussi la moindre circonstance fera-t-elle d’abord un peuple anthropophage ou un peuple qui aura des mœurs.

Ce qui fait la plupart des méchants hommes, c’est ô qu’ils se trouvent dans des circonstances où ils se trouvent (sont plus) frappés de l’utilité de faire des crimes que de la honte ou du péril de les commettre. De bonnes loix peuvent rendre ces circonstances rares ; de mauvaises loix les multiplient ; des 2o loix indifférentes laissent toutes celles que le hasard peut produire.

1756(1689. III, f° 34). — Je disois que, jusques à sept ou six ans, il ne falloit rien apprendre aux enfants, et que même cela pouvoit être dangereux ; 23 qu’il ne faut songer qu’à les divertir, ce qui est la seule félicité de cet âge. Les enfants reçoivent par tout les idées que donnent les sens. Ils sont très attentifs, parce que beaucoup de choses les étonnent, et, par cette raison, ils sont extrêmement curieux. 3o Il ne faut donc songer qu’à les dissiper et les soulager de leur attention par le plaisir. Ils font toutes les réflexions qui sont à leur portée ; leurs progrès extraordinaires sur la langue en est une preuve. 5 Quand donc vous voulez leur faire faire vos propres réflexions, vous empêchez les leurs, que la Nature leur fait faire. Votre art trouble le procédé de la Nature. Vous les retirez de l’attention qu’ils se donnent, pour qu’ils prennent celle que vous leur donnez. Celle-là leur plaît ; celle-ci leur déplaît. Vous les jetez dans les idées abstraites, pour lesquelles ils n’ont point de sens. Ils ont des idées particulières, et vous les généralisez avant le temps ; par exemple, l’idée de bonheur, de justice, de probité : tout cela n’est point de leur ressort. Ne leur faites rien voir de mauvais ! Vous n’avez rien autre chose à faire. A un certain âge, le cerveau ou l’esprit se développe tout-à-coup. Pour lors travaillez ! Et vous ferez plus dans un quart d’heure

3o que vous n’auriez fait dans six mois jusques à ce temps-là. Laissez former le corps et l’esprit par la Nature !

1757 (183. I, p. 174). — Un des plus grands abus qui soit dans le Royaume est l’établissement des 25 demi-collèges, qui sont dans les petites villes, où les artisans envoyent aussi tous leurs enfants pour leur apprendre quelques mots de latin. Bien loin que ceci soit favorable aux sciences, cela entretient l’ignorance : car, autant qu’il est 3o utile qu’il y ait de bonnes académies dans les principales villes, où une certaine jeunesse soit instruite aux belles-lettres, autant est-il dangereux de souffrir dans de petites villes des demi-collèges, qui éloignent les artisans et petits négociants de leur état, sans les mettre en chemin d’en remplir 5 bien un autre.

1758 (218.I, p. 239). — Collèges. — On reçoit dans les collèges une éducation basse. Je n’en puis rien dire de pis, si ce n’est que, ce qu’on en retire de mieux, c’est un esprit de bigoterie. Cent petites 1o trahisons que l’on fait faire tous les jours à un jeune homme contre ses camarades, les perfidies qu’on lui inspire, peuvent bien servir à entretenir une certaine règle extérieure dans ces maisons, mais elles perdent le cœur de tous les particuliers. 15

1759(582.I, f°444 v°). — Les vieillards qui ont étudié dans leur jeunesse n’ont besoin que de se ressouvenir, et non pas d’apprendre. Cela est bien heureux !

III. POLITIQUE. 2o

1760 (8.I, p. 5). — L’invention des postes a produit la politique : nous ne politiquons point avec le Mogol.

1761 (2207. III, ^464). — La politique, telle qu’elle est aujourd’hui, vient dç l’invention de la poste. 35

1762(9-I’ P- 5)- — Cet art de la politique rend-il nos histoires plus belles que celles des Romains et des Grecs ?

1763 (10.I, p. 5). — Il y a peu de faits dans le 5 Monde qui ne dépendent de tant de circonstances

qu’il faudroit l’éternité du Monde pour qu’elles (sic) arrivassent une seconde fois.

1764 (843. I, p. 539). — Les politiques ont beau étudier leur Tacite : ils n’y trouveront que des

1o réflexions subtiles sur des faits qui auroient besoin de l’éternité du Monde pour revenir dans les mêmes circonstances.

1765* (20.I, p. 14).— Que le hasard est impérieux ! Et que les vues des politiques sont courtes ! — Qui

15 auroit dit aux Huguenots, lorsqu’ils virent Henry IV sur les degrés du trône, qu’ils étoient perdus ? Qui auroit dit à Charlemagne, lorsqu’il éleva la puissance des Papes contre celle des Empereurs grecs, les seuls ennemis qu’il eût à craindre, qu’il alloit humi

2o lier tous ses successeurs ?

1766(364.I, p. 354). — Il faut changer de maximes d’État tous les vingt ans, parce que le Monde change. Les ducs de Toscane, qui avoient joué un grand rôle, par le crédit qu’ils avoient à Rome du i5 temps de Henri IV, où Rome étoit le centre de tout (ce qu’ils pouvoient aisément faire ayant toujours un cardinal de leur maison protecteur de quelque grande couronne, et donnant des pensions aux officiers de cette cour), continuèrent, sous Cosme III, dans le temps que la Cour de Rome n’eut plus aucune puissance. Le testament de Charles IId est la seule grande chose où Rome ait eu part. Encore ne 5 sais-je si elle y en a eu.

IV. PUISSANCE DES ÉTATS.

1767 (638.I, f9 454). — Parmi les nations pauvres, les plus pauvres sont les plus puissantes. Parmi les nations riches, les plus riches sont les plus puissantes. 1o

1768* (957. II, f° 22). — Otez de l’esprit général d’une nation les sentiments d’honneur, de devoir, d’amour, vous faites le même mal que quand vous ôtez à un particulier tous ses principes1.

Et, quand vous aurez fait tout ce qu’il faut pour ’5 avoir de bons esclaves, il ne vous restera plus que de mauvais sujets.

1769 (63o. I, f° 453).— Le monarque d’un grand empire est un prince (?) qui a son argent comptant

à trois cents lieues de lui. 2o

1770 (271. I, p. 287). — Ce qui fait les forces de la France, c’est qu’elles se communiquent si bien qu’il

1. Mis dans les Loix. semble qu’elles soyent rassemblées en un point1. L’armée de Flandre est tout près de celle du Rhin ; celle du Rhin, de celle du Dauphiné ; celle du Dauphiné, de celle du Roussillon ; celle du Roussillon, 5 de celle de Guyenne : seuls endroits par lesquels le Royaume (d’ailleurs défendu par des montagnes, de grandes rivières ou par la mer) peut être attaqué par terre. Ces armées peuvent se transporter, en tout ou en partie, d’un de ces lieux dans un autre voisin,

1o dans huit jours de temps, et les ordres s’envoyent dans un jour ou un jour ou deux. Enfin, si vous en aviez besoin, dans trois semaines de temps, vous pourriez joindre toutes vos armées. Ainsi vous avez, pour ainsi dire, vos forces partout, et vous ne

15 craignez aucune des entreprises qui ont besoin de

plus de quinze jours ou trois semaines pour être

exécutées. Et presque toutes les grandes entreprises

ont besoin d’un temps beaucoup plus long2.

C’est la médiocre grandeur du royaume de France

2o qui lui donne ces avantages, grandeur proportionnée et à la vitesse que la Nature a donnée aux hommes pour se transporter d’un lieu en un autre, et à la longueur du temps nécessaire pour l’exécution des entreprises ordinaires des hommes. Ainsi, si une

25 puissance, ayant battu l’armée de Flandre, alloit assiéger Paris, premièrement, les débris de l’armée se rassembleroient aisément, parce que les retraites en seroient prochaines, et que, le soir ou le lendemain, un nouveau corps seroit formé, au lieu qu’il est impossible qu’une armée dispersée, et qui n’a de retraite qu’à cent lieues de là, puisse jamais se rassembler, ou, au moins, d’un très long temps ; 2° une partie de nos troupes recevroit les ordres de venir au secours de Paris, dans un, deux à trois jours. 5 Elles arriveroient, partie, huit jours, partie, quinze jours après1. Et il faudrait que l’ennemi, embarrassé d’un grand siège, occupé, d’ailleurs, des difficultés de faire vivre son armée dans un pays ennemi, et de faire venir tout ce que demande une grande entre- 1° prise, essuyât de grandes batailles et tous les obstacles infinis que l’on mettroit à ses desseins, en coupant les vivres, brûlant tous les bateaux, ôtant la communication des rivières.

1. ’Mis cela sur les Romains*. 2. * Sur les Romains*.

Examinons à présent un grand et vaste royaume. 15 Prenons celui de Perse ! C’est un royaume d’une si prodigieuse étendue qu’il faut des deux ou trois mois pour que des troupes se puissent communiquer. Remarquez même que l’on ne force pas des troupes dans leur marche pendant trois mois, comme on fait 2o pendant huit ou quinze jours2. Supposons l’armée de Candahar dispersée. Un parti de l’armée victorieuse s’avance à grandes journées, ne trouve point de résistance, va se saisir des postes avantageux de la ville capitale, et remplit tout de consternation. 25 Le vainqueur est arrivé devant Ispahan et en forme le siège3, lorsqu’à peine les gouverneurs des provinces frontières sont avertis d’envoyer du secours.

1. *Mis cela sur les Romains *.

2. C’est un joueur qui a son argent à deux cents lieues de lui.

3. * Sur les Romains *. Ces gouverneurs, qui voyent une révolution prochaine, et que la capitale sera prise, et le Prince aussi, avant qu’ils ne puissent arriver, hâtent et déterminent la révolution en n’obéissant pas et songeant

5 à leurs intérêts particuliers. Des gens accoutumés à obéir parce que la punition est extrêmement proche, n’obéissent plus lorsqu’ils la voyent extrêmement loin. L’Empire se dissout, la capitale est prise, et le conquérant dispute les provinces avec les gouver

1o neurs. C’est ainsi que l’Empire de la Chine a été plusieurs fois détruit par les chefs de voleurs, et, plusieurs fois, par les Tartares.

Enfin, il faut, pour qu’un État soit dans une situation permanente, qu’il y ait un rapport de la vitesse avec

15 laquelle on peut exécuter contre lui une entreprise, avec la vitesse que l’on peut employer pour la rendre vaine.

Remarquez que les princes des grands États 1 ont ordinairement peu de pays voisins qui puissent être

2o l’objet de leur ambition. S’il y en avoit eu de tels, ils auroient été engloutis dans la rapidité de la conquête. Ainsi ce sont ordinairement de vastes déserts, des mers ou des montagnes, des pays, enfin, que leur pauvreté fait mépriser. Ainsi un vaste État

25 fondé par les armes ne se soutient plus par les armes, mais tombe dans une profonde paix. Et comme, lorsque le trouble et la confusion est (sic) quelque part, on ne peut imaginer comment la paix y peut rentrer, de même, lorsqu’une pleine paix et

1. Mis cela sur les Romains. obéissance y règne (sic), on ne peut imaginer comment elle peut cesser. Un pareil gouvernement néglige donc nécessairement la milice et les troupes, parce qu’il croit n’avoir rien à espérer, ni rien à craindre des ennemis. Elle (sic) ne peut être que 5 contre l’État. Ainsi le Prince cherche plutôt à l’affoiblir. Il est donc la proye du premier accident.

1771 (647. I, f° 457 v°). — L’invention de la monnoye a beaucoup contribué à faire de grands empires. Aussi tous ceux où il n’y a point de monnoye sont 1o sauvages : car le Prince ne peut pas assez surpasser les autres en richesses pour se faire obéir, ni acheter assez de gens pour accabler tous les autres. Chacun

a peu de besoins et les satisfait aisément et également. L’égalité est donc forcée. Aussi les chefs des 15 Sauvages et des Tartares ne ^sont-ils jamais despotiques.

1772 (go 1. II, f° 11 v°). — L’empire de la mer a toujours donné aux peuples qui l’ont possédé une fierté naturelle, parce que [ils] se sentent capables 2o d’insulter partout. Ils croyent que leur pouvoir n’a pas plus de bornes que l’Océan 1.

1773(281. I, p. 3o6). — Il est impossible qu’une nation fondée sur l’industrie ne tombe de temps en temps - : car la prospérité même qu’on y a eue nuit « pour la suite et produit le déclin. Ainsi un commerce

1. Mis.

2. Mis dans la Monarchie universelle. florissant de manufactures d’un État fait que les ouvriers deviennent plus chers, font plus de dépense et de consommation. La marchandise devient plus chère, et les autres nations peuvent la donner à 5 meilleur marché.

V. CONQUÊTES ET TRAITÉS.

1774(7. I, p. 4). — Ce sont toujours les aventuriers qui font de grandes choses, et non pas les souverains des grands empires.

1o 1775 (747. I, p. 4g3). — Les grandes conquêtes, toutes rapides, sont plutôt l’ouvrage de la férocité (?) que de la prudence, et moins destinées aux monarques des grands États qu’aux aventuriers.

1776(970. II, f° 27). — La force de l’État n’est pas 15 attachée à l’État conquérant qui a été fondé, mais à l’armée qui l’a fondé.

1777* (193.I, p. 191). — Voyez combien les conquêtes sont dangereuses : les soldats romains étoient révoltés et insolents dès le temps de la victoire sur 2o Persée.

1778(688. I, p. 471).— *Un empire fondé par les armes a besoin de se soutenir par les armes1. Mais

1. Mis dans les Romains *. comme, lorsqu’un Étal est dans le trouble et la confusion, on n’imagine pas comment il peut en sortir, de même, lorsqu’il est en paix, et que l’on respecte sa puissance, il ne vient point dans l’esprit comment cela peut changer. Il néglige donc nécessairement la 5 milice, dont il croit n’avoir rien à espérer et beaucoup à craindre ; il cherche même à l’affaiblir, et, par là, devient la proye du premier accident*.

1779 (749. I, p. 4Q3). — Nous ne sommes point dans ces climats chauds où les hommes et les ani- ’° maux, presque sans besoins, traversent des pays infinis et laissent une monarchie pour en aller attaquer une autre. Nos conquêtes sont longues, et, avant qu’elles ne soyent achevées, il y a toujours une certaine réaction qui remet le conquérant dans l’état ’5 d’où il étoit sorti.

1780 (318.I, p. 333). — Un prince croit qu’il sera plus grand par la ruine d’un Ltat voisin1. Au contraire ! Les choses sont telles en Europe que tous les États dépendent les uns des autres. La France a 2o besoin de l’opulence de la Pologne et de la Moscovie, comme la Guyenne a besoin de la Bretagne et la Bretagne, de l’Anjou. L’Europe est un État composé de plusieurs provinces.

1781 (689. I, p. 472). — Lorsqu’on a pour voisin ih un État qui est dans sa décadence, on doit bien se

1. J’ai mis cela dans le Journal. garder de rien faire qui puisse hâter sa ruine, parce qu’on est à cet égard dans la situation la plus heureuse où on puisse être : n’y ayant rien de si commode pour un prince que d’être auprès d’un autre 5 qui reçoit pour lui tous les coups et tous les outrages de la Fortune.

1782 (362.I, p. 353). — Mauvais métier que celui d’acheter la paix ! Vous l’achetez, parce que vous l’avez achetée. Le duc de Savoye fut recherché par 1o les deux partis, dans la dernière guerre, parce qu’il avoit donné à la France la peine de le bien battre dans la pénultième.

1783* (886. II, f° 8). — Les princes qui n’ont point

aimé la guerre ont cherché à se distinguer par un autre

1 b talent, qui est le cabinet et la fourberie : car il y a peu

de gens qui ayent le bon esprit de mettre leur mérite

personnel dans la vertu, la franchise et le courage.

1784*(145.I, p. 129). — Les ministres peuvent con

noître par le change les mouvements secrets d’un

2o État voisin1, parce qu’une grande entreprise ne se

peut jamais faire sans argent et, par conséquent,

sans un grand changement dans le change.

1785* (247. I, p. 258).— Le non-faire, dit Montagne (sic), est plus difficile que le faire : peu de 25 traités ; aucun engagement.

1. J’ai mis cela dans mes Romains.

1786 (742.I, p. 492). — La maxime du cardinal de Richelieu de négocier perpétuellement, cette maxime si propre à augmenter la méfiance entre les princes, s’est de plus en plus établie. Les traités qui en résultent, et les clauses qu’on y met pour prévoir ce 5 qui n’arrivera point, et ne jamais prévoir ce qui arrivera, ne font que multiplier les occasions de rupture, comme la multiplicité des loix augmente, entre les citoyens, le nombre des procès.

1787(743.I, p. 492). — La mauvaise foi s’est telle- Io ment renforcée dans la politique qu’on ne peut pas dire que tous les traités que l’on fait continuellement aujourd’hui signifient la moindre chose.

VI. DIVERSES ESPÈCES DE GOUVERNEMENTS.

1788 (942. II, f° 19). — Plusieurs gens ont examiné t5 qui vaut mieux de la monarchie, de l’aristocratie ou de l’état populaire. Mais, comme il y a une infinité de sortes de monarchies, d’aristocraties, d’états populaires, la question ainsi exposée est si vague qu’il faut avoir bien peu de logique pour la traiter. 2o

1789* (160. I, p. 136). — Le gouvernement des nobles, lorsque la noblesse est héréditaire, et non pas le prix de la vertu, est aussi vicieux que le monarchique. Le gouvernement républicain où les fonds publics sont détournés en faveur des parti- i5 culiers est encore vicieux comme la monarchie : car l’économie est l’avantage du gouvernement républicain 1. Les états de France divisés en trois corps, et 5 assemblés en trois chambres, on mettoit de la jalousie entre eux. Ce que le Clergé vouloit, le Peuple ou les Nobles ne le vouloient pas. Il auroit fallu que les Nobles et le Clergé ne fissent qu’une chambre.

1o 1790* (792.I, p. 5n). — Dans une nation qui est dans la servitude, on travaille plus à conserver qu’à acquérir ; dans une nation libre, on travaille plus à acquérir qu’à conserver.

1791 (1342. II, f° 1g3). — Dans les monarchies, les ô choses qui sont en commun sont regardées comme les choses d’autrui, et, dans les républiques, elles sont regardées comme les choses de chacun.

1792* (769. I, p. 5o2). — Il est étonnant que les

peuples chérissent si fort le gouvernement répu

2o blicain, et que si peu de nations en jouissent ; que

les hommes haïssent si fort la violence, et que tant

de nations soyent gouvernées par la violence.

1793 (831.I, p. 534). — La raison pourquoi la plupart des gouvernements de la Terre sont despoti25 ques, c’est que cela se fait tout seul. Mais, pour des

1. J’ai mis dans mes Romains ce qui concerne, dans cette remarque, le gouvernement républicain. gouvernements modérés, il faut combiner, tempérer les puissances ; savoir ce qu’on donne à l’un, ce qui reste à l’autre ; enfin, il faut un système, c’est-à-dire une convention de plusieurs et une discussion d’intérêts. Le gouvernement despotique est uni- 5 forme partout : il saute aux yeux1.

1794 (892. II, f° 10). —On ne doit pas être étonné de voir que presque tous les peuples de l’Univers soyent si éloignés de la liberté qu’ils aiment. Le gouvernement despotique saute, pour ainsi dire, aux 1o yeux et s’établit presque tout seul. Comme il ne faut que des passions pour le former, tout le monde est bon pour cela. Mais pour faire un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les tempérer, les faire agir et les régler ; donner, pour 0 ainsi dire, un lest à l’une, pour la mettre en état de résister à une autre. C’est un chef-d’œuvre de législation que le hasard fait bien rarement, et qu’on ne laisse guère faire à la prudence2.

1795 (918. II, f° 14 v°). — Tout gouvernement mo- 2o déré, c’est-à-dire où une puissance est limitée par une autre puissance, a besoin de beaucoup de sagesse pour qu’on puisse l’établir, et de beaucoup de sagesse pour qu’on puisse le conserver.

Dans de certains troubles et confusions où chaque 25 citoyen est chef de parti, comment peut-on asseoir un gouvernement, à moins que ce ne soit celui qui

1. Voyez le volume suivant, pages 1o et 17.

2. Voyez page 17, et la page 534 du volume précédent. s’établit, pour ainsi dire, de lui-même : qui est le tyrannique ; ou celui qui n’est que la privation du gouvernement : qui est l’anarchique ?

Lorsque le peuple d’Angleterre eut renversé sa

3 constitution, passant de gouvernement en gouvernement et les sentant tous plus durs, libre en apparence, esclave en effet, il fallut, par désespoir, qu’il rétablit un monarque ; il fallut, par la nature de la chose, en venir à ce que les sectes fussent

1o contenues par le gouvernement, et non pas le gouvernement contenu par les sectes.

1796* (982. II, f° 28). — États modérés renversés

dans les soulèvements du peuple, lorsque le peuple

ne réussit pas, et aussi quand il réussit : témoin le

13 dévouement de l’Angleterre, lors du rétablissement

de Charles IId.

VII. LIBERTÉ.

1797 (1574. II, f° 454 v°). — La liberté, ce bien qui fait jouir des autres biens.

2o 1798 (943. II, f° 19 v°). — La liberté pure est plutôt un état philosophique qu’un état civil. Ce qui n’empêche pas qu’il n’y ait de très bons et de très mauvais gouvernements, et même qu’une constitution ne soit plus imparfaite à mesure qu’elle s’éloigne plus de

25 cette idée philosophique de liberté que nous avons. Un ancien a comparé les loix à ces toiles d’araignées qui, n’ayant que la force d’arrêter les mouches, sont rompues par les oiseaux. Pour moi, je comparerois les bonnes loix à ces grands filets dans lesquels les poissons sont pris, mais se croyent libres, et les mauvaises à ces filets dans lesquels ils sont 5 si serrés que d’abord ils se sentent pris1.

t. II. 41

1799 (1420. II, f° 204 v°). — Quand on veut gouverner les hommes, il ne faut pas les chasser devant soi ; il faut les faire suivre.

1800(597. I,f°446v°). — Dans une monarchie bien 1o réglée, les sujets sont comme des poissons dans un grand filet : ils se croyent libres, et pourtant ils sont pris.

1801* (828.I, p. 533). — Les hommes qui jouissent du gouvernement dont j’ai parlé sont comme les 15 poissons qui nagent dans la mer sans contrainte. Ceux qui vivent dans une monarchie ou aristocratie sage et modérée semblent être dans de grands filets, dans lesquels ils sont pris, mais se croyent libres. Mais ceux qui vivent dans les États purement despo- 1o tiques sont dans des filets si serrés que d’abord ils se sentent pris.

1802(32.I, p. 35). — Le seul avantage qu’un peuple libre ait sur un autre, c’est la sécurité où chacun est que le caprice d’un seul ne lui ôtera point ses biens 25 ou sa vie 1. Un peuple soumis, qui auroit cette sécurité-là, bien ou mal fondée, seroit aussi heureux qu’un peuple libre, les mœurs d’ailleurs égales : car les mœurs contribuent encore plus au bonheur d’un 5 peuple que les loix.

1. Retournez page 17 : t Je ne pense nullement... »

Cette sécurité de son état n’est pas plus grande en Angleterre qu’en France, et elle n’étoit guère plus grande dans quelques anciennes républiques grecques, qui, comme dit Thucydide, étoient divi

1o sées en deux factions. Or, la liberté faisant souvent naître dans un État deux factions, la faction supérieure se sert sans pitié de ses avantages. Une faction qui domine n’est pas moins terrible qu’un prince en colère. Combien avons-nous vu de parti

15 culiers, dans les derniers troubles d’Angleterre, perdre leur vie ou leurs biens ! Il ne sert de rien de dire qu’on n’a qu’à se tenir neutre. Car qui peut être sage quand tout le monde est fou ? Sans compter que l’homme modéré est haï des deux

2o partis. D’ailleurs, dans les États libres, le menu peuple est ordinairement insolent. On a beau faire, il n’y a guère d’heure dans le jour où un honnête homme n’ait affaire avec le bas peuple, et, quelque grand seigneur que l’on soit, on y aboutit toujours.

25 Au reste, je compte pour très peu de chose le bonheur de disputer avec fureur sur les affaires d’État, et de ne dire jamais cent mots sans prononcer celui de liberté, ni le privilège de haïr la moitié de ses citoyens.

1. *Mis dans mes Pensées morales*.

1803 (784. I, p. 509). — Les nations libres sont des nations policées. Celles qui vivent dans la servitude sont des nations polies.

1804(370.I, p. 358). — On ne peut appeler libre un État aristocratique. 5

1805 (751. I, p. 494). — Liberté. — Il faut s’ôter de l’idée ces mots de trône (?) et de sénat ou d’états : ce n’est pas ce qui caractérise la liberté. Il y a dans les monarchies des points et des moments de liberté.

Personne libre en Turquie, pas même le Prince ! 1o

A Venise, les sénateurs libres politiquement, et non pas civilement.

L’aristocratie de Gênes égale à celle de l’armée d’Alger.

La Hollande n’est plus libre depuis qu’elle n’a 15 plus de stathouder.

En Hollande, les magistrats sont libres. En Angleterre, ils sont esclaves comme magistrats, et libres comme citoyens.

C’est le mal lorsqu’un magistrat est libre comme 2o magistrat, et cela arrive toujours s’il n’y a quelque puissance réglante et tempérante.

En Angleterre, celui à qui on fait son procès, et qui sera pendu le lendemain, est plus libre qu’aucun citoyen du reste de l’Europe. 3b

En Espagne, le Clergé libre ; le peuple dans un étrange esclavage.

Toute république trop petite ne peut pas être appelée libre : libertas non sua vi nixa.

A Rome, liberté des ecclésiastiques et des étrangers ; gouvernement doux, quoique défectueux.

1806 (940. II, f° 18). — Personne n’est libre en Turquie, pas même le Sultan. 5 Dans les États absolus où il y a de la noblesse, l’esclavage descend en croissant insensiblement, depuis le Prince jusqu’au dernier des sujets.

Dans ceux où il n’y a point de noblesse, l’esclavage monte en croissant insensiblement, passant 1o par tous les rangs, depuis le plus misérable sujet jusqu’au Sultan.

L’aristocratie de Gênes est comme celle de l’armée d’Alger.

La Hollande est devenue moins libre depuis qu’elle 15 n’a point de stathouder.

En Angleterre, les magistrats sont esclaves comme magistrats, et libres comme citoyens.

Dans un gouvernement bien constitué, celui à qui on fait son procès, et qui sera pendu le lendemain, 2o est plus libre qu’un bon citoyen n’est dans un mauvais gouvernement1.

Le gouvernement de l’Espagne et du Portugal est la liberté du Clergé et un étrange esclavage du Peuple. 25 Toute république trop petite ne peut point être appelée libre : fato potentiœ, non sua vi nixœ.

Pour remédier à cela, les anciennes républiques de Grèce, d’Italie, de Gaule, d’Espagne et de Germanie, formoient des associations, comme font aujourd’hui les Suisses, les peuples d’Allemagne et des Pays-Bas 1.

1. Mis dans les Lois.

1807*(77Ô. I, p. 5o6). — Ce qui fait que les gens de commerce sont plus indépendants, c’est que leurs 5 biens sont plus hors de portée des mains du Souverain.

1808 (1367. II, f° 196). — Les habitants des îles sont toujours plus portés à la liberté que les habitants du continent ; c’est que, dans les îles, il n’y a jamais 1o de grands empires, outre qu’ils se croyent les seuls peuples de l’Univers.

1809*(887. II, f° 8). — Malheur des Guerres civiles. — Il ne faut pas me dire qu’au milieu de deux différentes factions je n’ai qu’à me tenir neutre. Car 15 quel moyen d’être sage quand tout le monde est fou, et d’être froid dans la fureur générale ? D’ailleurs, je ne suis point isolé dans la Société, et je ne puis m’empêcher de prendre part à une infinité de choses auxquelles je tiens. De plus, le parti de la neutralité »o n’est pas prudent : car je serai bien sûr d’avoir des ennemis, et je ne serai pas sûr d’avoir un ami. Il faut donc que je prenne un parti. Mais si je choisis mal ? De plus, le parti le plus fort peut ne l’être pas partout, de façon que je puis fort bien mourir le martyr 25 de la faction dominante ; ce qui est très désagréable.

1. Mis dans les Loix.

VIII. RÉPUBLIQUES.

1810* (968. II, f° 24 v°). — Il faut que, dans les républiques, il y ait toujours un esprit général qui domine1. A mesure que le luxe s’y établit, l’esprit 5 de particularisme s’y établit aussi. A des gens à qui il ne faut rien que le nécessaire, il ne reste à désirer que la gloire de la Patrie et la sienne propre. Enfin, une âme corrompue par le luxe est ennemie des loix, qui gênent toujours les citoyens. Qui est-ce 1o qui fit que la garnison romaine de Rhège égorgea les habitants à l’instigation de Decius, leur tribun ? C’est que, dans leur séjour à Rhège, ils avoient commencé à donner dans le luxe.

1811 (1208. II, f° 93). —Je ne suis pas du nombre 15 de ceux qui regardent la République de Platon

comme une chose idéale et purement imaginaire, et dont l’exécution seroit impossible. Ma raison est que la République de Lycurgue paroît d’une exécution tout aussi difficile que celle de Platon, et que, 2o cependant, elle a été si bien exécutée qu’elle a duré autant qu’aucune république que l’on connoisse, dans sa force et sa splendeur.

1812 (123o. II, f° 100).— C’est une sottise de Bayle de dire qu’une république de bons Chrétiens ne

1. Mb cela dans les Loix. pourroit pas subsister ; c’est qu’il ne peut pas y avoir une république de bons Chrétiens. De même, lorsqu’on dit qu’une république de philosophes ne pourroit pas subsister, c’est qu’il ne peut pas y avoir une république de philosophes. Tout est mêlé. 3

1813* (155o. II, f° 247 v°). — Le chef des républiques est un magistrat civil. Le hasard et la nécessité donna un chef militaire (stathouder) à la Hollande, et elle fit de grandes choses. La République de Venise, avec le chef civil d’une noblesse héréditaire, ’° ne peut que tomber dans la langueur ; le GrandConseil est une assemblée de tyrans civils ; ils ne peuvent pas être de grands hommes, et ils empêchent les autres de le devenir.

