Petites Chroniques pour 1877/Nos places d’eau — La Malbaie

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Imprimerie de C. Darveau (p. 58-89).


NOS PLACES D’EAU



LA MALBAIE


Août 10.


Nos places d’eau ! Il est bien temps d’en parler vraiment ; voilà la saison finie ! Depuis bientôt quinze jours, le Nord-Est, ce Borée du Canada, souffle avec fureur sur toute la surface du fleuve ; ses rafales se précipitent, mugissent, tourbillonnent et viennent s’abattre sur les campagnes qui rendent mille gémissements. Avant la mi-août, les gros pardessus sont sortis des valises tutélaires qui les gardaient dans le camphre comme des saumons marinés ; les pelisses de fourrure recouvrent des épaules frissonnantes qui, hier encore, se découvraient paresseusement aux baisers du soleil ; on a vu du feu dans les maisons, horribile dictu ! pendant que les brouillards vomis par le golfe, et se succédant sans relâche, remplissaient l’air d’une crudité glaciale qui passait à travers les plus solides étoffes.

Quel climat que le nôtre, grand Dieu ! Est-on jamais sûr ici d’un lendemain d’été ? Quel jour peut servir de gage à un autre, et comment croire aux promesses d’un ciel plein de caprices furieux ? Vous quittez la ville, haletant, suffoqué, réduit par la transpiration, le manque d’appétit et le manque de sommeil, les membranes intérieures tapissées d’une poussière brûlante ; vous êtes exténué, accablé, vous vous traînez languissamment dans des rues presque désertes ; vos amis, tous ceux du moins qui l’ont pu, ont fui ; à l’heure où vous pensez à eux le gosier desséché, la sueur coulant de votre front comme une chaude averse, ils aspirent les senteurs du varech et les fraîches, les vivifiantes émanations des marées qui, deux fois par jour, font gronder les rivages… vous n’y tenez plus : « De l’air, de l’air, » il vous faut de l’air ; vous rassemblez ce qu’il vous reste de forces, vous vous donnez huit ou quinze jours, plus ou moins, de vacances, que vous arrachez aux jalouses affaires, et vous voilà parti. Oui, parti, mais le lendemain, mais le soir même ? Ah ! le lendemain ! le lendemain… c’est le frisson, c’est le grelottement, c’est le fleuve caressé dans vos rêves qui arrive en mugissant avec des bouffées de brouillards, comme si une immense bouche de froid emplissait de son souffle toute la vallée du St. Laurent.

Et cela dure une semaine, deux semaines. Cette année, nous voici arrivés au douzième jour, et ça n’est pas encore fini. Remarquez que vous avez quitté la ville léger et court vêtu, que vous n’avez pu prévoir le mois d’octobre au mois d’août, que vous avez eu confiance dans le soleil, ce père de la nature, que vous n’avez mis en fait d’extras, dans votre bagage, qu’un caleçon de bain, ce qui est une garantie précaire contre le nord-est, que vous avez laissé flanelles, molletons, chaussettes de laine et camisoles dédaigneusement empilés dans les tiroirs, et que vous êtes là, maintenant, à deux pas de cette plage retentissante, enfermé misérablement dans une maison crue, mal bâtie, mal jointe, où le rhumatisme, compagnon inséparable du nord-est, vous attend comme une proie assurée.

Eh bien ! Le croiriez-vous ? Non, vous ne le croirez pas. Je vais le dire tout de même. Si parfois, au milieu des rages du vent qui pousse devant lui les brouillards, il se fait une petite accalmie, si le ciel, fatigué d’orages, se repose un instant et, qu’à travers le voile humide qui l’enveloppe, le soleil hasarde une pointe de rayon qui meurt à peine apparu : « Ah ! que le temps est pesant, » dira à côté de vous un canadien des campagnes ; « çà n’est pas drôle, allez, monsieur, qu’une sécheresse pareille ! Tout rôtit dans les champs ; les patates sont grosses comme le pouce, les grains n’ont pas de paille, les épis sont gros comme des fraises, les animaux vont crever ; qu’est-ce qu’on va devenir ? »… Ce que vous allez devenir ? Vous allez rôtir, aussi vous, et devenir gros comme une pomme ; car, je le dis en vérité, un canadien est incontentable. Pour lui, il n’y a jamais de bonnes années ; pour lui, les averses ne sont que des feux de paille, et le déluge viendrait-il encore une fois inonder la terre qu’il tendrait la langue et supplierait le ciel de lui envoyer une goutte d’eau pour calmer sa soif brûlante.

On dit que les travailleurs de la terre, qu’ils s’appellent paysans ou habitants, sont partout les mêmes, qu’ils se plaignent par routine, absolument comme ils cultivent, et que, jamais, depuis que le premier soc a creusé le premier sillon, ils n’ont adressé au ciel patient autre chose que des récriminations et des doléances. Classe paisible, heureuse, sans souci, qui mange du lait caillé et du lard, tant qu’elle en veut, qui atteint les limites extrêmes de la longévité, qui a l’air d’être parfaitement satisfaite de son sort et qui, cependant, ne l’est jamais du temps qu’il fait ! Vous trouvez cela étrange et rien ne l’est, moins. De quoi l’habitant aurait-il donc à se plaindre si ce n’était du ciel, du ciel qui le comble ou l’appauvrit indifféremment ? Pour lui le temps est toujours un ennemi déguisé, parce qu’il le redoute toujours. Quand il fait beau, c’est de la pluie qu’il faudrait, parce que les champs ont soif ; et quand il pleut, il pleut toujours trop tard ou pas assez. Vouloir satisfaire un habitant avec du soleil ou de la pluie, c’est vouloir contenter un oppositionniste avec un gouvernement modèle, ou le Nouveau-Monde avec le massacre de tous les libéraux, martyrs de la foi dans quelque contrée sauvage.

