Peter McLeod/02

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(p. 17-26).


— II —


Peter McLeod, le lendemain, à son « bureau ».

C’était un coin de la « grand’salle » de la « maison du moulin » où les hommes de la scierie prenaient leurs repas. Deux longues rangées de tables faites de planches de sapin posées sur des chevalets et flanquées de bancs formés de madriers appuyés sur des bouts de troncs d’arbre… Le premier mot de l’art de l’ameublement ! À une extrémité de cette salle, nue et froide, une demie-cloison de planches avait été dressée, isolant un espace d’une dizaine de pieds carrés. C’était l’“office” de Peter McLeod, le “boss”.

L’ameublement ?… Un coffre de bois brut posé sur deux montants d’établi et servant de pupitre ; trois banquettes à l’avenant. C’est tout. À l’une des deux cloisons, une carabine est pendue à deux clous. À côté sont également accrochés un revolver de gros calibre et une paire de raquettes montagnaises ; puis diverses pièces de vêtements : un monumental bonnet de fourrure d’ours, un chandail en grosse laine garance. Enfin, sur le « pupitre », un cahier aux feuillets jaunis et froissés, couverts de chiffres et de noms écrits comme avec un bout d’allumette trempé dans de la teinture noire. Épars, quelques morceaux de papier. un encrier fait d’un fond de bouteille et, à côté, une grosse plume de fer, un crayon de mine énorme, dit de charpentier.

Une petite fenêtre de deux vitres éclairait la misérable pièce et donnait sur le Saguenay. Par ces vitres, de l’autre côté de la rivière, on apercevait un paysage confus de montagnes.

Pour l’instant. Peter McLeod, maussade et rêveur, est appuyé à la fenêtre. Son esprit semble occupé à une circonspection tranquille et dégoûtée. Il contemple les montagnes au nord de la rivière, ses yeux fixent des sommets dont les coulées de neige scintillent dans le ciel bleu par dessus le vert sombre des résineux. Soudain, il se redresse d’un geste brusque et appelle :

« Joe !…

Un homme à tout faire : cuisinier, marmiton, plongeur, commissaire, qui vaquait au service des tables, apparut.

« Vas dire à Fred Dufour, au moulin, que je veux lui parler.

L’homme pirouetta sur ses talons et courut au moulin.

Cinq minutes plus tard, Fred Dufour était devant Peter McLeod.

« Bien, Fred, assieds-toi là ; j’ai à te dire deux mots. »

— Autant que vous voudrez, M. McLeod, répondit, quelque peu narquois, le boxeur improvisé de la veille.

Peter McLeod alla s’asseoir devant son coffre-pupitre. De l’intérieur de son chandail, il sortit une liasse de billets de banque qu’il posa sur le coffre. Puis, posément, continuant de regarder à travers les deux vitres de l’unique fenêtre, les sommets aux coulées de neige, il dit :

« Fred Dufour, l’un de nous deux doit partir d’ici, et c’est toi. Tiens, voici trois cents piastres ; tu en as assez pour aller faire ta vie ailleurs. Vas t’en…

— Mais pourquoi ? demanda Fred Dufour visiblement surpris du geste de son interlocuteur.

— Parce que celui qui a réussi à battre Peter McLeod ne doit pas rester plus longtemps avec lui.

Fred Dufour prit les billets de banque que lui tendait Peter McLeod, les fourra au plus profond d’une poche de son capot d’étoffe du pays, et dit :

« Peter McLeod, je garde l’argent mais je ne m’en irai pas d’ici. Je reste.

— Ah ! pourquoi, à mon tour ?

— Parce que je ne veux pas quitter Peter McLeod.

Il y eut quelques instants d’un long silence qu’au dehors troublaient les stridents hurlements des scies mécaniques mordant dans les grumes de pin. Peter McLeod fixait toujours les montagnes blanches de neige, de l’autre côté de la rivière. Il détourna, enfin, ses yeux gris de chat de la fenêtre et les porta, sous l’effluve d’une lueur enjouée, vers Fred Dufour :

— C’est bien ; tu peux rester.

Fred Dufour se leva du bout de tronc d’arbre sur lequel il était assis et tendit en silence à Peter McLeod une main large et lourde :

— Prends-tu un coup ? demanda l’Homme de Fer du Saguenay à celui qui l’avait battu la veille.

— Certain, avec Peter McLeod, c’est un double plaisir.

Peter McLeod sortit du coffre une bouteille et deux verres qu’il emplit à pleins bords.

Quand les deux hommes eurent bu en silence non pas seulement ce premier verre mais deux autres après, Peter McLeod demanda à son antagoniste :

— Alors… tu irais ?…

— Où ?

