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Petites Confessions/Alfred Capus

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Albert Fontemoing, éditeur (Collection « Minerva ») (Première sériep. 55-63).
M. ALFRED CAPUS


J’ai rendu visite, hier, à M. Alfred Capus. Il est, encore une fois, l’homme du jour, puisque les Variétés qui, à deux reprises, consacrèrent sa jeune gloire, vont, demain, annonce-t-on déjà, parer son front de nouveaux lauriers. Naguère, il habitait rue des Martyrs. Il habite maintenant rue de Châteaudun, dans cette partie paisible qui va du carrefour à la rue Lafayette, et que la Providence semble avoir isolée à dessein en plein tumulte, pour lui offrir un asile au milieu du Paris fiévreux. Vous aimeriez son cabinet de travail. Des courtines jaunes tamisent la lumière, les meubles sont doux et profonds, un chaud tapis étouffe les pas. Les livres y abondent, cachant tout un mur de leurs reliures variées : des livres de théâtre, bien entendu. Des portraits d’acteurs s’accrochent un peu partout. Sur la cheminée, Lavallière se penche, habillée en fleuriste, non loin de Guitry, vêtu de ce rustique costume qu’il portait aux vacances, aux environs d’Honfleur. A côté de Réjane, et tout près d’Andrée Mégard, M. Samuel se prélasse sur un banc. M. Alphonse Allais, les mains dans les poches, songe dans un cadre blanc. Du haut d’un lambris, une Brandès, de Helleu, incline la grâce de ses yeux tendres et de son mystérieux sourire. Sur la table nul bibelot qui arrête l’attention et distraie le regard : un encrier, du papier, le manuscrit du Beau Jeune Homme, un appareil téléphonique, et c’est tout. Au-dessus d’un divan, enfin, une estampe très rare représente les Variétés en 1804 : pouvait-on ne pas la trouver chez M. Capus ?

Dans le salon voisin, un secrétaire classait des lettres et répondait à des demandes de places. Une porte s’ouvrit doucement : le monocle à l’œil, serré d’une impeccable jaquette dont un étroit ruban rougissait la boutonnière, le cou un peu étranglé par le faux-col, M. Capus s’avançait. Il n’avait pas changé : c’était bien cette même tête ovale dont le crâne se dénude, ces petits yeux bridés de myope, ces lèvres gourmandes qu’ombrage une moustache, ce menton gras et arrondi qu’effile un peu une barbiche. M. Capus cependant avait pris du ventre, un petit ventre de Parisien sage et heureux, qui est, dans le monde des lettres, comme le signe certain d’un esprit tranquille et d’une belle carrière. Nous nous serrâmes la main... Je me souviens que je disparaissais dans un fauteuil de velours rouge très pâle, que nous avions allumé des cigarettes blondes, que M. Capus tournait le dos au feu, et, je ne sais comment, nous vînmes à parler de La Tour de Nesle. On l’a reprise, l’autre semaine, et j’y avais ri follement, irritant même un spectateur grinchu. J’avais regretté bientôt ma gaieté, car tous, autour de moi, en louaient la solide facture, et je le confessais à M. Capus. Inappréciable bonheur ! il partageait mon sentiment.