Cette année, donc, pour en revenir où nous en étions tout-à-l’heure, la pluie, le vent, le brouillard et la brume se sont disputé le ciel pendant toute la première quinzaine d’août. Les étrangers ont fui, et surtout les jeunes femmes, les jeunes filles, comme des volées d’hirondelles effarées, surprises par l’automne avant que les petits n’aient encore d’ailes. Beaucoup sont restés tout de même, ceux qui ont loué pour la saison, ceux qui ont pris feu et lieu, les mères qui n’ont pas de grandes filles, les pères qui ont des sinécures, et les hardis, les intrépides baigneurs et baigneuses qui se sont fait une loi de prendre un bain tous les jours, quelque temps qu’il fit, quoiqu’il arrivât.

De toutes les places balnéaires, la Malbaie est celle qui a conservé le plus de son public ancien ou nouveau. On ne vit jamais pareille invasion, pas même à Cacouna, le resort autrefois sans rival, où se faisaient des courses, et dont le grand hôtel a compté jusqu’à six cents pensionnaires pendant plusieurs semaines d’un même été. La Malbaie a été littéralement encombrée cette année-ci ; ses hôteliers ont été sur les dents, et ses nombreux caléchiers n’ont pas connu le chômage un seul jour. Commençons donc par elle la revue de nos places d’eau, que je vais faire autant que possible positive et pratique, pour l’instruction du lecteur qui veut connaître les avantages et les inconvénients de chaque endroit, en même temps que les progrès qui s’y font et les perspectives que lui offre l’avenir.



La Malbaie ressemble autant à un paysage suisse qu’à un paysage canadien ; elle participe de l’un par la majesté, de l’autre par le groupement harmonieux des contrastes. Rien n’est sauvage comme le premier aspect qu’elle présente à droite et à gauche, à l’arrivée du bateau. On ne voit rien d’abord qu’une falaise abrupte, sourcilleuse, dégarnie, couverte d’un épais capuchon de sapins qui se rabat sur elle et s’étend presque jusqu’au fleuve. À droite, la falaise dénudée cache le village de la Pointe-à-Pic, la baie, la rivière qui s’en détache et va se perdre dans l’intérieur, enfin, le village proprement dit de la Malbaie, qui est bâti le long de la rivière. On ne voit rien de tout cela en touchant le quai, et il faut gravir une côte raide, ouverte dans les entrailles de la falaise, avant d’apercevoir seulement les premières maisons de la Ponte-à-Pic où les étrangers ont élu leur domicile exclusif.

C’est sur la partie boisée de la falaise, dominant immédiatement le fleuve, d’où le regard embrasse un panorama sans limite et aussi varié qu’en apparence infini, protégée par sa position même contre tout voisinage incommodant, que M. Chamard, le propriétaire bien connu du Lorne House, veut élever un grand hôtel au capital de cinquante mille dollars, divisé en 2,000 actions de vingt-cinq dollars chacune, et, dans le voisinage immédiat, un certain nombre de cottages isolés, mais dépendant tous de l’hôtel, où logeraient les familles qui veulent vivre à part. M. Chamard a fondé à cet effet une société qu’il veut faire incorporer à la session prochaine du parlement et il a fait publier un plan du terrain qu’il a déjà acheté avec une circulaire explicative en regard. Le plan est bien fait, parce que la géométrie et le dessin sont les mêmes dans toutes les langues ; mais la circulaire, appelée Prospectus, a été rédigée par un Ostrogoth du bas empire qui ne craint pas de faire imprimer « des cottages en rapport avec l’hôtel, des affaires d’hôtellerie » et encore « Aux attractions des courses en yacht se joignent les charmes d’une magnifique nappe d’eau… » ; le voyageur d’agrément, les sentiers qui sillonnent à travers les montagnes, et vingt autres expressions de ce genre qui trahissent un mauvais anglais.

Si l’on ne savait d’avance que M. Chamard est un homme fort honorable, très versé dans les affaires d’hôtellerie, qui a su se faire une si nombreuse clientèle qu’il a été obligé de louer cette année un autre hôtel en dehors du Lorne House et un certain nombre de cottages, non pas en rapport avec, mais dépendant de la maison principale ; si l’on ne savait que son projet est fort sérieux, qu’il a des garanties de succès et qu’il répond au besoin généralement senti par la foule toujours grossissante des voyageurs, on serait tenté d’envoyer le plan au diable à cause de la circulaire, et de garder ses vingt-cinq dollars en poche. Mais on ne s’arrêtera pas à l’étrangeté de la rédaction, tant les dépêches télégraphiques et les faits divers des journaux canadiens-français nous y ont habitués ; on ne sera pas plus difficile avec le rédacteur de la circulaire Chamard qu’avec ceux de notre presse, et l’on souscrira des actions avec le même enthousiasme que l’on paie son abonnement.

M. Chamard se propose de bâtir son hôtel de telle sorte qu’il puisse être agrandi successivement, au fur et à mesure des besoins nouveaux. Cet hôtel aura, pour commencer, (et non pas comme dans la circulaire « on commencera par un édifice de »…) 120 pieds de long sur 40 de large et comprendra trois étages, le deuxième au-dessus du premier et le troisième au-dessus du deuxième, comme le veut une routine incorrigible. Il sera situé en plein milieu du bois de sapins et recevra par toutes les portes et fenêtres ce parfum âcre et délicieux à la fois qui se compose des senteurs de la mer mêlées à celles des bois.

