Peter McLeod/06

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(p. 53-64).


— VI —


La Fête de Noël, cette année-là, menaçait d’être triste à Chicoutimi.

Quelques jours auparavant on avait annoncé que le Père Honorat, missionnaire Oblat de l’un des postes de la Côte Nord du Saint-Laurent allait venir célébrer la messe de minuit dans la vieille chapelle des Jésuites du Bassin, et on avait aussitôt commencé les préparatifs du grand événement qui devait remplir de joie la population du village et des alentours. Même les cœurs les plus endurcis se sentaient attendris à la pensée que la suave et formidable nuit allait être célébrée dans l’antique chapelle. Et ces hommes étaient les premiers à apporter à pleins bras, de la forêt, les branches de sapin et les aiguillettes de pin dont on voulait orner le primitif temple. On pensait même plus à la joie de la cérémonie religieuse qu’aux jouissances du réveillon qui allait suivre mais qu’on préparait également avec les mêmes soins…

Comme la petite fleur bleu de l’espérance, elle est vivace au fond des cœurs même les plus rudes, la plante verte de la Foi piquée au cœur, depuis longtemps, souvent, depuis les premiers jours de l’enfance, oubliée pourtant pendant des années, négligée du moins, dans le coin obscur du subconscient…

On se préparait donc avec un entrain juvénile à la grande fête. La veille, deux « claireurs », occupés à layer une futaie dans la forêt, avaient tué une jeune orignal qui vagabondait à la lisière d’un hallier de sapins, aux Terres-Rompues. Ils l’avaient traîné jusqu’au bourg où ils avaient été reçus avec des cris de joie par les habitants. Et ce beau coup de fusil avait été d’autant plus apprécié que cet hiver-là, l’orignal était rare dans cette partie de la vallée du Saguenay. Cet animal, à la forme élégante et à la robe d’un beau brun tirant sur le gris aux flancs, tombait dans le village la veille de Noël… Quel succulent réveillon allait faire oublier les salaisons du magasin ! Le corps du jeune roi de la forêt, amené au grand « campe », avait aussitôt été dépecé par le “cookie” et ses aides qui en avaient été porter les principaux morceaux aux maisons des employés : un beau cadeau !

Puis, après leur travail de la journée, les hommes étaient allé chercher de larges brassées de branches de sapin dans la forêt. Ils en avaient orné la chapelle dont les murs et le plafond furent vite couverts de rameaux qui odoraient, remplissaient la gorge d’une saveur âcre. Au fond de la chapelle, l’autel avait été orné d’une épaisse nappe de branchettes pressées, tassées comme une toile de lin tendue sur le cylindre d’un métier à tisser. Au milieu de l’autel formant étagère, s’élevait jusqu’au plafond une grande croix formée de longues ramilles de bouleau, fines comme des pailles de blé et artistement tressées, chef d’œuvre de vannerie de Mary Gauthier qui avait, pendant tout le jour, dirigé ces travaux d’ornementation. Partout ailleurs, dans le « grand campe », dans les maisons des employés, on avait rivalisé dans les apprêts du réveillon et des décorations. L’unique rue du village avait été balisée d’arbustes jusqu’à l’entrée de la chapelle. De petits sapins ornaient toutes les portes.

Le soir, après le travail supplémentaire, les principaux employés de la scierie s’étaient réunis chez Jean Gauthier. Ils se reposaient, fumaient et jasaient. Peter McLeod était de la partie, surveillant de l’œil Mary Gauthier occupée aux préparatifs du réveillon : croquignoles, beignets et pâtés qui embaumaient la maison de leur appétissante odeur. Le “boss” ne dédaignait pas, souvent, de se lever pour aider la jeune fille toute à sa besogne.

« Tas de lâches ! » lançait-il parfois à l’adresse des hommes, « vous êtes pas même capable de chauffer ce poêle-là !…

Et Peter McLeod allait lui-même chercher dehors des brassées de petites bûches de bouleau et de sapin dont il bourrait le gros poêle de fonte.

« Vous aimez mieux vous conter des sornettes, hein, vous aut’s » ajoutait-il en embrassant d’un coup d’œil circulaire le groupe des fumeurs qui devisaient placidement…

Il y avait parmi eux Tom Grosleau et Joe Morin qui n’avaient de leur vie quitté les forêts. Tous deux avaient roulé leur bosse dans tous les chantiers du Haut et du Bas Canada ; ils avaient bûché dans toutes les forêts de l’Amérique. Ils s’étaient mis à raconter aux hommes leurs souvenirs de jeunesse dans les chantiers.