— À l’Anse-au-Cheval.

— Ah ! Oui, les « pétards » de la Compagnie ?… Seul ?

— Comme tu voudras. Choisis tes hommes si tu ne tiens pas à y aller seul.

— J’irai seul. Pas besoin d’autres, ça nuit… J’ai mon chien…

— Tu es un brave, Fred… As-tu besoin d’argent ?

— Non, merci, j’en ai assez. Peter McLeod vient de m’en donner pour se débarrasser de moi… Je le garde, comme souvenir… Ça vaut toujours, ces papiers-là… C’est mieux que les « pitons ».

— Alors, tu pars quand ?…

— Demain.

— Et tu reviens ?…

— Dans une dizaine de jours, quand j’aurai débarrassé l’Anse-au-Cheval des « punaises » de la Compagnie.

— Bonne chance. Fred !…

— Merci. M. McLeod… Sans rancune. Je cours au moulin terminer ma journée.

Fred Dufour s’éloigna.

« Ah ! fit Peter McLeod, en le rappelant… « tu ne t’ennuieras pas trop là-bas ?…

— C’te question !… De qui ?… De quoi ?… De vous ?

— Malin… mais de Mary…

— Mary ?… J’espère que vous en aurez bien soin, M. McLeod, durant mon absence. Je la place sous votre haute protection.

Et pour de bon, cette fois, Fred Dufour, d’un pas rapide, s’en fut au moulin…

Les femmes pouvaient exactement se compter sur les doigts des deux mains à Chicoutimi, vers 1840. En effet, il y en avait tout au plus une douzaine : les épouses des contre-maîtres, des mécaniciens, des entrepreneurs de coupe. Or, dans le délicat domaine féminin comme sur l’abrupte et rude royaume des hommes, Peter McLeod posait avec assurance son sceptre.

Mary Gauthier était la fille du contre-maître en chef de la scierie du Bassin. Une forte fille, brune, les bras hardis, forte en couleurs, au demeurant jolie : aguichante, n’ayant pas froid aux yeux, comme il convenait dans ce milieu d’hommes rudes où son père, Jean Gauthier, veuf, n’ayant qu’elle d’enfant, l’avait contrainte à vivre. Depuis cinq ans qu’elle était à Chicoutimi, Mary Gauthier avait été l’objet de la cour de bien des jeunes hommes de la “concern” et avait eu à subir même et à repousser les assauts de maints “lumberjacks” qui n’avaient pas accoutumance d’y aller en douceur, avec des gants blancs aux mains, des madrigaux aux lèvres, encadrant une bouche en cœur, pour faire valoir leurs prétentions de mâle. C’était une fille de tout repos, selon la signification qu’on pouvait donner au mot alors. Sans rien de l’hommasse, elle adorait la vie au grand air, les longues courses en raquettes sur la neige. Elle tirait du fusil comme un trappeur, savait monter à cheval et pouvait au besoin mener comme un indien, un attelage de chiens : une manière d’amazone nordique. Elle donnait aux hommes de rudes poignées de mains, avait le verbe haut, riait sans cesse de tous et de tout. Elle avait une joyeuse figure toute rose, d’un éclat d’églantine en fleurs, où luisaient de grands yeux innocents. Elle n’était point bégueule, buvant sec son coup de whisky blanc quand on le lui offrait, mais sans jamais s’enivrer. Toujours de plaisante humeur, riant à pleine gorge, elle traitait les hommes de grands idiots. Au demeurant, elle avait un cœur bien accroché et des muscles d’acier.

Ainsi, un sentimental se fut montré balourd devant Mary Gauthier. S’il avait voulu la prendre par la main, elle aurait vite fait un pas en arrière, et de partir, ensuite, d’un grand éclat de rire en le regardant avec de grands yeux limpides. Elle était pure comme de la neige qui vient de tomber. Les hommes des bois la regardaient comme un bon copain.

Fred Dufour semblait tout de même l’un des plus accrédités auprès de la belle Mary Gauthier. Au moins avait-il à son avantage l’occasion d’aller passer très souvent des soirées entières chez la jeune fille vu qu’il avait à consulter, en toute occasion, son père dont il était l’assistant dans la direction de la scierie.

Mais il y avait Peter McLeod qui, comme les seigneurs de l’ancien régime féodal français, avait « droit de jambage » sur toute la population de la “concern”, pour lui « taillable et corvéable à merci », hommes et femmes. Ses tentatives de privauté sur Mary Gauthier, comme sur toutes les autres femmes du petit village, inquiétaient assez Fred Dufour et, partant, n’avaient pas été pour peu dans la violence du mouvement qu’il avait déclenché, l’autre soir, dans le “Main Office”.