1814(2o55. III, f° 341 v°). — Voyez au IId volume 15 Juridica, dans mon extrait de Vitriarius, mon astérisque, qui contient mes réflexions sur la question : Si le dictateur à Rome avoit la puissance souveraine, ou non ?

1815(785. I, p. 509). — Quand, dans une nation, 2o la naissance et les dignités ne donnent point d’empire, chacun cherche un empire naturel, qui est celui du mérite personnel.

1816(371. I, p. 358).— Quand, dans une république, il y a des factions, le parti le plus foible 25 n’est pas accablé plus que le plus fort : c’est la République qui est accablée.

IX. DESPOTISME.

1817(369. I, p. 357). —Il n’y a point d’autorité qui ait moins de bornes que celle du prince qui succède à la République, après l’avoir abattue 1 : car 5 il succède à une puissance qui n’a point de bornes, qui est celle du Peuple ou de la République : car le Peuple n’a point dû ni pu limiter sa propre puissance. Aussi les roix de Danemark, les ducs de Toscane (qu’on ne sauroit proprement appeler 1o princes), ont-ils une puissance qui n’est limitée par aucun tribunal.

1818* (1432. II, f°2o6 v°). — Ce n’est point avec des déclamations qu’il faut attaquer le despotisme, mais en faisant voir qu’il tyrannise le despote même.

15 1819(671. I, p. 465). — Le despotisme s’accable lui-même.

1820(596.I, f° 446 v°). — Je disois : « Le gouvernement despotique gêne les talents des sujets et des grands hommes, comme le pouvoir des hommes 2o gêne les talents des femmes. »

1821 (670.I, p. 465). — Chez les monarques despotiques,

1. J’ai mis cela dans la République romaine. les loix ne sont que la volonté momentanée du Prince.

1822* (809.I, p. 517). — Dans les états despotiques, la tranquillité n’est point une paix : elle ressemble au silence de ces villes que l’ennemi est prêt d’occuper. 5

1823* (885. II, f 7 v°). — Gouvernements despotiques. — Ce n’est qu’à force de philosophie qu’un homme sensé peut les soutenir, et qu’à force de préjugés qu’un peuple peut les supporter. Ces sortes de gouvernements sont destructifs d’eux-mêmes. 1o Chaque jour les mène dans la décadence, et là il n’y a presque point de milieu entre l’enfance et la vieillesse. Il seroit plus difficile à l’Empereur de dépouiller de ses états le duc de Parme, qu’il ne l’a été à Mir-Weiss, avec 10 ou 12,000 voleurs, de 15 détruire le formidable Empire de Perse. La capitale a été assiégée ; les seuls bourgeois l’ont défendue, et, de toute cette puissance, l’héritier présomptif n’a pu amener que 2 ou 3,000 hommes à son secours.

1824* (1563. II, f° 451 v°). — Dans le gouverne- 2o ment despotique, le commerce est fondé sur la nécessité momentanée de ce que la nature demande pour se nourrir et pour se vêtir.

1825 (466. I, p. 395). — Nations qui vivent dans l’esclavage, où les hommes sont comme les bêtes, 25 dont le partage est seulement l’obéissance et l’instinct.

1826’ (1 571. II, f° 454). — C’est la nature de la constitution de l’État qui fait qu’à chaque pas nous avons besoin d’un homme pour nous conduire. Le bon sens du père de famille ne lui est bon à rien. 5 On nous l’ôte pour la conduite de notre conscience ; on nous l’ôte pour celle de notre santé ; on nous l’ôte, enfin, pour la conduite de nos affaires.

1827* (1455. II, f° 214). —J’ai entendu dire une bonne chose à l’ambassadeur turc, le 18 février 1742.

1o Je lui disois (chez Locmaria, où nous dînions), que je trouvois contraire aux maximes d’un bon gouvernement que le Grand-Seigneur fît étrangler ses bachas à sa fantaisie, « Il les fait étrangler, dit-il, sans en dire la raison, pour ne pas révéler ou faire

15 connaître les défauts de son serviteur. » Que ditesvous des hommes qui dorent même la statue de la Tyrannie ?

X. PRINCES.

1828 (454. I, p. 392). — Tous les hommes sont des 2o bêtes ; les princes sont des bêtes qui ne sont pas attachées. — Cher (?).

1829(521. I, p. 422). — Il faut que les princes voyagent très jeunes, pour qu’ils soyent dociles, et nous, dans un âge très mûr, pour être plus en état 23 d’être instruits.

Les particuliers, tout le contraire.

1830 (590. I, f° 446). — La plupart des princes, à tout prendre, sont plus honnêtes gens que nous. Peut-être que, dans la partie qui nous est confiée, nous abusons du pouvoir plus qu’eux. Il n’y en a guère qui ne veuillent être aimés ; mais ils ne peu- h vent pas aisément y réussir.

1831 (944. II, f° 20). — Il y en a peu où ceux qui gouvernent n’ayent en général de bonnes intentions et ne souhaitent que leur administration ne soit bonne : car, comme ils sont en spectacle à tout l’Uni- 1o vers, pour peu qu’ils ayent de sentiment d’honneur, etc.

Aux uns, les lumières peuvent manquer ; aux autres, l’éducation ou l’aptitude au travail. Plusieurs sont conduits par les préjugés de leur pays, de leur 15 siècle ou de leur état même. Les autres sont entraînés par le mal qui a déjà été fait, ou découragés par la difficulté d’y remédier : car il est difficile de ne pas se tromper lorsqu’on veut corriger des maux particuliers, et qu’on n’est pas assez heureusement 2o né pour pouvoir pénétrer d’un coup de génie toute la constitution d’un État.

1832(1467. II, f° 216).— Les princes sont toujours en prison. Clément XI disoit : « Quand j’étois homme privé, je connoissois tout le monde à Rome, et le 25 mérite de chacun. A présent que je suis pape, je ne connois plus personne. »

1833(445. I, p. 389). — Pourquoi est-ce que la plupart des roix sont dévots1 ? C’est ordinairement par un malentendu. La dévotion leur permet la politique, et la politique, tous les vices : l’avarice, l’orgueil, la soif du bien d’autrui, l’ambition, la ven

5 geance. Que leur en coûte-t-il d’être dévots ? Ils seroient bien fous de se brouiller avec le Ciel pour rien, de renoncer vainement au plaisir d’espérer. De plus, ils sont graves dans la plupart de leurs actions. Or, se tenir dans une église avec gravité,

1o c’est être dévot2.

1834* (1453. II, f° 213 v°). — Le monarque despotique doit être religieux, sévère, juste. Si, avec cela, il est courageux, ce sera un héros : Cha-Abbas, Mahomet IId, Chambi, Aureng-Zeb.

1 3 1835(2146. III, f° 352).— Il n’y a pas de métier ordinairement plus facile que celui de roi, et quelquefois plus difficile.

1836(1 132. II, f°78). — Sur les écrits que milord

Townshend et M. Walpole faisoieht faire aux

3o Crafstman, et aux écrits de milord Bolingbroke, je

disois : « Les Roix sont forts quand ils décident, et

toujours foibles quand ils disputent. »

1837(1634. III, f° 1). — Il y a trois sortes de princes :

les uns ne se soucient que d’eux et n’envisagent leur

i5 état que pour eux, sans penser à leurs peuples ; les autres songent d’abord au bien du peuple et en tirent le leur ; les autres, pour faire leur propre bien, et songeant à leur propre bien, songent à celui de leurs peuples pour augmenter leur bien. Ici, le peuple est en second ; là, il est le premier 5 objet ; et, chez les premiers, il n’est en aucune façon l’objet. La véritable prospérité est chez les princes où le peuple est le premier objet. Le Prince et les peuples tirent peu d’utilité lorsque le peuple est le second objet : ce sont des moutons que l’on nourrit 1o pour les tuer.

1. J’ai mis cela dans le Journal.

2. Faire un traité des vices des princes.

1838* (829.I, p. 533). — Quand la prospérité n’est qu’au-dehors, la preuve du bonheur est très équivoque : car souvent un prince qui a de grandes qualités, mais qui ne les a pas toutes, peut faire faire 15 au-dehors de grandes choses à un État qu’il gouverne très mal.

1839(833.I, p. 535). — Comment les princes peuvent-ils être sûrs de gagner des batailles ? Cela dépend de tant de circonstances. Vous trouvez un »o obstacle grand comme ce bureau ? Il faut que l’escadron ou le bataillon s’ouvre. Voilà une ouverture ! Or, si l’on entre dans cette petite ouverture ? — Ou bien un rang est trop serré ; il se met en arc. On est trop pressé (grand désavantage). Idem, trop 35 lâche.

1840 (569. I, f° 440 v°). — Presque tous les princes traitent les affaires comme Caligula traitoit les siennes. Lors de l’ambassade de Philon, qui fut admis à son audience, l’Empereur, passant dans une galerie avec ses jeunes fous avec lui, dit à Philon : « Est-il vrai que vous ne mangez pas de cochon ?> 5 — « Ah ! Ah ! Ah !> dit l’Empereur en passant, et les gens de sa cour, de même.

1841* (766. I, p. 5o1). — Un prince écrivit cette lettre : « Je vous déclare que vous êtes devenu mon ami. Vous avez un si grand talent pour mettre ma

1o perruque et mes bas, que je vous aime en même temps que je vous admire. Vous ne me dites jamais que des choses agréables ; au lieu que ces animaux de ministres n’ont jamais que des propos impertinents à me tenir. Je ferois fort bien de vous

15 remettre le soin de mes affaires : mes ministres vous rendront compte ; vous me le rendrez. »

1842 (1123. II, f° 77). — Les Roix, avec tout cet attirail qu’ils se sont donné, ces gardes, ces officiers, cette maison, se sont réduits à être assujettis

2o à l’heure et à l’étiquette. Cela devient une grande louange pour un roi que d’être exact. Sa vie est devenue ses devoirs. Voilà ce qu’a gagné Louis XIV sur Henri IV : il perdit sa liberté, et son caractère de Roi a été aussi attaché à sa personne que sa

25 peau.

lS4S*fo.SS.II, f°21 vo).— Il ne faut jamais qu’un prince donne dans les détails. Il faut qu’il pense, et laisse et fasse agir : il est l’âme, et non pas le bras. C’est un métier qu’il ne peut jamais bien faire, et que, s’il faisoit bien, il lui feroit faire mal le reste.

1844(755.I, p. 495). — Un prince qui se fait chef de parti ressemble à un homme qui se couperoit un bras pour que toute la nourriture allât à l’autre. 5

1845 (162.I, p. 137). — Un prince qui pardonne à ses sujets ’, s’imagine toujours faire un acte de clémence, au lieu qu’il fait très souvent un acte de justice. Il croit, au contraire, faire un acte de justice lorsqu’il punit ; mais souvent il en fait un de tyrannie. 1o

1846 (1687 III, f° 34). — Je ne puis comprendre comment les princes croyent si aisément qu’ils sont tout, et comment les peuples sont si portés à croire qu’ils ne sont rien.

1847 (n85. II, f 86 v°). — Ce qui fait que les 15 princes ont ordinairement une idée très fausse de leur grandeur, c’est que ceux qui les élèvent en sont éblouis eux-mêmes ; ils sont les premières dupes, et les princes ne le sont qu’après.

Le maréchal de Villeroy parloit toujours au Roi 2° de ses sujets ; jamais de ses peuples.

1848* (883. II, f° 6). — Comme on doit être fidèle à sa patrie, on doit l’être à son prince ou aux magistrats qui la gouvernent.

1. J’ai mis cela dans le Journal.

L’autorité des princes et magistrats n’est pas seulement fondée sur le Droit civil, elle l’est encore sur le Droit naturel : car, comme l’anarchie est contraire au Droit naturel, le Genre humain ne pouvant sub5 sister par elle, il faut bien que l’autorité des magistrats, qui est opposée à l’anarchie, y soit conforme.

Ce qui fait la force de l’autorité des princes, c’est que souvent on ne peut empêcher le mal qu’ils font que par un plus grand mal encore, qui est le danger 1o de la destruction.

1849 (282. I, p. 307). — Nous avons laissé aux princes les douceurs du commandement, pour avoir celles de l’obéissance. Ils devoient (sic) avoir pour eux la grandeur et les périls ; nous, la médiocrité, 15 la sûreté et le repos. Mais on travaille toujours à rendre notre marché pire : on nous laisse notre petitesse, et on veut nous ôter notre tranquillité.

1850 (642.I, f°455 v°). — Quand, dans un royaume, il y a plus d’avantage à faire sa cour qu’à faire son

2o devoir, tout est perdu.

1851 (1422. II, f° 204 v°). — Une monarchie corrompue, ce n’est pas un État ; c’est une cour.

1852 (628.I, f° 452 v°). — Quand on prodigue les

honneurs, on n’y gagne rien ’ : car on ne fait par là

25 que faire que plus grand nombre de gens en sont dignes ; de façon que, plus on récompense de personnes, plus il arrive que d’autres méritent d’être récompensées. Cinq ou six autres personnes sont dignes d’un honneur que vous avez accordé à deux ou trois ; cinq ou six cents sont dignes d’un honneur b que vous avez accordé à cent. Ainsi du reste.

1. Mis dans le Prince. T. 11. 43

1853(700.I, p. 477). — Ce qui produit dans le Monde les divisions funestes, c’est l’autorité souveraine, d’un côté, et la force du désespoir, de l’autre.

1854* (186. I, p. 186). — Les Templiers.— Leur 1o condamnation ne prouve rien, ni les procès dans lesquels un prince est partie.

Les Juifs accusés de l’incendie de Rome, faussesement, mais condamnés.

L’affaire des religieuses de Loudun. 15

Nos premiers Chrétiens condamnés pour des crimes ridicules. Si nous avions les procédures, nous verrions des témoins, des confessions, des accusés, etc.

Les Templiers avoient été presque condamnés 2o avant d’être accusés ; au moins, leur perte étoit-elle résolue.

La Saint-Barthélemy ! Le Roi ne donna-t-il pas des lettres partout dans lesquelles il disoit que les Huguenots avoient voulu le tuer ? Ne fit-il pas 25 même faire le procès et pendre quelques Huguenots par le Parlement de Paris ? Et cependant, qui ne sait de quoi il étoit question, et que leur perte avoit été résolue longtemps auparavant ?

1855(432. I, p. 384). — Le cardinal de Polignac disoit qu’il n’y avoit d’heureux que les princes qui meurent de mort violente : ils suivent leurs fantaisies, ne pensent à rien. Mais les princes sages, 5 qui passent leur vie à prévoir, vivent longtemps et malheureux.

Mad" de Montespan disoit que le Roi politiquoit toujours avec elle.

1856(533. I, p. 426). — Quelle idée pour un prince 1o mourant de penser que son malheur va faire la félicité publique.

Cette idée fait si bien le désespoir des tyrans que

plusieurs, pour empêcher que le jour de leur mort

ne fût un jour de joye, ont ordonné que l’on exter

15 minât, ce jour-là, une partie de leur peuple, afin

d’empêcher que l’autre ne pût se réjouir.

1857 (476. I, p. 401). — Détrônement. — Un péché qui, dès qu’il est commis, devient une chose juste.

XI. MINISTRES ET AGENTS DU PRINCE.

2o 1858’ (813.I, p. 52o). — Plus le Prince a de grandeur, plus le Ministre est petit ; et plus le Ministre a de grandeur, plus le Souverain est petit.

1859(947. II, f° 20 v°). — Montrésor dit que le rapporteur de M. de Saint-Mars (sic) disoit qu’un de ses grands crimes étoit d’avoir voulu chasser M. le Cardinal’. « C’est, dit-il, comme si on privoit le Prince de son bras, que de vouloir le priver de son ministre. » Et moi, je dis que, quand la Servitude même viendroit sur la Terre, elle ne parleroit pas 5 autrement.

1860(624.I, f°451).— Il faut choisir pour ministres ceux qui ont le plus l’estime publique : pour lors, on n’est plus garant de son choix.

1861* (248.I, p. 258). — Un premier ministre ne 1o doit point déplacer les ministres qu’il a trouvés : les sottises qu’ils font ne sont pas sur son compte, mais bien celles des gens qu’il a placés.

1862 (1072. II, f° 66). — Une chose devroit faire trembler tous les ministres dans la plupart des États 15 d’Europe, c’est la facilité qu’il y auroit à les remplacer.

1863(1327. II, f° 185 vo).— Ceux qui élèvent aux premières places les gens déshonorés par leurs mœurs donnent bien mauvaise opinion d’eux-mêmes. 2o

1864 (738.I, p. 491). — On n’appelle plus un grand ministre un sage dispensateur des revenus publics, mais celui qui a de l’industrie, et ce qu’on appelle des expédients.

1. Mis dans les Loix.

1865(1451. II, f° 213). — Quand on voit un homme actif qui a fait sa fortune, cela vient de ce que, de cent mille voyes, la plupart fausses, qu’il a employées, quelqu’une a réussi. De là, on en argumente 5 qu’il sera propre pour les affaires publiques. Cela n’est pas vrai. Quand on se trompe dans quelques projets pour sa fortune, ce n’est qu’un coup d’épée dans l’eau. Mais, dans les entreprises d’État, il n’y a pas de coup d’épée dans l’eau.

1o 1866(253. I, p. 263).— Il ne faut point donner de projets dans les pays où, quand vous auriez persuadé le peuple, il vous reste encore de persuader le Ministre, lequel rejette toujours le projet, par la raison qu’il n’est pas le sien.

15 1867 (783. I, p. 509).— Les ministres travaillent toujours contre la liberté : ils haïssent les loix, parce qu’elles gênent toutes leurs passions.

1868(739. I, p. 491). — Il n’y a pas parmi nous de

si petit ministre, ni de commis à 1,000 écus d’ap

2o pointements, qui n’ait plus d’affaires que les grands

visirs d’Orient, qui sont à la tête de la milice, de la

justice et des finances de l’Empire.

1869 (1594. II, f’456).— Je disois de ceux qui, par quelque injustice, avoient quitté le service : « Ce 25 sont des gens morts au service des ministres. »

1870(977. II, f*’ 27 v°). — Il y a cinquante ans qu’il est décidé au Conseil que les intendants ont raison. Ils disent qu’ils vont dans les provinces faire respecter l’autorité du Roi ; mais c’est l’autorité du Roi qui les fait respecter.

1871 (2066. III, f° 342 v°). — Quand les princes 5 voyagent, voilà l’Intendant qui fait paroître sur les chemins les habits neufs, la joye et tout ce qui peut montrer de l’opulence. Sur le chemin, c’est un pays de Cocagne ; à une demi-lieue au large, on meurt de faim. 1o

1872 (1353. II, f° 194 v°). — Je disois de l’intendant Boucher : tje veux bien que l’on donne la toutepuissance aux intendants ; mais, si l’on en fait des Dieux, il faut, au moins, les choisir parmi les hommes, non pas parmi les bêtes. » ’5

1873* (812.I, p. 52o).— Un ambassadeur ne peut être mis en jugement par le prince auprès de qui il est envoyé. La nature de ses fonctions le fait sortir, en quelque façon, de l’état civil, à cause du Droit naturel, par lequel les bouches sont scellées par la 2o crainte, et encore par le Droit des gens : car, comme on pourroit à tous les instants troubler ses fonctions par des accusations injustes, un prince libre parleroit par la bouche d’un homme qui n’auroit pas de liberté.

1874 (2133. III, f° 351). — Les ambassadeurs de i5 France sont très mal payés : le Roi est un géant qui se fait représenter par un nain.

XII. POLITIQUE FRANÇOISE.

1875’(152.I, p. 132). —Il n’est point de l’intérêt de la France de faire une alliance offensive et défensive avec l’Angleterre. Le secours de la France est 5 prompt ; mais celui de l’Angleterre est long et incertain à cause des délibérations. Il est vrai que la France est plus exposée que l’Angleterre, et qu’ainsi elle a plus souvent besoin de secours.

1876(428. I, p. 383). — Grande maxime pour la

1o France d’obliger l’Angleterre d’avoir toujours une

armée de terre. Cela lui coûte beaucoup d’argent,

l’embarrasse par la méfiance qu’elle a contre cette

armée, diminue d’autant les fonds pour la marine.

1877 (344. I, p. 342). — On dit : « Une ligue avec 15 les princes d’Italie ! » Mais comment se liguer avec rien ? C’est une ligue sur le papier. — Il n’y a que le roi de Sardaigne qui ait conservé la puissance militaire, et il la perdra encore si la neutralité de l’Italie et notre dégoût pour y faire des conquêtes 1o subsistent longtemps.

(Depuis ceci, notre dernière guerre en Italie a mis le roi de Sardaigne en état de maintenir plus que jamais sa puissance militaire1.)

1. C’étoit la guerre de 1733. Celle de 1741 a rendu la sottise paumée. Encore un coup de collier, nous le rendrons maître de l’Italie, et il sera notre égal.

1878* (2023. III, f’316v»).

Au Baron de Stein.

Amsterdam, ce 2o octobre 1729.

Je ne sais pas comment la conscience des gens de notre Conseil de France peut jamais aller bien. 5 Notre intérêt est d’empêcher qu’on ne détruise les Protestants, les Turcs et les Corsaires de Barbarie.

Si l’Empereur envahissoit le pays des Turcs, il y établiroit des manufactures qui détruiroient notre commerce du Levant. 1o

Sans les Corsaires de Barbarie, les Hambourgeois et autres villes anséatiques iroient faire le commerce du Levant.

Nous sommes catholiques et chrétiens, et nous avons à maintenir les plus mortels ennemis des uns 15 et des autres.

Nous avons une religion qui a un chef visible, et nos intérêts sont toujours directement opposés aux siens.

Il est vrai que, sous Louis XIII, nous fîmes la 2° guerre aux Huguenots ; mais je ne crois pas que Dieu nous pardonne jamais d’avoir voulu lui faire accroire que nous soutenions sa cause par zèle, et non pas pour prendre La Rochelle et Montauban.

Que si Louis XIV a chassé les Huguenots de la 25 France, on n’ignore point Là-Haut que ce fut par sottise et par une intrigue de cour que ce prince le fit : car, s’il avoit cru perdre ses manufactures, il aimoit trop l’argent pour faire une chose comme cela.

Je suis, Monsieur, 3o

1879(352.I, p. 344). — Si les Pays-Bas valent un dans les mains de l’Empereur, ils vaudroient cent dans celles de la France.

1880 (859.I, p. 544).— États de Languedoc, tran5 quilles : les évêques, qui n’ont aucun intérêt dans la chose et ont besoin d’avoir des abbayes, et quelques barons, tous livrés à la Cour.

États de Bretagne, tumultueux, mais utiles à la province.

1o XIII. POLITIQUE ANGLOISE.

1881* (2082. III, f° 344). — L’Angleterre ne peut guère se dispenser de songer aux affaires de terre. La reine Élisabeth s’en occupa. On sait les secours qu’elle envoya aux Hollandois, aux François, et ses

15 influences dans les diverses parties de l’Europe. Jacques Ier, par incapacité, Charles Ier, par impuissance, Charles II4, par mollesse, Jacques IId, par bigoterie, ne s’en occupèrent pas. Ces quatre règnes ne furent pas glorieux, et l’Angleterre y perdit toute

2o l’influence qu’elle avoit eue sous Élisabeth. Pour faire le commerce de la mer, il ne suffit pas d’aller chercher des marchandises ; il faut encore que la terre et les fleuves soyent ouverts pour les porter.

1882*(155. I, p. 133). — ’Nos réfugiés sont tous

23 wichs (sic), et, si le trône d’Angleterre est jamais

renversé, il le sera par ces gens-là, comme il le fut du temps de Charles Ier, par les réfugiés françois de ce temps-là*.

t. 11. 44

1883* (1960, ffl, f a57 V).

A Monsieur Domville.

Vous me demandez, Monsieur, ce que je pense 5 de la durée du gouvernement anglois, et de prédire quelles pourront être les suites de sa corruption.

Vous me donnez-là un sujet bien difficile à traiter. Peut-être que ma qualité d’étranger m’en rend plus capable qu’un autre, parce que je n’ai ni tant de 1o terreur, ni tant d’espérance. Mais je ne sais s’il est de l’intérêt de votre nation, s’il est nécessaire qu’on sache bien au juste ces choses. Il seroit bon que le Prince crût que votre gouvernement ne doit jamais finir, et que le Peuple crût que les fondements sur 0 lesquels il est établi peuvent être ébranlés : le Prince renonceroit à l’idée d’augmenter son autorité, et le Peuple songeroit à conserver ses loix.

Je crois, Monsieur, que ce qui conservera votre gouvernement, c’est que, dans le fond, le Peuple a 2o plus de vertu que ceux qui le représentent. Je ne sais si je me trompe, mais je crois avoir vu cela dans votre nation : le soldat vaut mieux que ses officiers, et le Peuple vaut mieux que ses magistrats et ceux qui le gouvernent. Vous avez donné à vos troupes 2s une paye si haute qu’il semble que vous ayez voulu corrompre vos officiers, et il y a tant de moyens de faire fortune, dans votre gouvernement, par le gouvernement, [qu’]il semble que vous ayez voulu corrompre et vos magistrats, et vos représentants. Il n’en est pas de même du corps entier du Peuple, et je crois y avoir remarqué un certain esprit de liberté qui s’allume toujours et n’est pas 5 prêt à s’éteindre ; et, quand je pense au génie de cette nation, il me semble qu’elle me paroît plus asservie qu’elle ne l’est, parce que ce qu’il y a de plus asservi s’y montre dans un plus grand jour, et que ce qu’il y a de plus libre, dans un moindre.

1o Je ne dis pas que, dans les élections des membres du Parlement, la corruption ne se soit aussi glissée. Mais permettez-moi de faire quelques réflexions. C’est la plus vile partie de la nation que l’on corrompt, et, si, dans un bourg ou une comté, il y a

15 quelques principaux qui corrompent, parce qu’ils sont corrompus eux-mêmes, et quelques gens vils qui soyent corrompus, on peut dire pourtant que l’état moyen ne l’est pas, et que l’esprit de liberté y règne encore. Je vous prie de faire réflexion sur

ïo le genre particulier de corruption que l’on employe dans ces assemblées particulières. Ce sont des repas, des assemblées tumultueuses, des liqueurs enivrantes, des ligues, des partis, des haines ou des piques, des moyens exposés au grand jour. La cor

25 ruption la plus dangereuse, c’est celle qui est sourde, celle qui se cache, celle qui affecte l’ordre, celle qui paroît règle, celle qui va où elle ne paroît pas viser. Rappelez-vous, je vous prie, la corruption de Rome, et vous verrez qu’elle étoit de tout une

3o autre espèce.

1° Le Peuple formoit un corps unique, et, le Peuple une fois corrompu, la corruption avoit immanquablement son effet. Que l’on corrompe un de vos bourgs, les autres bourgs ne seront pas pour cela corrompus. On a élu un mauvais membre du Parlement. Les vrais patriotes restent toujours pour 5 en élire quelques jours un meilleur.

2o La corruption qu’on exerce dans vos élections particulières ne peut aller que sur une chose passagère ; je veux dire l’élection d’un membre du Parlement. Elle ne peut porter que sur une chose claire ; 1o je veux dire l’élection d’un membre du Parlement.

Toutes les faussetés, toutes les profondeurs de la corruption en Angleterre, ne portent donc que sur le Parlement, et ce Parlement peut bien manquer de probité, mais il ne manque pas de lumières ; de 15 sorte que la corruption ne laisse pas que d’être embarrassée, parce qu’il est difficile de mettre un voile. Or, il n’y a guère de fripon qui ne désire de tout son cœur être fripon, et de passer, d’ailleurs, pour homme de bien. »o

Je dis donc que, dans votre peuple, l’état moyen aime encore ses loix et sa liberté. Je dis plus : ceux qui trahissent leur devoir espèrent que le mal qu’ils font n’ira pas aussi loin que les gens du parti contraire veulent leur faire craindre. 35

Je dis donc que, tandis que les gens médiocres conserveront leurs principes, il est difficile que votre constitution soit renversée.

Ce sont vos richesses qui font votre corruption. Ne comparez point vos richesses avec celles de 3o Rome, ni avec celles de vos voisins ! Mais comparez les sources de vos richesses avec les sources des richesses de Rome et les sources des richesses de vos voisins. Dans le fond, les sources de vos richesses sont le commerce et l’industrie, et ces 5 sources sont de telle nature que celui qui y puise ne peut s’enrichir sans en enrichir beaucoup d’autres. Les sources des richesses de Rome étoient le gain dans la levée des tributs et le gain dans le pillage des nations soumises. Or ces sources de bien ne peuvent

1o enrichir un particulier sans en appauvrir une infinité d’autres. D’où il arrive qu’il n’y eut dans cet État, et dans tous ceux qui lui ressembleront à cet égard, que des gens extrêmement riches et des gens extrêmement misérables. Il ne pouvoit point y avoir de gens

15 médiocres, comme parmi vous, ni d’esprit de liberté, comme parmi vous. Il ne pouvoit y avoir qu’un esprit d’ambition, d’un côté, et un esprit de désespoir, de l’autre, et, par conséquent, plus de liberté ! Je ferai ici une réflexion. Cicéron, parlant de

2o l’état de la République, parle de ces gens médiocres. «Qui est-ce qui forme le bon parti ? dit-il. Sont-ce les gens de la campagne et les négociants ? Eux, pour qui tous les gouvernements sont égaux dès lors qu’ils sont tranquilles. > Ceci n’est point du

23 tout applicable au gouvernement d’Angleterre. Et, quoique l’esprit naturel de ces professions porte à la tranquillité par sa nature, comme je l’ai dit dans mon livre des Loix sur la nature du terrain, cependant, ce que dit ici Cicéron n’a de rapport qu’à un

3o inconvénient particulier du gouvernement de Rome dont il faut que je parle ici.

