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Pensées pour moi-même/Livre IV

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Traduction par Jules Barthélemy-Saint-Hilaire.
Germer-Baillière (p. 76-120).

LIVRE IV


I

Le maître intérieur[1], quand il est tout ce que veut la nature, doit prendre les choses de la vie de telle sorte qu’il soit toujours prêt à se régler sans peine sur le possible et sur les circonstances données. Il se garde bien de s’attacher jamais à une matière, qui n’est qu’en sous ordre ; et il s’élance vers les choses supérieures, où même encore il fait son choix[2]. L’obstacle qu’il rencontre lui devient une matière à s’exercer. C’est comme le feu, quand il dévore les objets qu’on y jette ; ces objets seraient assez volumineux pour éteindre le maigre foyer d’une lampe ; mais le feu toujours plus ardent s’assimile en un instant les matériaux qu’on y entasse ; il les absorbe ; et, nourri par ces mêmes aliments, il n’en est que plus fort et ne s’en élève que plus haut.

II

Ne fais jamais quoi que ce soit à la légère[3] ; et règle uniquement tous tes actes d’après la réflexion, complément nécessaire de la pratique.

III

On va se chercher de lointaines retraites[4] dans les champs, sur le bord de la mer, dans les montagnes ; et toi-même aussi tu ne laisses pas que de satisfaire volontiers les mêmes désirs. Mais que tout ce soin est singulier, puisque tu peux toujours, quand tu le veux, à ton heure, trouver un asile en toi-même ! Nulle part, en effet, l’homme ne peut goûter une retraite plus sereine ni moins troublée que celle qu’il porte au dedans de son âme, surtout quand on rencontre en soi ces ressources[5] sur lesquelles il suffit de s’appuyer un instant, pour qu’aussitôt on se sente dans la parfaite quiétude. Et par la « Quiétude », je n’entends pas autre chose qu’une entière soumission à la règle et à la loi. Tâche donc de t’assurer ce constant refuge, et viens t’y renouveler toi-même perpétuellement. Conserve en ton cœur de ces brèves et inébranlables maximes que tu n’auras qu’à méditer un moment, pour qu’à l’instant ton âme entière recouvre sa sérénité, et pour que tu en reviennes, exempt de toute amertume, reprendre le commerce de toutes ces choses où tu retournes. À qui, je te le demande, pourrais-tu en vouloir ? Est-ce à la perversité des humains ? Mais si tu rappelles à ta mémoire cet axiome que tous les êtres doués de raison sont faits les uns pour les autres, que se supporter réciproquement[6] est une partie de la justice, et que tant de gens qui se sont détestés, soupçonnés, haïs, querellés, sont étendus dans la poussière et ne sont plus que cendres, tu t’apaiseras peut-être assez aisément. Ou bien, par hasard, est-ce que tu en veux au sort qui t’a été réparti dans l’ordre universel ? Alors considère de nouveau cette alternative : De deux choses l’une, ou il y a une Providence[7], ou il n’y a que des atomes. Pense aussi à cette vieille démonstration d’où il ressort que le monde n’est après tout qu’une vaste cité. Sont-ce les choses corporelles qui ont encore prise sur toi ? Dis-toi alors, à part toi, que la pensée, une fois qu’elle a pu se saisir elle-même et comprendre son essence propre, ne se confond plus avec les mouvements du souffle vital qui t’anime, que d’ailleurs ce mouvement soit puissant ou débile. Ou bien encore, rappelle-toi toutes ces maximes qu’on t’a apprises et que tu as acceptées sur la douleur et le plaisir. Serait-ce par hasard la vaine opinion des hommes[8] qui t’agite et te déchire ? Alors regarde un peu l’oubli rapide de toutes choses, l’abîme du temps pris dans les deux sens[9], l’inanité de ce bruit et de cet écho, la mobilité et l’incompétence des juges, qui semblent t’applaudir, et l’exiguïté du lieu où la renommée se renferme. La terre entière n’est qu’un point, et la partie que nous habitons n’en est que le coin le plus étroit. Là même, ceux qui entonneront tes louanges[10], combien sont-ils et quels sont-ils encore ?

Il reste donc uniquement à te souvenir que tu peux toujours faire retraite[11] dans cet humble domaine qui n’appartient qu’à toi. Avant tout, garde-toi de t’agiter, de te raidir ; conserve ta liberté, et envisage les choses comme doit le faire un cœur énergique, un homme, un citoyen, un être destiné à mourir. Puis, entre les maximes où la réflexion peut s’arrêter le plus habituellement, place ces deux-ci : la première, que les choses ne touchent pas directement notre âme[12], puisqu’elles sont en dehors d’elle, sans qu’elle puisse les modifier, et que nos troubles ne viennent que de l’idée tout intérieure que nous nous en faisons ; la seconde, que toutes ces choses que tu vois vont changer dans un instant[13], et que tout à l’heure elles ne seront plus. Enfin, rappelle-toi sans cesse tous les changements que tu as pu toi-même observer. Le monde n’est qu’une transformation perpétuelle ; la vie n’est qu’une idée et une opinion.

IV

Si l’intelligence est notre bien commun à tous, la raison, qui fait de nous des êtres raisonnables, nous est commune aussi. Cela étant, cette raison pratique qui est notre guide pour ce qu’il nous faut faire ou ne pas faire, nous est commune également. Cela étant encore, la loi nous est commune. La loi nous étant commune, nous sommes concitoyens[14] ; étant concitoyens, nous sommes membres d’un certain gouvernement. De tout cela, concluons que le monde n’est, à vrai dire, qu’une vaste cité ; car de quel autre gouvernement que celui-là serait-il possible d’affirmer que le genre humain tout entier en fait partie ? Oui, c’est de là, c’est bien de cette cité commune[15] que nous viennent essentiellement, et l’intelligence, et la raison, et la loi. S’il n’en était pas ainsi, de quelle source nous viendraient-elles ? Car, de même que la partie terrestre de mon être est une partie détachée de quelque terre, de même que le liquide en moi vient de quelqu’autre élément liquide, et que la chaleur et le feu dont je suis animé viennent d’une source particulière, puisque rien ne vient de rien et que rien ne s’abîme dans le néant ; de même aussi, l’intelligence doit nous venir de quelque part[16].

V

La mort, telle que nous la voyons, est, ainsi que la naissance, un mystère de la nature[17] : ici, combinaison des mêmes éléments ; et là, dissolution d’éléments toujours les mêmes. Dans tout cela, il n’y a rien absolument qui puisse révolter un être doué d’intelligence, ni qui contredise le plan raisonné du système entier[18].

VI

Telles conséquences devaient de toute nécessité, dans l’ordre de la nature, sortir de tels principes. Ne pas vouloir qu’il en soit ainsi, c’est vouloir que la figue n’ait pas de suc[19]. En un mot, souviens-toi bien de ceci : c’est que, dans le plus mince intervalle de temps, et toi et lui[20], vous serez morts tous les deux[21], et que, bientôt aussi, il ne subsistera rien de vous, pas même votre nom.

VII

Supprime l’idée que tu t’es faite[22] ; et, du même coup, tu supprimes aussi ta plainte : « Je suis blessé. » Supprime le « Je suis blessé » ; et, du même coup, la blessure est supprimée également.

VIII

Tout ce qui ne rend pas l’homme plus mauvais vis-à-vis de lui-même[23], ne peut pas non plus rendre sa vie plus mauvaise, et ne peut lui nuire ni au dehors ni au dedans.

IX

La nature du bien universel est contrainte nécessairement[24] à faire ce qu’elle fait.

X

Que tout ce qui arrive, arrive selon ce que la justice exige, c’est ce que tu reconnaîtras pour peu que tu y appliques ton attention. Ainsi, je dis que les choses se succèdent, non pas seulement selon l’ordre, mais en outre selon la justice[25], et comme si elles étaient disposées par un être qui les distribuerait d’après leur mérite. Continue donc à le reconnaître[26] ainsi que tu as commencé à le comprendre ; et quoique tu fasses, fais-le toujours avec cette pensée, la pensée unique d’être homme de bien dans toute l’étendue de ce mot[27], tel que le conçoit la raison. C’est là une résolution que tu dois conserver avec toute l’énergie dont tu peux être capable.

