Peter McLeod/05

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(p. 43-52).


— V —


Avec la mi-décembre, l’hiver était venu tout de bon et avait étendu sur le Haut-Saguenay ses plus beaux draps blancs. Les rafales dressaient leurs tentes blanches autour du village de Chicoutimi et, trois jours sur cinq, la tumultueuse cavalerie des vents en tentait l’assaut. Elle faisait, la nuit, un tintamare de tous les diables. Quand elle se taisait, le gelée se mettait à pincer et à faire gémir choses, bêtes et gens. Puis elle relâchait un peu. Le temps se réchauffait un brin, les vents étaient moins hargneux. Alors le ciel se mettait à descendre si bas, si bas qu’il paraissait reposer sur la cime des pins. Il devenait morne, gris et mat. Et voilà que la neige se mettait à tomber à larges flocons : tomber à croire qu’elle ne devait jamais plus s’arrêter.

Et maintenant les arbres sont ouatés : des arbres de Noël.

La terre est entièrement recouverte de sa toison d’hiver. Le monde est gazé de blancheurs bleutées. Et la neige tombe, tombe sans arrêt. Les flocons, dans l’air, se croisent, inextricables, innombrables. Tout est noyé dans une mer immaculée. Il n’y a plus rien de distinct à l’œil. Les maisons et les cabanes ne ressemblent plus qu’à de gros tas de neige d’où s’élèvent des torsades noirâtes de fumée. Tout est de niveau. Une immense étendue blanche, glacée, impénétrable, fantasmagorique, recouvre la terre. Et des nuits de plomb écrasent tout. Puis c’est le silence subit, presque effrayant. Pas un souffle ne tremble. Tout se tait, s’assourdit.

Et, un autre jour, la chute de neige finie et les vents calmés, un ciel remonté, d’un bleu étincelant, déverse des torrents de lumière crue sur le paysage blanc qui les renvoie avec un scintillement plus intense.

Malgré sa sauvage beauté, c’était la saison redoutable et redoutés des quelques trois cents habitants, colons et hommes des bois, disséminés dans la vallée de la rivière Saguenay. Cette sauvage et lointaine contrée, jusqu’alors avait été fermée comme un livre. Pénible début d’une harassante randonnée à travers un territoire informe, tourmenté, étouffé sous d’âpres montagnes, de caps effarants et de forêts sans fin…

Aux bords de la Baie des Ha ! Ha ! les colons ont commencé leur œuvre de vie. Ils n’étaient qu’une poignée, mais ni des miséreux ni des aventuriers. Ils étaient des cultivateurs qui vivaient sur des terres concédées à leurs ascendants dans les vieilles paroisses de Charlevoix. Mais ils sentaient couler dans leurs veines le sang, riche et généreux, de ces preux dont la plupart furent leurs ancêtres et qui, en arrivant de la vieille France, essaimaient, faisant généreuse souche dans l’Île d’Orléans et tout le long de l’ondoyante côte de Beaupré. De l’Île d’Orléans, de Beauport, de Beaupré, ils étaient partis et, se dirigeaient étape par étape, plus au nord-ouest, ne laissant pas d’un pouce s’éloigner les rives du fleuve. Ils fondèrent le vieux comté de Charlevoix.

Mais en vrais défricheurs de la forêt, à la recherche de la terre argileuse qui faisait pousser le blé, il leur fallait aller toujours de l’avant. Eux partis pour le voyage dont on ne revient pas, leurs fils voulaient conquérir d’autres terres. Puis les petits-fils vinrent qui firent de même. Ils voulaient des terres où l’on continuerait de vivre exclusivement du sol et où se perpétueraient la liberté et l’indépendance qui trempent les caractères, gardent la fierté, élèvent l’esprit, fortifient les courages et ennoblissent les cœurs…

On le savait, on le disait : des Indiens et des chasseurs l’avaient rapporté… Au delà de la chaîne tumultueuse des pics qui enserrent la rivière Saguenay, une grande baie s’étendait, vaste comme une mer, entourée de généreuse forêts de pins qui s’élançaient droit vers le ciel et qui poussaient d’un sol riche de toutes les substances nutritives aux plantes.