Lorsque Rome, sous Sylla, commença à tomber dans l’anarchie, les généraux donnèrent à leurs soldats le pillage des villes et les biens de la campagne. Il n’y avoit qu’un gouvernement tranquille qui pût assurer la propriété des biens, et sitôt 5 qu’une guerre civile commençoit à naître, les propriétaires de fonds de terre et les commerçants devoient tomber dans le désespoir. D’où vient cela ? C’est que les richesses naturelles de l’État devoient céder aux richesses acquises par les pillages des 1o Grands et les vexations des traitants, dont nous venons de parler tout à l’heure. Ce qui soutiendra donc votre nation, c’est, lorsque (sic) les sources des grandes richesses seront les mêmes et ne seront pas taries par des sources plus grandes d’autres ô richesses. La sagesse de votre État consiste donc en ce que les grandes fortunes ne sont pas tirées de la levée des tributs, et vos loix seront assurées lorsqu’elles ne seront pas tirées des emplois militaires, et que celles tirées de l’état civil seront dans la 1o modération.

XIV. POLITIQUE DES ROIX DE SICILE.

1884* (177.I, p. 159). — Personne n’ignore la puissance des anciens roix de Sicile sur la terre et sur la mer : rivaux ou alliés des Carthaginois ou des 23 Romains, souvent vainqueurs des uns et des autres. Cette île même avoit dans son sein plusieurs grandes puissances, un très grand nombre de grandes villes, qui se gouvernoient par leurs loix, également capables de faire la guerre et de la soutenir. Quand la Sicile devint une province romaine, elle 5 fut avec l’Égypte le grenier de Rome et de l’Italie, et, par conséquent, une des principales parties de l’Empire.

Il faut donc que des causes étrangères ayent mis ce beau pays dans l’état de décadence où il est. Je

1o crois qu’il n’en faut point chercher d’autre origine que celles que je vais donner : l’absence de ses souverains, qui ont toujours tiré l’or et l’argent du pays ; la dépopulation arrivée par le grand nombre de prêtres et de moines : ce qui se fait plus sentir

15 dans les pays du Midi, qui se dépeuplent toujours plus que ceux du Nord, parce qu’on y vit beaucoup moins.

Don Carlos tireroit un grand parti de la Sicile s’il en employoit les revenus à entretenir une flotte, et,

2o par là, il seroit très respecté sur les côtes de l’Archipel, de l’Asie, de Barbarie, d’Italie, d’Espagne, et même par les Anglois et les Hollandois, qui auroient besoin de lui pour leur commerce. Il pourroit tenir le Turc en échec du côté de la mer. Les

25 tributs ne sortiroient point de la Sicile et y seroient consommés, et le pays seroit plus en état de porter les charges. Il faudroit moins en Sicile de troupes de terre, puisque la flotte en garderoit les côtes : le roi de Naples ne peut presque pas disposer des

3o troupes de terre qu’il a en Sicile, et où elles sont pour ainsi dire enfermées. Pour mettre la Sicile en état d’entretenir cette flotte, il a des moyens en ses mains que les autres souverains n’ont pas. Comme il exerce la puissance pontificale dans la Sicile, il pourroit à son gré diminuer le nombre des moines, retrancher leurs biens et en grossir les revenus 5 publics. Un prétexte suffit pour ces sortes de choses. Il pourroit obliger les ecclésiastiques à cultiver ou donner à cens leurs terres incultes. Il faudroit se conduire de manière que l’on fît paroître beaucoup de respect pour les superstitions indifférentes, pen- ’° dant qu’on détruiroit les superstitions nuisibles. On pourroit mettre en Sicile les invalides des troupes royales, qui serviroient à la garder, et y appliquer les revenus des principaux bénéfices. Il faudroit y faire des loix qui favorisassent les mariages et entre- ^ tenir une exacte sévérité dans la police. Il faudroit y appeler et favoriser les Juifs et les étrangers. Il faudroit employer les soyes qui y viennent, en manufactures. On pourroit encourager le labourage en deux manières : 1° en favorisant la sortie des grains 1° de Sicile et trouvant un débouché pour les vendre aux Hollandois, Marseillois et même dans l’Archipel, qui en manque quelquefois ; 2° en entretenant le prix du bled un peu haut : ce qu’on pourroit faire très facilement. Or, rien n’entretient plus l’ardeur" du maître et du colon pour le travail que l’espérance d’un prix raisonnable pour son bled. Il y a toujours un rapport naturel entre le prix des fruits de la terre et le salaire que l’on donne aux gens qui la travaillent : si les fruits qui en viennent valent peu, on leur 3o donne peu ; s’ils valent beaucoup, on leur donne beaucoup. Or, on voit bien que, dans ce dernier cas, ils sont plus en état de payer les tributs. De la politique des princes d’Italie, qui entretiennent toujours le bled à un prix très bas, il résulte la misère pour 5 le maître et la fainéantise pour le colon.

XV. POLITIQUE SUISSE.

1885(1227. II, f° 99 v°).— Il est contre la nature de la chose que, dans une constitution fédérative comme la Suisse, les cantons conquièrent les uns sur

1o les autres’, comme ils ont fait dernièrement (les Protestants à l’égard des Catholiques). Il est contre la nature d’une bonne aristocratie que les citoyens entre lesquels on élit les magistrats, le Sénat, les Conseils, soyent en si petit nombre qu’ils fassent une

15 très petite partie du peuple, comme à Berne : car, pour lors, c’est une monarchie qui a plusieurs têtes. Il est encore contre les loix naturelles qu’une république qui a conquis un peuple le traite toujours comme sujet, et non comme allié, lorsqu’après un

2o espace considérable de temps, toutes les parties de l’un se sont alliées, les unes aux autres, par des mariages, des coutumes, des loix, des associations d’esprits : car les loix du conquérant ne sont bonnes et tolérables que parce que ces choses-là ne sont

%b pas, et qu’il y a un tel éloignement entre les nations que l’une ne peut pas prendre confiance en l’autre.

1. Mis dans les Loix.

XVI. SOLDATS ET ARMÉES.

1886(654.I,^459).—J’ai longtemps cherché la raison pourquoi les soldats romains qui faisoient tant de travaux, qui étoient si chargés que l’on appeloit les soldats de Marius des mulets, ne mouroient 5 pas, comme les nôtres, lorsqu’on les faisoit travailler, comme nous avons vu au camp de Meitina (?) et ailleurs ’. Je crois que la raison en est que les soldats romains ne mouroient point dans les travaux parce qu’ils travailloient toujours, au lieu que les nôtres 1o sont des fainéants qui ne remuent jamais les terres : car on se sert parmi nous des pionniers pour cela, ou des paysans du lieu.

Voyez quelle étoit la charge d’un soldat romain.

1887* (1516. II, f°23o). — La chaussure des Ro-15 mains incommode fut cause des grands chemins de pierre carrée.

1888* (1496. II, f° 224). — Végèce a très bien remarqué que les armées licencieuses sont mutines.

Sa raison — Il y en a une autre ; c’est 1o

qu’elles sont moins accoutumées au commandement.

1889* (1527. II, f° 232). — Végèce a remarqué que les armées qui travaillent ne sont pas mutines. Ceci

1. J’ai mis cela dans les Romains. regarde le gouvernement militaire, et les raisons en sont naturelles : le travail suppose la discipline, et la discipline, la force du commandement. L’objet de celui qui travaille est le plaisir du délassement ; mais, b quand on est dans l’oisiveté, on a bien d’autres prétentions au bonheur.

1890* (1528. II, f° 232). — Toutes armées qui ont vécu délicieusement sont mutines : car, pour elles, le travail est insupportable. Mais celles qui sont 1o accoutumées aux exercices obéissent : car le combat ne leur est pas pénible ; au contraire, elles le souhaitent pour avoir du repos, au lieu que les autres le fuyent pour rattraper le lieu de leurs délices.

1891* (13g1. II, f° 201 v°). — Les Chevaliers. — Les 15 lances ayant besoin de bien des gens pour les servir, ceux qui les portoient étoient comme ceux qui alloient montés sur les chariots chez les Grecs et Troyens : troupes qui faisoient la principale figure dans les armées. 2o De là vinrent, dans la chevalerie comme chez les héros d’Homère, les colloques entre les principaux personnages.

1892* (1497. II, f° 224 v°). — Comme les Suisses nous ont donné l’art de la guerre en formant notre 25 infanterie, il n’est pas étonnant que les Romains eussent fait autrefois de même.

1893* (1469. II, f° 216 v°). — Lignes attaquées, Lignes forcées. — Proverbe devenu faux. Autrefois, on n’avoit pas de si grandes armées qu’à présent. Or, quand on investissoit une place, on avoit le même terrain à garder avec une petite armée qu’aujourd’hui avec une grande, et l’on tomboit avec ses plus 5 grandes forces sur les parties les plus foibles qu’on choisissoit. C’est ainsi qu’on secourut Arras. Aujourd’hui, les grandes armées font qu’il n’y a plus d’endroits foibles. On met devant soi de grands retranchements, dont on jette toute la terre d’un 1o côté ; on fait des puits pour arrêter et embarrasser la cavalerie, un feu terrible sur ceux qui attaquent. Il n’y a pas de moyen de passer.

1894* (1495. II, f° 224). — Il y a des choses qui pouvoient se faire autrefois, et qui, à présent, ne se "5 font plus. Par exemple, Titus Martius, en Espagne, surprit dans la même nuit deux camps des ennemis, l’un après l’autre. Le bruit de la mousquetterie et du canon ne le permettroit plus.

1895 (1448. II, f° 212). — Combien d’occasions où, 2o avec le moins, on fait le plus ? On dit que, Ruyter ayant appris que les Anglois s’étoient déclarés contre la Hollande, il demanda quarante vaisseaux d’augmentation ; ayant appris que la France s’étoit jointe à l’Angleterre, il n’en demanda plus que trente. Le 25 roi Richard, ayant appris que son concurrent descendoit en Angleterre, avec une armée, dit : «Eh bien ! nous le battrons ! » On vint lui dire qu’il venoit avec quinze cents hommes, il se jeta sur son fauteuil et dit : « Je suis perdu ! » Il jugea qu’il (sic) avoit des intelligences dans son armée. Ajoutez à cela la balance du Boccalini, où l’Espagne est toujours plus légère.

5 1896 (834- I, p. 535). — Les Allemands ont cela de bon : ils savent se rallier ; mais ils ne peuvent faire si bien tout seuls que joints avec une nation qui ait plus de pointe, comme les Anglois ou même les Espagnols ; il n’ont pas cette pointe et cette force 1o d’attaque des autres nations.

Le grand nombre de nos officiers contribue à nous donner cette pointe : tout notre premier rang est officiers (sic).

1897 (746. I, p. 493). — Voir la proportion de ce 13 que la France auroit de troupes sur celle des revenus, la comparant avec le pied de troupes et les revenus du roi de Prusse.

1898 (1349. II’ f0 194). — H est démontré qu’il ne peut plus y avoir en France un grand homme de

2o guerre. C’est que personne ne fait ce qu’il doit faire. Le général ne communique rien de ce qu’il fait aux officiers généraux ; le secret est entre lui et le maréchal des logis de l’armée et le major général. Mais, si l’on ne forme pas de bons officiers généraux, où

25 trouvera-t-on un général ? Il y a plus. C’est que le général lui-même ne se forme pas, parce que la Cour veut faire son métier. Idem, des ministres.

1899(561. I, f° 438). — La force de la France consiste en ce que la capitale est le plus près du côté le plus foible1. Cela fait qu’elle a plus d’attention à ce qui en demande davantage, et qu’elle peut mieux y envoyer du secours. b

1900* (1535. II, f°239). — La situation du royaume de France est fâcheuse en ce qu’elle a cent soixante et dix lieues de frontières à garder, cent soixante et dix places sur ces frontières, nonante-trois mille hommes pour garder ces places ; que l’argent qu’il 1o en coûte se consomme dans les extrémités du Royaume et ne revient plus ; qu’il lui faut un étatmajor, entretenir ces places ; qu’il [lui faut], outre cela, des troupes pour l’intérieur, pour former des armées ; qu’il ne faut pas moins de 25 à 3o,ooo 15 hommes de recrues tous les ans ; que les côtes de l’Océan sont près de deux grandes puissances maritimes et, par là, sont exposées ; qu’ainsi il faut une marine et garder les ports ; que ces côtes sont accessibles. Voilà donc des dépenses immenses 3o nécessaires !

Elle ne peut faire la guerre, qu’elle ne l’ait avec toute l’Europe.

Luxe de la Cour, nécessaire entretien (sic) de la Noblesse. — Facilité d’emprunter, qui fait qu’elle J5 emprunte.

L’Espagne n’a point besoin de places, point besoin d’une grande armée : elle se défend toute seule ; la plupart de ses côtes de l’Océan sont inaccessibles, comme celles de la Galice, etc ; celles de la Méditerranée sont éloignées des grandes puissances de mer. Richesse surprenante qui lui vient des Indes. Elle 5 ne doit rien ; elle a des laines, dont tout le monde a besoin, huiles, vins, fer, sels, soudes, mines d’or et d’argent ; si elle vouloit, autant de soye qu’elle voudroit, autant de blé qu’elle voudroit, etc. Elle pourroit épargner autant de son revenu qu’elle 1o voudroit, pour faire les établissements qu’elle voudroit. Elle n’a besoin de rien au-dehors ; il faut que tout le monde vienne à elle.

1. Mis dans la Monarchie universelle.

1901 (383. I, p. 361). — Le général B. me disoit qu’on avoit pensé le mettre au service de Danemark,

15 général en chef. Je lui dis : «Vous auriez fait mal. Je m’imagine que des troupes qui ont toujours été battues ont un vice intérieur, je ne sais quel, qui produit cet effet ; de façon que celui qui les commande perd toujours sa réputation. Les Danois ont

2o des Allemands ; mais ces Allemands, chez eux, sont toujours battus. — Vous avez raison, me dit-il, et je crois que ce vice vient de ce qu’il y a toujours avec le général un commissaire de la Cour qui a soin des vivres et de la subsistance de l’armée, qui

35 a plus de crédit que le général ; de façon que c’est

son ignorance ou son avarice qui conduit l’armée. »

Les Saxons ont de même toujours été battus par

un autre vice intérieur : c’est que les paysans de

Saxe, tous riches, devenus soldats, ne veulent pas

3o se faire tuer.

1902(1345. II, f° 193). — L’Europe se perdra par ses gens de guerre.

Voici un fait qui fut étouffé dans le temps, et dont on n’a presque plus parlé.

En 1714 ou 1715, sur ce que l’on voulut, au lieu de l’argent, donner le pain aux soldats, ils s’écri- 5 virent de régiment à régiment, et, un beau jour, laissèrent là les officiers, en créèrent de leurs corps, montèrent la garde tout de même : les officiers restant chacun chez eux. Les places du Roi restèrent quatre jours dans leur pouvoir. Le maréchal de Mon- ’° tesquiou accommoda cela. Il leur parla. Un soldat fit une raye et lui dit : «Si vous passez cette raye, vous êtes mort. Parlez ! > Un soldat de Navarre ou autre régiment vint faire des propositions. Un soldat de Champagne lui donna un soufflet : «Il vous appar- 15 tient bien de parler, tandis que les soldats de Champagne, le premier régiment de France, sont ici ;» et poursuivit la négociation. Cela s’accommoda, fut tû et supprimé.

La garnison hollandoise à Lisle (sic) a fait de nos 2o jours, en 1737 (je crois), pareille chose : un régiment Suisse sortit et s’en alla.

Tant de troupes sentiront leur force quelque jour.

XVII. LÉGISLATION.

1903* (854. I, p. 543). — I^es hommes sont gou- 15 vernés par cinq choses différentes : le climat, les manières, les mœurs, la Religion et les loix. Selon que, dans chaque nation, une de ces causes agit avec plus de force, les autres lui cèdent d’autant. Le climat domine presque seul sur les Sauvages ; les

5 manières gouvernent les Chinois ; les loix tyrannisent le Japon ; les mœurs donnoient autrefois le ton dans Rome et Lacédémone ; et la Religion fait tout aujourd’hui dans le Midi de l’Europe1. La nation angloise n’a guère de manières, ni

1o même de mœurs, qui lui soyent propres. Elle n’a, tout au plus, qu’un respect éclairé pour la Religion. Elle est prodigieusement attachée à des loix qui lui sont particulières ; et ces loix doivent avoir une force infinie quand elles choquent ou favorisent le climat3.

15 1904*(1248. II, f° 1o3).— Lycurgue a fait tout ce qu’il a pu pour rendre ses citoyens plus guerriers ; Platon et Thomas Morus, plus honnêtes gens ; Solon, plus égaux ; les législateurs juifs, plus religieux ; les Carthaginois, plus riches ; les Romains, plus magna

3o nimes.

1905 (51. I, p. 55). — Il y a trois tribunaux qui ne sont presque jamais d’accord : celui des loix ; celui de l’honneur ; celui de la Religion.

1906(46o. I, p. 393.)— Une chose n’est pas juste i5 parce qu’elle est loi ; mais elle doit être loi parce qu’elle est juste.

1. Mis dans les Loix.

2. Voyez page 432.

1907* (2090. III, f° 346). — Extrait de la t Gazette d’Ulrecht », du 5 mai 1750.— On a inséré une lettre de M. le baron de Spon à M. le chancelier d’Aguesseau, sur le Code du roi de Prusse, qui est ridicule par la bassesse des flatteries. Il y est dit, 5 entre autres sottises, que le Roi a voulu qu’on ne jugeât pas les affaires par le Droit romain, mais uniquement par son Code, et, au pis aller, par la raison et l’équité naturelle. — C’est un beau pis aller, et qui vaut bien autant que le Code, pour le moins. 1o

1908* (156o. II, f° 450). — Le Droit des gens s’établit parmi les nations qui se connoissent, et ce droit doit être étendu à celles que le hasard ou les circonstances nous font connoître : règle que des peuples policés ont très souvent violée. ,5

1909(25. I, p. 18). — Ce nombre infini de choses qu’un législateur ordonne ou défend rendent les peuples plus malheureux, et non pas plus raisonnables. Il y a peu de choses bonnes, peu de mauvaises, et une infinité d’indifférentes. 2o

1910(85.I, p. 78). — Comme il ne faut point de préceptes de religion puériles, il ne faut pas de même de loix vaines et sur des choses frivoles.

1911 (278.I, p. 3o5). — Pr1nc1pes Fondamentaux De Pol1t1que. 25

Principe premier. — Le Législateur ne doit point compromettre ses loix. Il ne doit empêcher que les choses qui peuvent l’être. Ainsi, il faut que les femmes ayent des galanteries, et que les théologiens disputent. Principe second. —

5 1912* (g65. II, f° 23).—Après que le Souverain a fait les loix les plus impartiales et les plus générales qu’il a pu, il doit se conduire de manière qu’il laisse passer les détails et soit sévère sur les attentats, qu’il s’élève sur les deux partis et n’en suive

1o aucun, qu’il ne se rende point suspect. Comme il a un plus grand dépôt, il a plus besoin de confiance. Qu’il craigne surtout de se prêter aux intérêts particuliers. Cela révolte contre la Vérité même ! Qu’il attende du temps ; qu’il regarde beaucoup, agisse

15 peu, et ne croye pas faire à force de faire ; qu’il étudie l’esprit de sa nation. Dans des choses qui ne sont pas frivoles, c’est rarement celui de la Cour.

1913 (84.I, p. 78). — Il ne faut pas faire des préceptes que l’on ne puisse pas communément suivre :

io l’abstinence des femmes aux Chrétiens ; celle du vin aux Mahométans. Quand on a rompu les barrières, on s’enhardit, et on se répand sur tout le reste. Par cette raison, on ne doit faire des loix que sur

25 des choses importantes : car celui qui aura violé une loi inutile diminuera de respect pour celles qui sont nécessaires à la Société ; et, dès qu’il a cessé d’être fidèle, en violant un point, il suit sa commodité et viole tous les autres qui le gênent.

1914(725. I, p. 487). — Une mauvaise loi oblige toujours le Législateur d’en faire beaucoup d’autres, souvent très mauvaises aussi, pour éviter les mauvais effets ou, au moins, pour remplir l’objet de la première ’. 5

1915*(1513. II, f°229). — Il n’y a point de nation qui n’aime ses loix, parce que ses loix sont ses coutumes.

XVIII. CHANGEMENTS DE LOIX.

1916(184. I, p. 175).— Machiavel dit qu’il est 1o dangereux de faire dans un État de grands changements, parce qu’on s’attire l’inimitié de tous ceux à qui ils sont nuisibles, et que le bien n’en est pas senti de ceux à qui ils sont utiles.

J’ai encore une autre raison à donner : c’est qu’ils 15 servent d’exemple et autorisent la fantaisie de celui qui voudra bouleverser tout, en ôtant le respect que l’on doit avoir pour les choses établies.

1917 (6o3. I, f° 448). — Une forme particulière de gouvernement donnant un certain tour et une cer- 3o taine disposition aux esprits, vous changez l’un sans que l’autre vous suive, vous joignez le gouvernement nouveau avec la manière de penser de l’ancien ; ce qui produit de très mauvais effets.

1. Pour mon Traité des Loix.

1918(941. II, f° 19). — Il en est d’un gouvernement comme d’une somme qui est composée de plusieurs chiffres. Otez-y ou ajoutez-y un seul chiffre, vous changez la valeur de tous les autres. Mais, comme 5 on sait, en arithmétique, la valeur de chaque chiffre et son rapport, on n’est pas trompé. Il n’en est pas de même en politique : on ne peut jamais savoir quel sera le résultat du changement qu’on fait.

1919*(955. II, f° 21 v°). — Lorsqu’un État est dans la 1o prospérité, il ne faut point se déterminer sans peser, avec le dernier scrupule, tous les inconvénients. Mais, lorsqu’on se trouve entouré de circonstances fâcheuses, lorsqu’on ne sait que faire, il faut faire, n’y ayant point pour lors de faute si pernicieuse que 15 l’inaction.

1920* (1436. II, f° 207).—Telle est la nature des choses que l’abus est très souvent préférable à la correction, ou, du moins, que le bien qui est établi est toujours préférable au mieux qui ne l’est pas.

2o 1921 (19.I, p. 12). — Que d’abus, qui ont été introduits comme tels et tolérés comme tels, qui se trouvent avoir été, dans la suite, très utiles et plus même que les loix les plus raisonnables ! Par exemple il n’y a guère d’homme de bon sens en France qui

25 ne crie contre la vénalité des charges, et qui n’en soit scandalisé. Cependant, si l’on fait bien attention à l’indolence de pays voisins, chez lesquels toutes les charges se donnent, et qu’on la compare avec notre activité et notre industrie, on verra qu’il est infiniment utile d’encourager dans les citoyens le désir de faire fortune, et que rien n’y contribue plus que de leur faire sentir que les richesses leur ouvrent le chemin des honneurs. Dans tous les gouverne- s ments, on s’est plaint que les gens de mérite parvenoient moins aux honneurs que les autres. Il y a bien des raisons pour cela, surtout une qui est bien naturelle : c’est qu’il y a beaucoup de gens qui n’ont point de mérite, et peu qui en ayent. Il y a même 1o souvent beaucoup de difficulté à en faire le discernement, et à n’être pas trompé. Cela étant, il vaut toujours mieux que les gens riches, qui ont beaucoup à perdre, et qui, d’ailleurs, ont pu avoir une meilleure éducation, entrent dans les charges pu- 15 bliques.

4922 (549. I, f° 435). — Rien ne seroit plus capable d’attirer à M. le Cardinal cette immortalité qui est si bien due à son nom, à ses vertus, à son génie, qu’une réforme dans les loix du Royaume. jo

On pourroit, par des changements imperceptibles dans la jurisprudence, retrancher bien des procès.

Les avocats, charmés de voir le destin de tous les particuliers dans leurs mains, ne concourront point à un pareil dessein : tous gens de métier sont sus- *h pects.

M. Law vouloit retrancher le nombre des juges ; mais c’est les procès qu’il faut retrancher.

Comme la multiplicité des traités entre les princes ne fait que multiplier les occasions et les prétextes 3o de la guerre, ainsi, dans la vie civile, la multiplicité des loix ne fait que donner naissance aux contestations des particuliers.

XIX. MARIAGE.

5 1923 (608. I, f° 449). — Je dis : « Une preuve de l’inconstance des hommes, c’est l’établissement du mariage qu’il a fallu faire. >

1924(891. II, f°9v°). — Depuis que j’ai vu à Amsterdam l’arbre qui porte la gomme appelée sang de 1o dragon, gros comme la cuisse quand il étoit auprès de l’arbre femelle, et pas plus gros que le bras quand il étoit seul, j’ai conclu que le mariage étoit une chose nécessaire.

1925*(147. I, p. 13o).— Il paroît, par les loix de 15 Justinien, que, dans les premiers siècles, la fornication simple n’étoit pas regardée comme illicite. Justinien, qui avoit pris si fort à cœur d’abroger toutes les loix contraires au Christianisme, en fait une, qui est la troisième au Code, Communia de ïo Manumissionibus, par laquelle il veut qu’un homme qui, n’étant point marié, a pris pour concubine une de ses esclaves et meurt, laisse cette concubine libre : t Ipsi etenim domino damus licentiam ancilla sua uti ; » ce qui ne seroit pas de même, dit-il, s’il 25 avoit une femme : « Hominibus etenim uxores habentibus concubinas habere nec antiqua jura nec nostra concedunt.» Antiqua, c’est la Religion payenne ; nostra, c’est la chrétienne.

1926 (go5. II, £*» 11 v°). — Il est singulier que, dans les climats du Midi de l’Europe, où le célibat est le 5 plus difficile, il ait été retenu, et que, dans ceux du Nord, où les passions sont moins vives, il ait été rejeté.

1927 (1ooo. II, f° 3o). — Un homme me consultoit sur un mariage. Je lui dis : « Les hommes, en général, 1o ont décidé que vous feriez une sottise ; la plupart des hommes, en particulier, ont décidé que non. »

1928* (2o5.I, p. 198). — Les mariages entre parents au premier et second degré sont défendus dans presque toutes les religions, et quoiqu’il y ait eu 15 autrefois des peuples où il étoit permis aux pères de se marier avec leurs enfants ’, je ne sais pas qu’il y en ait aujourd’hui de tels dans le Monde ; au moins sont-ils si obscurs qu’ils ne valent pas la peine d’être cités2. 1o

Cependant, à considérer ces mariages en euxmêmes, ils ne sont pas moins licites que les autres : car ils ne sont point contraires au Droit naturel, comme le péché d’Onam et celui des villes qui périrent par les flammes. Ils ne le sont pas non plus, de" leur nature, au Droit civil et politique, comme l’in

1. Il y en a : les Tartares et d’autres peuples, les Huns, etc. 2. J’ai mieux traité [le] sujet dans mes Loix. cendie, le vol et le meurtre. Ils ne répugnent même au Droit divin que dans le sens qu’il les défend, et non pas par eux-mêmes, comme l’impiété et le blasphème. De manière que tout ce que l’on en peut

5 dire, c’est qu’ils sont défendus parce qu’ils sont défendus.

Il paroît que cette prohibition est bien ancienne, et même qu’elle l’est autant qu’elle peut l’être, c’està-dire qu’elle vient des premiers patriarches, et

1° qu’elle a échappé à notre inconstance naturelle. Ceci paroît en ce que, si ces mariages furent autorisés chez quelques-uns des premiers peuples, ce ne fut que par l’abolition de l’ancienne coutume ; parce que l’on voit le mariage des sœurs introduit par

15 Cambyse, celui des mères avec leurs enfants, par Sémiramis.

Or, à considérer les mœurs des premiers temps, on trouvera facilement les raisons d’une répugnance qui a passé depuis en force de loi.

3o H n’y avoit, dans ces premiers âges, d’autre autorité que celle des pères. C’étoit la plénitude des puissances. Père, magistrat, monarque, signifioient une même chose. On ne trouve pas que, dans les premiers temps,

25 les hommes exerçassent sur leurs femmes le même empire que sur leurs enfants. Au contraire, les premières alliances nous donnent l’idée d’une parfaite égalité et d’une union aussi douce que naturelle. Ce n’est qu’avec les empires despotiques que s’est établi

3o cet esclavage des femmes. Les princes, toujours injustes, ont commencé par abuser de ce sexe, et ont trouvé des sujets tout disposés à les imiter. Dans les pays de liberté, on n’a jamais vu ces disproportions.

On voit bien qu’une différence pareille a dû faire naître de la répugnance pour les mariages entre 5 parents. Comment une fille se seroit-elle mariée avec son père ? Comme fille, elle lui auroit dû un respect sans bornes ; comme femme, il y auroit eu entre eux de l’égalité. Ces deux qualités auroient donc été incompatibles. .o

Cette répugnance une fois établie, elle se répandit bientôt sur les mariages des frères et des sœurs : car, dès que les premiers inspirèrent de l’horreur à cause de la proximité du sang, il est clair qu’une moindre proximité devoit donner moins d’horreur, ’5 mais devoit en donner toujours.

Ceci étant une fois gravé dans l’esprit des hommes, Dieu a voulu s’y conformer, et il en a fait un point fondamental de sa loi : car, lorsque Dieu a donné des loix aux hommes, il n’a eu qu’une vue générale, Io qui étoit d’avoir un peuple fidèle, source naturelle de tous les préceptes.

De ces préceptes, il y en a de deux sortes : les uns, dans le rapport que les hommes ont entre eux, que j’appellerai préceptes moraux ; les autres, dans i5 le rapport qu’ils ont avec lui, que j’appellerai préceptes sacrés.

