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Petites Chroniques pour 1877/Nos places d’eau — La Pointe à L’Orignal

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Imprimerie de C. Darveau (p. 90-95).


LA POINTE À L’ORIGNAL.



Quittons la sauvage région des Laurentides. Il est huit heures du matin et le Rival fume. Embarquons vite, car le bateau, fier de porter le chroniqueur et des centaines de secrets dans autant de lettres, attend avec impatience.

Voyez-vous là, droit devant vous, cette ligne blanche qui semble, par un beau jour, comme une épave flottant indolemment au soleil sur le dos du fleuve ? C’est le quai de St. Denis ou quai de la Rivière-Ouelle, comme bon vous semblera, car il porte les deux noms, étant placé à égale distance entre les deux paroisses, et n’ayant absolument de préférence pour aucune.

Mais, qu’est-ce que c’est que le quai de St. Denis ? C’est un de ces quais gigantesques, variant de sept à douze arpents en longueur, et qu’avait fait construire il y a vingt-trois ans, feu M. François Baby, le plus grand, le plus intelligent et le plus fin jobbiste public qu’on ait encore vu au Canada.

D’abord, un peu de topographie pour s’orienter. Entre St. Denis, paroisse chenue et chétive qu’habite M. le sénateur Chapais, et la Rivière-Ouelle où notre Lieutenant-Gouverneur renferme ses Lares, il y a une longue langue de terre qui s’avance parallèlement au fleuve en s’écartant de la ligne de côtes d’environ trois milles. Cette langue de terre s’appelle la Pointe à l’Orignal, parce qu’il n’y a jamais eu là que des corneilles et des anguilles ; de l’extrémité ouest de cette pointe s’élance le quai, en s’allongeant jusqu’à ce qu’il atteigne l’eau profonde ; cela l’oblige à avoir sept arpents de long. C’est là que le Rival arrive tous les matins à neuf heures et d’où part immédiatement une diligence qui emporte la malle et les passagers à la station du Grand-Tronc, huit milles plus loin.

La Pointe-à-l’Orignal est située à deux lieues environ de chacune des deux églises de St. Denis et de la Rivière-Ouelle, et peut être regardée comme le site le plus désert, le plus sauvage, mais en même temps le plus pittoresque, le mieux dégagé de tout ce qui pourrait modifier sa physionomie naturelle, et le mieux disposé pour offrir une vue d’ensemble de toute la côte qui s’élève en face de lui. Singulier endroit que cette Pointe-à-l’Orignal ! Encore plus étrange l’attrait irrésistible, la véritable fascination qu’il exerce sur l’âme de ceux qui y sont restés quelques jours ! Endroit par excellence pour la rêverie, pour la contemplation et pour l’admiration en présence du gigantesque panorama qui se déploie devant le regard !

Il y a là trois cottages seulement, un hôtel qui n’a pas changé depuis quinze ans, et un hangar où l’on prépare l’anguille qui abonde dans les pêches avoisinantes.

Le propriétaire de cet hôtel est un vieux kalmouck, une vraie tête bretonne, aussi récalcitrante, aussi obstinée qu’un clou poussé jusqu’à la tête dans du bois humide. Depuis quinze ans son hôtel regorge de monde ; sans se lasser, les mêmes familles y reviennent ; on s’est évertué à lui faire comprendre qu’il avait une petite fortune à réaliser en agrandissant sa maison et en lui donnant tout le confort moderne ; on lui a démontré que deux ou trois cottages de plus ne seraient pas de trop pour contenir les familles qui ne peuvent manquer de se rendre de plus en plus chaque année à la Pointe-à-l’Orignal… il n’entend rien. Renfermé dans la pêche à l’anguille à laquelle il donne tous ses soins, il ne voit rien en dehors de cela, pas même aujourd’hui que la Pointe, sa Pointe, comme il l’appelle, se trouve reliée au Grand-Tronc par un omnibus et à la rive nord par une ligne quotidienne de bateaux-à-vapeur. Impossible de le séparer de l’anguille ; il ne voit et n’entend que marée et salaison. Et cependant, il possède la Pointe-à-l’Orignal tout entière, et les voyageurs affluent et chacun d’eux lui dit la même chose, sur mille tons répétés.