XI

Ne prends jamais les choses sous le point de vue où les voit celui qui t’insulte, ni au point de vue sous lequel il voudrait te les faire voir. Pour toi, ne les considère que dans leur réalité.

XII

Voici deux choses auxquelles il faut que tu sois incessamment tout prêt : la première, de ne faire absolument que ce que te recommande, dans l’intérêt de tes semblables, la raison, qui doit te régir souverainement et te dicter ses lois ; la seconde, de changer d’avis[28] si tu viens à rencontrer quelqu’un qui t’éclaire, et qui te fasse renoncer à ta première pensée. Il est évident d’ailleurs que ton changement doit toujours venir de cette conviction profonde que la chose est juste ou qu’elle est d’utilité générale ; car ce ne sont jamais que des motifs analogues et aussi sérieux qui doivent te faire varier, et non pas cette considération qu’il peut y avoir pour toi dans l’idée nouvelle que tu adoptes ou du plaisir, ou de la gloire.

XIII

As-tu la raison en partage ? — Oui, sans doute, je l’ai. — Alors, pourquoi n’en uses-tu pas ? Car, du moment que la raison remplit le rôle qui est le sien, que peux-tu vouloir de plus[29] ?

XIV

Tu n’as vécu et subsisté qu’à l’état de partie dans un tout. Tu disparaîtras[30] dans le sein de l’être qui t’a produit ; ou plutôt, tu seras recueilli[31] par suite de quelque changement, dans la raison de cet être qui a créé les germes de l’univers entier.

XV

Sur le même autel, il y a bien des grains d’encens[32] ; tel grain est le premier qui tombe dans le feu ; tel autre n’y tombe qu’un peu plus tard. Ce n’est pas une différence.

XVI

Dans dix jours, tu sembleras un dieu pour les gens qui te traitent aujourd’hui de bête fauve ou de singe[33], pour peu que tu t’en tiennes aux principes et au culte de la raison.

XVII

Ne te conduis pas comme si tu devais vivre des millions d’années. L’inévitable dette est suspendue sur toi. Pendant que tu vis, pendant que tu le peux encore, deviens homme de bien.

XVIII

Que de temps on pourrait se ménager en ne regardant point à ce qu’a dit le voisin[34], à ce qu’il a fait, à ce qu’il a pensé, et en ne songeant qu’à ce qu’on fait soi-même, afin de rendre toutes ses actions justes et saintes ! Oui, à l’exemple de l’homme de bien[35], il faut ne point plonger ses regards dans les mœurs ténébreuses, mais marcher tout droit sur la ligne, sans le moindre écart.

XIX

Si l’on ambitionne avec tant d’ardeur la renommée qu’on doit laisser après soi[36], c’est qu’on ne réfléchit pas assez qu’il n’est point un seul de ces hommes qui se seront souvenus de vous qui ne doive aussi mourir à son tour, qu’il en sera de même indéfiniment, et pour celui qui héritera de ce premier admirateur, et pour tous ceux qui suivront, jusqu’à ce que, enfin, s’éteigne cette renommée tout entière, passant de ceux qui la recherchent avec tant d’ardeur à ceux qui s’éteignent après l’avoir un instant entretenue. Suppose même, si tu le veux, que ceux qui garderont ton souvenir soient immortels et que le souvenir soit immortel ainsi qu’eux ; qu’est-ce que tout cela peut te faire, je ne dis pas après la mort, mais je dis de ton vivant ? Qu’est-ce que la louange des hommes, à moins toutefois qu’on ne veuille en faire un calcul et un profit ? Car voilà que tu négliges bien à contre-temps les dons de la nature, tandis que le reste suit une tout autre raison[37].

XX

Tout ce qui est beau[38], en quelque genre que ce puisse être, est beau de soi seul, et n’aboutit qu’à soi-même, sans que la louange qu’on peut en faire en constitue une partie essentielle. Ainsi donc, un objet quelconque, parce qu’on le loue, n’en est ni pire ni meilleur. Et ce que je dis ici s’applique aux choses qu’on qualifie de belles dans un sens plus vulgaire, à savoir les objets purement matériels et les œuvres de l’art. Quand une chose est belle réellement, de quoi peut-elle avoir encore besoin ? Il ne lui manque absolument rien pas plus qu’à la loi, pas plus qu’à la vérité, pas plus qu’à la bonté ou à la pudeur. De tous ces biens, en est-il un qui soit beau parce qu’on le loue, ou qui puisse périr parce qu’on le critique ? Une émeraude perd-elle du prix qu’elle avait parce qu’on ne la loue pas ? Et l’or, et l’ivoire, et la pourpre, et la lyre, et le poignard, et la fleur, et l’arbuste[39] ?

XXI

Si les âmes subsistent et continuent de vivre, comment, depuis des temps infinis, l’air est-il assez vaste pour les contenir toutes[40] ? Mais comment la terre contient-elle les corps de tant d’êtres ensevelis depuis tant de siècles dans son sein ? Eh bien ! de même que, dans la terre, après un séjour plus ou moins long, la transformation et la dissolution de ces cadavres font de la place à d’autres ; de même, les âmes, après un certain séjour dans l’air où elles sont transportées, changent, s’épanchent et se consument, absorbées et reprises dans la raison génératrice de l’univers. De cette manière, elles font place aux autres, qui viennent habiter les mêmes lieux. Voilà bien ce qu’on peut répondre quand on soutient le système de la permanence des âmes. Mais il ne faut pas supputer seulement cette foule innombrable de corps ensevelis de la sorte ; il faut calculer aussi cette autre foule d’animaux que nous mangeons ou que d’autres animaux dévorent. Quel nombre n’en est pas détruit, et comme enseveli de cette façon dans les corps de ceux qui s’en nourrissent ! Et pourtant, cet étroit espace les peut conserver parce qu’ils changent, et qu’ils se transforment en particules de sang, d’air ou de feu.

Mais, dans une telle question[41], quel est le moyen de savoir la vérité ? C’est de distinguer l’élément matériel, et la cause d’où vient cet élément[42].

XXII

Ne point se laisser entraîner par le tourbillon ; mais, dans toute entreprise, s’appliquer à ce qui est juste ; et, dans toute pensée, conserver avant tout la plénitude de l’intelligence, qui comprend les choses.

XXIII

Ô monde[43], tout me convient de ce qui peut convenir à ton harmonie ; rien n’est pour moi prématuré ni tardif de ce qui pour toi vient à son temps. Tout est fruit pour moi, ô nature, de ce que produisent les saisons fixées par toi. Tout vient de toi, tout vit en toi, tout retourne en toi. Dans la tragédie[44], un personnage s’écrie : « Ô douce cité de Cécrops ! » Et toi, tu ne t’écrierais pas : « Ô douce cité de Jupiter ! »

XXIV

« Si tu veux conserver la paix de ton âme, dit un philosophe[45], n’agis que le moins possible. » Mais ne serait-ce pas encore mieux de ne s’occuper que de ce qui est absolument nécessaire, et uniquement de ce qu’exige la raison d’un être essentiellement sociable[46], dans les conditions où la raison l’exige ? De cette façon on ne jouit pas seulement de la satisfaction d’avoir fait bien ; mais on jouit en outre de l’avantage de n’avoir agi que fort peu. C’est qu’en effet la plupart du temps ce que nous disons, ce que nous faisons n’a rien de bien nécessaire ; retrancher tout cela, ce serait s’assurer plus de loisir et aussi plus de tranquillité. Par conséquent, il faut, pour chaque chose, se souvenir de se poser cette question[47] : « N’est-ce point là quelque chose qui n’est point nécessaire ? » Bien plus, ce qu’il faut ainsi retrancher, ce ne sont pas seulement les actions qui ne sont pas indispensables, mais ce sont en outre les pensées[48] ; car, de ce moment, les actions qui nous entraînent et nous dévient ne pourraient plus suivre des pensées qui n’existeraient point.