« Aux attractions extraordinaires de la localité… » dit encore une fois la circulaire ; puis « les avenues seront faites d’une manière commode et attrayante. » Ce ne seront donc pas les avenues qui seront attrayantes, mais la manière dont elles seront faites ; soit, je le veux bien, mais pourquoi pas les deux ? Pourquoi l’architecte se réservera-t-il d’être attrayant tout seul, par sa manière de faire, ne laissant rien aux avenues qui en auront plus besoin que lui ? Mais ça n’est pas tout : « Les prix seront fixés de manière à correspondre aux demandes des visiteurs. » Voilà en vérité un hôtelier par trop commode, et si M. Chamad commence par un système pareil, il court grand risque que l’hôtel lui reste sur le dos, expression qu’il faut prendre au figuré.

Décidément, cette maudite circulaire gâte tout ; je l’ai sur le cœur et j’en suis affligé pour M. Chamard qui est un très-estimable homme, fort poli, fort entendu, et dont aucun de ses pensionnaires ne peut se passer de faire l’éloge en général et en particulier. Je lui conseille de faire rédiger au plus tôt une autre circulaire, et je lui promets en revanche un accueil très favorable de la part du public dont je ne fais pas partie.



Passons maintenant à l’hôtel Duberger, le plus ancien de l’endroit, le plus vaste, le mieux situé, le plus complet, possédant jeux de billards et de quilles, salle de danse et de concerts pour trois cents personnes assises à l’aise, grande salle à dîner toute neuve avec tables pour dix à douze convives, mais meublée avec une simplicité qui n’a rien de commun avec la noblesse, et qui laisse trop voir que les besoins immédiats seuls ont été pris en considération. M. Duberger, jeune homme encore, a compris qu’un hôtel de campagne ne rapporte que pendant deux mois de l’année tout au plus, et il a fait des améliorations et des agrandissements successifs, sans luxe, en vue strictement du nécessaire, mais avec discernement et à propos. C’est le seul moyen de rendre productif un hôtel de cette dimension ; n’avoir pas un personnel trop nombreux et ne faire que les dépenses nécessitées par les besoins nouveaux que chaque année successive amène avec elle est un secret bien simple, mais qui échappe cependant à beaucoup d’hôteliers qui se lancent dans cette voie avec mille chimères en tête, avec un enthousiasme qui tombe bien vite devant l’énormité des frais.

L’hôtel Duberger renferme un trésor, un trésor inestimable, c’est Madame Duberger, mère. Je l’ai dit jadis dans mon premier volume de Chroniques ; mais cela date déjà de cinq ans. Eh bien ! Madame Duberger n’a pas vieilli depuis lors ; femme étonnante qui, dans sa soixante-treizième année, voit à chaque détail, s’occupe des moindres choses, se donne à elle seule autant de mouvement que tout le personnel féminin sous ses ordres, et s’empresse également auprès de tous les pensionnaires avec une vivacité et une allure de trente ans ! Telle on l’a vue il y a dix ans, telle on la revoit encore aujourd’hui, ayant vaincu dans l’intervalle deux ou trois maladies sérieuses, opposant l’énergie aux atteintes répétées du temps et ne consentant pas à s’effacer tant qu’elle pourra rester seulement debout. Mme Duberger, mère, est la légende vivante, elle est la chronique en chair et en os de la Malbaie ; elle est le type fidèle, l’image frappée au coin précis de la nature vigoureuse au sein de laquelle sa vie s’écoule sans défaillance et sans lassitude, et elle restera comme un souvenir inséparable de la période qui vit la Malbaie devenir la plus recherchée de toutes les places d’eaux canadiennes.



Vient maintenant l’hôtel Warren divisé en deux maisons l’une à côté de l’autre, toutes deux les plus jeunes de l’endroit, renfermant les meilleures chambres et offrant les repas les mieux fournis. Le propriétaire, M. Warren, porte un nom écossais qui ne l’empêche pas d’être aussi canadien que le plus pur Jean-Baptiste ; c’est un homme affable, agréable, aux procédés larges, qui a le sentiment du progrès et qui ne néglige rien pour le réaliser sous toutes les formes propres à un hôtel. M. Warren est un bon rouge, un libéral de la vieille roche, ce qui ne peut que le recommander encore davantage aux touristes, si ce n’est à l’honorable Hector Langevin qui représente, dit-on, la minorité du comté de Charlevoix.



Il était indispensable de parler un peu au long des hôtels de la Malbaie en abordant cette unique place d’eau sur toute la côte nord du St. Laurent ; ils ont eu une trop grande part et ils jouent un trop grand rôle dans le développement et la vogue de cet endroit pour que le chroniqueur ne leur doive un portrait en pied. Quand j’appelle la Malbaie l’unique place d’eau de toute la rive nord, je n’oublie pas Tadoussac, roc velu, pleins de trous et de bosses, frissonnant aux vents du fleuve, qui abrite un reste de tribu indienne dans ses anfractuosités, quelques cottages dans ses replis et sur son dos, et qui porte sur sa crête un hôtel somptueux, fréquenté surtout par des américains valétudinaires et des américaines qui n’ont pas le courage de se rendre jusqu’au pôle, ou qui confondent Tadoussac avec une station du Groënland. Vous comprenez qu’il est absolument impossible d’appeler place d’eau un endroit, quelque pittoresque qu’il soit, quelque bel aspect qu’il offre, où l’on ne peut pas seulement se tremper un doigt de pied sans avoir froid jusqu’à la racine des cheveux et où il serait très-dangereux de vouloir prendre un bain entier. Je répète donc que la Malbaie est la seule place d’eau de toute la rive nord, ce qui ne veut pas dire que les deux tiers du temps il ne vaille pas mieux y rester sur terre que de se risquer dans l’onde perfide du fleuve ; mais, en somme, on court la chance d’y trouver l’eau supportable dix jours dans le mois ; c’est assez pour les baigneurs ordinaires, mais insuffisant pour les phoques qui viennent en villégiature des extrémités d’Ontario ou même de la vallée de l’Ottawa.