Et les petits-fils de ceux qui étaient venus de France furent les découvreurs de ces terres plantureuses des bords de la Baie des Ha ! Ha !, qu’ils pensaient capables de nourrir toute la population de Charlevoix…

Mais il était venu, un peu auparavant, à l’assaut des pinèdes saguenayennes, des hommes de tout sac et de tout crin, rebuts pour un grand nombre des villes américaines et canadiennes, et que la rude et libre vie du nord québécois attirait pour mille raisons. Ceux-là s’établirent à proximité des scieries où se transformaient en planches et en madriers les pins innombrables des forêts saguenayennes, ou bien s’en allèrent s’ensevelir dans les « campes » des chantiers de coupe de bois au sein de la forêt même. Ils étaient grossiers, prompts à la provocation et aux coups. Ils buvaient sec et portaient le blasphème à la hauteur d’une prière. Ils formaient un troupeau à la direction duquel les coups n’étaient jamais de trop. Aussi, fallait-il des poings de fer pour en venir à bout. Au demeurant, des hommes de cœur et d’un courage indomptable.

Parfois, ceux qui étaient établis à côté des scieries, après avoir vécu pendant quelques temps de la coupe du bois, s’en allaient, une sorte d’atavisme aidant, sur des terres non arpentées qu’ils prenaient presque d’assaut, et où ils se mettaient à vivre sans ordre, sans méthode, au petit bonheur de leurs caprices. On commençait des défrichements sans le moindre égard pour le voisin…

Et c’était avec toutes les peines du monde que l’on pouvait se procurer les premières nécessités de la vie. Ceux qui auraient pu avoir des chevaux et des bœufs en étaient empêchés par les Compagnies. On ne permettait l’usage des chevaux que pour l’exploitation forestière. L’on n’avait d’autres instruments pour défricher et ensemencer que la hache et la pioche. Il fallait transporter à dos d’homme le bois coupé ; l’hiver sur de petit traîneaux à mains.

Telle était la population du Haut-Saguenay au milieu du siècle dernier : “squatters”, et “lumberjacks”… Quelques agglomérations de masures, ici et là. Ou bien, après des milles et des milles de forêt, au milieu de l’immensité du ciel et de la terre, surgissait une cabane de colon, mélancolique à faire mourir, et qui élargissait encore, semblait-il, la solitude du paysage : cabane accablée par la désolation ambiante, que le jour éclaire dans toute sa pauvreté mesquine, que la nuit obnubile, mais dont l’image évoque quand même la vie humaine attachée au sol par ce fait qu’il détient les sources essentielles de l’existence…

On recevait souvent à Chicoutimi, la visite de ces pauvres gens qui avaient parcouru des lieues pour venir au magasin échanger contre des provisions et quelques objets indispensables à leur vie primitive, quelques grumes de pin qu’ils avaient coupées dans la forêt et qu’ils charroyaient dans la suite à la scierie avec les chevaux qu’on leur prêtait… On recevait aussi la visite de trappeurs, de coureurs de bois, d’indiens qui venaient troquer leurs fourrures. Et alors, la “concern” s’animait plus que de raison.

Le magasin, des soirs, devenait un amalgame sans pareil de gars bruyants, insouciants, brutaux, assoiffés, qui dépensaient sans compter en quelques heures le fruit de longs mois d’un travail éreintant et de courses déprimantes. Alors, des nuits presque entières, on entendait du magasin, dans tout le village, les sons cacophoniques d’accordéons criards et de musiques à bouche plaintives, de verres frappés les uns contre les autres ; des hurlements mélangés à des bribes rauques de chansons vulgaires, et le piétinement de lourdes bottes sur le plancher rugueux. On buvait sec et on blasphémait ferme. Après des whiskies et des whiskies répétés sans fin, on en venait aux provocations à propos de tout et à propos de rien : puis, souvent, aux coups. Parfois on en arrivait à de sanglantes querelles.