Il y a encore deux sortes de préceptes moraux : les uns, qui ont du rapport à la conservation de la Société, comme ils l’ont presque tous ; les autres, 3o qui ne sont fondés que sur la facilité de l’exécution : on peut mettre de ce nombre la défense du mariage entre parents

Il y a, de même, deux sortes de préceptes sacrés : les uns sont entièrement fondés sur une raison éter5 nelle, comme ceux d’aimer Dieu et de l’adorer ; les autres sont purement arbitraires et sont plutôt un signe de la Religion que la Religion même, et ce sont les cérémoniels. Le fondement de la Religion est qu’on aime Dieu,

1o et qu’on l’adore, et les cérémonies ne sont faites que pour exprimer ce sentiment. Mais il faut qu’elles signifient ce qu’elles doivent signifier, et Dieu rejette celles qui ne peuvent pas signifier une véritable adoration, et qui sont mauvaises comme signes,

15 parce qu’elles le sont dans leur réalité : telles étoient celles qui le faisoient auteur des plus infâmes prostitutions.

1929(1118.II,^75^).— La polygamie est déraisonnable en cela que le père et la mère n’ont pas 3o la même affection pour leurs enfants ’ : étant impossible qu’un père aime cinquante enfants comme une mère, deux.

1930* (60. I, p. 62).— Dès que la pluralité des femmes est défendue, que le divorce avec une seule est aussi défendu, il faut nécessairement défendre le concubinage. Car qui auroit voulu se marier si le concubinage eût été permis2 ?

1. Mis dans les Loix.

2. Mis dans les Loix.

1931 (377. I, p. 35g). — Jai traité quelque part de la prohibition du mariage des enfants avec les pères et les mères, et j’en ai tiré l’origine et la cause de ce que f..... est un acte de familiarité.

1932* (233.I, p. 249). — Il n’y a que les mariages 5 qui peuplent. On les décourage en France, primo, en ce que les loix donnent de si grands avantages nuptiaux aux femmes que chacun craint de se marier, de manière qu’on se voit ruiné, si on survit à sa femme, ou qu’on voit les enfants ruinés, si on ne lui survit pas. ’°

Ce sont les hommes qu’il faut encourager aux mariages, et non pas les filles ; parce que la situation où elles sont les porte assez à se marier : l’honneur ne leur permettant de goûter des plaisirs qu’en commençant par le mariage. 15

Les pères sont également assez portés à faire cesser l’état périlleux de leurs filles.

Des loix sages devroient favoriser les secondes noces ; les nôtres les découragent. Il y a encore parmi nous ce malheur que la condition des gens qui ne 1o sont pas mariés est la plus favorable : ils jouissent de toute la faveur des loix, sans avoir les charges de la République. Le mariage est, d’ailleurs, défavorable, en ce qu’il décide des rangs et borne les conditions.

XX. PUISSANCE PATERNELLE. 25

1933*(1318. II, f°184.)— En considérant les hommes avant l’établissement des sociétés, on trouve qu’ils étoient soumis à une puissance que la Nature avoit établie : car, l’enfance étant l’état de la plus grande foiblesse qui se puisse concevoir, il a fallu que les enfants fussent dans la dépendance de leurs 5 pères qui leur avoient donné la vie, et qui leur donnoient encore les moyens de la conserver.

Cette dépendance, qui, ayant précédé toutes les conventions, sembloit n’avoir de bornes, dans son origine, que l’amour des pères, s’est limitée de deux

1o manières : 1° par la raison des pères, lorsque, dans l’établissement des sociétés, ils l’ont bornée par les loix civiles ; 2° par la Nature, parce que, à mesure que les enfants sortent de la jeunesse, les pères entrent dans la vieillesse, et que la force des enfants

15 augmente à mesure que le père s’affoiblit. Le même amour et la même reconnoissance reste (sic) ; mais le droit de protection change.

Les pères étant morts ont laissé les collatéraux indépendants. Il a fallu s’unir par des conventions

2o et faire par les loix civiles ce que le Droit naturel avoit fait d’abord.

Il a fallu aimer sa patrie, comme on aimoit sa famille ; il a fallu chérir les loix, comme on chérissoit la volonté de ses pères.

25 1934 (1 179. II, f° 82 v°). —Je disois de la loi romaine qui permet aux pères de donner leur bien aux étrangers : « C’est un canon qui n’est pas chargé ; brutum fulmen. »

XXI. ESCLAVAGE.

1935(174. I, p. 154). — L’esclavage est contre le Droit naturel, par lequel tous les hommes naissent libres et indépendants.

Il n’y a que deux sortes de dépendances qui ne lui 5 soyent pas contraires : celle des enfants envers leurs pères ; celle des citoyens envers les magistrats : car, comme l’anarchie est contraire au Droit naturel, le Genre humain ne pouvant subsister par elle, il faut bien que la puissance des magistrats, qui est opposée 1o à l’anarchie, y soit conforme.

Pour le droit des maîtres, il n’est point légitime, parce qu’il ne peut point avoir eu une cause légitime.

Les Romains admettoient trois manières d’établir la servitude, toutes aussi injustes les unes que les 15 autres.

La première, lorsqu’un homme libre se vendoit lui-même. Mais qui ne voit qu’un contrat civil ne sauroit déroger au Droit naturel, par lequel les hommes sont aussi essentiellement libres que rai- 2o sonnables ’ ?

1. D’ailleurs, il ne pouvoit y avoir de prix. L’esclave se vendoit ; tous ses biens cédoient (?) au maître, et, par conséquent, le prix de son agent (?). Le maître ne donnoit donc rien, et l’esclave ne recevoit rien. Donc point de prix. — De plus, un homme ne peut contracter que comme citoyen. Or un esclave n’est pas citoyen. La Nature l’a fait citoyen ; il ne peut contracter pour ne l’être pas.

La seconde, lorsqu’un homme étoit pris dans la guerre : car, disoient-ils, comme il étoit libre au vainqueur de le tuer, il lui a été libre de le faire esclave. Mais il est faux qu’il soit permis, dans la 5 guerre même, de tuer que dans le cas de nécessité ; mais, dès qu’un homme en fait un autre esclave, on ne peut pas dire qu’il ait été dans la nécessité de le tuer, puisqu’il ne l’a pas fait1.

Tout le droit que la guerre peut donner sur les 1 o captifs est de s’assurer tellement de leur personne qu’ils ne puissent plus nuire au vainqueur.

Nous regardons comme des assassinats les meurtres faits de sens froid par les soldats et après la chaleur de l’action. 15 La troisième manière étoit la naissance. Celle-ci tombe avec les deux autres : car, si un homme n’a pas pu se vendre, encore moins a-t-il pu vendre son fils, qui n’étoit pas né2 ; si un prisonnier de guerre ne peut pas être réduit à l’esclavage, encore moins 2o ses enfants.

La raison pourquoi la mort d’un criminel est une chose licite, c’est que la loi qui le punit a été faite en sa faveur3. Un meurtrier, par exemple, a joui de la loi qui le condamne : elle lui a conservé la vie à 25 tous les instants. Il ne peut donc pas réclamer contre elle 4. Il n’en est pas de même de l’esclave :

1. Mis dans les Loi*.

2. Mis dans les Loix.

3. La Loi civile, qui a permis aux hommes le partage des biens, n’a pu mettre au nombre des biens une partie des hommes qui devoient faire ce partage.

4. Mis dans les Loix. la loi de son esclavage n’a jamais pu lui être utile. Elle est dans tous les cas contre lui, sans être jamais pour lui : ce qui est contre le principe fondamental de toutes les sociétés.

Que si l’on dit qu’elle a pu lui être utile, parce 5 que le maître lui a donné la nourriture, il faudroit donc réduire l’esclavage aux personnes incapables de gagner leur vie’. Mais on ne veut point de ces sortes d’esclaves-là.

Un esclave peut donc se rendre libre ; il lui est 10 permis de fuir2. Comme il n’est point de la Société, les loix civiles ne le concernent point.

En vain, les loix civiles forment des chaînes ; la Loi naturelle les rompra toujours.

Ce droit de vie et de mort, ce droit de s’emparer 15 de tous les biens qu’un esclave peut acquérir, ces droits si barbares et si odieux, ne sont point nécessaires pour la conservation du Genre humain ; ils sont donc injustes.

Condamner à l’esclavage un homme né d’une cer-1o taine femme est une chose aussi injuste que la loi des Égyptiens qui condamnoit à mort tous les hommes roux3 ; injuste, en ce qu’elle étoit défavorable à un certain nombre de gens, sans pouvoir leur être utile. 25

Et comment a-t-on pu penser à ôter à un père la propriété de ses enfants et aux enfants la propriété de leur père ?

1. Mis dans les Loix.

2. Mis dans les Loix.

3. Mis dans les Loix.

La guerre de Spartacus étoit la plus légitime qui ait jamais été entreprise.

Malheur à ceux qui font des loix que l’on peut violer sans crime !

5 1936 (175. I, p. 158).— On voit, dans la Nouvelle Relation des Iles françaises de l’Amérique, que Louis XIII eut bien de la peine d’établir les loix de l’esclavage pour les Nègres d’Amérique, et que ce ne fut que sur l’espérance qu’on lui donna de leur

1o conversion qu’il y consentit.

1937 (176. I, p. 159).— Esclavage, établissement d’un droit qui rend un homme tellement propre à un autre homme qu’il est le maître absolu de sa vie et de ses biens’.

15 XXII. LOIX DIVERSES.

1938 (839. I, p. 538). — Fontenelle : « Rien ne fait faire plus de cocus que la coutume de Paris qui donne permission à la femme de s’obliger pour son mari. >

1939 (2154. III, 352 v°).—Je fus étonné, à n’en pouvoir revenir, lorsqu’en lisant la Politique d’Aristote, je trouvai tous les principes des théologiens sur

1. Mis dans les Loix. l’usure, mot pour mot. Je croyois qu’ils les y avoient mis. J’en ai parlé dans Y Esprit des Loix. Mais ces messieurs n’aiment pas que l’on découvre leurs sources : ils les ignorent même, comme on ignoroit la source du Nil. Ils se sont fort récriés sur cela. 5

1940* (246.I, p. 2 58). —Droit d’aubaine, droit ridicule, peu utile au Prince, extrêmement nuisible en ce qu’il décourage les étrangers de venir s’établir. «Dieu bénisse nos côtes !» dit-on dans les pays où est établi le droit de naufrage. ’°

Lettres de répit, pernicieuses.

1941 (553.I, f°436). — Il me semble que l’origine des francs-alleux en France vient de ce qu’il y avoit beaucoup de Gaulois qu’on ne put pas faire serfs, soit à cause de leur naissance, de leurs emplois, de 15 leur crédit, ou même des services qu’ils avoient rendus en disposant les peuples à se soumettre aux conquérants. On ne vouloit pas non plus qu’ils eussent des nefs, c’est-à-dire qu’ils portassent les armes et servissent dans la guerre : car tout fief »» portoit cela. On inventa donc les francs-alleux.

1942 (848. I, p. 541). — Saint Louis appelle le désaveu un grand pechié mortiex, qui fait perdre Y âme et \e fié. Effectivement, comme, dans ce tempslà, les biens des seigneurs ne consistoient que dans ?3 leurs vassaux, nier le vasselage étoit leur faire le plus grand préjudice qu’on pût leur faire. Cela fit que les anciennes reconnoissances étoient si courtes, si générales, si peu précises : le vasselage ou la reconnoissance se connoissant par le fait, et la possession s’exerçant sans cesse.

XXIII. DROIT PÉNAL.

s 1943 (824.I, p. 531). — Parce que les hommes sont méchants, les loix sont obligées de les supposer meilleurs qu’ils ne sont ’. Ainsi la déposition de deux témoins suffit dans la punition de tous les crimes. Ainsi l’on juge que tout enfant venu pendant le ’o mariage est légitime.

1944 (469. I, p. 397). — Aristote dit que la vengeance est une chose juste, fondée sur ce principe qu’il faut rendre à chacun ce qui lui appartient2.

Et c’est la seule façon que la Nature nous ait

15 donnée pour arrêter les mauvaises inclinations des

autres ; c’est la seule puissance coôrcitive que nous

ayons dans cet état de nature : chacun y avoit une

magistrature qu’il exerçoit par la vengeance.

Ainsi Aristote auroit bien raisonné s’il n’avoit 2o pas parlé de l’état civil, dans lequel, comme il faut des mesures dans la vengeance, et qu’un cœur offensé, un homme dans la passion, n’est guère en état de voir au juste la peine que mérite celui qui offense, on a établi des hommes qui se sont chargés de toutes les passions des autres, et ont exercé leurs droits de sens froid.

1. Mis dans les Loix.

2. Voyez page 20 et page 22.

Que si les magistrats ne vous vengent pas, vous ne devez pas pour cela vous venger, parce qu’il est présumé qu’ils pensent que vous ne devez pas vous 5 venger.

Ainsi, quand la Religion chrétienne a défendu la vengeance, elle n’a fait que maintenir la puissance des tribunaux. Mais, s’il n’y avoit point de loix, la vengeance seroit permise ; non pas le sentiment qui 1o fait que l’on aime à faire du mal pour du mal, mais un exercice de justice et de punition.

Ainsi, dans les pays où il n’y a point de tribunaux pour les femmes, les enfants, les esclaves, les sujets, les particuliers exercent leurs vengeances comme 15 magistrats.

Et il y a même des occasions où il est contre le devoir de pardonner. Ainsi la Loi veut que l’on poursuive l’assassin du père. Elle y oblige même les enfants déshérités et y encourage les esclaves. 2o

Il en est de même du père qui ne pardonne point à son fils qui a mérité l’exhérédation. Le père agit comme juge.

1945 (468. I, p. 3g6). — La crainte des peines de l’autre vie n’est pas un motif si réprimant que la 15 crainte des peines de celle-ci, parce que les hommes ne sont pas frappés des maux à proportion de leur grandeur, mais à proportion que le temps où ils arriveront est plus ou moins éloigné, de façon qu’un petit plaisir présent nous touche plus qu’une grande 3o peine éloignée : témoin les femmes, qui ne font pas de cas des peines de l’enfantement dans le moment qu’elles vont se les procurer, parce que l’enfantement est une chose éloignée : le plaisir agit de près ; 5 la douleur affecte de loin ; de façon que c’est un grand bonheur de la nature qu’il faille tant de temps depuis la conception jusqu’à l’enfantement. Or ceux qui voyent les maux aussi près que le plaisir, comme ceux qui craignent les maux vénériens, s’abstien1o nent du plaisir ordinairement.

Mahomet donne deux motifs d’observer la Loi, la crainte des peines de cette vie et de celles de l’autre.

1946 (118o. II, f° 82 v°). — « Dieu fait gronder le tonnerre, dit Sénèque, paucorum periculo et mul

15 torum metu.> Le Législateur, dans l’établissement des peines, doit faire la même chose.

1947 (Sp., f° 417 v°). — Les Japonois punissent presque tous les crimes de la mort, parce que toute désobéissance à un si grand empereur est un crime

2o énorme. Ils font donc le même raisonnement à l’égard de leur empereur, que nous faisons à l’égard de Dieu : la faute est infinie, qui offense un être infini. Les Japonois ne punissent pas pour corriger le coupable, mais pour venger leur empereur.

35 Toutes ces idées sont des idées de servitude.

1948(Sp., f° 415 v°). — Je remarque aussi que, moins une religion est réprimante, plus il faut que les loix civiles soyent sévères : car, la religion des Sintos n’ayant presque point de dogme, ni d’enfer, il a fallu que les loix y suppléassent. Aussi n’y a-t-il point de pays où les loix soyent si sévères qu’au Japon, ni si ponctuellement exécutées.

1949(735. I, p. 490). — Il ne faut pas des peines 3 trop cruelles, pour n’accoutumer pas les hommes à n’être touchés que de la crainte des châtiments cruels. Le roi de Perse, le plus humain de tous les princes, qui fut détrôné par les Agiians (sic), vit qu’on abusa de sa bonté, parce que sa nation 1o n’étoit pas accoutumée à une pareille douceur.

1950* (815.I, p. 522). — Dans cet État, les peines seront modérées, parce que toute peine qui ne dérive point de la nécessité est tyrannique.

La Loi n’est pas un pur acte de puissance. Toute 15 loi inutile est une loi tyrannique : comme celle qui obligeoit les Moscovites à se faire couper la barbe. Les choses indifférentes par leur nature ne sont pas du ressort de la Loi. Comme les hommes aiment passionnément à suivre leur volonté, la Loi qui la gêne 2o est tyrannique, parce qu’elle gêne le bonheur public.

Il résulte des peines modérées qu’elles ont le même effet que les peines atroces ont sur les esprits accoutumés aux peines atroces.

On peut en croire les Romains toujours si modérés 23 dans les peines, et qui avoient une si belle police : il étoit permis à un accusé devant le Peuple, de se retirer avant son jugement ; le vol n’étoit puni que du double, et quelquefois du quadruple.

1951 (15o. I, p. 131). — Si les voleurs qui ne tuent point n’étoient point punis de mort, ils ne tueroient point aussi, sûrs d’éviter par là la potence.

1952 (1 199. II, f° 92). — C’est la constitution du 5 climat qui fait les coutumes. Les Moscovites, qui

ont le sang fort épais, ne sont pas incommodés de l’usage de l’eau-de-vie : au contraire, elle leur est nécessaire ; cela brûleroit et allumeroit le sang d’un Italien ou d’un Espagnol. Il leur faut des châtiments 1o sévères et les écorcher pour les faire sentir. Autre effet de la grossièreté du sang qui n’a pas d’esprits.

1953(154o. II, f° 241).—J’ai lu les Mœurs des François par M. Legendre. Voici les réflexions qui me sont venues’ !

15 La preuve parle combat singulier avoit quelque raison fondée sur l’expérience : 1° Le refus du combat pouvoit prouver quelque chose, d’autant que les personnes foibles étoient soumises à une autre preuve : on prenoit un champion, et celui qui n’au

2o roit pas trouvé de champion devoit, par cela seul, faire concevoir une mauvaise opinion de lui.— 2o S’il acceptoit le combat, on devoit présumer pour le vainqueur : dans une nation guerrière, la poltronnerie suppose d’autres vices, puisqu’elle suppose

25 qu’on a résisté à l’éducation que l’on a reçue, et que l’on n’a pas été sensible à l’honneur, ni conduit par les principes qui ont gouverné les autres citoyens :

1. Mis dans les Lotx jusqu’à la raye. de sorte qu’on ne craint point leur mépris, et qu’on ne fait point de cas de leur estime ; et, pour l’adresse, un homme qui aura fait cas de l’honneur se sera toujours exercé à une chose sans laquelle on ne peut l’obtenir. De plus, vous remarquerez que, dans 5 une nation guerrière, où la force, le courage et la prouesse sont en honneur, il n’y a guère de crimes établis que ceux qui naissent de la fourberie, de la finesse et de la ruse, c’est-à-dire de la poltronnerie.

Jugement de Dieu. — A l’égard de l’épreuve par 1« le fer chaud ou par l’eau bouillante, après avoir soulevé une ou plusieurs fois un fer chaud ou mis la main dans l’eau bouillante, on enveloppoit la main dans un sac, et on la cachetoit. Si, trois jours après, il ne paroissoit pas une marque de brûlure, l5 on étoit innocent. Qui ne voit que, sous un peuple exercé à manier des armes pesantes, la peau rude et calleuse, comme elle étoit, ne devoit pas recevoir assez l’impression du fer chaud ou de l’eau bouillante, pour qu’il y parût trois jours après, et, si so cela paroissoit, c’étoit une marque que c’étoit un efféminé ? Les paysans, avec leurs mains calleuses, manient le fer chaud à leur fantaisie. On dira que les femmes, plus délicates, manioient le fer chaud. Mais les femmes de travail étoient dans le cas de iS pouvoir prendre le fer sans inconvénient, et les femmes de qualité avoient ordinairement un champion.

A l’égard de la preuve par l’eau froide, on sait que les vieilles femmes, qui sont ordinairement 3o maigres, doivent surnager. L’expérience fit donc voir que celles que la voix du peuple avoit accoutumé d’appeler sorcières surnageoient toujours. Or, on est persuadé que la magie et sorcellerie est attachée aux vieilles femmes : si elles plaisent, par b hasard, c’est sorcellerie ; si elles déplaisent, on est porté à leur donner un caractère odieux. Il faut bien que ce soit une vieille, puisque ce n’est point une jeune (?). Il faut bien que ce soit une femme : car les femmes, qui apprêtent à manger dans les temps

1o de simplicité, connoissent les herbes mieux que les hommes.

On a été étonné que l’on ait manié, sans inconvénient, un fer chaud : on a imaginé un miracle. Idem, du chef de saint Janvier. Or, un miracle fait en faveur

15 d’un homme accusé prouve son innocence1.

Il y a la différence des poumons, qui fait que les uns surnagent, d’autres non.

1954 (643.I, f°456). — Question. — Chaque province a établi des tourments particuliers pour la

2o question, et c’est un spectacle affligeant que de repasser dans son esprit la fécondité des inventions à cet égard, la plupart absurdes. En des endroits, on allonge avec une roue un criminel, comme faisoit Procuste. On a établi qu’on feroit faire douze tours

25 pour la question ordinaire, vingt-quatre pour l’extraordinaire. On sent bien qu’on a voulu doubler les peines ; mais on les a plus que quadruplées : le treizième tour étant sans doute le plus cruel.

1. Voyez la page 3 de ce volume. T. 11. 49

J’ai remarqué que, de dix personnes condamnées à la question, il y en a neuf qui la souffrent. Si tant d’innocents ont été condamnés à une si grande peine, quelle cruauté ! Si tant de criminels ont échappé à la mort, quelle injustice ! 5

Mais on ne peut pas (dira-t-on) rejeter une pratique autorisée par tant de loix. — Mais, par la même raison, il n’auroit pas fallu abolir la preuve tirée du fer chaud, de l’eau froide, des duels, ni l’absurde et infâme congrès. Il faudroit encore punir comme 1o sorciers tous les gens maigres ou qui ont un poumon fait de manière à les tenir sur l’eau.

Menochius (livre Ier, question 89) traite des indices pour la torture. Il en met d’absurdes, comme ceux tirés de la mauvaise physionomie, ex nomine turpi, 13 de ce que l’accusé a fait couler le sang d’un cadavre.

La question vient de l’esclavage : servi torquebanturin caput dominorum ; et cela n’est pas étonnant. On les fouettoit et tourmentoit en cette occasion 1o comme on faisoit en toutes les autres, et pour les moindres fautes. Comme ils n’étoient pas citoyens, on ne les traitoit pas comme hommes. Cela n’étoit pas plus extraordinaire que la loi qui mettoit à mort tous les esclaves de celui qui avoit été assassiné, « quoique l’on connût le coupable.

1955(1207. II, f° o,3). — Les préceptes de Lycurgue et de Socrate sur l’amour pour les garçons, nous font voir le penchant déterminé des Grecs pour ce vice, puisque les législateurs songèrent à faire usage 3o de ce penchant, en le réglant, à peu près comme Mad" de Lambert et les moraux d’aujourd’hui ont pensé à faire usage de l’amour pour les femmes et de celui des femmes pour les hommes, en purifiant 5 cet amour et en le réglant. Quand un législateur employe un mobile, il faut qu’il le juge très fort.

1956 (1339. II, f° 187). — Il faut que le crime de la sodomie ne fût pas autrefois si ridicule qu’il [l’]est. L’ordonnance d’un grand-duc de Florence : poi che, 1o nei tempi di dietro, nostri fidelissimi sudditi non si sono punto g1tardati de la sodomia, il établit les peines qui sont (je crois) : 25 écus d’amende pour l’agent ; moins, pour le patient. On ne feroit plus une loi pareille.

15 1957* (1539. II, f° 240 v°). — A Rome, l’injuste accusateur étoit condamné au talion et à l’infamie, avec la lettre K sur le front, par la Loi Remmia. D’où il suit que le K se prononçoit comme le C.

1958(316. I, p. 332).—Je voudrois faire cette loi 2o en Espagne :

« Défendu à ceux qui auront été repris de justice d’exercer le labourage, les arts libéraux ; mais leur permettons de vivre d’aumône. »

« Tout homme qui en appellera un autre fainéant, 2b paresseux, sera condamné à une amende et poursuivi criminellement. »

1959(48o. I, p. 402). — «I1 y a (disois je) en Europe trop d’intolérance et trop de tolérance : Espagne, Angleterre. »

1960 (3o6. I, p. 327). — Il est dangereux de faire sortir de l’humiliation ceux qu’un consentement unanime y a condamnés. 5

XXIV. ORGANISATIONS POLITIQUES

ET JUDICIAIRES. 

1961 (908. II, f° 12 v°). — Périclès donna au peuple toute la puissance judiciaire, consilia totiusque Reipublicœ gubernationem, avec des récompenses. 1o — Bonne chose que les juges civils soyent pris parmi

le peuple ! C’étoit (je crois) comme cela à Athènes.

1962 (589.I, f° 445 v°). —Je disois : «Quoique les Parlements de France n’ayent pas grande autorité, ils ne laissent pas de faire du bien. Le Ministère ni .3 le Prince ne veulent pas en être désapprouvés, parce qu’ils sont respectés. Les Roix sont comme l’Océan, dont l’impétuosité est souvent arrêtée, quelquefois par des herbes, quelquefois par des cailloux. > 2o

1963* (1645. III, f° 5 v°). — Angleterre. — Un des fils du chancelier Yorke, qui est avocat très célèbre en Angleterre, m’a éclairci plusieurs choses avec beaucoup de netteté.

Il y a quatre cours de justice en Angleterre : la Cour du Banc du Roi, qui est pour les affaires criminelles ; la Cour des Plaidoyers communs, qui est pour les affaires civiles ; la Cour de Chancellerie, qui 5 est pour les affaires où il est question de modérer la rigueur de la Loi, pour les affaires mobilières et pour les testaments ; et, enfin, la Cour de l’Échiquier, qui regarde les affaires des finances, soit qu’on demande au Roi, soit que le Roi demande.

1o Les affaires sont portées à ces cours, au moins pour les trois premières, lorsque les jurés les renvoyent sur ce que la question, n’étant pas proprement de fait, a besoin d’être jugée par le droit. Je ne sais pas si la Cour de l’Échiquier juge par un renvoi

15 des jurés, ni si, dans ce cas-ci, il y a des jurés.

La Cour du Banc du Roi a un chef de justice, et la Cour des Plaidoyers communs, un autre chef de justice, et, dans chacun de ces tribunaux, il y a quatre juges, en comptant (je crois) le chef de justice. Re

2o marquez que la Chambre des Pairs a une juridiction pour modérer la Loi, comme la Cour de Chancellerie. Mais elle n’a de juridiction que par les appels qui lui sont portés de la Cour de Chancellerie, dont les jugements sont exécutés s’il n’y a point d’appel.

23 Le commerce s’étant étendu en Angleterre, il se forma beaucoup de prétentions sur les affaires mobilières. Ces affaires furent renvoyées à la Chancellerie. Remarquez encore que, vers le règne de Henri VIII,

3o la Cour des Plaidoyers communs ne voulut pas connoître des fidéicommis. Ce mot se prend en même acception que chez les Romains. Ce fut une grande sottise faite par cette cour : les affaires des fidéicommis furent portées à la Chancellerie.

Remarquez que, dans ces cours, on juge, primo, par la loi féodale ; par la loi romaine ; et par les cou- 5 tûmes ou usages d’Angleterre formés sur les jugements qui ont précédé. I1 est inutile de dire que l’on se règle aussi sur les actes des Parlements ; mais cette source n’est pas considérable.

Les avocats gagnent beaucoup en Angleterre, 1° surtout ceux qui plaide.nt pour la Couronne, et M. Yorke m’a dit que le chancelier son père, étant (je crois) solliciteur général, gagnoit jusqu’à 7,000 guinées par an, et qu’un avocat célèbre pouvoit gagner jusqu’à 5,000 guinées. La raison en est du ô grand nombre de causes qu’un avocat peut plaider. On ne leur envoye point des sacs de procès dans leur cabinet, comme en France, pour étudier le procès. Il y a une autre profession de gens employés à cela, qui portent à l’avocat un mémoire 2o tout dressé. Il y ajoute ses citations, ses remarques, et plaide ; et cela le met en état de plaider un très grand nombre de causes.

Sous le règne (je crois) de Charles II, on ôta toutes les loix militaires, et ce ne fut pas (me semble) une 23 grande perte. — Sur ce que M. Yorke me dit qu’un étranger ne pouvoit entendre un seul mot dans milord Cook et dans Littleton, je lui dis que j’avois observé que, par rapport aux loix féodales et anciennes loix d’Angleterre, il ne me seroit pas difficile de 3o les entendre, non plus que celles de toutes les autres nations, parce que toutes les loix de l’Europe étant gothiques, elles avoient toutes la même origine et étoient de même nature ; qu’au contraire les loix et la jurisprudence moderne (sic) étoient difficiles à en5 tendre, parce que le temps et les circonstances des choses avoient changé et modifié la loi gothique dans le pays, et que cette loi avoit pris partout une patrie et avoit changé comme les loix politiques. Il en convint.

1o Par les actes des Parlements, il a été décidé que tout fonds en Angleterre étoit socage ; ce qui a donné une atteinte très grande à la loi féodale. Toutes les justices patrimoniales ont été ôtées ; toute nobilité de fonds, aussi ; ou dépendances de fonds,

1 5 aussi. D’un côté, tout est justice royale ; et, de l’autre, tout est roture. On vient d’ôter, en 1748 et 1749, toutes les justices seigneuriales en Écosse ; ce qui est plus conforme au gouvernement qui tient du républicain et s’éloigne de la monarchie.

2o M. Yorke m’a dit que le meilleur ouvrage fait sur les loix féodales étoit Cragii Jus feudale, fait du temps de Jacques I"r, et qu’il y en avoit une belle édition nouvelle ; que cet ouvrage étoit clair et lumineux.