C’est qu’en effet il n’y a qu’un sentiment et qu’une voix là-dessus. On se désole à voir, aux mains d’un macaque obstiné, le plus beau site peut-être de toute la rive sud, celui d’où la vue embrasse la plus vaste étendue et le plus grandiose spectacle, un site qui offre au voyageur des avantages inappréciables, entre autres celui de le laisser absolument chez lui, sur un petit domaine rural où il vit en maître, loin de tout contact, de tout rapport avec la population des paroisses voisines, libre dans ses habitudes, dans ses goûts, dans ses manières de faire, à l’abri de l’ennui, car, chose curieuse ! les distractions abondent sur ce coin de terre isolé, ou, du moins, il est extrêmement facile de les y faire naître.

Élevez en effet, sur la Pointe-à-l’Orignal, un hôtel qui puisse contenir au moins cent personnes, au lieu de trente ou de quarante au maximum qu’il loge difficilement aujourd’hui, mettez des voitures à leur disposition et des jeux de quilles, de balle ou de croquet, installés n’importe où aux environs de l’hôtel, car le terrain ne manque pas, certes, et vous formez de suite une clientèle assurée de villégiateurs qui ne manqueront pas de revenir tous les ans passer leurs vacances à la Pointe.

S’ils allaient s’ennuyer malgré tout ce qu’on leur offre, c’est qu’ils ne sont pas dignes d’une vie meilleure lettre. Ils n’auraient aucune raison de céder à l’ennui : tous les jours ils peuvent aller à la Malbaie en une heure, ou bien, deux fois par semaine, prendre le Clyde qui les conduira, soit à Kamouraska, à quatre lieues seulement de distance, soit à St. Jean-Port-Joli ou à l’Islet, s’ils veulent faire de petites excursions. Quant aux promenades en voiture, il y a celles de Kamouraska ou de Ste. Anne la Pocatière, qui en valent certainement bien la peine.

Mais je ne dis tout cela qu’au point de vue des renseignements à donner et pour l’édification du lecteur de la ville qui veut un détail complet de toutes nos places d’eau ; mais il reste à peindre le côté le plus piquant, le plus attrayant pour quiconque a fait longue connaissance avec la Pointe-à-l’Orignal, c’est sa physionomie intime, celle que lui ont donnée ses traditions et qu’elle ne dévoile qu’aux anciens amis. Pour tout autre, pour l’étranger par exemple, cette physionomie est muette ou n’existe même pas ; aussi il perd le charme secret de ce lieu rempli d’épisodes fantasques et de demi-mystères ; il en ignore le passé pittoresque plein d’aventures et de joyeux tumulte, quand des amis de dix lieues à la ronde et de la ville même se réunissaient, avec le vieux Bacchus et son compère Silène, pour y consommer les plus homériques festes que la lune ait jamais éclairées de sa pâle et mélancolique figure. Et quels repas pour vingt-cinq à trente convives bourdonnant, piétinant, chantant, dansant, sans cesse altérés, sans cesse se désaltérant, Mme Fraser préparait alors ! On allait quérir mouton, veau et bœuf à deux ou trois milles, et la volaille, et le gibier, et les entassements de tartes et les jarres bondées de confitures ! et quels arrosements, per Baccho dio, sur tout cela ! Quels torrents d’ale, de porter, de gin et de vieux Hennessey répandus sur cette masse de victuailles pour les obliger à se frayer un passage dans l’estomac indocile et irrité !

Ah ! je vous parle d’un temps, d’un temps qui ne reviendra plus, hélas ! Par la mort Dieu ! nous avons été jeunes, nous aussi, et nous avons héroïquement pintoché, nous avons englouti le veau et le mouton national aussi bien que les meilleurs de nos ancêtres, et quand nous irons les rejoindre dans le Styx, au moins on pourra dire de nous : « Ceux-là ont vécu. » Ils ont vécu vite peut-être, peut-être même trop, pensera quelque incurable dyspeptique au récit de nos exploits ; mais c’est là le secret de la vie : Vivretrès-vite pour ne pas perdre de temps, et vivre beaucoup, afin de n’avoir rien à se reprocher.

« Multa implevit in paucis diebus. »