XXV

Essaie de voir dans quelle mesure tu peux, toi aussi, réaliser la vie de l’homme de bien, qui sait se contenter du destin qu’il reçoit en partage dans l’ordre universel des choses, et qui se borne, en ce qui dépend de lui, à pratiquer la justice et à conserver la sérénité de son âme[49].

XXVI

As-tu vu cela ? Vois encore ceci[50]. Ne te trouble pas ; simplifie ta vie tant que tu le peux. Quelqu’un a-t-il fait une faute ? C’est à son détriment qu’il l’a commise. Te survient-il un accident ? C’est fort bien ; car tout ce qui t’arrive t’était destiné dès l’origine et faisait partie de la trame universelle des choses. Somme toute, la vie est bien courte, et il faut mettre le présent à profit avec un calcul éclairé et avec justice. Sois sobre dans le relâche que tu te donnes.

XXVII

Ou le monde a été bien réglé, ou ce n’est qu’un chaos. Dit-on qu’il est confus ? Il n’en est pas moins le monde. Eh quoi ! Ne peux-tu pas réaliser en toi-même un certain monde[51] régulièrement ordonné ? Et dans l’univers, il y aurait du désordre ! Et cela quand toutes choses sont si bien distinctes les unes des autres, si habilement combinées et si harmonieuses entre elles !

XXVIII

Caractère sombre[52], caractère efféminé, caractère opiniâtre, féroce, puéril, brutal, bouffon, perfide, sacrilège, cupide, tyrannique.

XXIX

Si c’est être étranger au monde que d’ignorer les éléments qui le composent, ce n’est pas l’être moins que d’ignorer ce qui s’y passe. On n’est qu’un fuyard, quand on se soustrait aux lois et à la raison de la cité[53] ; on n’est qu’un aveugle, quand on ferme l’œil de l’entendement ; un mendiant, quand on a besoin d’autrui et qu’on ne sait pas se procurer par soi-même[54] tout ce qu’il faut pour vivre ; une superfétation du monde, quand on s’y dérobe et qu’on s’isole de l’existence de la commune nature[55], en se révoltant contre ce qui arrive[56] ; car c’est elle qui produit les événements, comme c’est elle qui t’a produit toi-même ; enfin, on n’est plus qu’un fragment détaché de la cité, quand on détache[57] son âme de celle des êtres raisonnables, dont on brise ainsi l’unité.

XXX

Celui-ci, quoique sans tunique[58], n’en est pas moins philosophe ; celui-là sait l’être même sans livres[59] ; tel autre sait l’être aussi quoique à moitié nu. — « Je n’ai pas de pain, dit-il, et je n’en reste pas moins fidèle à la raison. » — Et moi, je dis : Je n’ai pas même besoin de l’aliment de la science[60] pour y demeurer également fidèle.

XXXI

Plais-toi au pauvre métier que tu as appris[61], et sache t’en contenter et t’y tenir ; et, pour tout le reste dans la vie, supporte-le comme un homme qui, du fond de l’âme, a remis aux Dieux le soin de tout ce qui le regarde, et ne veut se faire le maître ni l’esclave de qui que ce soit.

XXXII

Songe un peu, pour prendre cet exemple entre tant d’autres, au temps de Vespasien[62]. Voici tout ce que tu y verras : On se marie, on élève ses enfants, on est malade, on meurt, on fait la guerre, on est en fête, on trafique, on cultive, on flatte, on a de l’arrogance, on a des soupçons, on dresse des embûches, on ourdit la perte de ses ennemis, on se plaint de l’état où l’on est, on fait l’amour, on amasse de l’argent, on brigue le consulat, on recherche la couronne ; eh bien ! cette existence que menaient tous les gens de ce temps a disparu complètement. Passe si tu le veux au temps de Trajan[63] ; c’est toujours la même chose, et son monde a cessé d’exister, comme a cessé l’autre. Considère si tu le veux encore les souvenirs de tous les autres temps, le souvenir de nations entières ; vois quelle multitude d’êtres humains sont tombés après quelques efforts passagers et se sont dissous dans les éléments matériels. Surtout rappelle-toi ceux que tu as vus toi-même s’épuiser en vains projets, négligeant d’accomplir ce qu’exigeait leur condition particulière, oubliant de s’y tenir opiniâtrement et de s’en contenter. Une autre chose non moins nécessaire, c’est de te souvenir que chacun des actes auxquels on se livre a son mérite propre et son harmonie avec le tout. En prenant ainsi les choses, tu n’auras jamais de mécomptes, puisque tu n’auras pas donné à des choses inférieures[64] plus de prix qu’elles n’en ont réellement.

XXXIII

Les mots qui naguère étaient compris de tout le monde ont aujourd’hui besoin d’explications. Il en est de même des noms qui jadis étaient les plus illustres, et qui à cette heure ont aussi besoin en quelque sorte qu’on les explique. Camille, Céson, Volésus[65], Léonnatus[66], et, peu de temps après eux[67], Scipion, et Caton, puis ensuite Auguste, et ensuite encore Adrien et Antonin, tous ces noms s’effacent pour passer bientôt à l’état de légendes. Le plus parfait oubli les a bien vite submergés. Encore, je ne parle ici que de ceux qui ont jeté, on peut dire, un éclat prodigieux[68]. Car, pour les autres, à peine ont-ils rendu le dernier soupir : « On ne les connaît plus[69], on ne s’en inquiète plus. » Qu’est-ce donc après tout même que cette éternelle mémoire ? Une pure vanité. Alors à quoi donc devons-nous appliquer nos soins ? À une seule chose, et la voici : Pensée dévouée à la justice ; activité consacrée au bien commun ; disposition à aimer tout ce qui nous arrive, comme chose nécessaire, comme chose familière, qui découle du principe et de la source d’où nous venons nous-mêmes.

XXXIV

Abandonne-toi de ton plein gré à l’empire de Clotho[70], l’aidant à tisser la trame de tous les événements qu’il lui plaira de t’envoyer.

XXXV

Tout est éphémère[71], et l’être qui se souvient des choses, et la chose dont il se souvient[72].

XXXVI

Ne te lasse point de considérer tout ce qui par un simple changement se produit en ce monde, et dis-toi bien que la nature universelle n’aime rien tant que de changer les choses qui existent, et d’en faire de nouvelles toutes pareilles à celles qui disparaissent ; car ce qui est, est toujours, on peut dire, le germe de ce qui doit en sortir. Mais toi, tu ne prends pour des germes que ceux qui sont déposés, ou dans la terre, ou dans une matrice, sans te douter que c’est là une opinion des plus grossières[73].

XXXVII

Tu seras mort dans quelques instants[74] ; et tu n’as pas su encore, ni simplifier ta vie, ni assurer ta tranquillité, ni te débarrasser de cette fausse opinion que les choses du dehors peuvent te nuire[75], ni être bienveillant envers tout le monde, ni apprendre que la sagesse ne consiste que dans la justice.

XXXVIII

Examine avec soin les principes qui conduisent l’âme des sages[76], et rends-toi compte de ce qu’ils évitent et de ce qu’ils recherchent.

XXXIX

Ton mal ne peut jamais être dans l’âme d’un autre, pas plus qu’il n’est dans les variations ou le changement de ton enveloppe matérielle[77]. Où peut donc être réellement ton mal ? Là où est aussi pour toi la faculté qui juge des biens et des maux. Que cette faculté s’abstienne de juger ; et alors tout est bien. Que ton pauvre corps, qui est son voisin le plus proche, soit mutilé, brûlé, couvert d’ulcères et de plaies qui le dévorent, la partie qui, en toi, juge de tout cela doit garder néanmoins la paix la plus profonde, c’est-à-dire qu’elle doit toujours penser qu’il n’y a ni mal ni bien dans tous ces accidents, qui peuvent frapper également les méchants et les bons ; car il faut se dire que tout ce qui peut indifféremment atteindre celui-là même qui vit selon la nature, n’est ni selon la nature, ni contre ses lois.