1964* (1664. IIi, f° 13).— Pour expliquer ce que 25 c’est que le Comité, il faut savoir qu’il y a des comités particuliers, c’est-à-dire des commissaires nommés pour une affaire particulière. Mais il y a autre chose. Les affaires se traitent dans la Chambre des Communes comme chambre, et, pour lors, l’orateur de 3o la Chambre est à la tête, et un membre ne peut parler qu’une fois sur la même affaire ; ou bien la Chambre se forme en comité, et, pour lors, l’Orateur descend de sa chaire, et l’affaire se discute de manière que chacun peut parler autant de fois qu’il le juge à propos, et la Chambre nomme un président 5 au lieu de l’Orateur ; et, après que l’affaire a été assez discutée, l’Orateur reprend sa place, et on délibère dans la Chambre. Toutes les affaires qui regardent le subside se traitent en grand comité. Toutes les fois qu’on porte un bill, on délibère trois fois, et, 1o trois fois, on peut parler pour et contre le bill.

1965* (1665. III, f° 13 v°). — M. Yorke, avocat, fils du chancelier, m’a bien expliqué ce que c’étoit que le bill d’attainder.

Il faut savoir que la Chambre des Communes se 15 rend quelquefois partie contre un particulier et vient l’accuser devant la Chambre des Seigneurs, et procède contre lui devant eux, et fait la fonction d’avocat par quelque membre de son corps. Dans ce cas, elle est accusatrice, et non pas juge. 2o

Quelquefois, elle procède par un bill d’attainder. Dans ce cas, elle est en partie législatrice, et non pas juge. Il faut savoir que, dans tous les tribunaux du Royaume, il ne suffit pas qu’il y ait contre l’accusé une preuve telle que les juges soyent convaincus. 23 Il faut encore que cette preuve soit formelle, c’est-àdire légale. Ainsi, il faut qu’il y ait nécessairement deux témoins pour convaincre un accusé, et toute autre preuve quelconque ne suffiroit pas, même les preuves par écrit. Or, si un homme présumé coupable de haut crime avoit trouvé moyen d’écarter les témoins de façon qu’il fût impossible de le faire condamner par la Loi, on peut porter contre lui un bill particulier d’attaùider, c’est-à-dire faire une loi

5 particulière sur sa personne ; et voici comment on procède.

Un membre de la Chambre des Communes déclare qu’un homme a commis un crime, et se fait fort de le prouver, et propose de faire un bill d’attainder

1o contre lui. Et là, on procède â ce bill comme pour tous les autres bills. L’accusé fait parler ses avocats contre le bill, et on peut parler dans la Chambre pour le bill. Si le bill passe à la Chambre des Communes, il est porté à la Chambre des Seigneurs. Et

ô là, on procède comme dans la Chambre des Communes. S’il est rejeté à la Chambre des Seigneurs, l’affaire est finie, et il n’y a point de bill. Si le Roi le rejette, il n’y a pas encore de bill. Si le Roi donne son consentement, la loi est faite, et l’accusé est

2o condamné, quoique les preuves ne soyent pas formelles et légales, mais seulement du nombre de celles qui ont convaincu les deux Chambres et le Roi. Le bill peut aussi commencer par la Chambre des Seigneurs ; mais le cas est rare.

25 XXV. INSTITUTIONS IDÉALES.

1966(185. I, p. 176). — Voici les loix que je croirois les plus propres à rendre une république ou une colonie florissante.

Tous les biens seront partagés également entre les enfants mâles, sans que les pères et mères puissent avantager que d’un tiers de leur bien celui de leurs enfants mâles qu’ils en croiront le plus digne.

Les filles prendront dans la succession un tiers 5 moins que les mâles.

  • Les filles ne succèderont point, mais les cousins consanguins ; elles auront seulement les aliments1*.

Dans le partage des biens d’une succession, on n’admettra aucune distinction de biens, meubles et 1o immeubles, propres, acquêts et conquêts, dotaux ou paraphernaux, nobles ou roturiers.

Après le décès d’un des conjoints, la jouissance de ses biens ira au survivant ; sauf, toutefois, le tiers de la succession du décédé, dont la jouissance 15 passera aux enfants.

  • En cas qu’il n’y ait point d’enfant, chaque conjoint pourra disposer de la moitié de sa portion, ainsi qu’il lui plaira ; mais l’autre moitié appartiendra au plus proche de ses parents mâles*. 2o

Pendant le mariage, tout le bien sera censé être au mari par rapport à la jouissance, et il en pourra disposer librement, et toutes les actions seront dans ses mains.

En cas de dissipation et de prodigalité, la femme 25 demandera la séparation et obtiendra le tiers des biens restants pour elle, l’autre tiers pour ses enfants ; et le dernier tiers restera pour la subsistance du mari, sous l’autorité d’un tuteur.

1. Rayez. — Il faut retoucher ceci.

Ceux qui n’auront point d’enfants, ne pourront faire de testament : leurs biens passeront aux plus proches, les mâles préférés ; mais ils pourront faire telles donations entre-vifs qu’ils voudront, pourvu

5 qu’ils se dépouillent soudain de la jouissance, et qu’ils

ne disposent pas de plus de la moitié de leurs biens 1.

Ce que les enfants acquerront par leur industrie

ou par donations faites par des étrangers ou par

parents collatéraux leur appartiendra, et quant à

1o l’usufruit, et quant à la propriété ; et ils seront censés émancipés quant à ce. Si lesdits enfants meurent sans postérité, le père et la mère leur succèderont, et non les frères. Les filles, à l’âge de vingt ans, les garçons, à l’âge de vingt-cinq ans, pourront se

15 marier sans le consentement de leurs pères, et, en ce cas seul, s’ils acquièrent du bien, les pères n’y pourront succéder.

On n’aura aucun égard au droit de représentation, ni au retrait lignager ; les substitutions et les fidéi

2o commis n’auront point de lieu.

Mâles non mariés seront incapables de donner et de recevoir par testament, s’ils sont âgés de vingtcinq ans. Gens non mariés succèderont pourtant à leurs

25 père et mère comme les autres enfants ; ne pourront posséder aucune charge de judicature, être témoins en matière civile. Toutes places d’honneur seront marquées dans les églises et autres lieux par rapport au nombre d’enfants.

1. *Contradiction avec ce que j’ai dit ci-après, qu’on ne pourra recevoir par testament.

Partout où il y aura concurrence pour les privilèges ou honneurs, on décidera par le nombre d’enfants, excepté, toutefois, les honneurs et récompenses militaires.

Ceux qui auront sept enfants vivants ou morts à la 5 guerre seront exempts de toutes sortes de tributs ; ceux qui en auront six n’en payeront que la moitié.

Tous les privilèges ordinaires, comme exemption de tutelle et logement des gens de guerre, seront accordés à ceux qui auront cinq enfants. 1o

Enfin, celui de la ville qui aura le plus d’enfants jouira des honneurs et des privilèges des magistrats, non pas, toutefois, des fonctions ; et, en cas d’égalité, celui qui aura eu un enfant cette année-là sera préféré. ô

La disparité des conditions ne sera pas une raison suffisante pour annuler une promesse de mariage. Le rapt par séduction ne sera pas un crime capital, mais sera suivi du mariage.

Toute fille non mariée, vivant hors la compagnie 2o de ses père et mère, ayeul ou ayeule, sans leur permission expresse, autorisée du magistrat, sera punie comme femme de mauvaise vie.

Toutes filles de mauvaise vie seront enfermées dans une maison de travail et n’en sortiront que ?3 lorsqu’il se présentera quelqu’un pour les épouser.

Toutes femmes qui tiendront des lieux de débauche seront punies de manière à ne pouvoir plus récidiver.

Ne pourra un homme au-dessous de quarante ans, 3o épouser une femme au-dessus de cinquante.

  • La disparité des conditions ne sera pas une raison suffisante pour annuler une promesse de mariage, non plus que la mauvaise vie d’une des parties*. 5 Toute la République sera distribuée en familles. Il sera défendu de garder aucun domestique qui ne soit marié, à moins qu’il n’ait moins de vingt-cinq ans, excepté toutefois les filles. Il faudra avoir une quantité de bien considérable, 1o laquelle sera fixée par la Loi, pour parvenir aux charges de judicature.

Dans les jugements des procès, on ne se servira

du ministère ni d’avocat, ni de procureur. On ne

fera aucune écriture, à moins que le juge ne l’or

15 donne pour son instruction. On pourra pourtant se

servir du ministère d’un de ses amis.

On prendra sa partie par la manche, devant deux témoins, pour la mener devant les juges, et elle sera obligée de suivre sous de grosses peines. 2o Il n’y aura qu’un degré de juridiction, et les juges jugeront toujours au nombre de cinq.

Il ne pourra y avoir de rentes constituées sur un fonds qui ne soyent rachetables ; point de dettes dont on ne puisse se libérer en consignant. 25 Il n’y aura point de saisie réelle ; mais, sur la demande d’un créancier, le juge condamnera le débiteur à passer un contrat de vente à son créancier des effets qui conviendront le plus audit créancier ; tout cela, à dire d’experts et à concurrence de 3o la dette.

Il n’y aura point de créancier privilégié. La contrainte par corps aura lieu pour dettes au-dessus de cent livres.

Pourront, les juges, relâcher un prisonnier après un certain temps, lorsque sa bonne foi et son insolvabilité seront notoires. 5

Toutes sortes de restitutions contre un contrat, comme de lésion de plus de moitié dans la vente, de plus du quart dans le partage, ne seront point admises.

Le dol personnel ne sera pas un sujet de resti- 1o tution ; mais il sera poursuivi criminellement.

Les enfants de famille et mineurs seront contraints de payer leurs dettes, sauf de punir les usuriers.

Ceux qui seront nommés tuteurs par le père accepteront la tutelle à peine d’infamie. Leur admi- 15 nistration finira à l’âge de quatorze ans. Dans les trois mois, ils rendront leurs comptes devant des experts commis par le juge. Ils ne seront tenus que de leur dol et d’une négligence qui approche le dol. Si la recette excède la dépense, ils ne seront pas io obligés, s’ils ne le veulent, de placer l’argent à intérêt. Ils affermeront les biens immeubles, à moins que, par avis de parents, ils ne soyent convenus du contraire.

Nul ne pourra vendre ses immeubles avant l’âge 35 de vingt ans, sans permission des parents et du juge.

On pourra prêter à intérêt de quelque manière que ce soit, pourvu que l’intérêt n’excède pas le quinzième du sort principal.

On fera des loix en matière criminelle telles que, 3o d’un côté, on puisse parvenir à la punition, et que, de l’autre, on soit hors des embûches des calomniateurs.

Tous bénéfices seront à charge d’âmes, et il ne pourra y avoir plus d’ecclésiastiques que de béné5 fices. Lesdits ecclésiastiques seront entretenus convenablement, et ils s’occuperont au service, et non à la contemplation 1.

XXVI. POPULATION.

1967 (1534. II, & 239). — La vie des patriarches 10 étoit bien longue. Mais cette longueur de la vie paroît être contre l’ordre de la nature, parce que plus les hommes vivent longtemps, moins faudroit-il qu’il en naquît, afin qu’il n’y eût pas trop d’habitants sur la Terre. Mais, plus les hommes vivent de temps, 15 plus l’Espèce humaine se multiplie-t-elle ?

1968 (325.I, p. 335). — Imprécation des Romains : Ultimus suorum moriatur ! Terrible peine que de n’avoir point d’enfants, qui fussent vos héritiers, qui pussent vous donner les honneurs de la sépul2o ture. C’étoit une manière de penser bien favorable à la propagation de l’espèce !

1969*(180.I, p. 163). — Les Romains avoient des loix rigoureuses contre ceux qui restoient dans le

1. Voyez page 3o2, à la fin ; ibidem, page 332 ; idem, page 249, 251. Voyez page 258. célibat. Tous les anciens peuples avoient de l’horreur pour la stérilité. Il seroit facile d’empêcher le célibat chez les séculiers, en établissant les loix romaines.

A Bordeaux, en 1622, de soixante écoliers des Jésuites, il y en eut trente qui entrèrent dans les 5 couvents.

Comme tous les grands changements sont dangereux dans un État, il ne faut pas détruire le monachisme, mais le borner. Il n’y auroit pour cela qu’à rétablir la loi de Majorien et la nouvelle (sic) de 1o Léon. Je ne sais si Louis XIV ne fit pas une loi pour empêcher que l’on ne fît ses vœux avant vingt-cinq ans. Innocent X détruisit tous les petits couvents de son État : il en renversa quinze cents, et il avoit résolu de porter tous les princes chrétiens à faire la 15 même chose. Il faudroit encourager les pères et les mères à élever leurs enfants. Il faudroit détruire les petits collèges et favoriser ceux des grandes villes. Comme il est important que les gens d’un certain état soyent élevés aux lettres, 11 est pernicieux de 2o tourner le peuple de ce côté-là. Il faudroit unir les petits bénéfices ; ce qui diminueroit le nombre des bénéficiers.

L’éducation paternelle préviendroit bien des vices. Elle feroit encore qu’on auroit plus d’attention à 23 marier les filles et à s’en débarrasser. Défendre de tenir des domestiques âgés de plus de vingt-cinq ans non mariés. Empêcher les Parlements de casser aussi facilement les mariages : la jurisprudence étant telle que la plupart ne subsistent que parce qu’ils ne 3o sont pas attaqués ; il faudroit donc que ceux qui sont nuls fussent célébrés de nouveau. Donner des privilèges à ceux qui auroient un nombre d’enfants ; de certains honneurs aux mêmes. Fixer les rangs incertains par le nombre des enfants. Un préciput dans 5 toutes les successions à celui qui a le plus d’enfants. Une place de magistrat dans chaque hôtel-de-ville à celui qui a le plus d’enfants. Faire payer à ceux qui vivent dans le célibat pour douze enfants. Prévenir le cours de la maladie vénérienne en

1o faisant faire une espèce de quarantaine et de visite à ceux qui viennent des Indes.

Dans les pays où il y a des esclaves, il faudroit qu’ils pussent espérer la liberté par le nombre de leurs enfants.

15 Il faudroit bien se donner de garde de donner,

comme les Romains, le privilège des trois enfants à

ceux qui ne les avoient pas, à moins qu’ils ne les

eussent perdus à la guerre.

Le nombre des gens vivant dans le célibat mul

2o tiplie à proportion le nombre des filles de joye, et, comme les moines sont compensés par les religieuses, les gens de célibat le sont par les filles de joye.

Règle générale : il n’y a que les mariages qui

25 peuplent.

Les femelles des animaux ont à peu près une fécondité constante, de façon qu’on peut à peu près juger ce qu’une femelle fera de petits dans toute sa vie. Mais, dans l’Espèce humaine, les passions,

3o les fantaisies, les caprices, l’embarras de la grossesse, celui d’une famille trop nombreuse, la crainte de perdre ses charmes, troublent la multiplication de l’espèce.

Ainsi, on ne sauroit trop travailler à faire prendre un tour d’esprit du côté de la fécondité.

Si les peuples naissants multiplient beaucoup, ce 5 n’est pas, comme a dit un auteur, parce qu’ils ne s’entrempêchent pas, comme ils font dans la suite, où ils se nuisent comme les arbres : car cette raison laisse tout l’embarras ; mais c’est que l’avantage du célibat et du petit nombre d’enfants dans le mariage, 1o dont on jouit dans une nation qui est dans l’état de sa grandeur, est une très grande incommodité chez une nation naissante.

1970* (178.I, p. 163). — Plus un pays est peuplé, plus il est en état de fournir du bled aux étrangers. 15

1971 (Sp., f° 414 v°). — Je remarque que, dans les pays où il y a du riz, il y a beaucoup de peuple, parce que très peu de terre fournit à la subsistance d’un homme. Les pâturages font qu’il faut beaucoup de terre à proportion de la nourriture qu’on en »o retire pour les hommes. C’est ce qui fait que le Japon (d’ailleurs, en plusieurs endroits stérile) est si peuplé.

1972 (Sp., f° 416). — Il me paroit que ce qui rend le Japon si peuplé, c’est que le pays où le riz vient fournit beaucoup à la subsistance. D’ailleurs, cette 15 quantité d’îles fait qu’il y a beaucoup de pêche : car

il y a beaucoup de rivage. De plus, il n’y a pas de guerres.

XXVII. AGRICULTURE, INDUSTRIE ET COMMERCE.

1973(296.I, p. 315). — Un État qui ne s’attache qu’à l’agriculture doit être soumis à un partage égal des terres, comme dans les anciennes républiques,

5 ou il ne peut pas être peuplé, par la raison que, si chaque famille cultive un champ qui lui donne plus de bled qu’il ne lui en faut pour sa subsistance, tous les laboureurs en général auront plus de bled qu’il ne leur en faut ’. Il faut donc, pour les engager à cultiver

1o l’année d’ensuite qu’ils n’ayent plus de bled inutile. Il faudroit donc que le bled fût consommé par les gens oisifs. Or les gens oisifs n’auront pas de quoi l’acheter. Il faut donc que ce soit les artisans. D’ailleurs, pour qu’un homme cultive au-delà du

15 nécessaire, il faut lui donner envie d’avoir le superflu. Or il n’y a que les artisans qui le donnent.

1974(343. I, p. 341).— Quoique les nations qui n’ont point de manufactures en établissent, il me semble que cela ne doit point alarmer celles qui en 2o ont. Ces premières nations sont dans l’impuissance de s’habiller, et il faut qu’elles fassent comme les Hongrois (qui portent quinze ans le même habit)2.

1. C’est l’état de l’Espagne et du Portugal par des situations particulières ; mais non celui des anciennes républiques de Rome ou de Lacédémone.

2. *Mis dans le premier livre Sur le Commerce. Et, chez eux, l’établissement des manufactures ne les met que plus en état d’acheter de celles qu’ils ne peuvent imiter, soit parce qu’elles n’ont pas la même industrie, soit parce qu’il leur manque quelque chose dans la nature de leur sol. 5

1975(297.I, p. 315).— Le nombre des fêtes des Catholiques fait qu’ils travaillent un septième moins que les Protestants ; c’est-à-dire que les manufacturiers catholiques font un septième moins de marchandises que les manufacturiers protestants, et 1o qu’ainsi, avec même nombre d’ouvriers, l’Angleterre débite un septième plus d’ouvrages que la France.

1976* (45. I, p. 5o). — Les richesses consistent en fonds de terre ou en effets mobiliers ’. Les fonds de terre sont ordinairement possédés par les regnicoles : 15 chaque État ayant des loix qui dégoûtent les étrangers de l’acquisition de ses terres. Ainsi ces sortes de richesses appartiennent à chaque État en particulier. Pour les effets mobiliers, tels que sont l’argent, les billets, lettres de change ou actions sur 2o les compagnies, toutes les marchandises, ils sont en commun au Monde entier, qui, par ce rapport, ne compte qu’un État, dont les autres États sont les membres. L’État qui possède le plus de ces effets mobiliers du Monde est le plus riche ; la Hollande et 23 l’Angleterre en ont une immense quantité. Chaque État en acquiert par ses denrées, par le travail de

1. Mis dans les Loix. ses ouvriers, par son industrie, par ses découvertes, par le hasard même, et l’avarice des nations se dispute les meubles de l’Univers. Il se peut trouver un État si malheureux que, non seulement il sera 5 privé de tous les effets des autres États, mais aussi de presque tous les siens mêmes ; de manière que les propriétaires des fonds de terre ne seront que les colonies (?) des étrangers. Cet État sera misérable, manquant de tout et étant privé de tous les moyens

1o pour acquérir. Il peut arriver quelquefois que des États où le commerce fleurit voyent, pour quelque temps, leur argent s’évanouir. Mais il revient aussitôt, parce que les pays qui, par quelque raison d’intérêt l’ont pris, le doivent et sont obligés de le rendre.

15 Mais, dans les pays dont nous parlons, l’argent ne revient jamais, parce que ceux qui le prennent ne leur doivent rien.

1977* (793. I, p. 512). — Le plus grand malheur

pour le commerce de certains États, c’est qu’il y ait

2o un trop grand nombre de gens vils, et qui vivent de

peu : ils sont, en quelque façon, nuls, parce qu’il n’y a

presque aucune relation d’eux aux autres citoyens ’.

1978* (1553. II, f° 249). —J’entrerai volontiers dans

les idées de celui qui a fait la fable des Abeilles, et je

25 demanderai qu’on me montre de graves citoyens,

dans aucun pays, qui y fassent autant de bien qu’en

1. Cela est faux ; cela est impossible. C’est, au contraire, lorsque, dans un État non-commerçant comme l’Espagne, les terres sont à quelques particuliers, et que le peuple n’en a point. font, à de certaines nations commerçantes, leurs petits-maîtres.

1979* (1473. II, f° 217 v°). — Armateur, chose inutilement pernicieuse ! Cela détruit le commerce de ceux mêmes qui font les prises. On le (sic) mène 3 dans un port où les marchandises ne sont point demandées. Cela les rend trop bon marché dans un endroit et trop chères dans l’autre. De plus, cela fait infiniment plus de mal que cela ne porte d’avantage : tout se gâte, se pille, périt, se vend mal. Ce sont des 1o injustices de dupe.

1980 (832. I, p. 534). — Balance. — Chaque État qui envoye moins qu’il ne reçoit se met lui-même dans la balance, en s’appauvrissant ’ : c’est-à-dire qu’il reçoit moins jusques à ce que, dans une pauvreté 15 extrême, il soit obligé de ne plus recevoir rien.

XXVIII. COMMERCE DES ÉTATS D’EUROPE.

1981 (312. I, p. 33o). — L’excellence de ce royaume de France consiste surtout dans le grand nombre de denrées propres à l’étranger qui y croissent, comme 3o on le peut voir par l’exemple seul des drogues propres pour la teinture : la France en produisant en plus grande quantité que pays du Monde ; comme

1. Mis dans les Loix.

Ce qui est bien plus considérable si l’on fait attention à ce qu’en produisent ou peuvent produire nos colonies, qui pourroient cultiver toutes les drogues qui nous sont portées de la plupart des pays 5 du Monde. La Cayenne est environ au 5" degré de latitude septentrionale ; Saint-Domingue, au 15e ; nos autres îles, entre les deux ; l’île de Bourbon, environ au 23e degré de latitude méridionale. On ne peut douter que, dans des climats si conformes à

1o ceux des Indes Orientales, on n’en pût tirer la plupart des drogues qui y viennent, comme on l’a expérimenté déjà dans le café. Une grande partie du Mississipi est dans le climat d’une très grande partie de la Chine. Le Canada [a] une partie du climat du Nord de

’5 l’Europe. Notre France septentrionale et méridionale produit des drogues différentes selon son climat. Je ne doute pas que, dans des pays si différents, on ne pût tenter la culture de la plupart des drogues et plantes du Monde, et il est souvent arrivé que des

2o semences ou plantes apportées d’ailleurs ont mieux réussi que dans les pays d’où elles venoient. On pourroit donc aisément multiplier les marchandises de notre commerce, faire des essais et des expériences sur des terres pareilles, avec une bonne connois

35 sance des climats et de la nature des terres où de certaines plantes se cultivent.

1982 (342. I, p. 341). — Si les choses continuent,

les nations commerceront presque entre elles seules.

3o Chaque nation qui a des établissements en Amérique

y commerce seule. On tâche de faire venir dans ces établissements ce qu’on tire des pays étrangers. Ainsi les Anglois veulent tirer de leurs colonies de l’Amérique septentrionale ce qui sert à leur marine. Nous voulons tirer du Mississipi les soyes ; le café de la Cayenne, et même de l’île de Bourbon. 5 Nous avons mis ou trouvé la casse dans les Iles Antilles. Et effectivement, ayant des terres dans presque tous les climats, il y a peu de productions que nous ne puissions faire venir.

1983(527. I, p. 424). — Comme, en Angleterre, le 1o revenu des fonds de terre dépend de la quantité de moutons dont le fermier peut débiter les laines, ils voyent par le haut prix qu’on leur donne de leur ferme, la prospérité de leur commerce.

1984* (1639. III, f° 2). — Tout, en Europe, est plein 15 de changements. Les étoffes de laine, en Angleterre, n’étant plus d’un si grand usage et ne se consommant guère plus, principalement, que dans le Levant et dans l’Orient, on a augmenté la culture des terres en Angleterre, et on a cultivé de mauvaises terres 3o qu’on ne cultivoit pas, de sorte qu’on compte à présent en Angleterre qu’il sort par 200,000 livres sterling de bled plus qu’il n’en sortoit autrefois. On cultive moins en Sicile, en Sardaigne, en Barbarie, en Pologne ; de sorte que la Hollande, la France, 25 l’Italie même, par Livourne, l’Espagne même, ont besoin du bled d’Angleterre.

On a trouvé depuis douze ans, en Angleterre, qu’on tiroit pour environ 100,000 livres sterling d’argent des mines de plomb, que l’on sépare par le mercure, et l’on a trouvé que l’on pouvoit conserver le plomb après l’opération. Il n’y a qu’un déchet (qu’un dixième), et le plomb même, après l’opération, en est

5 plus malléable. Lorsqu’un tonneau de plomb, qui

est (je crois) 200 milliers pesant, donne 5 onces

d’argent (chaque once fait 5 shelling), il y a quelque

profit. Mais on en tire quelquefois jusqu’à 14 onces.

Milord Bath m’a dit ceci.

1o II m’a dit encore que, du temps de Cromwell, les revenus des postes en Angleterre ne montoient qu’à 3o,ooo livres sterling par an ; qu’après la restauration Charles II les donna au duc d’York, son frère, pour son apanage ; que, depuis, on les donna à ferme ; que

15 les fermiers ôtèrent les abus et les firent mieux valoir. On les mit, ensuite, en régie, et, à présent, l’État en tire 15o,ooo livres sterling par an. D’où il faut conclure que la meilleure manière est de commencer par la ferme, parce que les fermiers, gens

2o intéressés, commencent par ôter les abus et portent l’impôt à sa valeur ; après quoi, il faut aller à la régie.

(Ceci doit être mis dans YEsprit des Loix, au chapitre de la régie.)

25 1985* (249. I, p. 258). — L’Électorat de Saxe est un très petit État. Cependant, soit par le commerce, soit par les mines d’argent, il donne des revenus très considérables. Il étoit l’entrepôt de tous les États voisins. Mais on a tellement chargé de droits les

3o marchandises que l’on passe beaucoup moins par la T. n. 5» Saxe. C’est une chose étonnante que ce que le roi de Suède en tira dans un an : cela montoit à plus de 1oo millions, monnoye de France. Ses mines produisent toujours de l’argent, qui reste dans le pays.

1986(270.I, p. 282). — Je suis fermement persuadé 5 que l’Empereur pourroit faire par Trieste le commerce des Indes Orientales à beaucoup moins de frais que les autres nations d’Europe. Il faudroit qu’il eût du Turc, par échange, achat ou autrement, Ercokko(?) ou Quaquen, qu’il a conquis sur les Abys- 1o sins, ou quelque autre place sur la Mer Rouge, qui fût le centre de son commerce entre l’Orient et l’Occident. Sinon Suez suffiroit, parce que l’Empereur, par ses forces en Occident, est en état de se faire respecter en Orient et d’obtenir les meilleures capitulations 15 qu’aucun prince de l’Europe ; et même le traité de Passarowitz lui donne assez d’avantages. Il faudroit seulement stipuler une diminution ou extinction de droits pour les marchandises qui ne se consommeroient point en Turquie et passeroient debout, pour 2o aller à Trieste, Naples, Sicile, Italie.

Il faudroit que l’Empereur tâchât de faire un traité de commerce avec l’empereur des Abyssins, et s’ouvrît, pour ainsi dire, une entrée dans ce grand empire, dont les autres nations ne font le commerce 25 que d’une manière indirecte : car il est difficile de faire de grands profits dans le commerce fait concurremment avec les Anglois et les Hollandois.

Ce qui a fait que la route du cap de BonneEspérance a paru plus avantageuse, c’est que, pour 3o lors, une seule nation, qui étoit la vénitienne, faisoit ce commerce. Ce qui faisoit qu’elle vendoit au prix qu’elle vouloit, qu’elle n’achetoit pas de la première main, qu’elle souffroit mille avanies des Turcs, beau5 coup plus barbares et beaucoup moins timides qu’aujourd’hui.

Ce ne peut être la commodité et facilité du transport qui a ruiné le commerce des Indes par l’Égypte, et la difficulté de l’isthme de Suez. Ce trajet est si

1o court qu’il n’a pas pu faire une si prodigieuse différence ; d’autant plus qu’on transporte encore par Bassorah des marchandises des Indes à Alep, ce qui fait une distance prodigieuse par terre. Les Iles des Épiceries, les tributs que les Portugais exigeoient des

15 princes de l’Inde, les conditions arbitraires qu’ils mettoient dans le commerce avec les Indiens, l’exclusion presque universelle qu’ils leur donnoient de la navigation, les droits qu’ils levoient lorsqu’ils naviguoient, les immenses profits du commerce du

3o Japon, les épiceries qui leur tenaient lieu d’argent pour les achats qu’ils faisoient aux Indes, qui leur coûtoient peu, qu’ils leur vendoient au prix qu’ils vouloient, firent absolument tomber le commerce des Indes par l’Égypte. Et, comme les Hollandois ont

25 succédé aux maximes et à la puissance des Portugais, c’est encore ce qui leur donne et leur donnera la supériorité dans le commerce sur les autres nations, soit qu’elles fassent ce commerce par la voye de l’Égypte ou celle du cap de Bonne-Espérance.

3o Comme les Hollandois sont obligés d’entretenir grand nombre de forteresses, beaucoup de forces de terre et de mer, leur commerce aux Indes n’est pas à beaucoup près si lucratif qu’il pourroit être ; d’autant mieux que, pour ruiner le commerce des autres nations, ils font souvent des pertes volontaires, qui font que eux ni les autres ne tirent pas de leur com- 5 merce tout l’avantage qu’ils en pourroient tirer. Avec tout cela, les Hollandois font de très grands profits, et les autres nations en font de très grands aussi.

On croit pouvoir assurer que la dépense seroit beaucoup moindre par l’Égypte que par le cap de 1o Bonne-Espérance, tant le tour de l’Afrique est long à faire, tant on est arrêté par les vents alizés, tant une longue navigation fait périr de matelots.

