Peter McLeod/03

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(p. 27-34).


— III —


Peter McLeod avait dans les veines, eut-on dit, du sang de toutes les bêtes fauves de la forêt laurentienne. Du caribou, il avait l’agilité, l’orgueil de l’orignal et la force massive de l’ours noir. Il possédait l’astuce du renard, l’activité et l’initiative du castor, la férocité du loup. Il les résumait toutes. Et dans ce cocktail animal apparaissaient les plus belles qualités de l’homme, de prime abord incompatibles avec les qualités et les vices de la brute ; bon comme un enfant, loyal, franc comme l’épée du roi, sincère, ignorant le mot fourberie. Du côté brute encore, si l’on eut voulu étendre le parallèle en dehors de la faune laurentienne, on lui eut trouvé la fierté du lion, la souplesse du tigre, la férocité de la panthère. Mais il n’y avait rien de la duplicité du serpent chez lui ; et il ne pouvait ramper. Sa violence ne connaissait ni entraves, ni bornes. Son poil se levait droit sur son corps et ses narines palpitaient de fureur ; puis, sans transition, il devenait doux comme un tendre agneau. On s’approchait pour caresser l’agneau et voilà qu’un lion bondissait et rugissait. Sa colère ? Pour un rien, il éclatait comme un coup de tonnerre, puis, sans le moindre écho de la foudre qui tombait, on n’apercevait plus devant soi que les vaporeux clairons d’une aurore boréale par une nuit sans lune… Un drôle d’homme !

Même problème trigonométrique du côté racial. Était-il Écossais, Irlandais, Anglais, Allemand, Russe, Français ? Il semblait avoir du sang de toutes ces races comme de toutes les bêtes. Pratique comme un Anglais, il avait la légèreté du Latin et la férocité de l’Allemand s’alliant chez lui à l’astuce du Juif. L’argent pour lui avait la valeur que lui donnait l’Écossais et les théories les plus subversives du Russe trouvaient prenant chez lui comme les qualités les plus chauvines de l’Irlandais… Peter McLeod brutalisait un homme pour le moindre anicroche et recueillait avec componction un pauvre petit oiseau blessé que son pied allait écraser sur le chemin. Il refusait à un employé de lui payer ses gages sous le plus futile prétexte, et sa bourse était largement ouverte à tous, même à celui à qui il venait de refuser son juste salaire. Puisait qui voulait dans son escarcelle… Il pleurait devant une infortune, devant une mendiante qui lui tendait la main, devant un enfant qui lui ouvrait ses petits bras, devant un animal que l’on avait injustement maltraité. Un jour, un charretier ayant, devant lui, fouetté son cheval sans raison, il s’empara facilement du fouet de cet homme et le fouetta jusqu’à ce que ce dernier hurlât de douleur…

Car une chose que Peter McLeod ne pardonnait pas, c’était que l’on maltraitât un faible ou un être, quel qu’il fut, sans défense. De ce côté, pas de quartiers !… Sa franchise était d’une brutalité sans nom. Pour un rien, par plaisir, il insultait un homme, l’humiliait jusqu’à le muer en un imbécile qu’il cherchait ensuite à abrutir, pour en faire le souffre-douleur de ses compagnons : puis, quand le malheureux était parvenu au fond de l’abîme où il avait pris plaisir à le plonger, il le relevait soudain par une promotion qui ahurissait les autres. Bref, il y avait cinquante natures dans cet homme qui promenait sa domination sur quelques trois cents têtes continuellement pliées sous sa main de velours enfermée dans un gant de boxe…

Peter McLeod était surtout remarquable par ce que l’on pourrait appeler le “fixed of purpose”. Quand il avait entrepris une chose, il fallait qu’elle se réalisât. De ce côté il était franchement Écossais de nationalité. Mais il était Anglais par son désir de conquérir, de dominer, quels que fussent les moyens qu’il employât. Ajoutons qu’il avait aussi dans ses veines maints filets de sang sauvage par ses vices, ses excès, sa cruauté et aussi par son dévouement qui n’avait plus de bornes quand il était parvenu à savoir où le placer.

À cause de tout cela, il était plutôt sympathique. Son esprit pénétrant agissait comme un corrosif. Son allure était vive : il avait des yeux gris profondément attentifs. Il possédait l’art d’amener les gens à s’ouvrir à lui malgré la rudesse de son contact.

Enfin, encore au point de vue physique, jamais homme plus adroit et souple ne vécut sur terre. Acrobate, lutteur, coureur, il fut tout cela. De ce côté il tenait du sauvage.

Et, pour terminer ce portrait compliqué : ivrogne. On ne le fut jamais davantage. Il mettait son orgueil à accomplir, une fois entré dans le domaine de Bacchus, comme partout ailleurs, ce que nul encore n’avait tenté. Là aussi il se plaisait à frôler la mort à chaque instant. Il se laissait aller à l’ivrognerie en se pénétrant bien de cette conception qu’il « arriverait » en s’adonnant aux pires beuveries et, par une série de degrés que seule pouvait supporter une constitution de fer, en atteignant le complet abrutissement, l’inconscience du pourceau, avec la détermination de savoir si c’est lui ou le whisky qui l’emportera à la fin. Il comprenait depuis longtemps que l’alcool était son plus mortel ennemi, et c’est pourquoi il se plaisait à colleter continuellement avec lui. S’il prévoyait, dans ses quelques heures lucides que son ennemi finirait par le tuer, il voulait lui démontrer combien il lui faudrait de ressources pour terrasser un humain comme lui. Aussi, prenait-il des coups à tuer un bœuf. Encore une fois, un drôle d’homme !