C’est une chose bien connue du reste que l’eau du St. Laurent est en général très-froide sur la rive nord et souvent trop chaude sur la rive sud. Du côté nord il n’y a presque pas de battures et, par conséquent, l’eau se retire peu au baissant, de telle sorte que le rivage n’est guère chauffé par le soleil et ne peut guère à son tour réchauffer l’eau graduellement à la marée montante ; tandis que, du côté sud, les battures sont interminables et presque plates ; l’eau s’y retire en certains endroits jusqu’à une lieue du rivage, de sorte que tout ce fond laissé à découvert par le baissant est caressé par le soleil pendant une grande partie de la journée ; et comme la mer monte lentement sur une plage unie, il en résulte que l’eau, arrivée au rivage, est presque tiède à certains jours exceptionnellement beaux. Mais il ne faut pas trop s’y fier et ne jamais confondre notre fleuve avec une bouilloire.



Jusqu’à cette année-ci, c’étaient les bateaux de la oompagnie du St. Laurent qui transportaient la malle tant que durait l’été aux différents ports de la rive nord, depuis la baie St. Paul inclusivement jusqu’à Chicoutimi ; le service se faisait régulièrement et la subvention pour cela était de quinze cents dollars. Mais il y a souvent des brouillards pendant certaines époques de la saison de navigation et il en résulte des retards qui causent des inconvénients graves, parfois des préjudices sérieux aux gens d’affaires. C’était là une situation embarrassante, mais comment y remédier ? Assurément, on n’allait pas s’amuser à envoyer la malle par terre, en voiture, et obliger les gens de Chicoutimi, par exemple, à ne recevoir leurs lettres et papiers que trois jours après le départ de Québec, quand les bateaux pouvaient les leur apporter en vingt-quatre heures. Il n’y a pas de voie ferrée sur la rive nord et il est impossible d’y en établir une à cause des montagnes qui, se prolongeant jusqu’à dix ou quinze lieues dans l’intérieur, viennent souvent tomber à pic dans le fleuve, ne laissant pas même la place d’un sentier pour les piétons. Comment fallait-il donc faire ?

C’est alors que M. Tremblay, l’ex-député de Charlevoix, conçut l’idée de proposer un changement complet au maître de poste, l’Hon. M. Huntington. Ce changement consistait en ceci : la malle, au lieu d’être apportée par bateaux, le serait par le Grand Tronc jusqu’à la Rivière Ouelle, endroit de la rive sud qui se trouve presque vis-à-vis la Malbaie ; de la station de la rivière Ouelle, située fort avant dans les terres, un stage de la malle la prendrait et l’emporterait jusqu’au quai de St. Denis qui se trouve à sept milles de distance ; de là un bateau à vapeur la recevrait à son tour et la traverserait à la Malbaie, d’où elle serait expédiée à tous les bureaux de poste du nord par courriers spéciaux, sans délai et sans embarras. Ce plan a été réalisé en effet ; il est en pleine exécution depuis le commencement de l’été et il fonctionne excellemment, outre qu’il apporte un nouveau moyen de communication, et à heure fixe, au moyen duquel les deux côtes nord et sud se trouvent immédiatement reliées.



Le plus grand inconvénient ou désavantage (drawback en anglais) de la Malbaie était jusqu’aujourd’hui d’être isolée, de n’offrir aucun moyen d’en sortir au voyageur qu’une affaire pressante rappelait à la ville et de l’obliger, par conséquent, à attendre le retour du bateau. Aujourd’hui il peut traverser tous les matins à huit heures, s’il le veut, au quai de St. Denis, d’où il gagnera le Grand Tronc qui le mènera trois fois par jour dans la direction qu’il lui plaira. Le samedi, il traversera deux fois, car, ce jour là, le Rival, tel est le nom du bateau loué par le département des postes, fait deux voyages ; la traversée est de quatorze milles et se fait exactement en cinquante-cinq minutes.

Un autre désavantage de la Malbaie, c’est qu’il est à peu près impossible d’aller en voiture aux paroisses voisines, soit en descendant, soit en remontant le fleuve, à moins de se résigner à se faire broyer les os et à revenir en capilotade. Les côtes de ce pays sont effrayantes et on ne s’y hasarde, la conscience tranquille, que lorsqu’on est candidat libéral ou qu’on porte des pilules aux malades. Cependant, l’intérieur est fort praticable, quoiqu’il y ait aussi des montées et des descentes ; mais elles ont un caractère humain, et le paysage qui les environne, avec son cadre de montagnes de toutes les hauteurs et de toutes les formes, est si beau, si varié, si abondant en aspects pittoresques ou saisissants, qu’il n’est pas de promenades plus connues par les touristes que celles qui mènent aux chutes Fraser, au Trou, au Grand Ruisseau et au Grand Lac, endroits situés à une distance variant de quatre à dix milles de la Pointe-à-Pic. Et combien d’autres lacs plus éloignés, à quinze, dix-huit et vingt milles de distance, foisonnent de truites et prodiguent aux pêcheurs mille tentations auxquelles ils cèdent invariablement tous !

En somme, de toutes les places balnéaires de la province, la Malbaie, unique en son genre, sans comparaison comme sans rivale, est à bon droit la plus fréquentée malgré des désavantages réels, car elle est de toutes celle qui offre le plus d’attraits au touriste qui sait goûter la nature, au poëte qui la chante et à l’artiste qui la peint.