Enfin, le commerce à Trieste est bien autrement avantageux qu’à Ostende, par la facilité de distribuer 15 les retours en Italie et dans les Pays-Héréditaires.

On pourroit aisément porter les marchandises des pays autrichiens à Alexandrie ou même Trieste.

Peut-être faudroit-il avoir un entrepôt au-delà du détroit de Bab-el-Mandeb, afin de déposer les mar- 2o chandises, lorsque ce détroit est difficile à passer.

Dans l’entrepôt qui seroit choisi deçà ou delà le détroit, il y auroit des petits vaisseaux toujours occupés d’aller de la Mer Rouge aux Indes et revenir des Indes à la Mer Rouge, comme aussi pour aller du 25 lieu de l’entrepôt à Suez et de Suez au lieu de l’entrepôt.

(Je ne dis pas que ceci fût impossible pour quelque autre puissance ; mais cela l’est pour l’Empereur, à qui Trieste est absolument inutile. Il n’y a ni hommes 3o ni marchandises à Trieste, ni dans tous ces pays-là, et il faudroit faire un trajet immense par terre pour mener les marchandises et en rapporter d’autres.)

1987* (1556. II, f° 449 v°). —Je voyois la liste des marchandises que les négociants européens portent 5 tous les ans à Smyrne. Je voyois avec plaisir que ces bonnes gens prenoient 400 balles de papiers pour plier du sucre, et ne prenoient que 3o balles de papier pour écrire.

1988 (345. I, p. 342). — C’est un terrible article 1o contre l’Italie et l’Espagne que celui des pêches hollandoises, françoises, angloises ! — Ces nations seroient intéressées à changer leur manière d’abstinence.

1989(244.I, p. 257). — Un ministre grand, qui 15 voudra rétablir l’Espagne ruinée par les moines, doit augmenter leurs honneurs et diminuer peu à peu leur nombre et leur autorité.

1990 (169.I, p. 13g).—Je suis persuadé que la défense que font les Espagnols aux étrangers de 2o faire le commerce des Indes est très préjudiciable à leur puissance1.

S’ils pouvoient le faire eux-mêmes, et si les étrangers ne le faisoient pas sous leur nom, leur politique seroit bonne ; mais cette défense est dérisoire.

1. Cette idée pourroit être bonne. Cependant je doute, et peut-être qu’il vaut mieux pour l’Espagne laisser les choses comme elles sont.

D’ailleurs, les mêmes étrangers font ce commerce par leurs interlopes, ce qui détruit le commerce de Cadix ; sans compter que le commerce en fraude est toujours ruineux à la nation contre qui il est fait, parce qu’il ruine ses douanes. De manière que la 5 nation souffrante paye les marchandises très cher et ne tire aucun avantage de ses douanes.

Le commerce libre feroit que toutes les nations de l’Europe se nuiroient, les unes, les autres. L’abondance des denrées qu’elles enverroient les tiendroit 1o à bon marché, c’est-à-dire augmenteroit le prix de l’or, et de l’argent, et des autres marchandises du pays.

Le roi d’Espagne auroit son quint franc et des sommes immenses en douanes sur les autres denrées 15 du pays.

Les dépenses qu’il fait contre les flibustiers cesseroient, et ce seroit aux autres nations d’Europe à les faire en tout ou en partie.

L’Espagne seule ne seroit pas chargée de peupler 1o tous ces vastes continents.

Le Roi mettroit, à sa fantaisie, des droits sur les marchandises d’Europe et d’Amérique, et, plus il y auroit d’habitants, plus les droits seroient grands.

On pourroit bien s’assurer contre les trahisons et 35 les entreprises des étrangers, et même leurs comptoirs seroient garants des avanies qu’ils pourroient faire.

Le roi d’Espagne pourroit affermer à des compagnies particulières ses douanes, et toutes les 3o nations de l’Europe deviendroient ses tributaires.

Il seroit facile d’empêcher que les religions étrangères ne corrompissent la pureté de la religion dominante.

Les Espagnols sont si bien établis depuis la longue 5 possession où ils sont, que quelques marchands étrangers ou naturalisés ne sont pas à craindre.

En un mot, lorsqu’une nation seule ne peut pas faire un commerce, il faut qu’elle souffre que les autres le fassent à son plus grand avantage. 1o Ce qui fit faire d’abord cette défense, c’est que les Espagnols craignoient d’être troublés dans leurs conquêtes. Ainsi ils défendirent sous peine de la vie aux étrangers d’y voyager.

1991 (170.I, p. 143). — *Remarquez que la bonne 15 foi des Espagnols a ruiné leur commerce et l’a transporté aux étrangers qui le font, sans aucune crainte, sous le nom d’un Espagnol*.

1992(262.I, p. 272). — Horrible faute de l’Espagne et du Portugal, qui, sous prétexte d’une guerre

2o vaine avec les Turcs, se privent du commerce des Échelles du Levant, qu’ils pourroient faire avec bien plus de facilité que les autres nations, puisqu’ils ont les matières d’argent dont on ne peut se passer pour ce commerce, et que les Hollandois et autres nations

25 vont chercher d’eux ou des Génois : aucun vaisseau hollandois, par exemple, n’allant au Levant qu’il ne s’arrête à Cadix ou à Livourne, pour prendre des piastres, que les Génois leur fournissent. D’ailleurs, les draps que les Anglois apportent au Levant sont presque tous de pure laine d’Espagne, et le reste de leur négoce, à la réserve de leurs pêches et peu d’autres marchandises, s’y fait presque tout en pièces de tricot (?). Ils y pourroient porter de la cochenille, du bois de brésil, de l’indigo, surtout à 5 Smyrne, du vermillon en Égyptei.

1993(264. I’ P- 274). — Commerce du Levant pour l’Espagne. — On en tireroit : des cires qui viennent de Barbarie, de Smyrne, de Constantinople, d’Alexandrie, de Satalie, et on mettroit un droit 1o fort sur toutes les marchandises du Levant qui viendroient en Espagne sur des vaisseaux étrangers ; des blés qu’on tire des côtes voisines de Smyrne et même de quelques îles de l’Archipel ; en cas qu’on établît des manufactures, des poils de chèvre d’An- 15 gouri (sic), de la première main, et des cotons d’Alep et autres échelles.

D’ailleurs, on tireroit directement toutes sortes de toiles de coton d’Alep, et d’Alexandrette des camelots admirables, et, enfin, une partie de cette infinité 1o de marchandises qui viennent du Caire et d’Alexandrie en Europe. Rien n’a fait plus de tort à l’Espagne que cette interdiction de commerce mutuelle (sic) entre ses États et ceux du Grand-Seigneur, parce qu’elle a diminué d’autant sa navigation, pour en i5 transporter la puissance aux nations hérétiques d’Europe : ce qui a éloigné d’autant le royaume de Dieu et affoibli d’autant la puissance des Catholiques.

1. Voyez la page vis-à-vis. La situation de l’Espagne rend ce commerce naturel, et, à présent qu’elle est privée des parties détachées de sa domination, elle sera détachée, pour ainsi dire, du reste du Monde, si la navigation et le commerce

5 ne l’y rappellent.

D’ailleurs, l’Espagne pourroit faire la navigation du Levant par le moyen d’une compagnie qu’on établiroit à Barcelone ou quelque autre port de la Méditerranée, où le Roi lui-même pourroit prendre

1o part ; et les convois qu’il donneroit, comme les Hol

landois sont obligés de faire à cause des Corsaires

de Barbarie, augmenteroient d’autant la navigation.

Si le roi d’Espagne établissoit des manufactures

de draps, elles conviendroient beaucoup mieux pour

15 le Levant que pour l’Amérique ; parce qu’il faut au

Levant des draps beaucoup plus beaux et beaucoup

plus fins, c’est-à-dire de pures laines d’Espagne. Il

en faut aussi beaucoup de grossiers.

L’Espagne profite aussi du commerce de l’Angle

2o terre, qui consomme de ses denrées que d’autres ne consommeroient pas.

1994(2Ô9. I, p. 281).— Ce qui fait que les marchands anglois, françois et autres, ont perdu dans le commerce du Brésil les années (sic) depuis 1723 jus

25 qu’en 1730, c’est que l’Espagne a défendu le transport des piastres de Potosi à Buonos-Aires (sic). Or, l’on envoyoit des marchandises au Brésil pour les faire passer, par Buonos-Aires, dans l’Amérique. Mais, comme elles n’y trouvoient point d’argent,

3o l’Espagne ayant fait pendre quelques marchands qui, contre les ordonnances, avoient fait passer des piastres par le continent, au lieu de les faire passer par Panama et Porto-Bello, les marchands d’Europe qui ont eu des marchandises à Buonos-Aires ont trouvé le pays dénué d’argent. s

t. 11. 53

1995*(323. I, p. 334). — Ilfautquel’Espagnepérisse, parce qu’elle est composée de trop d’honnêtes gens. La probité des Espagnols a transporté tout le commerce aux étrangers, qui n’y auroient point pris de part s’ils n’avoient point trouvé des gens à qui ils 1o pouvoient donner une confiance sans bornes.

Si, d’un côté, la vertu perd les Espagnols, l’honneur, qui les fait rougir du commerce et de l’industrie, ne les perd pas moins.

1996(1979. III, f° 279 v°). —J’ai dit quelque part 1b que la probité avoit perdu l’Espagne.

1997* (1965. III, f° 271).— Ce 20 décembre 1749, voici les réflexions que j’ai faites.

M. de La Ensenada est un ministre d’Espagne qui a de grandes vues. Il a fait plusieurs opérations. En 2o voici une.

On sait qu’il revient des Indes des piastres destinées à circuler en Espagne, et qu’il y en a d’autres dont on permet l’extraction, et sur lesquelles les négociants gagnent 5 pour 100, plus ou moins. M. de 35 La Ensenada a jugé à propos de faire ce profit. Il a refusé l’extraction à nos marchands, a envoyé des commis dans les pays étrangers, et s’est fait banquier lui-même. Il fait sortir les piastres, les envoye à ses commis, qui les vendent aux marchands, moyennant de certaines lettres de change payables à des termes courts, et, quand il est payé, il fait

5 remettre son argent à Madrid ; ce qu’il peut faire

ou en espèces, ou en change, ou en marchandises.

En espèces, cela est difficile. Tant mieux, s’il le

faisoit en marchandises. Mais il lui convient mieux

de le faire par change.

1o Voici ce qu’il auroit fallu faire pour interrompre son opération. Supposant qu’il eût à faire remettre à Madrid 10, 12, 15 millions monnoye de France, on pouvoit lui ôter son profit en faisant baisser le change ; ce qui pouvoit se faire aisément par le Roi,

15 en perdant 100 ou 200,000 écus ; ce qui est une opération facile. Quand le ministre d’Espagne auroit vu que toute son opération lui auroit produit peu de profit (car il ne laisse pas d’y avoir des dépenses à faire en commis, transport de piastres, etc.), le jour

2o qu’il auroit reçu son mémoire, il n’y avoit qu’à lui faire présenter une requête par nos marchands, et lui demander l’extraction, moyennant 2 pour 100 de profit pour le Roi. Il est certain qu’il auroit accepté (sic) pe bénéfice clair, net et sans peine, à une opé

25 ration moins lucrative, plus coûteuse et plus pénible ; moyennant quoi il abandonnoit son projet.

On dit qu’il en a un autre ; c’est de rendre l’Espagne entièrement maîtresse du commerce de Cadix et d’envoyer elle-même, sans l’intervention des étran

3o gers, les marchandises dans les Indes, tant celles qu’il tirera des manufactures d’Espagne, faites ou à faire, que de celles qu’il achètera en France ou en Allemagne. Et, pour rendre le commerce de Cadix plus indépendant des étrangers, il prête aux Espagnols l’argent nécessaire pour faire leurs envois, et leur fait des avances, et cet argent, qu’ils étoient 5 obligés d’emprunter des étrangers, à de grosses usures, leur donne la facilité de faire leur commerce, et les étrangers sont encore privés de ce bénéfice qui étoit très considérable. Tout le commerce se feroit donc directement de l’Espagne aux Indes ; 1o d’autant plus que les étrangers se trouveroient privés des matières premières, soit laines, argent. L’Espagne jouiroit d’une grande navigation, etc.

Pour croiser tout cela, voici ce qu’il faudroit faire.

Il n’est point question de faire des représentations 15 par des ministres ou ambassadeurs : chacun est le maître chez soi. Faites des plaintes, on vous fera des réponses d’oracles ; on allèguera les anciennes loix d’Espagne, autres choses, etc. Nous avions, autrefois, un fameux consul à Cadix, qui disoit toujours 1o aux négociants : « Messieurs, ne me faites point faire de plaintes ; mais faites qu’on m’en fasse contre vous. Je serai fort si l’on se plaint de vos contrebandes, des coups de bâton que vous aurez donnés pour empêcher qu’on ne vous visite. Mais, si vous i5 vous plaignez des injustices qu’on vous aura faites, je suis foible. »

Pour revenir à notre propos, sans se plaindre des nouveaux règlements, il n’y auroit qu’à permettre secrètement à nos négociants d’envoyer des vais- 3o seaux bien armés, moitié guerre, moitié marchan dises, sur les côtes d’Espagne, et leur dire de penser surtout à n’être pas pris. Il viendroit d’abord des plaintes en France, « Nous ne savons ce que c’est, dirions-nous. Il faut que ce soit quelque marchand 5 qui, ne pouvant plus négocier à Cadix, s’est imaginé de faire la contrebande. Nous examinerons cela. Mais, si vous vouliez faire cesser tous les obstacles que vous mettez au commerce général de l’Europe, nous nous en trouverions mieux, vous et nous. »

1o On conçoit aisément que nos marchands, qui enverroient directement des ports de France leurs marchandises à l’Amérique, gagneroient : 1° la navigation ; 2o les dépenses pour porter, décharger, recharger leurs marchandises à Cadix ; 3° les droits

15 du roi d’Espagne ; 4o les longueurs ; 5° les formalités, tant dans l’allée qu’après les retours ; 6° la facilité de vendre et de vendre à sa fantaisie.

1998* (873. II, f° 3 v°). — Sottise des Portugais qui viennent de faire cette année (mars 1734) une com

2o pagnie pour soutenir le prix des diamants, laquelle doit nécessairement en abaisser le prix. Il y est dit : qu’il n’y aura qu’un certain nombre d’ouvriers qui travailleront aux mines, sous peine de mort ; que la Compagnie vendra seule les diamants, et toujours à

25 un prix proportionné à l’ancien. Mais qui ne voit que le grand prix des diamants étoit fondé sur ce qu’on les croyoit rares dans le Monde, et qu’ils perdront de leur prix sitôt qu’on verra qu’il ne tiendra qu’à une compagnie de les lever ou hausser, d’en

3o tirer des mines beaucoup ou peu ?

1999* (1966. III, f° 275). — Les Anglois, voyant qu’ils ne peuvent plus obtenir de privilège exclusif en Espagne, si ce n’est des dédommagements pour ce qu’il leur restoit à jouir de leurs anciens traités, se sont (me semble) tournés d’un autre côté. Ils ont 5 négocié avec le Portugal et ont songé à nous exclure de ce commerce, et, outre cela, à mettre à terre celui que nous faisons avec l’Espagne. Ils ont obtenu des loix somptuaires par lesquelles toutes les modes et bijouteries sont défendues, et tous les draps, 1o excepté le drap noir. C’est-à-dire qu’ils ont fait en sorte que le Portugal ne prît rien de nous. De tous nos draps, il n’y avoit que les draps noirs que nous fournissions, et, pour d’autres marchandises, nous ne fournissions que les modes et bijoux. ,5

Ce n’est pas tout. Ils ont fait en sorte que le Portugal a obtenu des permissions pour envoyer des vaisseaux directement aux Indes, et, comme le Portugal ne peut pas faire lui seul, ni toute la navigation, ni ses envois, il se trouve que c’est les Anglois 2o qui le (sic) font sous le nom et sous le prétexte des Portugais, et que les François se trouvent exclus, sans qu’il paroisse qu’on veuille les exclure.

2000’ (2047. III, f° 336). — La Compagnie de l’Assiento n’étant pas une chose lucrative pour l’Angle- » terre, on lui donna un vaisseau de permission, de 5oo tonneaux, pour trafiquer dans les ports de l’Amérique. Tout cela fut attribué à la Compagnie du Sud. Ceux qui dirigeoient cette affaire pour la Compagnie gagnoient, par de gros présents, ceux 3o qui devoient jauger le vaisseau, de manière qu’au lieu de 5oo tonneaux le vaisseau étoit de 800 ; et, comme il faut dans un vaisseau des vivres, de l’eau, etc., ils envoyoient un petit bâtiment pour porter b tout cela : de sorte qu’il y avoit environ 1,000 tonneaux de marchandises.

C’étoit les avantages. Voici les inconvénients. Les préposés de la Compagnie étoient très chèrement payés. Beaucoup de faux frais pour corrompre

1o les officiers espagnols. Le vaisseau de permission étoit, pour ainsi dire, un gage pour la conduite des Anglois, et les Espagnols, à la première fantaisie, pouvoient le saisir, comme ils firent à l’égard du Prince-Frédéric. De plus, cela ne portoit qu’un

15 profit particulier. La nation étoit croisée dans le commerce de contrebande qu’elle fait avec l’Amérique, ne faisant, depuis quelque temps, presque rien par Cadix. Les préposés de la Mer du Sud faisoient une espèce de guerre aux vaisseaux anglois

2o mêmes, qui venoient pour vendre en fraude, de peur que cela ne tît tomber leurs marchandises de prix. Ainsi l’Angleterre étoit dans des termes moins avantageux que si elle avoit fait simplement son commerce de contrebande.

25 2001* (2048. III, f° 338 v°). — L’Angleterre vient de faire un traité (1750) avec l’Espagne, par lequel on se rapporte aux anciens traités, et où les garde-côtes ne visitent plus les vaisseaux qui sont en mer. Effectivement, on avoit fait sentir au ministère es

3o pagnol que cela étoit impraticable, qu’il est défendu en Angleterre, sous peine de la vie, de transporter les laines ; mais que, sitôt que le vaisseau étoit en mer, étranger ou national, il n’y avoit pas un seul vaisseau qui osât le toucher, et que cela se pratiquoit partout de même. 5

A l’égard du commerce de la vieille Espagne, il s’en faut bien qu’il soit aussi avantageux pour les Anglois qu’il [l’] étoit lors des traités précédents. Les Espagnols ont fait des manufactures de drap pour la consommation du continent d’Espagne ; de sorte m qu’ils tirent fort peu de drap d’Angleterre. Au contraire, les Anglois tirent toujours, et presque seuls, les marchandises du crû d’Espagne : vins, huiles, olives, fruits secs, etc.

2002*(1667. III, f° 15).— Il fait très cher vivre à 15 Lisbonne, quoiqu’on vive presque pour rien dans les provinces. C’est que le royaume n’est qu’une langue de terre, et que les rivières y entrent par sa largeur. Les provinces qui devroient fournir, se trouvent éloignées de la capitale. Il faut donc beau- 2o coup tirer du dehors. Le palais du Roi donne sur le Tage. La moindre escadre, deux vaisseaux anglois pourroient le renverser. M. de Chavigny disoit qu’il n’y auroit eu rien de si facile que de prendre le Roi. Il y a une porte particulière pour sortir du Palais. 25 Le Roi régnant, qui ne vouloit pas que l’on sût ce qu’il vfaisoit, n’a jamais voulu permettre qu’on y mît une sentinelle.

Les ouvriers portugais exécutent bien ce qui est fait ; ils ne savent pas inventer. Ils taillent 3o très bien la pierre et font des moulures, des (sic) fines.

Le système de cette cour est une neutralité perpétuelle.

5 XXIX. MÉTAUX ET MONNOYE.

2003(161. I, p. 137). — L’or, d’un transport plus facile, est plus désavantageux à un État que l’argent.

2004* (1472. II, f° 217 vo).— Remarquez sur le change 1 que son haussement ou son baissement

1o dépend ou [du] changement du titre des espèces ou de celui de la valeur numéraire. J’appelle cel&variation constante. Il dépend d’une chose plus variable encore, qui est de ce que l’argent est plus rare ou plus commun dans un pays. Or cette rareté est une rareté relative : lorsque l’on a plus de besoin d’en

15 voyer des fonds dans un pays que d’en recevoir.

2005* (1489. II, f°222). — Il falloit qu’il y eût en Italie très-peu d’or autrefois, puisque les Romains, qui avoient ravagé et pillé tant de villes voisines, en avoient si peu. Pline, livre XXXIII, article 5, remar2o que qu’à la prise de leur ville par les Gaulois ils ne purent faire que 1,000 livres d’or ; ce qui n’est rien en comparaison des sommes immenses qui leur vinrent dans les triomphes, surtout les triomphes de l’Asie2.

1. Mis dans les Loix.

2. Voyez Pline, ibidem.

2006* (1485. II, f" 220 v°). — Je pourrais comparer la proportion qu’il y a aujourd’hui entre le cuivre et l’argent, et celle qui étoit autrefois. Le denier romain est la soixante et quatrième partie de notre marc. Or, le denier romain, jusqu’à la première guerre 5 punique, valoit 10 as ou 120 onces de cuivre. Il faut donc voir, sur cette proportion, la différence de celle qui est aujourd’hui entre le cuivre et l’argent. Si l’on ne découvroit pas de nouvelles mines, la proportion devroit subsister, parce que le cuivre se 1° trouve presque toujours mêlé avec l’argent. Il faut voir la proportion de la valeur, aujourd’hui, entre une livre de cuivre et une livre d’argent.

Le sesterce étoit le quart du denier : quand le denier valoit 10 as, il étoit de 2 as et demi. Quand 13 il valut 16 as, il falloit bien qu’il fût de 4. Il faudrait savoir si, lorsque le denier fut de 16 as, le sesterce changea, ou s’il resta de 2 as et demi, c’est-à-dire s’il cessa d’être une monnoye réelle, pour être une monnoye de compte. 2o

Le nummus et le sesterce sont la même chose. Vaureus est 100 sesterces (ou centum nummi) et 25 deniers. Budé remarque qu’Othon donnoit à chaque soldat de la garde aureum ; Tacite et Plutarque disent centenos nummos. Suétone dit que i3 Domitien addidit et quartum stipendium, aureos ternos ; cela veut dire 75 deniers : ce qui se rapportera au passage de Zonare là-dessus.

2007 (1641. III, f° 4). — Depuis douze ans, on s’est avisé en Angleterre de tirer de l’argent du plomb. 3o Lorsqu’un tonneau de plomb, qui est environ 200 milliers pesant, donne 5 onces d’argent, qui (à 5 shelling l’once) sont 25 shelling, on ne perd ni ne gagne à l’opération ; mais tout le surplus est en

b profit. Or, il y a quelquefois 14, 20, 24 onces d’argent. Ainsi le surplus est en profit, et on porte, tous les ans, à l’Hôtel de la Monnoye 100,000 livres sterling en argent. Dans la dépense, qui va à 5 onces, on compte un dixième de déchet dans le plomb ;

1o mais cela est un peu compensé par la valeur du plomb qui a passé par l’opération : il a un plus grand prix, parce qu’il est plus malléable.

2008 (514.I, p. 419) En Angleterre, il y a bien

de l’argent inutile.

1 5 2009 (2110. III, f° 349). — Il y a une balance dont il y a un plat en France et l’autre en Hollande ; malgré la variation d’espèces, on pèse toujours.

2010 (53o. I, p. 425). — La Hollande est admirable de n’avoir qu’une seule espèce pour le payement et

2o fixée dans le commerce : qui sont des espèces d’argent ; et, quand on veut de l’or, on va chez les Juifs, qui en font un agiotage. Au lieu qu’en Angleterre, où l’on a fixé le prix de la guinée à 21 shelling d’argent, comme il arrive, selon que les flottes

23 d’Espagne manquent ou arrivent, que la guinée vaut moins ou plus, un homme est libre de vous payer en or ou en argent, et vous paye toujours en ce qui vaut moins. Idem, en France. Mais, si l’on faisoit comme en Hollande, qu’on ne pût payer qu’en argent, il ne seroit point besoin de fixer la proportion, parce qu’elle se fixeroit d’elle seule. Ce fut apparemment l’idée de Law, en proscrivant l’or.

XXX. IMPOTS ET EMPRUNTS. 5

2011 (317. I, p. 333). — Il vaut mieux des droits sur les denrées que des impositions. Un cordonnier à qui vous demanderez deux écus disputera tant qu’il pourra ; et, si vous lui faites payer 25 livres de droits pour un muid de vin, il les payera sans s’en aperce- 1° voir, et gaiement.

2012* (146. I, p. 129). — Il y a eu des États où, pour tenir une denrée étrangère à un prix bas, on a haussé les droits de sortie. Cela ne vaut rien ; parce que le négociant gêné par là en fait venir peu. Il ne 15 veut point être gêné, et, quoiqu’il ne profite point de la permission de faire sortir la denrée, méprisant un petit profit, pour s’épargner le risque du transport, il veut pourtant avoir cette faculté.

2013(1572. II, f°454). — La régie a bien des avan- 2o tages, si ce que Duverney m’a dit est vrai. Aucun traitant n’a fait de fortune. Ils n’ont pas été odieux au peuple. L’argent a été porté et rapporté dans les coffres du Roi. On pouvoit presser rigoureusement, ou non, selon qu’on avoit besoin. A l’égard des 25 frais, on n’a jamais fait dans le Royaume plus de 5oo,ooo francs de frais de contrainte, parce qu’on voyoit tous les huit jours quelles paroisses payoient ou non, et que l’ordre venoit d’ici, et non du rece5 veur des tailles ou l’intendant ; au lieu que, depuis, on a été à 7 ou 8 millions.

2014(258. I, p. 270). — Une loterie, dont les lots en argent, les billets en papier. Un cinquième (?) de gain. Les billets donnés en payement, puis repris 1o par une nouvelle loterie comme billets.

2015 (256.I, p. 264). — Il faut qu’il y ait une proportion entre l’État créancier et l’État débiteur1 : car l’État peut être créancier à l’infini, et il ne peut être débiteur qu’à un certain degré ; et, si l’on étoit par15 venu [à] passer ce degré, le titre de créancier s’évanouit.

20i6*(165o. III, f° 8). — Je vais donner des réflexions sur les fonds d’amortissement.

On vient de dire que les intérêts sont, en Angle2o terre, à 4 pour 100. Milord Bath m’a dit qu’on pensoit, en Angleterre, à les réduire à 3 et demi, d’abord, et, ensuite, à 3 ; ce qui élèveroit le fonds d’amortissement à 2 millions et feroit qu’on pourroit payer la dette de la Nation en un temps assez court, 25 à cause de l’intérêt de l’intérêt.

Or, j’examinerai la question, savoir qu’est-ce qui

1. *Mis dans les Loix. conviendroit mieux : de joindre ce million de diminution au fonds d’amortissement, ou bien de diminuer d’autant les impôts qu’on lève sur le peuple. Cela m’a fait faire des réflexions sur la nature des fonds d’amortissement. 5

Un fonds d’amortissement n’est bon que quand il est éternel. Il n’est éternel que lorsqu’il est perpétuellement appliqué ; autrement, c’est un fonds d’amortissement qui n’amortit pas. Plus le gouvernement sera constant, plus le fonds d’amortissement 1o doit être léger ; parce que cinquante ans d’un gouvernement constant peuvent être égaux à deux d’un gouvernement qui ne l’est pas. J’appelle gouvernement constant celui qui peut faire des opérations constantes, c’est-à-dire indépendantes de la t5 mort d’un prince ou de la chute d’un ministre. Ua État ne peut devoir que jusqu’à un certain point. Si l’État approche de ce point, il est dans un grand danger, parce que, le moindre danger du gouvernement pouvant faire hausser l’intérêt de l’argent, il 2o n’emprunte que laborieusement, parce qu’il ne lui reste que peu de fonds à appliquer pour assurer ses emprunts, et que les anciennes dettes tombent de valeur. Il y a plus. Quand cet État, par de certains efforts, pourroit augmenter un fonds d’amortissement 15 modéré, il ne devroit pas le faire ; par la raison que, faisant tout d’un coup un gros payement, il court risque d’obliger les sujets d’envoyer leurs fonds dans les pays étrangers, ou, du moins, de faire tomber le capital des fonds publics, que tout État 3o doit maintenir, parce que c’est la richesse publique ; et, quand un État est arrangé de manière que les citoyens ont un certain nombre de fonds placés, il ne faut pas tout-à-coup laisser un grand nombre de particuliers à vide. Si cet État, par sa sagesse et son 5 bon gouvernement, trouve le moyen de diminuer Tintérêt de ses fonds publics, il ne faut pas augmenter son fonds d’amortissement, par les raisons qu’on vient de dire. Il vaut mieux qu’il employe ce qui lui revient de l’intérêt des fonds publics, à diminuer les

1o taxes d’autant, afin de soulager les terres, le commerce et l’industrie, et diminuer la cherté des manufactures, et faire en sorte, par là, que les fonds publics ne prennent pas trop de supériorité sur les fonds particuliers. D’un autre côté, on peut

15 pourvoir aux fonds publics et en augmenter la confiance ; en augmentant la confiance qu’il place dans son fonds d’amortissement, c’est en augmenter les effets, et on peut même dire que c’est la même chose que d’en augmenter le capital. Pour cela, un

2o État pareil doit faire une loi bien simple, et c’est un crime de haute-trahison d’appliquer le fonds d’amortissement ou de proposer de l’appliquer à autre usage qu’aux payements des dettes publiques, pour quelque cause que ce soit, jusqu’à ce que l’ennemi

25 soit aux portes. Par ce moyen, on peut oublier la dette et le fonds d’amortissement, en s’arrangeant pour l’avenir sur les ressources qui restent, parce qu’un État qui n’a que certaines ressources connues s’arrange sur ses ressources, et que, sachant qu’il

3o ne peut toucher ni aux dettes, ni à leur fonds d’amortissement, il se conduit comme ayant ce pouvoir de moins. Le reculement du payement total des fonds publics augmente de même, dans ce cas, la bonté et la valeur des fonds publics. Moins la dette est sûre par sa nature, plus l’espérance de la promptitude du payement en augmente la valeur. 5 Plus elle est sûre par sa nature, plus l’espérance du payement en augmente la valeur.