XL

Se représenter continuellement le monde[78] comme un seul être animé, qui ne renferme qu’une seule substance et qu’une seule âme ; essayer de comprendre comment toutes choses doivent se rapporter à une perception unique, qui est la sienne ; comment c’est lui qui fait tout par une unique impulsion ; comment chaque détail coopère réciproquement à tout ce qui arrive ; et enfin comment tout s’enchaîne et tout est solidaire dans l’ensemble de l’univers[79].

XLI

Tu n’es qu’une âme débile qui traîne un cadavre, ainsi que le disait Épictète[80].

XLII

Il n’y a pas pour les êtres le moindre mal à être absorbés dans un changement[81], pas plus que ce n’est un bien pour eux de devoir à un changement quelconque leur constitution et leur existence.

XLIII

Le temps est comme un fleuve[82] qui entraîne toutes choses ; c’est comme un torrent irrésistible. À peine a-t-on pu y apercevoir une chose qu’elle disparaît entraînée dans le tourbillon ; le flot en apporte une nouvelle, qui à son tour sera bientôt emportée.

XLIV

Tout ce qui nous arrive est aussi ordinaire et aussi prévu que la rose au printemps, ou la moisson en été[83]. Telles sont aussi pour nous la maladie, la mort, la calomnie[84] qui nous déchire, l’inimitié qui nous tend des pièges, et tant d’autres événements, qui sont pour les ignorants des sujets de joie ou d’affliction.

XLV

Toujours les choses qui succèdent à d’autres se rattachent étroitement à ce qui les a précédées. C’est qu’ici il n’en est point comme d’une suite de nombres qui sont isolés entre eux, et qui n’ont chacun que la quantité nécessaire qui les forme. Loin de là, c’est une connexion parfaitement raisonnée ; et de même que toutes les choses qui jouissent d’une existence perpétuelle[85] sont disposées en un ordre harmonieux, de même celles qui se produisent sous nos yeux attestent, non pas seulement une simple succession, mais une sorte de parenté qui les unit merveilleusement entre elles.

XLVI

Se rappeler toujours cette sentence d’Héraclite[86] : « La mort de la terre, c’est de se changer en eau ; la mort de l’eau, c’est de se changer en air ; la mort de l’air, de se changer en feu ; et réciproquement. » Se souvenir aussi d’un point qu’Héraclite a oublié[87], à savoir : le but où conduit cette route que suivent toutes choses en ce monde. Se souvenir en outre que les êtres s’élèvent d’autant plus qu’ils participent davantage, et plus continûment, à cette raison qui gouverne l’ensemble de l’univers ; et qu’ils regardent les détails de la vie de chaque jour comme leur étant de plus en plus étrangers. Se rappeler également que nous ne devons pas agir et parler comme on le fait en rêve[88] ; car durant le sommeil aussi, on a l’air de parler et d’agir ; et enfin, que nous ne devons pas nous conduire comme des enfants, aveuglément dociles à leurs parents, et toujours prêts à se justifier par ce motif assez futile : « Voilà la leçon que nous avons reçue. »

XLVII

Si quelque Dieu te disait que tu mourras demain, ou si ce n’était demain, au plus tard après-demain, tu ne ferais pas grande différence de mourir le troisième jour au lieu de mourir le second, à moins que tu ne fusses de la plus insigne lâcheté. En effet, que serait un tel sursis ? Eh bien ! pense absolument de même que ce n’est pas grand état[89] de mourir après de longues années, plutôt que demain.

XLVIII

Penser sans cesse à la mort de tant de médecins qui avaient eux-mêmes si souvent froncé le sourcil au lit des malades[90], de tant d’astrologues mathématiciens qui avaient cru faire merveille en pronostiquant la mort des autres ; de tant de philosophes[91] qui avaient composé tant de dissertations sans fin sur la mort et l’immortalité ; de tant de guerriers qui avaient tué tant de monde ; de tant de tyrans qui, avec une férocité hautaine, avaient usé du droit de vie et de mort comme s’ils eussent été eux-mêmes immortels ; enfin à la mort de tant de cités ; car les cités meurent aussi, on peut dire ; témoins Hélice[92], Pompéi, Herculanum, et cette foule d’autres villes, qu’on ne saurait compter. Repasse en ta mémoire[93] les gens que tu as toi-même connus mourant l’un après l’autre ; celui-ci menant le deuil de celui-là, et bientôt enseveli lui-même par tel autre, qui succombe à son tour ; et tout cela en quelques instants ! Pour le dire en un mot, il faut toujours considérer les choses humaines comme éphémères et de bien peu de prix[94]. On doit donc passer ce moment imperceptible de la durée conformément à la nature et quitter la vie avec sérénité, comme une olive mûre[95], qui tombe en remerciant la terre qui l’a produite et en rendant grâces à l’arbre qui l’a portée.

XLIX

Se rendre ferme comme le roc[96] que les vagues ne cessent de battre. Il demeure immobile, et l’écume de l’onde tourbillonne à ses pieds. — « Ah ! quel malheur pour moi, dis-tu, que cet accident me soit arrivé ! — Tu te trompes ; et il faut dire : « Je suis bien heureux, malgré ce qui m’arrive, de rester à l’abri de tout chagrin[97], ne me sentant, ni blessé par le présent, ni anxieux de l’avenir. » Cet accident en effet pouvait arriver à tout le monde ; mais tout le monde n’aurait pas reçu le coup avec la même impassibilité que toi. Pourquoi donc tel événement passe-t-il pour un malheur plutôt que tel autre pour un bonheur ? Mais peux-tu réellement appeler un malheur pour l’homme ce qui ne fait point déchoir en quoi que ce soit la nature de l’homme ? Or, crois-tu qu’il y ait une vraie déchéance de la nature humaine, là où il n’est rien qui soit contraire au vœu de cette nature ? Et quoi ! tu connais précisément ce qu’est ce vœu ; et tu croirais que cet accident qui t’arrive peut t’empêcher d’être juste, magnanime, sage, réfléchi, circonspect, sincère, modeste, libre, et d’avoir toutes ces autres qualités qui suffisent pour que la nature de l’homme conserve tous ses caractères propres ! Quant au reste, souviens-toi, dans toute circonstance qui peut provoquer ta tristesse, de recourir à cette utile maxime : « Non seulement l’accident qui m’est survenu n’est point un malheur ; mais de plus, c’est un bonheur véritable, si je sais le supporter[98] avec un généreux courage. »

L

C’est un secours assez singulier, mais pourtant passablement efficace, pour s’apprendre à mépriser la mort[99], que de récapituler dans sa mémoire ceux qui ont tenu obstinément à la vie. Qu’y ont-ils gagné de plus que ceux qui sont morts avant le temps ? Cadicianus, Fabius, Julien, Lépidus, et tous ceux qui ont eu le même caractère, ont dû cependant tomber un jour ou l’autre, ici ou là. Eux qui avaient porté tant de gens au tombeau, ils y ont été portés à leur tour. Somme toute, l’intervalle est bien peu de chose. Et encore à quel prix, avec qui le passe-t-on, et dans quel misérable corps ! Que ce ne soit donc pas là une affaire. Regarde en effet derrière toi l’abîme insondable de la durée ; et devant toi, un autre infini. Au milieu de cette immensité, quelle différence y a-t-il à vivre trois jours ou trois âges d’homme ?

LI

Marcher toujours par le chemin le plus court ; et le plus court chemin, c’est celui qui est selon la nature[100] ; c’est-à-dire que nous devons nous conformer à la plus saine raison[101], dans toutes nos paroles et dans tous nos actes. Une fois prise, cette résolution nous délivre, et des soucis qui nous accablent, et des combats intérieurs, et de tous calculs et de toute vanité frivole.