Le fait est qu’il avait mis, dans son « direct », une animosité qui, pour plusieurs, semblait quelque peu hors de proportion avec l’insulte, coutumière en somme, chez Peter McLeod qui aimait à traiter de lâches tous les hommes qu’il avait sous sa direction. « Cherchez la femme », dit-on généralement dans les affaires les plus simples comme les plus compliquées, et ceux qui savaient les fréquentes visites de Fred Dufour à la maison de son chef n’avaient qu’à aller frapper à cette dernière pour la trouver, la femme, vaquant, tous les jours, aux différentes affaires du ménage de Jean Gauthier : cuisine, lavage, raccommodage, soins d’une vache, d’un cochon et de quelques poules que le contre-maître élevait en arrière de sa maisonnette : et l’été, une attention constante sur un petit potager où poussaient assez de légumes pour alimenter les repas de tout l’hiver qui suivra. Mary, c’était en l’occurrence la femme…

Mary Gauthier trouvait assez peu de temps pour se laisser engluer dans les pipeaux de l’amour et du flirt. Et c’est pourquoi elle recevait assez cavalièrement… ses cavaliers, même Fred Dufour à qui tout de même, faut-il le dire encore en toute franchise, elle paraissait accorder plus d’attention qu’aux autres. Il était même de toute évidence le préféré. On les considérait comme de bons amis, à la façon dont un homme et une femme peuvent l’être quand ils savent qu’ils s’aiment bien, ne désirant plus rien l’un de l’autre.

Mais pour Peter McLeod, c’était autre chose. Il était le “Boss” et Mary avait dans son esprit humble et peu compliqué une haute idée de la hiérarchie dans une “concern”, au sein d’une exploitation forestière, espèce de seigneurie sylvestre où le patron est maître absolu avec tous les droits féodaux, de mares aux grenouilles ou autres. Jusque là toutefois, de ce côté, tout ne s’était réduit qu’aux plus anodines manifestations du flirt : une œillade en passant, même un innocent baiser escamoté, ici et là, au hasard des rencontres, à la porte de la maison, au grand air, face au ciel, comme avec toutes les autres, d’ailleurs ; scène banale qui pouvait être vue par tout le monde sans qu’il y eut scandale. Fred Dufour, une fois, en fut témoin et en sortit plus fâché que scandalisé.

Un soir qu’il revenait de la scierie, il avait vu Peter McLeod s’arrêter devant la maisonnette de Jean Gauthier. Mary travaillait à croupeton dans son petit potager. Peter McLeod dit quelques mots, de loin, à la jeune fille, puis sauta lestement par dessus la clôture de planches du jardin, s’approcha de Mary et sans plus de façon, l’embrassa à pleine bouche : puis il s’en fut tout bonnement. Mais Fred Dufour en fut tout bouleversé. Cette audace le dépassait.

Il était donc tout naturel, depuis, qu’il ne vouât pas au “boss” un amour de tous les instants. Toutefois, par un sentiment revers dont il ne se sentait pas le maître, il admirait Peter McLeod. Il exaltait ses qualités, sa franchise surtout, sa bonté naturelle, son esprit de justice envers les hommes, sa loyauté souvent. Il aimait aussi ses défauts : son audace téméraire, sa brutalité même envers certaines brutes à face humaine qu’il avait à conduire. Il savait qu’une chose que ne pouvait souffrir Peter McLeod, c’était qu’on maltraitât des faibles, encore qu’il n’ignorait pas qu’il agissait ainsi moins par générosité que par un sentiment altier de sa force.

Connaissant donc Peter McLeod sous tous ses angles, on peut comprendre que ce ne fut pas, comme on aurait pu le croire, par ironie que Fred Dufour, avant son départ pour l’Anse-au-Cheval, avait placé Mary Gauthier sous la puissante protection de son antagoniste de la veille. Il était sincère. Il connaissait assez son rude patron pour savoir qu’en lui confiant la garde de celle dont il rêvait de faire prochainement sa fiancée, et sa femme tout de suite après, son geste supprimait chez Peter McLeod toute tentative de privauté contre Mary, du moins, tant que Fred Dufour serait loin d’elle. Après, face à face, on verrait.

Peter McLeod n’aimait pas à frapper en arrière ou en bas de la ceinture ; aussi, Fred Dufour se retranchait derrière le mur de sa loyauté naturelle. Il était malin sans le savoir. Et il est possible que Peter McLeod soupçonnât le piège. Il ne le fit pas voir.

Quoiqu’il en soit, Fred Dufour partit sans la moindre crainte du côté de la fidélité de Mary Gauthier et des audaces de Peter McLeod.