« En ce temps-là, » contait Joe Morin, « nous aut’s, les jeunesses, dans les chanquiers, on croyait dur comme fer à la chasse-galerie… vous savez, c’te magnière d’voyager dans l’air avec des canots d’écorce que l’guiable menait à la pince, soit dit entre nous’aut’s… Vous savez, c’était des blagues tout ça. Quand à moé y a ben trente ans que j’cré pu à ces affaires-là. »

— Eh ben moé, Joe, j’y cré encore, répondait Toine Boudreau… Y a encore d’là chasse-galerie au jour d’aujourd’hui…

Et Toine lançait un jet de salive sur le parquet pendant qu’il jetait un regard de défi à Joe Morin. Les hommes, histoire de s’amuser et de poser aux esprits forts, l’approuvaient de la tête et souriaient

« On peut toujours pas nier c’qu’on a vu, reprit Toine Boudreau ; et moé j’vous dis qu’j’en ai vu des affaires de chasse-galerie… Tenez, un jour, non, un soir d’là Sainte-Catherine, dans un campe ous’qu’on était su l’Saint-Maurice, pas loin d’là rivière Croche, on s’est-ti pas mis en frais d’aller chercher du whisky à Trois-Rivières, en canot, dans les airs !… On est parti. On a fait l’voyage dret dans une heure, pi on est revenu. On a bu et on a dansé toute la nuit. J’vous assure que quand on a commencé la soirée y avait pas une torvisse de goutte de boisson dans l’campe et dans les environs. Ça, creyez-moé ou creyez-moé pas ; c’est la pure vérité. »

Et Toine, fier de son histoire, alluma tranquillement sa pipe qui s’était éteinte. Ces révélations stupéfiantes avaient provoqué un instant de silence dans la maison. On entendait le bois sec et les écorces de bouleau crépiter dans le poêle.

Puis voici que retentit la voix sonore de Peter McLeod :

« J’te crois, moi, Toine du diable,… y a des choses encore plus surprenantes aujourd’hui !…

Mais un homme entra en coup de vent dans la maison, ce qui détourna subitement la conversation. C’était un homme « de la maison du moulin ». Il avait l’air consterné.

« Arais-tu rencontré un fantôme, Ti-Louis Desbiens ? demanda Joe Morin.

— Non, mais i vient d’venir au magasin un colon qu’arrive dret d’là Baie et qu’a annoncé, comme ça, que l’père qui d’vait venir icitte pour la Minuite peut pas v’nir à cause d’là dernière tempête de neige… et qui ont pas d’chiens là-bas… C’est comme ça !…

À cette nouvelle inattendue, un voile de tristesse plana dans la salle de Jean Gauthier. Tous ces hommes se mirent à exprimer dans leur rude langage la désillusion qu’ils ressentaient…

La Noël serait donc triste. Pas de messe de minuit et à quoi bon le réveillon ? Un soir comme tous les autres soirs, quoi ! La rentrée de bonne heure au “bunk room”, le sommeil tardif coupé de ronflements sonores et peuplé de rêves fatigants, cette nuit probablement plus joyeux, parce que la réalité serait plus triste. On s’était pourtant bien préparé.

Et de nouveau, on entendit la voix de Peter McLeod toujours empressé auprès de Mary Gauthier qui n’avait pas été, on le pense bien, la moins peinée à la nouvelle apportée par Ti-Louis Desbiens, et qui pour l’instant, lasse et découragée, s’était assise, laissant là les apprêts du réveillon…

« Goddam ! Vous avez tous l’air de chiens qu’on vient de fouailler… Moi, j’vous dis qu’vous allez l’avoir vot’messe de minuit, demain soir… Mary faut pas prendre de peine pour ça… Allons, continuons les croquignoles !…

— Monsieur McLeod, si vous disiez vrai !…

— Quand je vous dis que vous l’aurez, vot’messe de minuit avec tout ce qui s’ensuit… Voyons !… au risque d’envoyer chercher le curé par Toine Boudreau, avec son canot dans l’air, comme il a été cherché du whisky à Trois-Rivières…

— Non, faut pas rire de ça, monsieur McLeod, risqua l’un des hommes. On sait que ça vous dit pas grand’chose, à vous, toutes ces affaires-là, mais à nous ant’s, ça tient au cœur, vous savez…

— Dans tous les cas, tout ce que j’ai à vous dire, bande de poules mouillées, répondit Peter McLeod, c’est que vous travaillerez demain, comme de coutume, toute la journée, sans vous occuper de rien, et demain soir, tas de pioches, vous saurez me dire s’il y a d’là chasse-galerie ou s’il y en a pas… Hein ? Toine, qu’est-ce que tu dis de ça ?