  1. Le maître intérieur. C’est la raison, et comme le dit si souvent Marc-Aurèle dans son langage stoïcien, le génie qui réside en nous, qui nous domine en nous conduisant.
  2. Où même encore il fait son choix. On peut comprendre ce passage en un autre sens, auquel se prêterait l’expression grecque, qui est un peu vague : « En s’élevant au-dessus de soi-même, en s’arrachant à tout. » La fin du § semblerait confirmer ce second sens. — Sénèque a dit : « Il faut régler notre vie comme si tout le monde la regardait, et nos pensées comme si l’on pouvait pénétrer le fond de notre cœur ; et on le peut aussi. Car que sert-il de se dérober à la connaissance des hommes, puisque Dieu connaît toutes choses, qu’il est présent dans notre âme, et qu’il se trouve au milieu de nos pensées ? » Épître LXXXIII, à Lucilius. Voir aussi plus haut, liv. III, § 4.
  3. Ne fais jamais quoi que ce soit à la légère. Conseil très-pratique, et qu’observent instinctivement les esprits supérieurs en portant une vive attention à tout ce qu’ils font.
  4. On va se chercher de lointaines retraites. La pensée de ce paragraphe est juste au fond ; mais il ne faudrait pas l’exagérer. L’isolement des champs, la retraite dans les diverses conditions où on peut la prendre, aident beaucoup au recueillement de l’âme, que Marc-Aurèle recommande avec tant de sagesse. Ce recueillement est beaucoup plus difficile au milieu du monde et des affaires, où, de plus, il n’est jamais assez complet. Il y a donc de bons motifs pour s’exiler. Mais ce qui est vrai, c’est que rarement les loisirs qu’on se donne par les voyages ou les séjours loin de la ville, sont au profit de l’âme. Ce sont des plaisirs divers qu’on se procure, et l’on ne rentre guère en soi-même, quoiqu’on n’eût rien de mieux à faire.
  5. Ces ressources. Un peu plus bas, on verra que ces ressources toutes morales sont les fortes maximes qui doivent régler la vie et gouverner l’homme.
  6. Se supporter réciproquement. Maxime aussi pratique que profonde, qui est faite pour adoucir et faciliter la société des hommes, mais qui n’est à l’usage que des cœurs les plus magnanimes et les plus désintéressés.
  7. Ou il y a une Providence. Voir plus haut, liv. II, § 11, et liv. III, § 3, la même pensée plus développée qu’elle ne l’est ici.
  8. La vaine opinion des hommes. Pascal n’est pas plus dédaigneux de l’opinion commune. La pensée n’est pas fausse ; mais il faut la bien comprendre ; et si l’homme doit supporter ses semblables et ses frères afin d’être réciproquement supporté par eux, il ne doit pas trop mépriser ce qu’ils pensent ; car, à ce prix, la vie serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, avec eux.
  9. L’abîme du temps pris dans les deux sens. Ces deux infinis de la durée, le passé et l’avenir, que sépare sans cesse un instant, qui est lui-même insaisissable. Voir plus haut des réflexions analogues, liv. II, §§ 13, 14 et 17.
  10. Ceux qui entonneront tes louanges. La colonne Antonine, qu’on voit encore à Rome, a été élevée à Marc-Aurèle post mortem. Quoi qu’en dise ici le philosophe, on peut croire que son âme stoïque aurait été touchée de cet hommage posthume, que lui rendait la reconnaissance d’un grand peuple.
  11. Que tu peux toujours faire retraite. C’est profondément vrai ; mais il faut une longue habitude et un ascétisme énergique pour arriver à se posséder si pleinement soi-même.
  12. Les choses ne touchent pas directement notre âme. C’est la grande distinction d’Épictète entre les choses qui dépendent de nous, et celles qui n’en dépendent pas.
  13. Vont changer dans un instant. C’est là ce qui fait que dans la vie il ne faut jamais se décourager en face des revers, pas plus qu’il ne faut avoir une confiance aveugle à des succès passagers. Comme tout change, en effet, le malheur est tout près de finir ; et la prospérité n’est pas moins éphémère. Mais combien d’âmes sont assez vigoureuses pour être si sensées ! Sénèque a dit : « De là ces voyages sans suite, ces courses errantes sur les rivages, cette mobilité qui essaie tantôt de la mer, tantôt de la terre, toujours ennemie du présent. Maintenant, allons en Campanie. Bientôt on se dégoûte des belles campagnes ; il faut voir des pays incultes ; parcourons les forêts du Bruttium et de la Lucanie. » De la tranquillité de l’âme, ch. II. Lucrèce, cité par Sénèque, avait dit avant lui : « C’est ainsi que chacun se fuit toujours soi-même. » Job, traduit par Bossuet, avait dit : « Ô vous qui naviguez sur les mers, vous qui trafiquez dans les contrées lointaines et qui nous en rapportez des marchandises si précieuses, dites-nous, n’avez-vous point reconnu dans vos longs et pénibles voyages, n’avez-vous point reconnu où réside l’intelligence, et dans quelles bienheureuses provinces la sagesse s’est retirée ? » Sermon sur la Loi de Dieu, premier point.
  14. Nous sommes concitoyens. Ce mot est pris ici dans toute sa force, Membres d’une même Cité, la cité du monde, comme il est dit quelques lignes plus bas.
  15. Cette cité commune. Gouvernée par l’être infini, tout-puissant et parfaitement bon, Dieu, d’où nous viennent toute notion et toute pratique du bien.
  16. L’intelligence doit nous venir de quelque part. Notre intelligence, toute bornée qu’elle est, doit nous paraître certainement la plus forte démonstration de l’intelligence infinie. Une inscription grecque trouvée à Énos tout récemment atteste que les idées spiritualistes avaient cours parmi les païens au temps de Marc-Aurèle, même en dehors de l’École. Voir la Revue archéologique, août 1873, p. 94, article de M. E. Miller, de l’Institut. Sénèque a dit : « Embrassons par la pensée deux républiques : l’une grande et vraiment publique qui renferme et les dieux et les hommes, où nous n’adoptons pas tel ou tel coin, mais où nous mesurons notre cité par le cours entier du soleil ; l’autre, à laquelle nous attache la condition de notre naissance. » Du repos du sage, ch. XXXI.
  17. Un mystère de la nature. Il est à remarquer que cette grande question de la naissance et de la mort n’a guère été traitée que par les religions. La philosophie, sauf le stoïcisme et Sénèque, l’a généralement négligée, malgré toute son importance.
  18. Le plan raisonné du système entier. Dans les choses inaccessibles à notre raison, le mieux est encore de s’en fier à la Providence, infinie en bonté comme en justice, et de reconnaître avec humilité les bornes infranchissables de notre entendement fini et insuffisant.
  19. Que la figue n’ait pas de suc. Il est assez probable que c’était là un dicton proverbial.
  20. Et toi et lui. Il semble qu’il y ait ici quelque lacune de pensée. Lui, peut s’adresser à un fâcheux, contre lequel Marc-Aurèle aurait eu de l’humeur, ou à tel personnage qui aurait provoqué sa juste colère.
  21. Vous serez morts tous les deux. Considération bien vraie, mais à laquelle on pense rarement.
  22. Supprime l’idée que tu t’es faite. Cette pensée a beaucoup de vrai ; mais cependant elle a aussi ses limites. Autrement, l’idéalisme absolu aurait seul raison ; le monde tout entier, avec la série infinie de ses phénomènes, se réduirait à une pure apparence, et notre pensée seule aurait une réalité qu’elle-même perdrait bientôt. Mais il est certain que, dans une foule de cas, guérir notre imagination, c’est guérir notre mal, ou du moins l’atténuer beaucoup. Sénèque a dit : « La douleur ne sera pas grande, pourvu que l’opinion n’y ajoute point. Au contraire, si vous prenez courage et que vous vous disiez en vous-mêmes : « Ce n’est rien, ou en tout cas c’est bien peu de chose, ayons patience, elle cessera bientôt. Vous l’adoucirez même en vous figurant qu’elle est douce à supporter. » Épître LXXVIII, à Lucilius.
  23. L’homme plus mauvais vis-à-vis de lui-même. Voir plus haut, liv. II, § 11, la même pensée exprimée dans des termes presque identiques.