Il semblerait qu’en voilà assez sur le compte d’un seul et même endroit, quelque admirable, quelque attrayant, qu’il puisse être. Eh bien ! non, j’en demande pardon à genoux, mais je ne puis encore me résoudre à laisser la Malbaie sans reproduire au moins quelques coups de pinceau qu’en fait le peintre de la nature canadienne, M. J. M. Lemoine, dans « l’Album du Touriste. »

Pour l’édification du lecteur, nous reproduisons ci-dessous le texte même des pages 355 et 358 de l’Album du Touriste auxquelles nous faisons allusion.

C’est à la Malbaie qu’il faut aller pour jouir de l’âpre, de la grande nature, des larges horizons. Ce ne sont plus les beaux champs de blé de Kamouraska, les coquets et verdoyants coteaux de Cacouna ou de Rimouski, où le langoureux citadin (langoureux pour languissant) va retremper ses forces pendant la canicule ; c’est une nature sauvage, indomptée, des points de vue encore plus majestueux que ceux que présentent les côtes et les murailles du Bic.

Précipices sur précipices : gorges impénétrables dans la saillie des rochers ; pics qui se perdent dans la nue, où grimpe, en juillet l’ours noir en quête de bleuets ; où broute, en septembre, le caribou ; où le solitaire corbeau, l’aigle royal vont faire leurs nids en mai ; bref, les paysages alpestres, les impraticables highlands de l’Écosse, une nature byronienne, tourmentée, entassée dans le nord, loin des sentiers de l’homme civilisé, dans le voisinage de certain volcan, qui de temps à autre se réveille, secoue les environs de manière à causer de piquantes surprises, mais sans danger aucun pour les romanesques habitants.

Selon les uns, pour jouir en toute plénitude de ces austères beautés, il faut être à une époque privilégiée de la vie. Si donc vous voulez savourer à grands traits la rêveuse solitude des plages, des grottes, des grands bois de la Pointe au Pic ou du Cap à l’Aigle, ou capturer par centaines les frétillantes truites du lointain lac Gravel, il faut avoir bon œil, bras nerveux, jambe souple, posséder les roses illusions de la jeunesse, « l’âge des longs espoirs où tout chante en dedans de nous. » Vous pouvez toujours, avant, pendant et même après la lune de miel, séjourner sans danger, sur

……………………………………………………ces rivages……

La Malbaie ne paraît pas avoir joué un rôle bien marquant pendant le siège de 1759, bien qu’il y eût une descente. D’après une entrée dans le Journal de M. James Thompson, déjà cité, et plus tard employé au bureau du génie, (Thompson ou le Journal ?) il paraîtrait que la Malbaie fut choisie en 1776 comme lieu de détention des prisonniers américains. M. Thompson fit alors ériger un corps de logis convenable pour ces messieurs ; les prisonniers y travaillèrent eux-mêmes.

Les étrangers paraissent presque prendre possession de la Malbaie, à l’exclusion des indigènes, tant que dure la belle saison. Au siècle prochain, les touristes parleront des anciens habitants, des descendants des Highlanders de Fraser comme d’une race éteinte, dont les savants tenteront peut-être de tracer la complexe généalogie, — perdue dans la nuit des temps, — à celle dec Pictes ou des Lapons. Il n’y aura qu’un rejeton qui fleurira vivace jusqu’à la fin des siècles ; la tribu des charretiers, race démoralisée, par ses exactions et sa soif homérique pour les spiritueux.

Qui sait si, au siècle prochain, quelque savant, en villégiature à la Malbaie, ne tentera pas de leur appliquer la théorie de Darwin sur « l’Origine des races » et d’expliquer scientifiquement une ancienne tradition selon laquelle le premier charretier de la côte nord serait issu d’une Laponne et d’un marsouin, au temps d’Éric le Roux, monarque en renom parmi ces peuplades ?

Mais on prétend que ceci se serait passé sur la côte sud, au Cap au Diable, et on en expliquerait le nom.

Toutefois, en disant que les touristes semblent avoir exclu les aborigènes de la Malbaie, ceci ne doit s’entendre que de la Pointe au Pic ; car le village proprement dit, autour de l’église, près du pont et le long de la rivière Murray, en gagnant l’intérieur, est fort populeux.

La Malbaie renferme quatre ou cinq grands hôtels, capables de contenir 600 à 700 touristes. D’abord, l’hôtel renommé de madame Duberger ; celui de Mme Micheletti ; ceux des Warren et de quelques autres, avec palais de Justice, prison, une belle église catholique, une chapelle anglicane, un juge résident, l’hon. juge Henri-Elzéar Taschereau, un shérif, un greffier, deux médecins.

« Précipices sur précipices… » On s’arrête effaré… Quoi ! C’est comme cela que la Malbaie commence ! Quoi ! j’arrive à la Malbaie, moi, touriste ingénu, et… crac ! la première chose que je fais est de tomber dans un précipice de quinze cents pieds de hauteur ! Et encore si c’était tout ! Mais me voilà qui dégringole de ce premier précipice dans un autre, qui bondis d’abîme en abîme en me demandant si jamais il y a un bout ? C’est qu’une fois tombé là-dedans, on ne s’arrête plus qu’au centre de la terre. Il n’y a rien de tel que les précipices pour avoir l’esprit de corps ; à peine arrive-t-on au fond de l’un qu’un autre est là qui attend, tout prêt à vous relancer à l’abîme qui le suit et qui, à son tour, vous jette à son voisin, comme si ça n’était pas de vos affaires.

Mais, envoyons fort. « Gorges impénétrables dans la saillie des rochers »… Ce sont les précipices qui devraient être impénétrables. Un beau gras de jambe en vérité pour le pauvre diable arrivé à trente mille pieds sous terre, au fond du vingt-huitième précipice, avec l’Album sur son cœur, que de savoir qu’il y a dans la Malbaie des gorges impénétrables ! Il trouve qu’il a assez pénétré comme cela. Cependant, nous oserons demander à M. Lemoine dans quelle saillie de rochers il est allé prendre ces gorges impénétrables, (comme si l’on allait chercher des enfoncements dans des bosses) où en a-t-il vu, même de pénétrables, dans cette pauvre Malbaie chargée de tant d’horreurs ? Ah ! nous comprenons. Comme il n’y a pas de gorges du tout dans ce pays, il est évident qu’elles sont impénétrables. Qu’on est heureux de pouvoir deviner !