Par là, l’État se libèrera d’une manière insensible à lui et ses créanciers ; il n’y aura aucune secousse. Il rentrera tous les ans dans le commerce une somme 1o modérée, ce qui suffira pour lui procurer de même un accroissement insensible ; ce qui est peut-être meilleur que les accroissements rapides, qu’il est très souvent difficile de soutenir, et qui font tomber des branches à mesure qu’elles en forment d’autres ; 15 qui ne causent point la jalousie des nations et ne les avertissent pas ; qui ne donnent point à un État trop de hardiesse et trop de confiance en ses propres forces ; qui ne lui font point faire de trop grandes entreprises ; en un mot, qui lui donnent de la santé, 2o et non pas trop d’embonpoint ; en un mot, qu’ils (sic) nourrissent et ne l’enflent pas.

Un État qui augmente peu à peu sa force est dans la prospérité, en comparaison de ceux qui conservent la leur ; comme ceux-ci, en comparaison de ceux qui la perdent. *5

Un État qui augmente tout-à-coup sa force est sujet à tous les inconvénients du changement de la fortune, qui exige une infinité d’autres changements ; ces différents autres changements, d’autres principes. Or, comme la sagesse est une suite de principes que l’expérience a bien appliquée, il est plus difficile à un État qui augmente sa fortune rapidement de se conduire avec sagesse, qu’à un État qui augmente sa fortune insensiblement1.

5 XXXI. FINANCES DES ÉTATS D’EUROPE.

2017 (252.I, p. 261). — Tous les États de l’Europe dépensent leur capital ; les revenus ne suffisent point. Le crédit public, bien établi dans de certains pays, les ruine, parce que les fonds étant toujours pré

1o sents, on a été toujours plus porté à entreprendre. Les banqueroutes continuelles du gouvernement de ce royaume ont ruiné bien des familles, mais elles ont soulagé le reste, qui payoit pour les dépenses courantes tout ce qu’il étoit capable de payer.

15 L’Europe se ruine et se ruinera toujours davantage, à moins que, d’un commun consentement, on ne diminue le nombre des troupes ; ce qui reviendroit au même. Le seul moyen que j’imagine pour le retranchement des dettes, et le moins onéreux, ce

2o seroit celui qui retrancheroit à chaque particulier ses effets royaux à proportion des autres effets restants. Car un homme qui a 20,000 livres de rente en fonds de terre et 2,000 livres en effets royaux gagneroit à perdre ses 2,000 livres de rente en papier,

25 parce que, par cet arrangement, on soulageroit ses

1. Joignez à ceci d’autres réflexions qui sont dans ma liasse sur la nouvelle édition de l’Esprit des Loix. terres, et, par là, ceux qui doivent être les plus épargnés sont ceux qui ont tout leur revenu sur l’État.

2018 (255. I, p. 264). — Dans l’état actuel de l’Europe, les créanciers et les débiteurs de l’État sont dans une perpétuelle guerre. Les propriétaires des 3 fonds de terre et des compagnies sont en guerre contre les créanciers de l’État, et les créanciers de l’État sont en guerre aussi contre eux-mêmes ’, parce qu’il faut qu’ils se payent à eux-mêmes une partie de ce que l’État leur a payé, et qu’il a payé par les 1o impôts qu’il a levés sur eux.

2019 (17. I, p. 8). — L’Angleterre est à peu près dans l’état le plus florissant où elle puisse être. Cependant, elle doit 53 à 54 millions sterling, c’est-à-dire autant que, dans le plus haut période de 13 sa grandeur, elle peut devoir sans perdre son crédit. Ainsi ce haut point de grandeur est devenu un état nécessaire pour elle, et elle ne peut en tomber sans être abîmée.

Pour la France, elle doit beaucoup, mais seule- 2o ment autant que le peut comporter la décadence où elle est arrivée ; de manière que tous les hasards, à cet égard, sont pour elle, comme ils sont tous contre l’Angleterre.

L’Angleterre a besoin de dominer pour se sou- 35 tenir2 ; la France, au contraire, n’a besoin que d’un état moyen.

1 . *Mis dans les Loix, livre XXV.

2. Et garder le gouvernement établi.

Le commerce de l’Angleterre doit être plus odieux à la France que celui de toute autre puissance : car les autres puissances, faisant un grand commerce avec nous, si elles étendent leur commerce lointain 5 et s’enrichissent, nous profitons de leur opulence ; au lieu que, l’Angleterre ne commerçant presque point avec nous, elle acquiert des richesses qui sont entièrement perdues pour nous. Nous en avons le danger, sans en pouvoir jamais sentir l’avantage.

1o Les jalousies présentes entre l’Autriche et l’Espagne, d’un côté, et l’Angleterre, de l’autre, peuvent devenir, à cet égard, avantageuses à la France, s’il pouvoit résulter de là que les défenses faites aux Anglois de porter leurs principales marchandises

15 dans les pays de l’Empereur et de l’Espagne pussent subsister après la paix ’ ; parce que, par là, les Anglois se trouveroient privés de deux grands débouchés : les pays de l’Empereur et l’Espagne ; en quoi, elle perdroit beaucoup plus qu’elle ne peut gagner

2o et par la conservation de Gibraltar, et par la ruine de la Compagnie d’Ostende. Ce 7 mai 1727.

2020* (153. I, p. 132). — L’Angleterre n’a point de tarif réglé avec les autres nations : son tarif change, i5 pour ainsi dire, à tous les parlements. Pour décharger les terres, ils mettent de très gros droits.

Le droit d’entrée du bled étranger y diminue à proportion que le prix du bled y augmente.

1. * Il étoit impossible que cela durât.

2021* (154.I, p. 132). - L’Angleterre et la Hollande ont fait un très mauvais usage de leur crédit. Ces mômes établissements et compagnies qui en ont fait la force la ruineront quelque jour. C’est que les hommes abusent de tout. Il n’y a que cent ans que 5 ces compagnies sont établies, et déjà leurs dettes en (sic) sont immenses et augmentent tous les jours1. Dans un pays où il y a du crédit, tous les projets qui viennent dans la tête du Ministre sont exécutés ; ils restent (sic) dans les autres. 1o

2022(354. I, p. 2(53). — Il y a en Angleterre des fonds de terre et des fonds sur les compagnies. Il y a, dans ce royaume, 40 millions d’arpents. Quelques sommes que la Nation doive, il faut qu’elle soit payée, et par les propriétaires des fonds de terre, et 15 par les propriétaires des fonds sur les compagnies, et par les créanciers mêmes de l’État, qui sont obligés de se payer eux-mêmes, et, enfin, par les ouvriers et artisans2. Mais, comme ces gens-là ont toujours leur subsistance, s’ils payent concurrem- 2o ment les charges de l’État avec les autres citoyens, ils se dédommagent par un retour sur les autres citoyens, augmentant le prix des choses que produit leur industrie, à proportion de ce qu’elle est chargée. Ainsi il ne faut compter que les trois premières sortes 25 de particuliers, qui payent les dettes de l’État ; et ce que nous avons dit des artisans se peut aussi dire à peu près des marchands et autres gens d’industrie.

1. Mis dans les Loix.

2. Mis dans mes Loix, livre XXV.

2023(257. I1 P. 2Ô5). — Il faut que chaque particulier du Royaume cède à l’État un dixième de son capital, et qu’il fasse ce payement en quelques effets que ce soit, ou en quittances, ou en effets sur les 5 compagnies, ou en argent, ou en terres qui seront vendues au profit de l’État1. Par là, il n’y aura pas un seul particulier qui paye un sol, puisqu’on ne payera que ce qu’on auroit été obligé de payer tout de même. Le créancier ne perd rien. On ne lui 1o retranche que ce que les impôts l’auroient obligé de se payer à lui même. Mais les fonds de l’État seront extrêmement soulagés, et la Bretagne créancière sera supérieure à la débitrice.

2024(261.I, p. 271). — L’Angleterre a peu ou point payé de dettes depuis la paix d’Utrecht. Il est difficile qu’elle les paye : 1° à cause des guerres que lui procure la succession contestée, et à cause de celles que lui procureront toujours les affaires de l’Empire2, dont elle ne pourra plus s’empêcher de se mêler. Projet de milord Oxfort bon, de mettre les États d’Allemagne sur une autre tête. Les fortunes des princes qui ont acquis de nouveaux États ont toujours été funestes à l’un ou l’autre de ces États. Combien l’Aragon n’a-t-il pas perdu par la succession à la Castille ? la Flandre, par la succession à tous les deux ? Ce sont de nouveaux moyens mis entre

1. * Mis dans les Loix, livre XXV.

2. Et celles que lui procurera Gibraltar. Il est de l’intérêt de la France que les Anglois gardent Gibraltar, qui les brouillera toujours. les mains des princes pour renverser ces nouveaux États.

2025* (1640. III, f° 3). — Milord Bath dit que l’Angleterre et l’Écosse ont donné, dans des années, jusqu’à 11 millions sterling ; que, cependant, elles ne 5 font guère, par leur étendue, que le tiers du royaume de France. Or, la France, dit-il, ne paye pas, beaucoup près, tant à proportion ; et, comptant 8 millions d’habitants en Angleterre et Écosse et 20 millions en France, il se trouve que la France ne paye autant, 1o à beaucoup près, ni à proportion de ses habitants, ni à proportion de ses terres. Il attribue cela : 1° au commerce ; 2o au gouvernement, qui fait que, se taxant soi-même, on se taxe au-dessus de ses forces par l’amour pour la liberté ; 3° aux richesses de leurs 15 mines.

J’ajoutai que la France a une grande partie de son pays en forêts ; que l’Angleterre y supplée par ses mines de charbon, qui font le supplément des terres, qui formeroient de grandes provinces ; notre gouver- 2o nement, qui fait qu’on ne peut taxer la Noblesse trop loin, parce qu’on en a besoin pour la guerre et pour la Cour, pour l’exercice des charges civiles, ni les marchands, que la maltôte écrase déjà. La taxe est donc sur le bas peuple, qui est écrasé, et tout est 25 écrasé encore, parce qu’on commence par accabler, et que personne n’a le temps de s’enrichir.

2026* (1649. DI, f 8).— Milord Bath m’a dit que la dette de la Nation, en 1749, étoit de 81 millions sterling, qui, à 4 pour 100, faisoient à peu près 4 millions de rentes à payer ; que le fonds d’amortissement et la liste civile faisoient à peu près 2 autres millions ; qu’il y avoit pour cela des fonds appropriés, 5 parce qu’à mesure qu’on a fait des dettes on a établi un fonds pour les intérêts, et, les intérêts ayant été réduits, on en a formé le fonds d’amortissement, qui, par conséquent, a aussi des fonds appropriés. La liste civile a aussi ses fonds appropriés, et il n’est

1o besoin, pour cela, d’aucun acte du Parlement, ni d’aucune levée sur le peuple. Or, pour les dépenses extraordinaires, comme pour l’entretien des troupes, qui sont des dépenses extraordinaires, il y a des fonds qui s’appliquent comme le Parlement veut, et

15 selon les circonstances : comme la taxe sur les terres, plus grande ou moindre, qui va à 5oo,ooo livres sterling, pour chaque shelling pour livre, et un droit (je crois) sur la bière.

2027 (259. I, p. 270). — Notre situation est infini2o ment plus heureuse que celle de l’Angleterre. Avec la taxe de 4 shelling par livre sterling sur les terres, elle ne lève que 6 millions sterling, et elle en doit trois d’intérêts1. Nous qui ne devons guère que 46 millions, monnoye de France (car, avant la réduction 1. Elle ne paye plus qu’un shelling par livre. Ce 7 novembre 1733, elle ne doit que 51 millions sterling, à 3 pour 1oo. Même il y a de ces fonds qui finiront. Elle ne doit donc qu’un million et demi et 3o,ooo livres sterling, ce qui n’est que le quart de ce qu’elle lève.

(Elle ne les doit pas en 1734, mais pas plus de 48 millions et quelque chose.) des rentes viagères, nous n’en devions que 52 de rente, monnoye de France), en mettant la livre sterling à 20 livres de France, nous ne devons que 2,ooo,3oo livres sterling de rente, et nous en levons 10 : car nos revenus montent à 200 millions de 5 notre monnoye. Les revenus d’Angleterre sont donc affectés pour la moitié, et ceux de France seulement pour 23/1o3, ce qui n’est que d’1/5 au quart.

2028 (277.I, p. 304). — On dit que le roi de France est riche. Il ne l’est point. Ses dépenses excèdent 1o ses revenus. I1 n’y a que les roix d’Asie (dont les revenus excèdent la dépense, et qui mettent dans leur trésor, chaque année, l’excédent) qui soyent riches.

2029(274. I, p. 297). — Voici les opérations prin- 15 cipales que j’imagine pour rendre le Royaume florissant et rétablir ses finances.

Je juge qu’il est dû en rentes de toutes espèces environ 47 millions.

Je commencerois, d’abord, par me soulager d’en- 3o viron 7 millions en retranchant un sou pour livre sur tout ce que l’État paye et sort du trésor royal, à l’exception de la paye du soldat.

Je croirois, ensuite, que l’objet présent devroit être plutôt de soulager les sujets que de payer les 25 capitaux ; parce que, l’abondance une fois rétablie, il seroit facile de payer.

En cas que le projet sur les biens d’Église pût s’exécuter, on supprimeroit la gabelle, et le Roi se contenteroit d’un impôt de 20 pour 100 sur le sel qui sortiroit des salines pour être distribué dans le Royaume.

A mesure qu’il vaqueroit des pensions (qui mon5 tent à 5 millions), je n’en rétablirois que la moitié. Idem, pensions des princes.

A mesure que les gouvernements vaqueroient, ils seroient supprimés, et il ne resteroit que les commandants. 1o On retrancheroit un quartier des gages de tous les officiers de justice, police et finances. Bien entendu que ceux actuellement pourvus jouiroient, pendant leur vie, sans retranchement. On 1eroit toutes les années une loterie exclusive, 15 afin de diminuer les capitaux des rentes.

Le Louvre, trois maisons royales et trois capitaineries : diminution de la dépense sur cet article. Diminution du nombre des ambassadeurs et de la quantité de subsides étrangers ; d’autant que les 2o grands princes devroient plutôt recevoir des petits, pour leur protection, que de leur donner.

Les rentes perpétuelles recevroient à chaque mutation une diminution d’un trentième du père au fils et d’un dixième en collatérale. 25 Payeroient, outre ce, les rentiers royaux une taxe de la diminution du 3/1oo de leur capital restant, chaque année.

Ajoutez à cela ce qui est nécessairement gagné à la mort des rentiers viagers. 3o On mettroit une triple capitation sur tous les laïques du royaume non mariés.

Il faudroit rapporter sur les provinces soumises aux gabelles, qui seules seroïent soulagées, ce qui doit revenir pour le soulagement des autres provinces ; et cela, au pro rata.

Quand le Roi, par ces arrangements, auroit réparé 3 ce qu’il auroit perdu par la suppression des gabelles, il faudroit songer à d’autres projets.

Oter les bureaux qui sont entre les provinces réputées et non réputées étrangères, et cela, par le moyen d’un quart en perte pour le Roi ; les trois 1o quarts rapportés, au sol la livre, sur les bureaux d’entrée et de sortie du Royaume. Les frais des bureaux ôtés et vexations des commis gagnés par le peuple.

Pour réparer la perte que le Roi feroit, en prenant sur lui le quart de ce retranchement, il faudroit ô faire une refonte d’espèces, de si petite conséquence que l’on ne fût point détourné d’y porter. Elle pourroit être, par exemple, d’un vingt à un vingt-cinquième de profit. Lequel profit seroit employé à payer, en argent comptant, 80 millions dus par le »o Roi à la Compagnie des Indes, pour 100 millions de billets d’État, à 4 pour 100, qu’elle a pris, afin que le Roi pût ravoir sa ferme du tabac. Lequel payement se feroit par le Roi en quatre années, de façon que le Roi rentreroit, la première année i5 (20 millions payés), dans un quart de la ferme ; la seconde, dans la moitié : jusques à ce que le payement entier et la réversion entière fût faite.

Il est à remarquer que, dans ledit espace de temps, on pourroit faire une seconde refonte, afin 3o de fournir au payement desdits 80 millions.

Il ne faudroit faire ces opérations que peu à peu, l’une après l’autre ; attendant que, par le laps du temps, le Roi gagne ce que nous avons dit qu’il devoit gagner. 5 Les opérations susdites une fois faites, il faudroit songer à la diminution du contrôle, en prenant à peu près le plan de ce qui a été exécuté à Paris : augmentant le papier timbré et mettant une taxe légère sur les notaires et sur les villes, taxe seule

1o ment payable en papiers royaux et payable pendant trois ans seulement. Permis aux villes d’emprunter ou vendre leurs domaines pour cela. On pourroit faire aux sujets une vente de certains impôts onéreux : le tout, en papiers royaux.

15 Toutes ces choses devroient être exécutées lentement et avec prudence ; prenant garde de ne point mettre le Roi en arrière de ses revenus, et ne s’ôtant pas les moyens de pouvoir concourir à faire fleurir le commerce, les arts, et à faire les réparations

2o publiques.

D’autant que tous les domaines du Roi sont toujours mal administrés, il faudroit faire passer, par une loi de l’État, qu’ils seroient aliénés à perpétuité et sans retour, et cela, pour le bien de l’État, à

25 l’exception des forêts : laquelle aliénation se feroit au denier trente en papiers royaux, sur le pied du denier vingt. Et, quant aux simples engagements, ils seroient aliénés à perpétuité, en payant, par les propriétaires, finance convenable en papiers royaux :

3o ajustement qui pourroit se faire de façon que le Roi y gagnât un tiers.

Le Roi vendroit à ses sujets son droit d’aubaine, aussi bien que celui sur les bâtards ; uni roi t à la Couronne, lors de la vacance, l’Amirauté, en alièneroit les droits et charges en papiers et deniers royaux, et, en cas qu’il voulût ne point trop abaisser 5 la maison qui la possède, pourroit laisser le titre, en y joignant la charge et fonctions de secrétaire d’État de la Marine.

Ces choses une fois faites, et la recette cadrant toujours avec la dépense, on supprimeroit la taille 1o et le taillon, et on ne laisseroit que la capitation ; de façon qu’il n’y ait plus qu’une espèce d’impôt de cette nature. Mais la capitation seroit augmentée, une fois pour toutes, de la moitié, plus ou moins, jusques à ce que la somme de la taille ôtée fût 15 recouvrée. Et, par là, l’impôt seroit supporté plus également, tant par les riches que par les pauvres, et la campagne, qui est la source de la richesse du Royaume, plus soulagée. Et il y auroit cette loi que quiconque se trouveroit taxé au-delà du cinquième 1o de son revenu pourroit abandonner ledit cinquième aux collecteurs. Bien entendu que, s’il étoit de mauvaise foi et mis en justice, il seroit condamné au quadruple.

Tout homme convaincu d’avoir volé dans l’admi- i5 nistration des revenus publics, puni de mort.

Point d’autre peine de mort que d’être pendu ou avoir la tête tranchée.

Cela une fois fait, on feroit une refonte au profit pour l’État de 5o millions pour éteindre 3 millions 3o de rentes ; moyennant quoi, le Roi quitteroit à ses sujets 4 millions sur les aides ; moyennant quoi, on chercheroit à établir une régie moins onéreuse aux sujets, et, si cela étoit possible, lesdites aides demeureroient converties en un droit d’entrée.

5 Pour parvenir à ce but et dédommager le Roi de la perte d’un million, on ôteroit toutes les taxes données à des particuliers sur les Juifs, et on leur vendroit des privilèges plus étendus, moyennant une somme payable en effets royaux pendant trois

1o ans : le tout, de la valeur d’un million de revenu ; de

façon que, chacune desdites années, ils commence

roient à entrer en jouissance de la troisième partie

de ces privilèges.

Ces choses, dans l’espace de douze ou quinze

15 années, une fois faites, on ne feroit plus aucun changement dans les finances, si ce n’est des loteries, pour achever la diminution des rentes de l’Hôtelde-Ville : ne gagnât-on que 100,000 écus par an. A quoi les peuples contribueroient de bon cœur,

2o s’ils y voyoient de la fidélité, et s’ils voyoient une diminution d’impôts au bout de l’année, égale au gain que l’État auroit fait. Et, pour encourager ces loteries, il faudroit ôter toutes sortes de jeux de hasard sous de grièves peines et faire de ces loteries

25 une espèce de jeu1.

2030 (3o 1.I, p. 324).—Voici comme je payerois tous les capitaux des rentes que le Roi doit, et supprimerois les tailles dans le Royaume, laissant la capitation.

1. Ou bien augmenter la monnoye d’un septième ; les impôts d’un dixième ; supprimer la gabelle.

Je suppose que les rentes montent à 48 millions ; les tailles, à autant.

Dans ces 48 millions, il [y] en a 11 ou environ de viagères.

On supprimeroit les monastères inutiles, c’est-à- 3 dire tous, et on en vendroit les maisons et fonds en rentes perpétuelles.

Ce que le Roi gagneroit de rentes perpétuelles serviroit à augmenter le fonds pour création de rentes viagères. to

Tous les doubles emplois qui sont dans le Royaume, toutes pensions non militaires, non rétablies à mesure qu’elles viendroient à vaquer : tout cela, pour augmenter le fonds des rentes viagères.

Enfin, les 48 millions seroient toujours payés. 15 Tout ce qui seroit diminution des perpétuelles seroit augmentation des viagères. Les rentes perpétuelles cessant, on diminueroit les tailles à mesure que les viagers mourroient, jusques à suppression.

Ou bien, je ferois des retranchements sur certaines 2° parties qui ne sont pas d’absolue nécessité, comme plusieurs dépenses de la Cour, et cela pour dix-neuf ans. Je supprimerois pour dix-neuf ans, par exemple, les tables des officiers, un tiers des pensions, et, sur ce fonds, je créerois des rentes viagères. Par i5 exemple, si le retranchement étoit de 2 millions, je créerois pour autant de rentes viagères, ce qui m’éteindroit pour un million de rentes perpétuelles. Je diminuerois d’un million les aides et la gabelle. Idem, dans les autres parties. Et, comme au bout 3o des dix-neuf ans, il resteroit encore quelques parties de rentes viagères, je laisserois dans les anciennes rentes viagères de la place, en ne remplaçant par rien les derniers trois ans, pour que ceux qui auroient survécu les dix-neuf ans eussent un fonds certain.

5 2031(341. I, p. 340).—On pourroit payer les dettes de l’État en faisant un fonds d’amortissement, qui seroit : un sol pour livre de retenue sur toutes les dettes ; 6 deniers pour livre, sur tout ce que le Roi paye, et le double de tout cela à chaque muta

1o tion ; 3 deniers pour livre d’augmentation sur ce que le Roi lève : ce qui feroit, au moins, un fonds de 6 millions. Que le Roi y joignît l’excédent du marc d’or pour le soutien de l’Ordre, et le tiers de toutes les grâces qu’il feroit, jusques à ce que le fonds

15 d’extinction fût de 8 millions. Que le rachat se feroit tous les ans, à proportion du fonds qui seroit dans la Caisse : ou argent comptant, en retenant 5 pour 1oo ; ou par un billet des directeurs négociable, payable dans un an. Que l’on achèteroit des

2o actions aussi bien que des contrats au profit du Roi. Que le Roi revendroit les actions qu’il auroit achetées, qui n’auroient que le seul dividende du commerce. Que, de l’intérêt des effets rachetés, la moitié accroîtroit à la Caisse, et l’autre moitié

i5 serviroit à diminuer d’autant les impôts chaque année : ce qui ne diminueroit guère les impôts qu’à la fin de l’opération.

2032 (1967. III, f° 275 v°). — Nous avons fait cette année (1749), en France, une bonne opération : nous avons ôté les droits de sortie sur la plupart de nos manufactures. Mais, comme ce qu’on appelle les modes, chiffons, bijoux, se font par une infinité de petits ouvriers, on a laissé ces petits articles, qui en font un très grand, on les a laissés (dis-je) soumis 5 aux mêmes droits qu’auparavant, et le mal reste toujours à cet égard.

De plus, on a laissé un droit considérable d’entrée sur les matières premières, et, quoique ce droit soit très petit, c’est toujours un grand désavantage 1o en concurrence : ce n’est rien sur une aune ; c’est beaucoup sur un gros envoi. Et l’étranger, qui peut envoyer les matières premières dans un lieu où il ne paye rien du tout, peut le préférer à l’envoyer dans un lieu où il paye quelque chose. Dans la spécu- 1s lation, une différence du profit détermine à envoyer dans un lieu plutôt que dans un autre, et c’est beaucoup que de mettre quelque obstacle, si petit soit-il, à l’envoi des matières premières.

2033 (1968. III, f° 276 vo).— La rigidité de nos »o douanes écrase beaucoup notre commerce. On exige une déclaration juste dans les lettres de voiture, et, si, à 10 pour 100 près, il se trouve que le poids soit plus grand ou soit moindre que l’on a déclaré, on est censé en fraude. 35

Voici une histoire que j’ai ouï faire.

Un marchand envoya 10 quintaux de réglisse à un banquier de Paris, nommé Le Couteux. Il se trouva environ 3o pour 100 de poids plus que la déclaration. On arrête la (sic) réglisse. Le Coûteux écrit à 3o son correspondant sur l’infidélité de sa déclaration. Le correspondant écrit qu’il est en règle. Le Coûteux retourne au Bureau. On repèse la réglisse ; c’étoit dans un temps sec : elle pèse 18 pour 1oo moins 3 que la déclaration, et il dit : « Vous avez volé ma réglisse ! >

2031 (740.I, p. 491). — Nous ne pouvons jamais avoir de règles dans nos finances, parce que nous savons toujours que nous ferons quelque chose, et 1o jamais ce que nous ferons.

XXXII. CLERGÉ.

2035(294. I, p. 314). — Ce fut avec très grande raison que les Papes firent tant d’efforts pour établir le célibat des prêtres. Sans cela, jamais leur puis

15 sance ne seroit montée si haut, et jamais elle n’auroit duré si chaque prêtre avoit tenu à une famille, s’ils y avoient tenu eux-mêmes. Enfin est venu le monachisme, plus attaché encore aux Papes que l’ancien clergé. Ce qui caractérise nos prêtres, c’est l’oppo

ïo sition avec l’état laïque ; en quoi ils diffèrent entièrement des prêtres payens.

2036* (32o. I, p. 334). — * Il parut, en 1714, un livre intitulé le Témoignage de la Vérité. L’auteur y soutient que, dans les conciles, les évêques n’y 25 sont que les témoins de la foi de leur église. T. 11. 57

  • C’est comme dans l’Académie françoise, qui ne fait point...*

2037 (2060. III, f° 342). — Le Roi dit à l’évêque de Mirepoix, sur un sermon : « Tout le monde s’y est trouvé. Vous, par exemple : les bénéfices donnés 5 par faveur ou par humeur. — Sire, dit l’Évêque, la multitude des ennemis que j’ai ici prouve que ce n’est pas par faveur. On pourroit peut-être dire que je donne avec humeur, mais non pas par humeur. » 1°

2038 (2212. III, f° 464). — Un archevêque d’Alby et d’Auch, un évêque de Condom et de Cominges, sont des gens à qui on paye leur exil.

2039(215.I, p. 236). — Libertés de l’Église gallicane.— On devroit bien plutôt dire la servitude de ô l’Église gallicane, puisqu’elles ne servent qu’à maintenir l’autorité du Roi contre la juridiction ecclésiastique et ôter au Pape la force de la maintenir, puisqu’elles ôtent aux ecclésiastiques le droit qu’ils ont sur les magistrats et les roix mêmes, en qualité 2o de fidèles.

Ces libertés ne sont pas les libertés de l’Église dans le sens qu’on l’entend, c’est-à-dire les libertés des ecclésiastiques : car elles sont presque toujours contraires aux privilèges qu’ils prétendent avoir ; ce 25 sont les libertés du peuple de France, qui a droit de soutenir l’indépendance de ses loix.

Il ne faut pas dire qu’elles soyent tout ce qui est porté par les anciens canons : car la France seroit bien malheureuse si elle étoit obligée d’accepter comme loi les collections qui en ont été faites.

Ces libertés ne sont fondées que sur le Droit des Gens, qui veut qu’une nation qui se gouverne par ses loix et n’a pas été subjuguée, ne soit point soumise, à l’égard du temporel, [à une] puissance étrangère ; et, à l’égard du spirituel, sur le Droit divin, qui veut que le Concile soit au-dessus du Pape, et sur la Raison, qui le veut aussi : n’y ayant point de corps qui n’ait plus d’autorité tout entier que divisé.

2040(470.I, p. 399). —Juridiction ecclésiastique. — Je ne suis point entêté des privilèges des ecclé

13 siastiques ; mais je voudrois qu’on ne leur fît point d’injustices. Je voudrois qu’on leur marquât pour une fois les termes de leur juridiction ; mais qu’elles (sic) fussent réciproques, et que les hypothèses de Févret, les arrêts particuliers, ne fussent

2o pas des loix contre eux ; sans cela, il faudra bien que cette juridiction s’anéantisse, de nouveaux arrêts la retranchant toujours ; et il est sûr que, si le discernement ne manque pas aux juges, il manquera, au moins, aux compilateurs. Le pauvre officiai ne sait

23 presque jamais de quel côté se tourner : de quelque côté qu’il prononce, il y a abus.

Les Cours, qui absorbent également la justice des Seigneurs, n’ont pas voulu qu’on définît exactement les cas royaux, et, lors de la nouvelle ordonnance,

3o les commissaires firent ajouter cette queue à l’énumération des cas royaux : « ceux dont, de tout temps, les juges royaux ont jugé » ; et n’eurent pas honte d’avouer que c’étoit afin de dépouiller plus aisément les autres juges.