  24. Est contrainte nécessairement. Cette pensée doit être comprise en ce sens que Dieu est nécessité au bien, puisque nécessairement il ne peut faire le mal ; ce qui serait contradictoire à sa propre nature.
  25. Mais, en outre, selon la justice. C’est un axiome absolument incontestable en le prenant dans toute sa généralité ; mais la difficulté est de bien comprendre comment la justice s’applique dans les cas particuliers.
  26. Continue donc à le reconnaître. C’est comme une profession de foi d’optimisme.
  27. Dans toute l’étendue de ce mot. On peut dire de ce précepte comme l’Évangile le dit d’un autre : « C’est là toute la loi et les prophètes. » Saint Matthieu, ch. VII, verset 12. — Bossuet a dit : « La règle de la raison, c’est Dieu même ; et lorsque la raison humaine compose ses mouvements selon la volonté de son Dieu, de là résulte ce juste tempérament, de là cette médiocrité raisonnable qui fait toute la beauté de nos âmes. » Sermon sur la Loi de Dieu. Et dans le même sermon : « La volonté divine, qui préside à cet univers, étant elle-même sa règle, elle est par conséquent la règle infaillible de toutes les choses du monde, et la loi immuable par laquelle elles sont gouvernées. »
  28. La raison, qui doit te régir souverainement… changer d’avis. Deux préceptes excellents, d’une application très-difficile pour tout le monde, mais surtout pour un homme revêtu de la toute-puissance, qui ne permet guère d’être docile à la raison, ni surtout de paraître avoir jamais eu tort.
  29. Que peux-tu vouloir de plus ? C’est l’absolue résignation à la volonté de Dieu, et la soumission absolue aux ordres de la raison, le seul et direct intermédiaire entre l’homme et son créateur. Sénèque a dit : « Ce qui sert beaucoup à la liberté de l’âme, c’est de se dire que tout est composé de Dieu et de la matière, que Dieu gouverne tous les êtres, qui sont répandus autour de lui et le suivent comme leur maître et leur conducteur. Or Dieu, qui agit sur la matière, est plus puissant que la matière, qui reçoit l’action de Dieu. Le rang que Dieu tient dans le monde, notre âme le doit tenir dans l’homme. » Épître LXV, à Lucilius. — Bossuet a dit : « La divine Providence a établi la raison dans la suprême partie de notre âme pour adresser nos pas à la bonne voie et considérer aux environs les empêchements qui nous en détournent. » Sermon sur la Loi de Dieu, premier point.
  30. Tu disparaîtras. L’expression est un peu trop forte ; et la preuve qu’elle ne rend pas la pensée de Marc-Aurèle, c’est qu’il se reprend pour l’atténuer par une autre, qu’il trouve sans doute plus exacte.
  31. Tu seras recueilli. L’expression peut encore sembler un peu vague. Mais du moins elle n’implique pas comme la précédente une idée d’anéantissement.
  32. Sur le même autel, il y a bien des grains d’encens. Cette métaphore délicate et très-juste mérite d’être remarquée d’autant plus que ces formes de style sont fort rares dans Marc-Aurèle. Bossuet a employé une image toute pareille : « Jusqu’à ce que les ombres se dissipent et que le jour de la bienheureuse éternité paraisse, j’irai dans la solitude, sur la montagne de la myrrhe et sur la colline de l’encens, pour contempler de là les vérités éternelles et pour m’élever à Dieu par la pénitence et par l’oraison, comme l’encens monte au ciel, en se détruisant lui-même et en se consommant dans la flamme. » Réflexions sur le triste état des pécheurs, etc.
  33. De bête fauve ou de singe. Un empereur était plus que tout autre exposé à ces fluctuations et à ces retours de la popularité. Marc-Aurèle ne paraît pas s’être soucié beaucoup ni des unes ni des autres. Un ferme ami de la raison n’a jamais à s’inquiéter outre mesure de ces passions mobiles de la foule, quoiqu’elles puissent lui coûter cher, comme à Socrate.
  34. Le voisin. Ou le prochain, si l’on veut. Le mot grec est le même dont se sert le texte de l’Évangile pour exprimer cette dernière pensée.
  35. À l’exemple de l’homme de bien. Il y a ici quelque altération dans le texte ; et plusieurs éditeurs ont proposé une heureuse variante, qui n’exige qu’un très-léger changement matériel. Il faudrait, selon eux, introduire le nom d’Agathon, le poëte contemporain et ami de Socrate et de Platon. Alors on traduirait : « Comme le dit Agathon », au lieu de : « À l’exemple de l’homme de bien. » Les deux leçons sont très-acceptables ; mais la seconde aurait en sa faveur la nuance un peu poétique des mots qu’emploie Marc-Aurèle, nuance que j’ai essayé de conserver dans ma traduction.
  36. La renommée qu’on doit laisser après soi. Ce dédain énergique et sincère de la gloire est remarquable ici à deux titres. D’abord, il vient d’un empereur, maître du monde ; et en second lieu, au temps de Marc-Aurèle, ces idées aujourd’hui si communes étaient toutes nouvelles. Elles devaient d’autant plus frapper ceux à qui elles s’adressaient. Pour nous, ces idées, toutes justes qu’elles sont, ont moins de piquant parce qu’elles ont moins de nouveauté. Le sage n’en doit pas moins les méditer et les accueillir ; car elles sont profondément vraies ; et la philosophie stoïque est ici en plein accord avec l’humilité chrétienne.
  37. À moins toutefois qu’on ne veuille… Le reste suit une tout autre raison. Le texte doit être altéré ici ; mais il n’y a pas de variante qui permette de le corriger ; je l’ai interprété du mieux que j’ai pu.
  38. Tout ce qui est beau. Après avoir démontré l’inanité de la gloire relativement aux personnes, Marc-Aurèle essaie de la démontrer à plus forte raison à l’égard des choses. Mais la manière dont il présente cette idée a peut-être le tort d’être par trop évidente. Les choses ne changent pas parce qu’on les loue ; et leur nature, sous ce rapport, est absolument immuable.
  39. Et la fleur, et l’arbuste. Les objets de la nature après les objets de l’art.
  40. Assez vaste pour les contenir toutes. Cette réflexion, qui peut paraître étrange, tient sans doute à l’idée que les anciens se faisaient de la nature de l’âme. Ils lui donnaient toujours quelque matérialité. La fin de ce paragraphe semble indiquer que Marc-Aurèle vaut combattre ce préjugé, qui est d’ailleurs assez naturel, même chez des philosophes, et que les premiers Pères de l’Église ont aussi partagé.
  41. Une telle question. Si difficile et si obscure.
  42. La cause d’où vient cet élément. On pourrait ajouter Spirituelle ; et cette dernière idée est évidemment sous-entendue, par opposition même à l’élément matériel.
  43. Ô monde. Tournure qui détonne un peu avec le diapason habituel du style de Marc-Aurèle ; mais qui n’a rien de déclamatoire ni de faux.
  44. Dans la tragédie. Je n’ai pas trouvé dans les tragédies grecques et dans les fragments qui nous en restent, le passage qui est cité ici. Il est d’ailleurs aussi clair que possible. Voir plus haut dans ce livre, § 10.
  45. Un philosophe. Il paraît bien que ce philosophe est Démocrite, si l’on s’en rapporte à différents passages de Stobée ; serm. I, 40 ; serm. III, 34 et 35 ; serm. V, 24. Mais il est probable que bien d’autres, après Démocrite, avaient exprimé la même pensée, qui est juste, mais n’a rien de bien profond. Marc-Aurèle y donne seulement plus de précision et de portée.
  46. Essentiellement sociable. Et qui veut remplir tous les devoirs que la société lui impose envers les autres et envers lui-même.
  47. Il faut se souvenir de se poser cette question. On ne doit pas entendre cette maxime dans un sens trop étroit ; et il est clair que l’on ne pourrait pas, à chacune de ses actions, se poser cette question, d’ailleurs fort pratique. Il faut réserver un examen de ce genre pour les cas qui ont quelque gravité ; et il est certain qu’on pourrait par là beaucoup simplifier sa vie et en retrancher bien des choses inutiles.
  48. Ce sont en outre les pensées. Ceci suppose une rare vigilance de soi-même ; et, en supprimant la pensée, on est d’autant plus sûr de supprimer les actes.