« Pics qui se perdent dans la nue… » Allons, arrêtez-vous, morbleu ! Vous faites de la Malbaie un endroit absolument impossible, une création insensée qu’on ne rêverait pas même dans le délire. Jusqu’à présent ce ne sont que des précipices sur précipices, des gorges impénétrables, des pics qui se perdent dans la lune… Mais qu’en restera-t-il donc ? Que restera-t-il au touriste et sur quoi pourra-t’il mettre pied, s’il ne trouve en arrivant que des précipices qui s’entassent, des gorges où l’on ne pénètre pas et des pics qui se logent au firmament ? D’autres, heureusement, que l’auteur de l’Album ont découvert que la Malbaie ne renferme que des montagnes très-ordinaires, qui ne se perdent nulle part et n’ont aucune prétention à escalader les nues.

« Une nature byronienne, entassée dans le nord, loin des sentiers de l’homme civilisé… » Allons, voilà que la Malbaie n’est plus même un lieu quelconque, qui existe réellement, malgré les formes fantastiques dont on la revêt, c’est une nature et une nature loin des sentiers de l’homme civilisé ! Mais alors, comment y arrivez-vous donc à cette Malbaie, s’il n’y a même pas de sentiers qui y mènent ? Comment avez-vous pu pénétrer, vous, M. J. M. LeMoine, jusqu’à cette nature entassée dans le nord ? Y êtes-vous arrivé par les gorges impénétrables, ou bien l’aigle de Jupiter vous a-t-il porté de pic en pic perdu jusqu’à cet énorme paquet septentrional ?… Dire que cet entassement de cataclysmes, effroyable comme le chaos, est tout simplement le chef-lieu d’un comté ! Qui ne comprendrait que l’influence indue doive avoir beau jeu dans un endroit pareil ?

Perdu dans les précipices sur précipices de cette nature byronienne, l’auteur de l’Album ne s’est plus rappelé que l’homme civilisé de nos jours a des chemins de fer et des routes carossables, et qu’il laisse d’habitude les sentiers au pauvre sauvage, enfant des bois, qui n’a besoin que de pouvoir poser un pied devant l’autre pour aller où bon lui semble. Mais le lyrisme dédaigne tant le simple bon sens et la réalité des choses !

« Dans le voisinage de certain volcan (certain volcan ! ) qui secoue les environs, de manière à causer de piquantes surprises, mais sans danger aucun pour les romanesques habitants… » Quand un volcan vous secoue dans les environs, cela vous donne de piquantes surprises ; on en devient romanesque. Piquantes est le mot juste pour exprimer ces sortes de surprises-là. « Selon les uns, pour jouir en toute plénitude de ces austères beautés, il faut être à une époque privilégiée de la vie… » Ils n’ont vraiment pas de chance, ceux qui ne sont pas encore ou qui ne sont plus à cette époque-là.

Pour les gens sérieux, il y a quelque chose de si austère à être secoué dans les environs par un certain volcan, selon les uns, qu’il leur est bien pénible assurément d’avoir dépassé l’époque de la vie qui leur en donne le privilège. Quant à la piquante surprise, je crois qu’elle est ici bien plutôt pour le lecteur qui connait la Malbaie et qui, en lisant l’Album, se demande de quel étrange bolithe tombé sur les Laurentides l’auteur a voulu faire la description.

« Si donc vous voulez savourer à grands traits la rêveuse solitude des plages (c’est la solitude qui est rêveuse), ou capturer par centaines les frétillantes truites du lointain lac Gravel, il faut avoir bon œil, bras nerveux, jambe souple, posséder les roses illusions de la jeunesse, l’âge des longs espoirs où tout chante en dedans de nous. » — Ainsi, pour savourer la rêveuse solitude des plages, il faut avoir le bras nerveux, et pour capturer les frétillantes truites d’un lac lointain qui s’appelle Gravel, il faut posséder les roses illusions de la jeunesse et que tout chante en soi. On a un orchestre dans le corps, les truites frétillent, le diable y est. Cela n’empêche pas qu’on prenne les truites par centaines. Ces petites bêtes-là ne sont pas farouches, c’est clair. Mais quand on possède les roses illusions, les truites, qui aiment les couleurs tendres probablement, et qui sont touchées de ce que l’on conserve des illusions à leur endroit, viennent à l’envi se faire capturer, toutes frétillantes, entre nos jambes souples.

« Les étrangers paraissent presque prendre possession de la Malbaie, à l’exclusion des indigènes, tant que dure la belle saison. » — Comment ! des indigènes ! Tout à l’heure, on les appelait romanesques habitants ; vingt lignes plus loin, M. LeMoine dira : « En répétant que les étrangers semblent avoir exclu les aborigènes… » Il faut s’entendre. Les gens de la Malbaie sont-ils indigènes, aborigènes ou romanesques habitants ? Vous allez voir qu’on ne tardera pas à les appeler individus.

« Au siècle prochain, les savants tenteront peut-être de tracer la complexe généalogie des Highlanders de Fraser à celle des Pictes ou des Lapons… » Tracer une généalogie à…, c’est de l’anglais, to trace to ; mais laissons de côté les anglicismes qui, dans un pareil morceau, semblent véniels. Allons toujours.