Le plus souvent, ces hommes n’étaient ni des costauds à réputation d’assassins, ni des hommes mauvais, mais de braves travailleurs qui changeaient d’humeur et devenaient inconnaissables dès qu’on les prenait par la douceur…

Parmi ces groupes bruyants, on voyait, des fois, des hommes calmes, qui avaient conservé leur raison, des vieillards qui s’étaient dévolus à eux-mêmes la tâche souvent difficile de retenir les noctambules juste au bord du danger : et il faut dire à leur honneur qu’ils y réussissaient presque toujours.

Ceux-là, souvent, dans des situations particulièrement ardues, sentaient s’éveiller dans leur esprit simpliste l’idée de la hiérarchie et de l’autorité suprême comme une panacée au mal qu’ils voulaient arrêter. Alors, en toute confiance, tout bonnement, ils allaient trouver le “Boss”, Peter McLeod, et lui demandaient la protection de son autorité.

Peter McLeod, le plus souvent, était plus saoul que les autres…

Mais, devant cette marque de confiance que lui témoignaient des sages, il reprenait du coup conscience de son autorité, de sa loyauté et de sa responsabilité. Tout de suite, il y avait, chez lui, comme le « subridens » de l’antiquité. Il se sentait comme une subite inclination vers des dispositions meilleures :

« Vous allez voir ce que je vas en faire, ces fils de vache… Attendez !… »

Et une voix de stentor retentissait dans le magasin :

« Vous allez tous aller vous coucher, à présent, tas de brutes que vous êtes !… et que pas un seul ne dise un mot ou je le fais revoler d’un coup de pied, par la fenêtre, dans le Saguenay… Vous entendez ? Vous êtes tous un tas d’ivrognes, de dégoûtants et vous ne méritez pas de vivre, tas de Goddam ! Allons, ouste !… Débarrassez le plancher tout de suite !…

Et, à la minute même, la scène changeait de décor. La porte du magasin n’était pas assez large pour permettre aux trappeurs, aux “lumberjacks”, aux indiens, d’y passer à la file et de disparaître, comme des chiens battus. Ils s’en allaient dans l’obscurité du dehors, à présent en quête du peu de repos que leur permettait le reste de la nuit, dans la maison d’un ami du village, ou dans des cabanes de fortune dressées à la lisière du bois.

Parfois, de pauvres diables, plus avinés que les autres, ayant mordu la poussière du parquet du magasin — où ils en trouvaient d’ailleurs, plus que pour leur suffisance, — ne pouvant aller plus loin, restaient étendus, ici et là, dans le magasin et dans la « salle à diner » des hommes. Alors, Peter McLeod, toujours conscient de ses devoirs de chef, pitoyable comme tout ivrogne envers son semblable, donnait à Joe, son homme à tout faire, l’ordre de les couvrir, chacun, d’une couverture de laine ou d’une peau d’animal et, après s’être servi trois ou quatre nouveaux whiskies, s’en allait lui-même s’étendre, saoul comme une grive en pleines vendanges, sur son misérable coffre-pupitre où bientôt il ronflait comme l’orgue de la cathédrale d’Édimbourg, sa ville ancestrale…

Et sur Chicoutimi, bientôt, le calme profond régnait qui n’aurait jamais dû oser s’aventurer sans l’intervention, il est vrai, sollicitée, de Peter McLeod, le plus saoul de tous ceux qui maintenant, face au plafond de planches de sapin, au cône de la tente d’écorce de bouleau ou de toile, ou encore sous le ciel luisant d’étoiles, dorment du sommeil réparateur de la brute à bout de force…

Le ciel est clairet : sur un coin de l’immense vélum qu’il développe sur la terre, se détache, sombre, la tour trapue du demi-clocheton de la vieille chapelle des Jésuites que l’on a entourée d’un enclos autour duquel se rangent sagement les maisons de la “concern”.