  49. Conserver la sérénité de son âme. Non point en vue de son bonheur personnel et par un calcul d’égoïsme, mais afin d’assurer à la raison tout son empire, dans une âme que ne trouble aucune passion désordonnée. Voir les deux traités de Sénèque, Le Repos du sage, et La tranquillité de l’âme.
  50. As-tu vu cela ? Vois encore ceci. Ces formes de style un peu abruptes ne rendent pas la pensée fort claire ; et il est assez difficile de bien comprendre ce que Marc-Aurèle veut dire ici. Il semble bien cependant que c’est une suite des conseils précédents, et une nouvelle recommandation de conserver autant que possible la sérénité de l’âme, en présence des accidents qui arrivent à autrui, ou de ceux qu’on éprouve soi-même.
  51. Réaliser en toi-même un certain monde. Il faut se rappeler que le mot grec qui signifie Monde, signifie également Ordre ; et il y a ici dans la phrase de Marc-Aurèle une sorte de jeu de mots, que notre langue ne peut rendre. Aussi j’ai dû ajouter : « Régulièrement ordonné. » L’argument d’ailleurs est très-fort ; et l’ordre dont l’homme peut être l’auteur, quand il le veut, démontre évidemment l’ordre qui règne dans l’univers. Nous affirmons instinctivement cet ordre, sans qu’il nous soit toujours permis de le comprendre.
  52. Caractère sombre. Ceci semble une note qui attendait une forme définitive, et qui en outre ne tient en rien à ce qui précède, ni à ce qui suit.
  53. La cité. Il s’agit de la cité du monde, dont l’homme fait partie, et dont il doit s’occuper plus encore que de la société civile où il est placé.
  54. Se procurer par soi-même. Ceci est bien remarquable dans la bouche d’un empereur.
  55. La commune nature. Que le stoïcisme confond trop souvent avec Dieu.
  56. En se révoltant contre ce qui arrive. Conseil de résignation volontaire et intelligente.
  57. Un fragment détaché… Quand on détache. La répétition est dans le texte, et la traduction a dû la conserver.
  58. Sans tunique. La tunique était un vêtement de dessous ; et il n’y avait que les gens les plus pauvres qui ne la portassent pas. Plus haut, liv. I, § 6, Marc-Aurèle a parlé de tous les ustensiles dont se compose la discipline des philosophes grecs. Le vêtement était réglé tout aussi bien que l’ameublement.
  59. Sans livres. Marc-Aurèle proscrit l’usage excessif des livres quand on est arrivé à un certain âge. Voir plus haut, liv. II, §§ 2 et 3
  60. L’aliment de la science. La métaphore est de Marc-Aurèle lui-même, qui a peut-être ici un peu d’orgueil.
  61. Au pauvre métier que tu as appris. Conseil bien sage, mais qui ne peut être entendu que des âmes les plus vigoureuses et les plus indépendantes. Quand on a compris en quoi consiste la grandeur morale de l’homme et quel est son devoir ici-bas, on s’inquiète beaucoup moins des choses du dehors, précisément parce qu’on est tout occupé des choses du dedans. Socrate était sculpteur de son métier ; et, comme il n’avait pas un talent fort distingué, il est à croire que sa profession lui donnait tout juste ce qu’il fallait pour vivre. Il ne s’est jamais plaint de sa pauvreté, qu’il ressentait à peine. Épictète, au temps de Marc-Aurèle, en a été là également, pauvre esclave d’un affranchi.
  62. Au temps de Vespasien. L’empereur Vespasien, le premier de la famille Flavienne, était mort en l’an 79, c’est-à-dire quarante et un ans avant la naissance de Marc-Aurèle. C’est un souvenir déjà un peu lointain au moment où il écrit.
  63. Aux temps de Trajan. Trajan mourut en 117, après vingt ans de règne. Ce souvenir est plus rapproché que celui de Vespasien ; mais il a encore plus d’un demi-siècle.
  64. À des choses inférieures. La première distinction à faire et la plus difficile, c’est précisément celle des vrais et des faux biens, recommandée par le platonisme, et que le stoïcisme a poussée plus loin qu’aucune autre école de philosophie.
  65. Céson, Volesus. Pour nous, ce sont des personnages à peu près inconnus ; pour Marc-Aurèle, il semble qu’au contraire ils sont encore illustres.
  66. Léonnatus. Ce personnage est peut-être le compagnon d’Alexandre, dont le courage extraordinaire a été célébré par Arrien, liv. VI, ch. IX et X. Léonnatus n’a pas d’ailleurs laissé un nom durable dans l’histoire.
  67. Peu de temps après eux. Scipion l’Africain, qui est sans doute désigné ici, est d’un siècle environ postérieur à Alexandre.
  68. Un éclat prodigieux. C’est vrai de quelques-uns des noms qu’on vient de citer ; ce ne l’est pas autant pour quelques autres.
  69. On ne les connaît plus. Marc-Aurèle se sert ici des expressions qu’emploie Homère dans l’Odyssée, chant I, vers 242. Voilà pourquoi elles sont mises ici entre des guillemets.
  70. Clotho. C’est la première des trois Parques ; elle tient le fuseau, et préside à la naissance des humains.
  71. Tout est éphémère. Pensée digne de Pascal.
  72. La chose dont il se souvient. Ceci se l’apporte à l’inanité de la gloire, dont il vient, d’être parlé au § 33.
  73. Une opinion des plus grossières. Et qui est toute matérialiste.
  74. Tu seras mort dans quelques instants. Voir plus haut, liv. II, §§ i, iv, v, et passim.
  75. Les choses du dehors peuvent te nuire. Les choses du dehors ne peuvent nuire à l’homme proprement dit, à l’être raisonnable ; elles n’atteignent que l’être sensible et son corps. À cet égard, le stoïcien est aussi spiritualiste qu’il est possible de l’être. Voir un peu plus bas, § 39.
  76. L’âme des sages. Que tu as auprès de toi et qui agissent sous tes yeux, sans t’occuper plus qu’il ne faut des conseils, d’ailleurs excellents, que les philosophes ont déposés dans leurs écrits. Le sens de la présente maxime est tout pratique.
  77. Le changement de ton enveloppe matérielle. C’est-à-dire de ton corps. L’expression grecque n’est pas d’ailleurs assez précise pour qu’on ne puisse la comprendre aussi en un autre sens : « Le changement du monde qui t’entoure et t’enveloppe. » J’ai cru devoir préférer le premier sens, parce que la même pensée se retrouve à peu près liv. X, § 1, et que, dans ce nouveau passage, l’âme est directement opposée au corps. Il est probable qu’ici également c’est cette opposition que Marc-Aurèle veut signaler. La maxime est d’ailleurs excellente ; et l’âme de l’homme n’est jamais plus grande que quand elle sait se distinguer profondément du corps auquel elle est jointe. Mais combien, même parmi les philosophes et les ascètes les plus austères, peuvent arriver à ce renoncement !
  78. Se représenter continuellement le monde. C’est ici un des côtés faibles de la métaphysique stoïcienne. Elle n’a jamais assez complètement distingué Dieu et le monde ; et, tout en croyant fermement à la Providence, elle paraît ignorer les conditions essentielles d’une intelligence toute-puissante. De là, des accusations de panthéisme trop spécieuses, quoiqu’au fond elles soient moins méritées qu’elles ne le semblent, comme on peut s’en convaincre par la lecture de Sénèque.
  79. Dans l’ensemble de l’univers. Régi, après avoir été créé, par un Dieu personnel et souverainement intelligent.
  80. Épictète. Ni dans le Manuel, ni dans les Dissertations recueillies par Arrien, on ne trouve cette pensée. Plus haut, liv. I, § 7, Marc-Aurèle remercie un de ses maîtres de lui avoir fait connaître les Commentaires d’Épictète. Il en reparle encore plus bas, liv. VII, § 19, et liv. XI, §§ 34 et 36. Il est probable que ce que Marc-Aurèle appelle Commentaires est précisément le recueil d’Arrien, intitulé Dissertations. La pensée a peut-être quelque exagération. Notre corps n’est pas, à vrai dire, un cadavre ; mais souvent il est un obstacle pour l’âme, qui n’a pas su le régler assez bien, ni s’en rendre maîtresse. La plupart des hommes sont esclaves de leur corps, loin de savoir s’en servir comme d’un instrument. — « Ce corps de mort », a dit Bossuet, Préambule sur les états d’oraison, d’après saint Paul, Épître aux Romains, ch. VII, § 24.