« Il n’y aura qu’un rejeton qui fleurira vivace jusqu’à la fin des siècles ; la tribu des charretiers, race démoralisée par ses exactions et sa soif homérique pour les spiritueux. » — Lorsqu’il n’y aura plus que des charretiers dans la Malbaie, on ne se hasardera guère à les appeler romanesques habitants : toutefois, s’ils habitent le flanc des précipices sur précipices ou se logent sur la cime des pics qui se perdent, ça pourra encore passer. En attendant, je me sens le devoir de réclamer en leur nom contre la mauvaise réputation qui leur est faite. Les charretiers de la Malbaie sont tout ce qu’il y a au monde de moins exigeant ; ils vous feront faire trois milles pour trente sous et vous donneront une journée entière pour un dollar cinquante. Il n’y a pas là de quoi démoraliser, même des indigènes. En outre les charretiers de la Malbaie sont remarquablement sobres ; tout le monde peut leur rendre ce témoignage. C’est rare, si l’on veut, tout-à-fait dérogatoire à leur noble profession telle que l’entendent les cochers urbains, mais c’est le cas, et il n’y a rien à dire contre le fait.

Passons au dernier coup de pinceau, et le lecteur sera soulagé.

« La Malbaie renferme quatre ou cinq grands hôtels, capables de contenir six à sept cents touristes, (vient l’énumération) avec Palais de Justice, prison, une belle église catholique, une chapelle anglicane, un juge résident, un shérif, un greffier, deux médecins… » Jugez un peu de ce que peuvent bien être quatre ou cinq hôtels qui renferment tous et chacun à la fois le même Palais de Justice, la même prison, la même église, les deux mêmes médecins et le même juge ! Une pareille merveille ne peut exister que dans un endroit étonnant à tant d’égards, comme on l’a vu plus haut. Ce qui n’étonne pas moins, c’est que le premier venu puisse se la payer pour une piastre et demie par jour, avec beefsteacks, saucisses, omelettes et cornichons.



Voilà un livre qui devrait être sévèrement prohibé. Il n’est pas plus permis d’écrire de pareilles choses dans un pareil langage que de faire de la fausse monnaie. Quand on possède, surtout comme l’auteur de l’Album, une belle campagne, avec parc, serre-chaude et vignoble, on a des devoirs envers ses semblables, et le premier de ces devoirs est assurément de ne pas massacrer leur langue sans nécessité ; le deuxième serait bien de laisser le champ de la littérature aux pauvres diables qui n’en ont pas d’autre et qui pourraient en tirer quelque chose, s’il n’était pas envahi par les plantes destructives.

Nous n’avons besoin de personne en Canada qui fasse concurrence au style de Gagné, et le moins que nous puissions réclamer de ceux qui prennent une plume, c’est qu’ils aient quelque notion de grammaire jointe à un peu de sens commun, et qu’ils ne torturent pas sous nos yeux la pauvre langue échappée à la conquête, consolation et espoir des canadiens depuis plus d’un siècle. Le moins que nous puissions réclamer du président d’une société littéraire, d’un homme dont le nom paraît à tout bout de champ dans les journaux comme auteur, tantôt d’un livre, tantôt d’un mémoire, tantôt d’une brochure, tantôt de çi, tantôt de ça, d’un homme qui va jusqu’à revendiquer au nom de la langue française et se constituer comme son chevalier, voire même comme son protecteur en Canada, d’un homme qui a été appelé charmant écrivain par Mr. Gaillardet qui ne soupçonnerait même pas encore son existence, si le complaisant et perfide Mr. Chauveau ne la lui avait révélée, d’un homme enfin qui ne peut se résoudre à écrire deux lignes sans en faire part au public, le moins, dis-je, que nous puissions réclamer de lui serait, bien modestement, de connaître la signification des mots les plus ordinaires et ne pas les entasser pêle-mêle, sans construction, sans raison, sans à-propos ni convenance, comme s’il en était le maître et qu’il pût les arranger à sa guise.

Des volumes comme l’Album du Touriste dénaturent le français et il y a de la perfidie à les écrire. C’est se montrer en public avec la défroque d’un vêtement élégant changé en oripeau, et continuer à l’appeler par son nom. De pareils livres sont une apostasie dissimulée de notre langue ; ils l’avilissent par leurs embrassements funestes et lui font produire des êtres tellement difformes qu’on la prend en dégoût. Ils nous dépouillent de notre figure propre, nous enlèvent la sève gauloise et nous anglifient en français. Ils font plus contre notre langue que vingt conquêtes saxonnes, puisqu’ils la retournent contre elle-même et la rendent méconnaissable avec ses propres expressions. C’est, grâce à eux que tant de canadiens se réfugient dans la langue anglaise et proclament qu’il vaut mieux ne connaître et n’écrire qu’elle, plutôt qu’un français aussi baroque et aussi repoussant.

Or, ce sont là des prévarications. Nous n’admettons pas que la conscience doive être plus absente d’une manière d’écrire quelconque que de tout notre acte de la vie. Écrivez comme un bûcheron si bon vous semble, mais n’essayez pas de faire prendre la cognée pour une plume. Rejeter sur notre langue des énormités comme l’Album du Touriste, cela équivaut à faire faux en écritures publiques, à commettre un attentat à la pudeur sous le nom d’un autre.

Il est temps que ces productions innommables cessent de voir le jour ; il est temps qu’elles cessent de s’imposer au public comme à un esclave qui aime sa chaîne ; il est temps que tout ce qui a quelque souci de la littérature s’insurge contre elles, sans quoi on en serait inondé et le temple serait livré aux saturnales. Finissons-en ; repoussons l’invasion barbare, si nous voulons vivre, et ne permettons pas enfin qu’on nous étouffe dans le germe sous prétexte de nous embrasser.