Sous leur rude écorce frottée aux angles les plus aigus de la vie, la plupart des hommes que Peter McLeod vient de brutalement disperser dans la nuit, sentent palpiter encore un sentiment de foi solide, vivace, superstitieuse : la foi naïve du charbonnier… Et peut-être qu’à ce moment de la nuit, la petite tour de la vieille chapelle, planant dans la sérénité nocturne, au dessus de leur misère, a encore plus d’autorité que le “Boss” sur ces ombres fuyant ici et là dans la clarté lunaire que coupe d’une épaisse barre d’ombre le vénérable clocheton…

Chicoutimi était alors un bourg sans traditions. À l’origine, c’avait été un poste de traiteurs, puis une mission. Il s’étageait sur les deux rives de la rivière Chicoutimi, tout au bord du Saguenay qui coulait à travers deux épaisses forêts couvrant de longues chaînes de caps et dégringolant jusqu’aux rives… Chicoutimi n’eut pas de jours tourmentés. Les pins et les épinettes qui entouraient le paisible poste ne furent jamais les témoins de batailles farouches entre blancs et indiens, et les années n’avaient pas eu à effacer la mémoire d’époques troublées et sanglantes, de scènes sauvages transformées dans la suite en de vagues légendes.

Le petit poste avait donc coulé des jours tranquilles avec ses cabanes entourées du vert sombre des forêts, au bord de la rivière argentée qui s’en allait là-bas en pleine sérénité…

À Chicoutimi, le Saguenay est chez lui, bien chez lui. Tout le pays, ici, lui appartient. C’est lui qui a creusé son lit, largement, d’un cap à l’autre. Il n’est pas un coin de cette terre tourmentée qui ne soit pas ce qu’il est à cause du Saguenay… On le voit, au fond des gorges, écumeux parmi les rocs sombres et si profond que des franges d’écumes bondissantes semblent immobile et figées. D’autres fois, il s’étale dans de longues anses, se faisant calme sous le soleil qui s’attarde sur les coteaux et les caps. Tous les rayons dardant au loin, se reposent sur le miroir aplani de ses eaux. Mais partout, il reste le conquérant, le fantasque ; la rivière aux menteuses langueurs, aux brusques et terribles colères…

Alors le petit clocheton de la chapelle semblait vouloir raconter un passé très court et sans heurts. Il n’était pas moins vénérable et respecté. Il disait la douce mémoire des Pères Dablon, De Quen, Dreuillettes, de La Brosse, de Crespieul, Albanel, qui pendant près d’un siècle, seuls, sans ressources, sans autres armes que leur crucifix, se sont acharnés à suivre jusque dans les recoins les plus reculés de l’ancien « Domaine du Roy », au fond de leurs sombres et mystérieuses forêts, les peuplades sordides qu’ils voulaient conquérir au Christ…

Au début de l’exploitation forestière entreprise par William Price et Peter McLeod, deux fois par année, la vieille chapelle des Jésuites renaissait à la vie. Au printemps et durant l’hiver, un prêtre venait de Charlevoix y faire une mission. Plus tard, le missionnaire arrivait de la Grand’Baie, paroisse naissante, la première du Haut-Saguenay, fondée par des cultivateurs de la Malbaie venus en 1837 sur les bords de la Baie des Ha ! Ha ! pour y faire la « pinière » et qui commençaient alors à se livrer au défrichement en vue de se créer des terres nouvelles où ils pourraient semer, comme à Charlevoix, de la « graine de pain » à l’endroit où poussaient les grands pins…

Et maintenant, tout dort dans la nuit sereine et glaciale qui écrase, semble-t-il, le bourg de tout son poids. Tout repose et l’on entend seulement, incessant, le sourd grondement de la cataracte de la rivière qui semble comme vouloir se retenir d’éclater en grand bruit de colère…