— Moé, boss, chasse-galerie ou pas chasse-galerie, j’voudrais en bonguienne qu’on aie la Minnuite demain !…

— C’est bon, fit Peter McLeod, allons nous coucher asteur, mes vieux. Mary vous verrez qu’il y a pas seulement qu’Fred Dufour qu’a des idées…

— …et des poings, osa compléter l’un des hommes croyant n’avoir pas été entendu…

— Joe Tremblay, j’vas te passer celle-là, pour cette fois, mais que ce soit la dernière… Allons, ouste… au “bunk room” !… Bonsoir, Mary. Bonne nuit et rêvez pas trop à Fred… C’est dommage que ce pauvre Fred ne soit pas ici pour demain soir !…

Et bientôt ce fut le lourd silence de la nuit froide pesant sur la “concern” endormie…


Ce fut comme un bruit de branches cassées par l’ouragan avec accompagnement de sonores coups de tonnerre, et Toine Boudreau, ahuri, sursauta dans son “bed”, se frottant les yeux de ses deux poings, pendant que Peter McLeod le secouait violemment, l’arrachant d’un rêve à un moment où le canot d’une chasse-galerie qui le portait avec des compagnons dégringolait à travers l’immense ramure d’un pin que le canot du diable avait frappé dans sa course aérienne.

« Toine, lève-toi et viens !…

Quelque part dans la masse endormie de Toine, un échange insubstantiel donna désespérément l’alarme. Enfin, un doigt bougea, une paupière trembla, puis soudainement ce quelque chose se dégagea du cerveau du dormeur, jaillit, se répandit et, en un instant, s’identifia avec le corps tout entier.

— Hein, quoi ?… Le feu est au moulin ?…

— Non, grosse bête, mais il faut qu’il soit à nos jambes dans dix minutes…

— Et on va ?… À l’Anse-au-Cheval ?…

— Non, à la Baie.

— À pied, “boss” ?… interrogea, anxieusement, Toine Boudreau.

— Avec les chiens de Pit Tremblay.

— Vrai, Boss ?… j’aimerais encore mieux les canots de ma chasse-galerie…

— Il y a trop de neige pour les canots… Allons, pas de temps à perdre… Vas emprunter les chiens à Pit… Mange une bouchée et viens me rejoindre ici… Vas vite, Toine…

Toine Boudreau sortit sans demander plus d’explications. Peter McLeod, du reste, en fournissait rarement quand il donnait des ordres. Sitôt dehors, le froid enveloppa le pauvre Toine. Un air glacial, pénétrant, soufflait du Saguenay. La neige, sèche et dure, crissait sous les pieds. À cette heure de la nuit, le sol était jonché d’un crépuscule bleuâtre, sec, étrangement transparent. Le ciel était clair et rien ne voilait l’horizon. Ça et là encore, dans les profondeurs, quelques étoiles tremblotaient comme de froid. Pas âme qui vive dans tout le village.

Mais il y avait de la lumière déjà dans la petite maison de planches à Pit Tremblay, la dernière du bourg, de l’autre côté de la scierie. On eut dit que Pit attendait Toine. Celui-ci entendit les chiens grogner sous leur appentis. Il cria à la porte :

« Hé, là, Pit Tremblay, Peter McLeod veut engager tes chiens !…

Pit Tremblay sortit. Il était grand, sec, un peu courbé : la pipe à la bouche, un épais casque de peau d’ours sur la tête. Un lourd capot de même fourrure l’enveloppait. Pit Tremblay était peut-être le seul de la région à ne pas vivre sous la domination de Peter McLeod. Il faisait la traite des fourrures et était le plus souvent absent de Chicoutimi, toujours parti en longues randonnées à travers l’immense territoire saguenayen, du Labrador au grand lac Mistassini. Ces excursions l’avaient comme desséché. Il avait un teint de Montagnais et à force de faire face à la poudrerie des tempêtes nordiques, le visage pelé par endroits. Dans un de ses récents voyages sur la Côte Nord, il avait amené quatre magnifiques et féroces « huskies » qui étaient son orgueil.

« Et quoi’s qu’il veut ben faire avé mes chiens, Peter McLeod ? demanda-t-il.

— Ça, Pit, j’en sais rien de rien. Vas lui demander toi-même.

— De fait, j’vas y aller parce que, tu sais, mes chiens, j’veux pas les laisser entre ses mains ni entre les tiennes, ni dans celles de personne… C’est moé seulement qui les conduis, mes « huskies »…

— Comme tu voudras. Pit, t’expliqueras tout ça toi-même à Monsieur McLeod.

Dix minutes après, les chiens attelés au cométique étaient devant le magasin. Peter McLeod sortit, emmitouflé de fourrures.

« Et ousque vous voulez aller, M. McLeod, avé mes chiens ? demanda Pit Tremblay.