Maintenant, je ne saurais finir sans dire un mot de la double appellation qu’on donne à l’endroit qui est le sujet de ce chapitre. On l’appelle indifféremment Malbaie ou Murray Bay. Il y a pourtant une différence ; en quoi consiste-t-elle ? « Malbaie » est un nom fort ancien ; il remonte à 1608, aux premiers temps de la colonie, et a été donné par Champlain lui-même. Plus tard, après la conquête du Canada, le général Murray, commandant des forces anglaises, divisa en 1762 la seigneurie de la Malbaie en deux parts dont il concéda l’une, appelée Mount Murray, à Malcolm Fraser, l’autre, qui prit le nom de Murray Bay, à John Nairn, tous deux officiers du régiment écossais des Highlanders. Les Canadiens ont fait de « Mount Murray » le fameux Cap à l’Aigle, connu de tous les voyageurs du continent, et ils laissent les anglais et les américains appeler à leur guise Murray Bay toute la partie ouest de la rivière qui comprend le village proprement dit et la Pointe-à-Pic.

Malcolm Fraser et John Nairn amenèrent avec eux un certain nombre de montagnards de leur régiment et leur concédèrent des terres, chacun dans sa seigneurie respective. Il y eut ainsi, à la Malbaie, dès 1762, une colonie anglaise plus nombreuse que la colonie originaire elle-même. Eh bien ! il ne s’était pas écoulé un demi-siècle que les descendants des Highlanders étaient complètement francisés ; ils étaient devenus aussi habitants que les plus purs canadiens, et aujourd’hui l’étranger voit avec étonnement des gens qui portent les noms de Blackburn, de McNeil, de Harvey, de Warren, de MacPherson et autres, et qui ne savent pas un mot d’anglais. Leurs pères ont cédé à la propriété absorbante de notre race que rien n’entame et qui s’assimile aisément les éléments étrangers. Le même fait s’est reproduit partout où l’on a voulu implanter dans la campagne bas-canadienne une colonisation britannique pour la faire prévaloir et dominer sur la nôtre.



En ouvrant le Correspondant [1] du mois d’avril dernier, on trouve, sous la signature J. Guérard, un article fort étudié sur la Confédération canadienne, dans lequel l’auteur, résumant les phases périlleuses par lesquelles a passé le Canada français, et aussi étonné que ravi de la force presque mystérieuse qui, non-seulement l’a maintenu, mais l’a encore fait croître et s’étendre alors que l’engloutissement semblait être sa destinée inévitable, signale, entre autres exemples de cette merveilleuse conservation, celui des Cantons de l’Est où l’on a voulu établir définitivement la race saxonne et lui donner la prépondérance :

« Dans une région montagneuse, dit-il, au sud du Saint-Laurent, est un pays limitrophe des États-Unis, qui fut presque inhabité jusqu’à la fin du siècle dernier. Les gouverneurs anglais le colonisèrent dans l’espoir d’enserrer la population française et de la dissoudre à force d’infiltrations britanniques. Or, le fait inverse s’est produit. Non-seulement ces colonies anglaises n’ont rien gagné sur la zone franco-canadienne, mais elles ont été envahies et pénétrées elles-mêmes par l’élément qu’elles devaient détruire. Le recensement de 1871 a donné, pour les onze comtés dont elle se compose, les résultats suivants : Anglais, 60,011 âmes ; Français, 88,717. Par la comparaison de ces chiffres, on voit la merveilleuse fécondité de la race française. Ses rejetons, ses enfants perdus ont formé dans les comtés anglais une masse imposante, supérieure en nombre à toute l’émigration britannique. Cette contrée fertile et pittoresque est devenue, grâce à leur affluence, une des plus riches de tout le Canada. Partout des fermes à l’aspect riant, des villages populeux, tous les signes d’une colonisation active et prospère. »

Ce que l’histoire nous montre dans la province bas-canadienne, elle le fait voir en France même et partout où l’élément celte a été en butte à la conquête. Cet élément renferme en lui une force d’expansion indéfinie en même temps qu’une puissance de cohésion inattaquable. Il résiste à toutes les atteintes, pendant que lui-même perce et s’infiltre au dehors. L’effacement de la race celto-latine a été maintes fois annoncé et l’on attend encore qu’il s’accomplisse. Cette race représente dans le monde une idée indispensable, et elle constitue ainsi une sorte de muraille morale que les invasions et la conquête ne pourront jamais entamer. Toujours, quand il n’a pas été refoulé au dehors, l’envahisseur a été absorbé par ses victoires, dissous au dedans, assimilé par l’élément celte dont la vitalité est prodigieuse. Ce qui lui donne cette vitalité, c’est le génie qui lui est propre ; il fait du sol son point d’appui, et grâce à la langue qui est l’instrument de son génie, à cette langue unique dont la précision et la clarté sont nécessaires aux sciences et aux relations entre tous les peuples, il reste indestructible.

La possession du sol est ce qui assurera l’avenir de la race française en Amérique. Les nations qui se fusionnent ou qui disparaissent sont celles qui n’ont pas de point d’appui ; tandis que les maîtres du sol absorbent tout autour d’eux. Les conquêtes durables, depuis les premiers temps de l’histoire, n’ont jamais eu d’autre base. Or, nous pouvons être sans inquiétude à cet égard, puisqu’il semble jusqu’à présent établi que notre race est la seule qui puisse coloniser un pays comme le nôtre et s’y maintenir.



Mais il ne convient pas de pousser trop loin une dissertation de cette nature dans un petit volume où il est convenu que l’auteur ne peut et ne doit qu’amuser ; j’en demande pardon au lecteur surpris, en faveur de mon effusion patriotique, et je retourne en hâte à nos « Places d’eau » avant que toute la saison ne s’écoule dans mes digressions prolongées.

  1. Le Correspondant est une Revue de premier ordre publiée à Paris.