N’importe, pour résumer en un mot, une brute, mais vivant au milieu de combien d’autres aussi brutes !… Quelle vie alors dans ce coin lointain du Saguenay !… Pittoresque tout de même, et si humaine. Ici, pas de tricherie possible. Aucun moyen de fuir de cette prison de la vie ! Tout alors, dans ce petit trou perdu au grand nord se passait dans un monde où les problèmes ne sont jamais simples, sans doute, — on croit trop, en littérature surtout, que la complexité est l’effet de la seule intelligence dialectique : le cœur n’est pas moins démoniaque, — mais sont toujours essentiels et vrais. Un monde rien qu’humain, sans recours et démunis d’idées. Dénués de tous les moyens d’évasion, les hommes ne trouvent de ressources qu’en eux-mêmes, en leur cœur, pour durer ou s’endurer. « Le peuple » dit, quelque part, Thomas Hardy, « les artisans, les ivrognes, les mendiants voient la vie telle qu’elle est bien mieux que les étudiants des collèges. On comprend souvent mieux là les grandes passions. Là, nous apprendrons peut-être que l’amour n’est pas simplement une crise, un drame en acte ainsi qu’on voudrait nous le faire croire dans la littérature aristocratique, mais une longue histoire, un long poème dont le cœur crée tous les jours la beauté… »


C’est dans l’automne de 1832 qu’arriva au Saguenay Peter McLeod, le type assurément le plus légendaire qu’ait fourni cette lointaine contrée et dont, après sa disparition, l’on a parlé longtemps avec des paroles et des gestes de haine mêlés d’admiration, de crainte tout autant que de regret. Son caractère farouche, ses terribles vices, son défaut absolu de tout scrupule justifiaient chez les autres et cette admiration et cette terreur que provoquait sa vie de tous les jours…

Peter McLeod organisa un chantier de bois au débouché de la Rivière-du-Moulin, un peu à l’est de Chicoutimi. Il y construisit une scierie et engagea pour cette dernière et ses chantiers de coupe, tous ceux qui se présentaient : des rebuts de tous les coins des Amériques qu’il menait à coups de pieds. C’était dans ce coin perdu de la province de Québec, comme une sorte de « shangayage » où le capitaine prenait tous les risques dans le choix de son équipage terrier. Établi, d’abord, à son propre compte, à la Rivière-du-Moulin, Peter McLeod devint vite l’associé de William Price qui exploitait à Chicoutimi, au Bassin, les premiers chantiers de bois et les premières scieries mécaniques de la région haut-saguenayenne. Son énergie, sa hardiesse, son esprit d’entreprise développèrent en peu de temps cet embryon de ville industrielle dont il devint en quelques semaines roi et maître absolu. C’est lui qui fonda ce que l’on a appelé la « Banque à Pitons ». Les « pitons » étaient des bons que Price-McLeod émettait pour des montants variant de cinq sous à cinq dollars. On payait les gages des journaliers avec ces papiers qui n’étaient valables que pour les marchandises des magasins de la société. Un homme gagnait-il soixante sous par jour, on lui donnait un « piton » de cette valeur avec lequel il pouvait se procurer ce dont il avait besoin au magasin. On a appelé ces « pitons » du nom de baptême de McLeod, leur inventeur : Peter. « De Peter à « Piton », a dit Arthur Buies, il n’y a qu’un pas : la transition est toute trouvée. Ce ne sont jamais les noms à donner qui embarrassent les Canadiens »…

Donc Peter McLeod étendait sa redoutable royauté sur tout le « Royaume du Saguenay », hommes et femmes, bêtes et choses, quand Fred Dufour envoyé par lui à l’Anse-au-Cheval pour mettre à la raison une “gang” de fiers-à-bras de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui causaient des ennuis à ses hommes, lui confia la garde de Mary Gauthier, sa fiancée. Tout autre que Fred Dufour, qui connaissait par cœur son Peter McLeod, eut hésité devant le risque. Mais il faut croire que Fred Dufour savait ce qu’il faisait…

Et la première chose que fit Peter McLeod le soir du jour où partit Fred Dufour pour l’Anse-au-Cheval, fut d’aller tout bonnement embrasser la belle Mary chez elle. Après quoi, pour marquer le départ de son antagoniste, il organisa à la maison de Jean Gauthier une veillée à laquelle il invita tous les « boulés » et les « beaux » de la “concern”. Il fit même venir pour la circonstance, d’un « campe » situé à cinq milles de Chicoutimi, un violoneux qui jouissait d’une fameuse réputation dans toute la région. Le « bal » fut on ne peut mieux réussi. On dansa jusqu’au matin et l’on vida des cruches et des cruches de whisky.

Peter McLeod « callait » lui-même les danses avec la même autorité qu’il mettait à mener ses équipes de journaliers, aux scieries et aux chantiers de coupe de bois. Cinq fois, il dansa avec Mary Gauthier et cinq fois il l’embrassa à pleine bouche, là, goulûment…

Les autres ricanaient. Si le pauvre Fred Dufour voyait ça !… Jean Gauthier, le père, se sentait presque scandalisé, même indigné ; mais allez donc, lui, simple contremaître, tenter des remontrances au patron si redouté ! Fallait avaler la pilule, quoi !… Mais Peter McLeod n’était pas homme à l’avaler, lui. Voilà que sur le matin, un mirliflore, préposé aux fournaises à la scierie, profitant d’un moment où, dans un coin de la salle, Peter McLeod ingurgitait force rasades de whisky, s’approcha de Mary Gauthier et, après l’avoir embrassée, lui proposa une petite promenade au clair de la lune. Les jouvenceaux allaient sortir quand Peter McLeod s’approcha en titubant :

« Alors, on se quitte, comme ça, sans se dire adieu ?…

Et d’un coup de poing rapide il étendit par terre le jeune téméraire.