— C’est pas d’tes affaires, Pit… J’irai au diable si je veux.

— Vous pouvez y aller mé pas avé mes chiens, Monsieur McLeod.

Et Pit Tremblay siffla ses bêtes pour retourner chez lui.

« Voyons, voyons, sacré Pit, t’aimes donc pas à rire, des fois ? J’ai besoin de tes chiens pour aller à la Baie.

— C’est correct… J’vas vous y m’ner… Embarquez, monsieur McLeod.

— Mais j’ai pas besoin de toi, j’peux conduire tes « huskies ».

— Moé j’veux pas vous laisser mes chiens. C’est toujours moé qui les conduis. C’est à prendre ou à laisser. Ça me fait bien d’là peine, monsieur McLeod, mais c’est comme ça…

« Y avait pas à berlander » disait quelques heures après Toine Boudreau qui racontait l’incident aux hommes du moulin. « Monsieur McLeod est embarqué comme un mouton dans le traîneau à Pit qui est parti comme une flèche dans la direction de la Baie. Moé, naturellement, j’sus resté icitte, comme me l’avait commandé l’boss. Ma foi du Bon Yeu, j’étais pas fâché…

Mais qu’est-ce qu’i peut ben être aller faire à la Grand’Baie, aujourd’hui ?… demandaient les hommes.

— Courez après pour lui demander ça… Moé, pas pus qu’vous aut’s j’sus dans les confidences du Boss. I m’a réveille à matin d’bonne heure, j’ai été charché Pit et ses chiens : c’est tout c’que j’sais…


Pendant ce temps l’équipage du trappeur filait à l’allure modérée sur la glace du Saguenay. Un beau matin d’hiver. Pas de bruit dans sa sérénité. Seul ne troublaient le silence que les crissements doux des patins du traîneau et le craquement léger de la neige sous les pattes des chiens. Pit Tremblay parfois courait à côté de ses bêtes, mais pour se réchauffer plutôt que pour alléger ces dernières. Peter McLeod, dans ses fourrures, au fond du traîneau, somnolait. De chaque côté de la rivière, les cimes élancées des pins se découpaient de plus en plus nettement à mesure que s’enfuyait la nuit et que s’éteignaient les dernières étoiles auxquelles succéda bientôt la lumière pâle de l’aube suivie bientôt d’une rapide aurore…

Qu’allait faire, en effet, Peter McLeod à la Grand’-Baie où il arrivait vers les dix heures du matin ? Simplement pour contredire ses hommes. Il lui avait passé, la veille, après la veillée chez Jean Gauthier, une idée de derrière la tête, pour les épater mais aussi pour faire plaisir à Mary Gauthier. Il avait pensé d’aller lui-même chercher à la Baie, pour célébrer la messe de minuit à Chicoutimi, le missionnaire qu’il savait rendu là depuis quelques jours. En effet, l’abbé Descoigne, curé de la Baie Saint-Paul, était venu, cet hiver, à Saint-Alexis parmi les colons occupés là, à faire la pinière pour le compte de Monsieur Price.

Le clocher de fer blanc de la future paroisse de St-Alexis ne rayonnait pas encore au fond de la Baie, mais un petit peuple vivait là heureux autour d’une petite chapelle de fortune qui avait été construite en tout premier lieu pour ces colons. Peu après son arrivée, Peter McLeod se présentait au missionnaire. Il apprit à ce dernier que les gens de Chicoutimi voulaient bien avoir la messe de minuit cette année dans la vieille chapelle des Jésuites et qu’il était juste et honnête de se rendre à leur désir… et au sien.

« Mais j’ai mes gens ici qui veulent bien aussi avoir la messe de Minuit, répondit le missionnaire.

— Ils attendront l’année prochaine, répondit tout simplement Peter McLeod. Au reste, c’est, cette année, le tour de ceux de Chicoutimi. Et puis, voici pour votre mission qui en a besoin, je n’en doute pas…

Et Peter McLeod tendit cinquante piastres au missionnaire.

« Et vous savez, » ajouta-t-il, « je vous achète tout le bois coupé par vos colons, cet hiver… Mais vite, les chiens sont là et Pit n’est pas de bonne humeur. En route pour Chicoutimi !… »

Et voilà comment, cette année-là, les pionniers de la future paroisse de Saint-Alexis de la Grande-Baie n’eurent pas la messe de minuit.

La joie fut profonde à Chicoutimi quand, au soleil couchant, on vit arriver, haletants, les chiens de Pit Tremblay avec le missionnaire que Peter McLeod présenta à ses hommes…

« Ce démon d’homme-là est capable de tout » fit simplement remarquer Joe Morin en mordant à pleines dents dans une énorme torquette de tabac.