  81. À être absorbés dans un changement. Le texte n’est pas aussi précis ; mais j’ai dû donner à la pensée une forme un peu plus arrêtée, afin que l’opposition fût plus claire et plus frappante. La mort n’est pas plus un mal pour les êtres que leur naissance n’est un bien pour eux.
  82. Le temps est comme un fleuve. Ces images, qui peuvent nous sembler aujourd’hui un peu usées parce qu’elles sont trop connues, étaient neuves au temps de Marc-Aurèle.
  83. La rose au printemps, la moisson en été. Images gracieuses, pour une idée qui au fond est assez triste.
  84. La maladie, la mort, la calomnie. Cette pensée n’est peut-être pas très-juste ; et le sage ne peut mettre sur la même ligne ce qui dépend de la nature et ce qui dépend de la volonté libre de l’homme. On peut dédaigner la calomnie, et c’est ce que le philosophe a de mieux à faire ; mais elle est faite pour indigner sa conscience, tandis que la mort réglée par les décrets mêmes de Dieu, doit toujours nous paraître un bienfait, dont nous n’avons qu’à le remercier, loin d’avoir à nous en plaindre.
  85. Qui jouissent d’une existence perpétuelle. Le texte dit simplement : « Qui sont », par opposition aux choses qui se produisent, et qui passent sans être permanentes. La traduction a dû être un peu plus précise que l’original.
  86. Cette sentence d’Héraclite. Si l’on en croit une citation de Clément d’Alexandrie, Héraclite aurait emprunté lui-même cette pensée à Orphée. Voir les Stromates, liv. VI, p. 196, édition de 1779. Ici, Marc-Aurèle veut simplement rappeler au philosophe que toutes les choses de ce monde sont dans un changement perpétuel.
  87. Qu’Héraclite a oublié. Le texte n’est peut-être pas aussi précis. Il peut d’ailleurs paraître corrompu dans tout ce passage ; mais il n’y a pas de variante qui puisse servir à le corriger.
  88. Comme on le fait en rêve. La pensée n’est pas assez développée ; elle signifie que la vie doit être prise au sérieux, et que l’homme doit apporter à tout ce qu’il fait la plus grave attention. Dans le rêve, au contraire, tout se passe sans l’intervention de la conscience et de la personne, qui est alors purement passive.
  89. Ce n’est pas grand état. La pensée est juste si on la considère relativement à l’éternité ; elle ne l’est plus autant si l’on regarde à l’homme lui-même. Une assez longue existence lui permet de faire d’autant plus de bien pendant son passage sur la terre, et d’en apprendre un peu davantage sur lui-même et sur la nature dans laquelle il a été placé.
  90. Froncé le sourcil au lit des malades. Expression pittoresque, et qui fait parfaitement image, toute simple qu’elle est.
  91. De tant de philosophes. Cette pointe d’ironie contre les philosophes n’est pas déplacée dans la bouche d’un philosophe, qui se comprend lui-même dans la critique qu’il fait des autres.
  92. Hélice. Ville d’Achaïe, dans le Péloponnèse, qu’il ne faut pas confondre avec une autre ville de même nom en Thessalie. Deux ans avant la bataille de Leuctres, 373 avant Jésus-Christ, Hélice fut submergée par la mer, que soulevait un tremblement de terre ; la ville était cependant à une lieue de distance environ du rivage. Toute la population y périt. Voir Strabon, liv. VIII, ch. VII, § 2, p. 330, édit. Firmin Didot. Cet événement avait déjà plus de cinq cents ans de date à l’époque de Marc-Aurèle. La catastrophe d’Herculanum et de Pompéi est à un siècle de distance quand il écrit. Toutes les découvertes qu’on fait chaque jour dans les ruines de ces deux villes attestent combien la catastrophe fut affreuse.
  93. Repasse en ta mémoire. Conseils fort pratiques, mais qu’on écoute peu en général, parce que les plus sages eux-mêmes se laissent entraîner au courant ; et la mort est une des choses auxquelles on pense le moins.
  94. Éphémères et de bien peu de prix. La sagesse de tous les temps a parlé de même ; et elle ne cessera de présenter à la pensée de l’homme ces considérations, dont il tiendra toujours aussi peu de compte.
  95. Comme une olive mûre. Image gracieuse et juste. C’est ainsi que Marc-Aurèle lui-même a accueilli la mort, quand elle est venue le surprendre à un âge peu avancé, et au milieu des plus graves devoirs, qu’il accomplissait énergiquement dans des contrées barbares, pour défendre l’Empire qui lui était confié. Sénèque a dit : « Craindrai-je donc de périr quand la terre elle-même périt avant moi, quand le globe, qui fait trembler toutes choses, tremble le premier et ne me porte atteinte qu’à ses propres dépens ? Hélice et Buris ont été totalement englouties par la mer ; et je craindrais pour ma chétive et unique personne ! » Questions naturelles, liv. VI, ch. XXXII.
  96. Comme le roc. Voir une comparaison toute pareille dans Homère, Iliade, chant XV, vers 620 et 621.
  97. À l’abri de tout chagrin. C’est la fermeté inébranlable du sage selon le stoïcisme, et sa constante tranquillité d’âme, même au milieu des événements que le vulgaire regarde comme d’effroyables malheurs. C’est la résignation chrétienne, jointe au plus réel courage. Sous les empereurs despotiques qui avaient précédé Marc-Aurèle, le stoïcisme avait préparé au martyre bien des âmes qui ne fléchirent pas. Horace avait déjà célébré et recommandé ces vertus, qui élèvent l’homme au-dessus de lui-même : Justum ac tenacem propositi virum. Le stoïcisme n’a jamais rien dit de mieux ; et l’exemple de Thraséas, avec tant d’autres, a montré que ce n’étaient pas de vains mots.
  98. Si je sais le supporter. Tout est là, quoique bien souvent la sensibilité de l’homme se révolte, et qu’elle résiste à la raison. Sénèque, qui avait si bien parlé, au nom du stoïcisme, du repos du sage et de la tranquillité de l’âme, a su mourir avec un courage inébranlable, quoique sa conscience ne fût peut-être pas absolument tranquille à ce moment suprême.
  99. Pour s’apprendre à mépriser la mort. C’est en effet un apprentissage pour le philosophe, parce que l’instinct de la nature nous porte en sens contraire. D’ailleurs, il est certain que, dans ce mépris de la vie, l’ignorance la plus grossière nous fortifie autant que les méditations les plus profondes de la sagesse. Les sauvages et les barbares savent en général mourir avec une impassibilité que le stoïcisme n’a point dépassée. La vraie différence, c’est qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. Sénèque a dit : « Il faut prendre garde de ne pas trop aimer ni aussi de ne pas trop haïr la vie ; et quand la raison nous oblige de la quitter, il ne le faut pas faire légèrement et avec précipitation. » Épître XXIV, à Lucilius. Bossuet a dit : « Ô mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles ; ô hommes, venez apprendre ce que c’est que l’homme. Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à la mort pour être instruits de ce que vous êtes, et vous croirez que ce n’est pas bien représenter l’homme que de le montrer où il n’est plus. Mais si vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se présente à nous dans le tombeau, vous accorderez aisément qu’il n’est point de plus véritable interprète ni de plus fidèle miroir des choses humaines. » Sermon sur la Mort. Bossuet ajoute encore : « Ainsi, comme nous en voyons passer d’autres devant nous, d’autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. Ô Dieu ! encore une fois qu’est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! Et que j’occupe peu de place dans cet immense abîme du temps ! » Ibidem.
  100. Celui qui est selon la nature. C’est la formule générale du stoïcisme ; mais on voit par les pensées de Marc-Aurèle que la doctrine ne s’en tenait pas à ces généralités nécessairement très-vagues, et qu’elle savait préciser le détail des choses.
  101. La plus saine raison. Que l’homme entend toujours assez, quand il sait imposer silence à ses passions et à son égoïsme.