2041 (471. I, p. 4a0). — Par la chimérique distinc- 5 tion du pétitoire et du possessoire des dimes, on a entièrement ôté aux ecclésiastiques la connoissance de cette matière.

2042 (1225. II, f° 96). — Sur la nouvelle qui courut, en janvier 1738, que le Roi alloit ôter les appels 10 comme d’abus au Parlement, je dis : « Le Roi ne peut pas faire tout ce qu’il peut. >

2043 (Sp., f° 488 v°). — [Règle monacale.] — Quel spectacle pour un étranger, pour un homme du monde, qui n’est point fait à ces idées-là, à cet 1 ? empire, à cette obéissance ! — Dans ces choses, il y

a toujours une réaction. Aussi les moines de saint Benoît sont-ils devenus ce que nous voyons (?) ; avant la réforme, les moines de saint François, des Cordeliers. C’est que ceux qui viennent après les 2o fondateurs n’ont pas de passion.

2044 (1165. II, f°81). —Je disois que, si un Persan ou un Indien venoit à Paris, il faudroit six mois pour lui faire comprendre ce que c’est qu’un abbé commendataire qui bat le pavé de Paris. — (Ceci est 15 de moi ; on l’a donné à l’abbé de Mongaut.)

XXXIII. DISPUTES DE RELIGION.

2045 (690. I, p. 472). — Lorsqu’un État est tourmenté par des disputes de religion, il arrive nécessairement que le Prince en est tout occupé ; ce qui 5 fait qu’il y subordonne tous les autres points, comme moins essentiels.

Il arrive que le Prince, devenant presque toujours partie intéressée, elles fixent sur lui, dans le même moment, l’amour et le respect d’une partie de ses 1o sujets, et la haine et le mépris de l’autre.

Il arrive que, comme on ne juge plus du Prince par ses vices ou par ses vertus, aussi le Prince ne juge plus de ses sujets que par des qualités étrangères ; que ce n’est plus le mérite personnel qui 15 donne les places, ni l’incapacité qui en prive, mais l’avantage d’être d’un certain parti ou le malheur d’être d’un autre.

Il arrive qu’une infinité de gens sont dégoûtés du gouvernement. Or, quoique la mauvaise volonté 2o d’une partie des citoyens paroisse impuissante, parce qu’elle ne fait pas de coups éclatants, elle ne laisse pas d’avoir des effets sourds, qui se produisent dans l’ombre et le temps : d’où viennent les grandes révolutions. 25 Il arrive que les pays du dehors sont pleins de citoyens chassés de leur patrie, qui en révèlent les secrets, en communiquent les avantages, en exagèrent la rigueur, en désirent l’abaissement, enfin, cherchent à se faire regretter par toutes sortes de voyes.

Enfin, les hommes sages qui pourroient remédier au mal, étant, par leur modération même, d’abord 5 lassés par la contradiction, apportent dans leurs actions l’indolence de leur caractèfe, tandis que les autres y mettent toute l’activité du leur.

Pour guérir le mal, il est inutile de travailler sur l’esprit des théologiens ; mais sur celui du peuple, 1o qui, entrant passivement dans la querelle, est plus capable d’être guéri.

L’attention que l’on donne à ce mal l’augmente sans mesure, en faisant croire qu’il est plus grand qu’il n’est en effet : les questions actuelles devenant 15 frivoles au bout d’un certain temps, pendant que la Religion, comme céleste, s’en dégage et subsiste toujours.

Il faut réduire les théologiens à défendre leurs opinions uniquement par amour pour la vérité ; 2o moyennant quoi ils n’iront jamais bien loin.

Quand on veut accommoder les partis, on les accrédite, en faisant voir que leur manière de penser est très importante et décide du repos de l’État et de la sûreté du Prince. 23

Par une contradiction naturelle de l’esprit humain, deux parties (sic) qu’on veut réunir deviennent, par cela seul, plus portées à se contredire.

On veut toujours avoir recours à l’autorité du Prince, parce qu’on aime à rendre les querelles 3o illustres.

Il ne faut pas s’étonner que beaucoup de personnes aiment ces disputes ; parce qu’elles jettent dans les affaires une infinité de gens que leur état, leur naissance et leur profession en excluoient. 3 Le peuple n’entre guère dans ces contestations que pour la part que le Prince y veut prendre, et, sur-le. champ, tout le monde devient spectateur pour voir quel sera le rôle d’un si grand acteur.

Pour lors, le Prince met ses sujets en état de lui 1o faire la seule résistence dont ils soyent capables, qui est de suivre leurs opinions ’.

2046 (8o. I, p. 75). — Pour apaiser toutes disputes de religion en France, il faudroit défendre aux moines de recevoir aucun novice qui n’eût fait sa philo

15 sophie et théologie dans les universités, et leur défendre d’avoir des cours de ces sciences chez eux. Sans cela, les disputes seront éternelles. Chaque ordre fera une secte à part, et une secte très unie. Les moines ont toujours été de grands disputeurs.

2o Pace vestra liceat dixisse : « Primi omnium Ecclesiam perdidistis. » — Dans les premiers siècles de l’Église, que les moines travailloient encore de leurs mains, les moines de Scythie ne mirent-ils pas tout en combustion2. Il falloit faire passer cette propo

25 sition : « Un de la Trinité a été crucifié. » — Idem3,

1. Voyez II» volume (mes Pensées), page 14 v°.

2. Voyez page 48, Histoire des Ouvrages des Sçavans, octobre 1691. — Extrait du Ve volume Bibliothèque ecclésiastique de Dupin.

3. Page 56. les moines causent la dispute sur les trois chapitres. — Chaque ordre a une bibliothèque de ses écrivains, et les particuliers n’étudient que dans cette bibliothèque.

2047 (606. I, f° 448 v°). — ’ Les disputes conti- h nuelles sur la primauté du patriarchat indisposèrent entièrement les Papes contre les Empereurs grecs, et Charlemagne, qui venoit de fonder un nouvel empire, devenu voisin en Italie de l’Empereur d’Orient, voyant qu’il ne pourroit pas manquer d’avoir des 1o démêlés avec un prince qui seroit également jaloux de sa dignité et de sa puissance, crut ne pouvoir mieux faire que de mettre le Pape, ennemi irréconciliable des Grecs, entre eux deux1. Il lui donna donc des terres qui pussent le mettre en état d’at- 15 taquer et de se défendre. Mais cette barrière fut, dans la suite, également fatale à l’empire qu’il venoit de fonder.*

(* Idée fausse : le schisme ne vint qu’après Charlemagne*.) 2o

2048(1170. II, f° 81 V). — Le grand mal de la Constitution, c’est que tous les évêques avoient conçu l’espérance de faire fortune, comme tous les seigneurs, au Mississipi.

2049*(1226. II, f° 97). — Je n’ai guère entendu rai- i5 sonner personne sur les affaires présentes, je ne dis

1. Cette idée n’est (je crois) pas nouvelle. pas avec sens, mais avec connoissance de cause. Il n’est plus question de la Constitution depuis plus de dix ans ; il est question de savoir s’il y aura un schisme ou non. Quoique la Cour et le Parlement 5 soyent opposés dans les voyes qu’ils prennent, ils n’ont, l’un et l’autre, qu’une même vue, qui est d’empêcher le schisme ; mais ils s’y prennent d’une manière différente. Et ils ont si bien les mêmes vues que, les mêmes choses que le Parlement condamne,

1o le Conseil est obligé de les condamner. La Cour et le Parlement savent que, s’il y a une fois un schisme, il faudra établir des loix pénales, qu’il faudra nous pendre tous, les uns, les autres, et que, quand on aura commencé, on ne sait pas où cela ira. Les Jan

15 sénistes, eux, vont toujours]en avant et semblent ne chercher qu’à aller se faire pendre, et les Molinistes préparent déjà les cordes avec lesquelles ils pendront ou seront pendus. La Cour de Rome, engagée (elle ne sait comment) dans cette affaire, suit ses

2o principes de pousser toujours les choses à l’extrémité. Tous les bons François, tous les vrais citoyens, frémissent en voyant le danger, et de la Religion, et de la Nation. On ne sauroit ériger assez de statues au cardinal de Fleury, qui a vu le mal, les causes, les

25 effets, et qui a cherché, dans tout son ministère, à en diminuer le mal et l’a fait. Et on peut dire qu’il a empêché le schisme, que les enfants perdus des deux parts vouloient hâter de toute leur force. Il a donné les emplois à des gens modérés ; au moins, il

3o a cherché à le faire. Il a arrêté les emportements des Molinistes et a ôté"peu à peu les forces aux Jansénistes, en les privant de leurs meilleurs sujets. Il est vrai que le Ministère a beaucoup aigri le Parlement, et il faudroit songer à deux choses : l’une, à adoucir les esprits ; l’autre, à y mettre, quand il vaque des charges, des gens sages, autant que l’on peut. 5

t. 11. 58

J’entends toujours dire que le Roi n’a qu’à supprimer, changer, ôter, casser le Parlement. Ce sont des gens ignorants qui parlent ainsi, ou des gens qui ont intérêt de parler ainsi, pour leur fortune à Rome. Une des bonnes choses qui ait été faites de nos jours, 1o c’est ce qui a le plus révolté le public, qui est le chapeau donné au cardinal d’Auvergne : on a fait par là comprendre au Clergé que les excès des particuliers dans les affaires du temps ne les menoient point aux dignités, qui les dévorent. 13

Il ne faut pas croire que le Parlement de Paris agisse par humeur et par pique uniquement. J’avoue que, comme, lorsque l’on est aigri par la contradiction, on se jette plus fort dans l’opinion où l’on est qu’on n’y étoit auparavant, il peut y avoir et il y a 1o eu dans le Parlement de petits esprits qui se sont laissé échauffer la cervelle des petitesses et des idiotismes jansénistes. Mais je jette les yeux, non sur le Parlement de Paris, mais sur la magistrature du Royaume, et je la trouve dans les principes du 25 Parlement.

Pourquoi cela ? C’est que, depuis quatre siècles, tous les livres sont pleins des principes du Parlement ; que c’est là-dessus que l’on a étudié, qu’on s’est formé l’esprit, et que les hommes ne renoncent pas 3o tout d’un coup et tous ensemble à leurs principes ; que les disputes entre Philippe-le-Bel et Boniface VIII établirent des principes en France ; que la Pragmatique les confirma ; que les malheurs des guerres de la Religion, les excommunications de Henri III et

5 de Henri IV, rendirent les magistrats plus attachés à ces principes ; que la paix du règne de Louis XIII et le commencement de Louis XIV avoit (sic) maintenu les esprits dans la dépendance et le respect nécessairement dû, et pour l’intérêt de la Religion,

1o et pour notre intérêt, même civil, à la Cour de Rome, lorsque Louis XIV fit la fameuse assemblée du Clergé, qui fit plus de mal à Rome que les Parlements n’en avoient fait ; que le père Le Tellier vint ensuite et voulut, en un jour, faire oublier aux

15 François toutes leurs maximes.

Mais les magistrats ne les ont pas oubliées. Ils ne sont point de mauvaise humeur, mais ils ont des connoissances. C’est donc par la raison et par la douceur qu’il faut travailler sur eux, et les ramener

2o au droit chemin insensiblement, dans les choses où les disputes les ont portés trop avant.

Et il faut surtout bien prendre garde de prendre le change, où l’on passe de la question qui faisoit l’objet principal à des questions plus intéressantes,

i5 et où le Clergé pourroit chercher, à l’ombre de la Constitution, à passer à d’autres prétentions, sous prétexte de l’exécution de ladite Constitution. Un bon citoyen doit chercher, d’un côté, à calmer les esprits et à maintenir dans ses bornes chacun des

3o ordres du Royaume. Et, quand je dis ceci, je ne parle point contre les évêques. J’ai toujours pensé que leur juridiction pour la correction des mœurs n’étoit que trop bornée. Je crois même que l’autorité du Pape nous est même, politiquement parlant, infiniment utile. Car, que deviendrions-nous dans cette nation turbulente, où il n’y a aucun évêque qui pense 5 comme son voisin ? Mais cela ne signifie pas que l’on aille violemment vous mener, et despotiquement, à une autorité qu’on nous soutient être sans bornes toujours, parce qu’elle l’est quelquefois, et en toutes les occasions, parce qu’elle l’est en quelques-unes. 1o

(J’ai barbouillé ceci sur les idées qui me sont venues à l’occasion d’une dispute sur la suppression des charges de présidents du Grand-Conseil, le 1erjanvier 1738, contre un homme d’Avignon qui soutenoit que le Roi alloit ôter les appels comme 15 d’abus au Parlement, et à qui je dis que cela ne seroit point, parce que le Conseil étoit trop sage pour ne pas voir que cela rendroit jansénistes tous les gens sages, qui n’avoient pas d’envie de l’être. Et, sur ce qu’il me dit : * Le Roi ne peut-il pas sup- 20 primer le Parlement ?» je lui répondis : « Monsieur, apprenez de moi que le Roi ne peut pas faire tout ce qu’il peut. »)

2050* (2164. III, f° 354 Vo). — Sur les Querelles de 17SS. — Taisez-vous et écoutez !... Ce sont vos 35 opinions qui sont en danger, et non pas la Religion qui y est.

Vous dites qu’il faut interroger les mourants sur la Constitution ; et, moi, je vous dis qu’elle est reçue, et qu’il ne faut plus interroger personne. — Vous dites "o qu’elle n’est pas reçue, et qu’il ne faut pas la recevoir ; et, moi, je vous dis qu’elle est reçue, et qu’il n’en faut plus parler. — O François ! si vous saviez combien la théologie est belle, et combien les théo5 logiens sont idiots !.... Sachez que la Religion est éternelle, et qu’elle n’a pas besoin de votre colère pour se soutenir ; qu’elle étoit avant la Constitution, et qu’elle sera après. Ce sont nos regards sur les combattants qui font vos combats.

1o 2051 (2247. III, f° 475 v°). — Il y a en France trois opinions sur la Bulle : la première est celle de ceux qui la croyent une loi de l’Église et de l’État ; la seconde, de ceux qui regardent la Bulle comme une règle de foi et lui donnent la plus grande autorité

13 qu’il y ait sur la Terre ; la troisième, de ceux qui la regardent comme un décret mauvais en soi, qui condamne des choses bonnes en elles-mêmes.

La première opinion est celle de presque tous les magistrats et des théologiens sages et éclairés. Ceux

2o qui tiennent les deux autres opinions certainement

ne se rencontreront pas, et ce sont les gens qui

combattent depuis quarante ans, et qui vont gémir

sous la loi du silence.

On dit aux premiers combattants : « La Bulle n’est

25 point une règle de foi, parce qu’un décret ne peut avoir plus d’autorité que le Législateur n’a voulu lui en donner lui-même. Ce n’est pas par un défaut de pouvoir dans le Législateur qu’elle n’est point une règle de foi, mais parce que la nature de la chose

3o y résiste. »

On dit aux seconds : « Il n’est point douteux que l’Église ne puisse ôter des mains des fidèles un livre qu’elle juge dangereux, et il n’est pas impossible que des vérités ne puissent être placées dans un livre avec un tel art qu’elles conduisent à des 5 erreurs. »

Ces deux partis ont combattu à outrance, et ce qui a fait le mal, ce sont les champions invisibles qui sont entrés dans la lice, et il y a bien des Rogers qui ont combattu sous les armes de Léon. 1o

Aujourd’hui, les théologiens semblent se quitter ; la question change : ce qui agitoit depuis quarante ans n’agite plus. Il n’est question depuis un an que de la compétence. Peut-être est-il heureux que cela se tourne de ce côté-là, et qu’il est plus aisé de 15 décider cette dispute que l’autre, parce que cette dispute concerne moins le dogme que les formalités.

Les théologiens sont comme ces oiseaux qu’on envoye pêcher, et, à qui, après avoir (sic) le poisson 2o arrêté dans leur gosier par un anneau, on substitue un goujon.

2052(2158. III, f° 353 vo). —Je disois à l’occasion des disputes du Clergé et du Parlement et l’exil de celui-ci en 1753 : * C’est un trop grand coup pour 23 une superstition mourante. Le Clergé a perdu l’amour de la Nation. Il est bien dupe : il prend la haine pour du respect. >

XXXIV. BIENS DE L’ÉGLISE.

2053 (181. I, p. 170). — La plupart des gens crient

contre les grands biens possédés par l’Église. Pour

moi, je crois que le principal inconvénient n’est pas

5 là, mais dans le grand nombre de ceux qui les

partagent.

Voici comment.

Il n’y a guère de petite ville qui n’ait un ou deux petits chapitres, dans lesquels il y a depuis dix 1o jusques à vingt et trente places d’un très petit revenu, et qui, par conséquent, ne peuvent être enviées que par des gens de peu. Elles font l’ambition des principaux artisans ou laboureurs, qui tâchent de faire étudier leurs enfants pour les 15 obtenir, de manière que toutes ces places dérobent autant de bons sujets à l’industrie et à l’agriculture ’.

Si ces places étoient plus considérables, elles regarderoient la noblesse, qui est le seul corps oisit du Royaume, et le seul qui ait besoin de biens 2o étrangers pour se soutenir.

Il n’y a rien de si ridicule que d’engager, pour 5o écus, un homme à un bréviaire et à une continence éternelle.

Les gens de cette trempe, sans éducation, sans 25 lettres, sans considération, sont la honte de l’Église et le sujet éternel des railleries des séculiers.

1. Ces sortes de gens sont obligés d’aller vivre chez des artisans, où ils ne sauroient mener une vie fort ecclésiastique.

Il seroit facile de remédier à cet inconvénient par des unions ou par des réductions, et on formeroit des bénéfices qui pourroient être possédés avec quelque dignité.

On n’auroit pas même besoin d’une autorité 3 étrangère : celle du Roi et du diocésain suffiroit (sic) pour cela.

2054(182.I,p. 172). — Le pape InnocentXdétruisit tous les petits couvents de l’État ecclésiastique, et en fit vendre les maisons et les biens. Il en supprima 1o environ mille cinq cents, et, s’il n’avoit pas été prévenu par la mort, il auroit invité tous les princes catholiques d’en faire autant dans leurs États.

On sait que les petits couvents ne servent qu’à entretenir le relâchement de la discipline monas- 15 tique.

Ils entretiennent, d’ailleurs, le nombre prodigieux des moines, qui, répandus jusque dans les plus petites bicoques, ont des relations partout, et qui, cherchant dans chaque enfant le premier quart 2o d’heure de chagrin, de caprice ou de dévotion, s’en saisissent aussitôt.

On pourroit unir les biens de ces petits monastères à d’autres monastères ou à des bénéfices, et, en ce cas, on pourroit favoriser plusieurs bénéfices i5 de nomination royale, qui, par la succession des temps, ont perdu leurs biens et n’ont presque conservé que leur nom.

Si l’on les unissoit aux autres monastères, il ne faudroit pas craindre qu’ils devinssent trop riches : 3o car, primo, l’objection ne peut concerner les mendiants, et les moines rentés seroient plus en état de supporter les charges de l’État.

D’ailleurs, comme ils auroient plusieurs biens b éloignés, ils seroient portés à les donner en censive ; ce qui seroit un très grand avantage pour l’État.

On pourroit ne laisser qu’une seule maison du même ordre dans la même ville. (Voyez extrait du Journal des Sçavanis, 1689, un concile qui défend 1o d’augmenter le nombre des moines.)

2055 (36o. I, p. 353). — On dit qu’à Venise, depuis l’accommodement avec Paul V, les ecclésiastiques ne peuvent plus faire d’acquisitions nouvelles, mais sont obligés de porter leur argent à une banque,

15 où on leur paye l’intérêt, de façon qu’avec les nouveaux capitaux, ils payent les intérêts des anciens. Je voudrois qu’en France on en usât de même, à peu près, pour les nouvelles acquisitions, et qu’on obligeât le Clergé de vendre la moitié de ses fonds, en

2o contrats sur PHôtel-de-Ville. Il est bon que le Clergé ait ses fonds en argent : car il augmente toujours en Europe. Il est bon que ce fonds soit dans la main du Prince.

2056 (273.I, p. 294). — Il est dangereux que l’au2b torité du Pape ne soit quelque jour ébranlée par les

Jansénistes. Les persécutions qu’on leur a fait (sic) en France a fait prendre à quelques uns le parti de se retirer en Hollande, où ils ont pris des principes contre une autorité qui les condamnoit sans cesse. T. u. 5g Or, il est impossible que les Jansénistes de France et de Hollande ne se communiquent beaucoup. Comme les Jésuites, par leur crédit, par leur industrie, par leurs fatigues, arment toujours cette puissance contre eux, il ne leur est guère possible de se 5 défaire des Jésuites qu’en ébranlant cette puissance. Et, si un Prince se met jamais dans la tête de dépouiller l’Église de ses biens, il ne faut pas douter que le parti des Jansénistes, en haine de la Cour de Rome, ne soit pour lui ; et, s’il employe ces biens 1o au soulagement des sujets, il ne faut pas douter que le peuple n’y soit encore.

Quoique je n’approuve nullement une pareille entreprise, voici comment je m’imagine qu’elle sera exécutée, si elle l’est jamais. On supprimera toutes ô les abbayes, couvents de moines, prieurés, chapelles, cathédrales et collégiales, et on ne gardera que les évêchés et cures, hôpitaux et universités. On laissera chacun dans la paisible possession de son bien ; mais, à mesure qu’un bénéfice vaquera, il sera sup- 2o primé, et les biens qui en dépendent, même les maisons, vendues au profit de l’État. Les religieux et moines resteront aussi dans la possession de leurs biens ; mais, à mesure qu’ils mourront, ceux qui n’ont point fait de vœu de stabilité seront trans- ih portés des couvents des villes dans les couvents des campagnes, et les couvents vides et biens en dépendant seront vendus au profit de l’État ; et, quant aux moines qui auront fait vœu de stabilité, la portion des morts accroîtra à l’État et sera vendue à 3o mesure.

Les évêques seront priés de ne point faire d’ecclésiastiques jusques à ce que ceux déjà faits, tant séculiers que réguliers, soyent pourvus de bénéfices ; et, s’ils en faisoient quelqu’un, celui qui sera fait sera 5 exilé hors du Royaume. Idem, pour les moines ; outre que le prieur qui aura reçu un novice sera aussi exilé avec lui.

La vente des biens vacants se fera au plus offrant, et ce, en papiers royaux ou contrats. Lesdits biens

1o seront sujets aux charges et impôts des lieux où ils seront situés, et on retranchera des charges du Clergé ce que ces biens payoient lorsqu’ils étoient ecclésiastiques. On fera chaque année le calcul des rentes éteintes, et on diminuera à proportion

13 quelque impôt onéreux ; comme, par exemple, on pourra abolir la gabelle.

Il faudroit bien se donner de garde de rien changer dans la Religion, et surtout de s’écarter de ce qui a été défini par le sacré concile de Trente.

2o Voilà pourquoi j’imagine qu’un prince pareil, s’il est sage, ne permettra point aux moines de rompre leurs vœux, ni de sortir de son (sic) cloître.

2057 (214.I, p. 23o). — Le bien de l’Église est un

mot équivoque. Autrefois, il exprimoit la sainteté des

25 mœurs. Aujourd’hui, il ne signifie autre chose que

la prospérité de certaines gens et l’augmentation

de leurs privilèges ou de leur revenu.

Faire quelque chose pour le bien de l’Église n’est

point faire quelque chose pour le Royaume de Dieu

3o et cette société de fidèles dont Jésus-Christ est le chef ; mais c’est faire quelque chose d’opposé à l’intérêt des laïques.

Lorsque l’on a voulu attacher des biens d’Église à de certaines sociétés de pauvres, comme aux Invalides, c’est-à-dire à des gens qui, outre la pauvreté, h les blessures, ont encore la honte, qui les empêche de demander le soutien de leur vie, l’Église s’y est opposée et a regardé cela comme une profanation ; et on a succombé, et on a cru ses cris légitimes. Preuve évidente que l’on regarde les biens de 1o l’Église, non pas comme les biens des pauvres, mais comme ceux d’une certaine société vêtue de noir, qui ne se marient (sic) pas.

Quand nos roix ont prêté leur serment à leur sacre, ne croyez pas que l’Église, qui l’a exigé, les ait ô fait jurer de faire observer les loix du Royaume, de bien gouverner leurs sujets, d’être les pères de leurs peuples. Non ! On les a fait seulement jurer qu’ils conserveroient les privilèges de l’Église de Reims.

Quand on a tenu des états, ne croyez pas que le 5o Clergé ait demandé la diminution des impôts et le soulagement du peuple : il ne pensoit pas à un mal qu’il ne sentoit pas ; mais il demandoit seulement quelque extension de leur juridiction ou de leurs privilèges, la réception du concile de Trente, qui 35 leur est favorable. Ils ne songeoient point à la réformation des mœurs. Il est vrai que lorsque les autres ordres en parloient, ils s’écrioient qu’il n’appartenoit qu’à eux de se mêler de leurs affaires, voulant toujours être les réformateurs, afin de n’être jamais 3o les réformés.

On est si fortement persuadé que les grandes richesses des ecclésiastiques sont un abus, que, si je prétendois le prouver ici, je passerois pour un imbécile. Mais, telle est la force du préjugé, qu’il subsiste 5 même après avoir été détruit. Et tel qui vous dira que les grandes richesses des ecclésiastiques sont le plus violent abus sera le premier à vous dire que la Religion vous défend d’y toucher et de mettre (comme on dit) la main à l’encensoir ; comme si

1o diminuer leur revenu étoit usurper leurs fonctions. Faites (je vous prie) ici trois réflexions : La première est que, quelque charge que l’on impose sur le Clergé, cela ne sauroit être pernicieux à l’État ; au lieu que, si l’on charge trop les

15 laboureurs par les tailles ou les bourgeois par les entrées, il faut nécessairement que tout l’État se bouleverse. Si l’on charge un paysan de manière que la taille épuise son revenu, ou que ce revenu soit si modique qu’il ne vaille pas la peine de faire

2o les dépenses et les avances de la culture, il laissera sa terre inculte ou ne travaillera que ce qu’il en faut pour vivre. Que si vous chargez encore trop les marchandises de droits d’entrée, il n’y aura point de consommation. Mais, pour l’Église, on peut la

25 charger impunément, parce que, comme presque tout son revenu consiste en rentes et en dîmes, il n’y a pas danger qu’ils (sic) les abandonnent, quelque petit que soit le profit de les recueillir. La seconde réflexion est que les richesses de

3o l’Église sont contre les gens d’Église mêmes, parce qu’elles les rendent esclaves des princes et des magistrats. Les ecclésiastiques ne sauraient rien entreprendre, crainte de la saisie de leur temporel, et les évêques ne sauroient plus dire : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » Et, si même la foi étoit en péril, peut-être y en auroit-il quelques- 5 uns qui ne se soucieroient guère d’un point de foi ou de discipline qui leur ôteroit 5o.ooo livres de rente1.

Ceci fait naître ma troisième réflexion, qui est que le Pape n’a point non plus d’intérêt à protéger 1o les richesses de l’Église, puisqu’elles sont contre lui, et qu’elles l’empêchent de pouvoir à sa fantaisie disposer des évêques : témoin les affaires de Sicile sous Clément XI, et celles de Venise, plus anciennes.

D’ailleurs, le Pape est presque sans intérêt aujour- 15 d’hui : car il ne retire rien des bénéfices et des couvents, à la réserve de quelques bulles, qui ne vont pas à un gros objet. Il n’a plus en France de grâces expectatives à donner, plus de décimes à lever, plus de droit de dépouille et autres droits qu’il auroit 2o autrefois été de son intérêt de soutenir, et pour lesquels Rome publia autrefois sa bulle In Cœna Domini.

Il y a plus. C’est que toutes ces richesses le mettent toujours en danger de perdre du terrain. 25 Elles mettent la Catholicité en danger, en facilitant aux Princes les moyens d’intéresser toutes les plus considérables familles de leurs États à sa destruction,

1. Henri IV disoit fort bien, au Parlement, à tous les grands braillards de la Ligue : « Je n’ai qu’à leur donner un bénéfice pour les faire taire. » et de les attacher au schisme et à l’hérésie aussi fortement qu’à leur fortune, comme l’exemple des Princes protestants l’a fait assez voir. En France même, nous voyons, par Mézeray, que, si on eût 5 dans les règnes des enfants de Henri IIJ exempté les Huguenots du payement des dîmes, tout le monde eût été huguenot.

Ainsi la devise du flambeau renversé convient très bien à l’Église : « Ce qui me nourrit me tue. »

1o Elle gémit sous le poids de l’or.

Les premiers Chrétiens étoient presque tous pauvres ; les pauvres étant attirés à une religion qui honoroit la pauvreté et sanctifioit cet état. J’aimerois bien mieux que, dans un État, il n’y

ô eût point de pauvres que d’y voir tant de maisons destinées à les nourrir.

Lorsque l’Église est riche, le Gouvernement est intéressé à ses désordres : témoin ce qui est dit dans la Vie d’Abélard.

2o Il est indifférent pour les peuples que les ecclésiastiques ou les séculiers jugent de certaines causes, et les disputes à cet égard sont, cependant, les choses dont on dispute le plus. Il n’est pas indifférent pour le peuple que les ecclésiastiques regor

.3 gent de richesses, et personne ne s’en met en peine 1.

2058(1128. II, f° 77 vo). —J’aime à voir dans le bâtiment de l’Église de Saint-Sulpice, qui écrase le Séminaire, les ecclésiastiques, après avoir fait reculer les séculiers, se faire reculer eux-mêmes, et se faire une guerre civile, après avoir eu la victoire dans la guerre étrangère. 5

1. Le cardinal de Richelieu, qui affectait toutes sortes de réputations, qui avoit bien des choses à expier à l’égard de Rome par son union avec les Protestants, qui avoit à gouverner un prince dévot, commença les réformes.

2059 (1077. II, f° 66 v°). — Il est très surprenant que les richesses des gens d’Église ayent commencé par le principe de la pauvreté. »