— Mais non, ce n’est pas une pièce bien faite ! s’écria-t-il. Elle est très mal faite, au contraire, et si elle eut, jadis, un si prodigieux succès, c’est simplement parce que le public d’alors apportait au théâtre une âme vierge et naïve. Il n’était pas exigeant, n’étant pas fatigué par l’abus du spectacle. On pouvait accumuler les choses les plus invraisemblables : il acceptait tout. Peu lui importait, par exemple, que les sentiments les plus contradictoires fussent réunis en un même moment dans le même individu. Si, pour la commodité de l’intrigue, un personnage devait être avare à la fois et prodigue, ou débauché et vertueux, il l’était, tout bonnement. Voyez Marguerite de Bourgogne : elle se livre, le soir, aux plus ignobles orgies, et, le matin, au Louvre, elle soupire d’amour platonique ; nul des spectateurs ne s’en étonnait... il y avait du mouvement, une action sans cesse rebondissante, et il n’en demandait pas plus... Seulement, comme la critique ne juge que par comparaison, elle s’appuie toujours pour démolir les œuvres du présent sur les œuvres du passé... C’est ainsi que, pour condamner les mélos d’aujourd’hui, elle porte aux nues les mélos d’autrefois. Ç’a toujours été comme ça. Tenez ! aujourd’hui, nos critiques, Faguet et Larroumet, sur qui s’appuient-ils pour nous dire que nos pièces à nous sont mal faites, pareilles à des dialogues cousus les uns aux autres ? Sur Dumas. Or, savez-vous ce que J.-J. Weiss disait de Dumas, lors des premières représentations de ses pièces ? Il disait exactement ce que Faguet et Larroumet ont dit de Lavedan, de Donnay, de moi ; ce qu’ils diront, demain, du Beau Jeune Homme.

Ah ! si vous aviez vu M. Capus ! il était délicieux. Il ne s’indignait pas, il ne s’emportait pas, il souriait avec indulgence et malice, levant parfois d’un geste doctrinaire un doigt que bien vite il abaissait ; puis il prenait dans la bibliothèque un livre de J.-J. Weiss, l’ouvrait, le posait sur la table, et, l’index suivant les lignes, il lisait à voix haute :

« Le tissu de l’intrigue chez Dumas étant si lâche, les personnages disjoints l’un de l’autre tendent à s’en aller chacun de son côté ; comme ils n’ont point de centre de gravité, ils oscillent au hasard et il faut bientôt renoncer à s’expliquer leurs mouvements... Rien ne prouve mieux qu’une œuvre théâtrale n’est point aux yeux de M. Dumas un tout organique qui se développe en vertu de sa propre loi, mais une suite arbitraire de tableaux de marionnettes, où l’auteur, ne reconnaissant d’autre règle que son bon plaisir, dispose à son gré des acteurs, les prend, les laisse, les ramène, et allègue pour toute raison qu’il tient la ficelle. »

— Eh bien ! ai-je raison ? demandait M. Capus, jouissant de son triomphe avec modestie. C’est écrit en 1858. En 1908, la critique dit tout le contraire. Dans vingt-cinq ans, si quelqu’une de nos pièces demeure, elle se servira de cette pièce, que vingt-cinq ans auparavant elle aura démolie, pour démolir la pièce d’un jeune. Il faut que vous copiiez ces lignes : chaque fois que je vois Larroumet, je les lui rappelle.

Je copiai docilement ces lignes curieuses, puis je regagnai mon fauteuil. M. Capus s’était assis sur la table, et en même temps sur J.-J. Weiss. Des minutes s’écoulèrent, silencieuses, et M. Capus murmura :

— La critique, quelle drôle de chose ! En a-t-elle gaspillé de l’encre sur la philosophie de La Veine, et sur mon scepticisme, et sur mon optimisme !

Un peu étonné, je me penchai :

— Comment ! votre optimisme, votre théorie de La Veine, vous n’y croyez pas ?

— Si j’y crois ? si j’y crois ? répondait lentement, et indécis, M. Capus. Cet optimisme, c’est un état d’esprit qui m’est personnel, voilà tout : personnel, commode et utile. La seule excuse de vivre, c’est de vivre le plus heureusement possible : ne pas se créer d’ennuis, éloigner tous les tracas, savoir attendre ! Savoir attendre surtout ! Julien Bréard n’est pas veule, il est patient, il sait attendre, c’est une manière d’énergie plus difficile peut-être que l’énergie proprement dite. En un mot. il faut éviter de devenir neurasthénique. Un auteur dramatique, pourvu qu’il ne soit pas neurasthénique, n’a pas besoin d’avoir du talent.

Et comme je m’exclamais :

— Ce n’est pas une thèse, reprit M. Capus. Je ne suis pas un auteur à thèse, et d’ailleurs il n’y a pas de pièce à thèse... Mais non, mais non... pas même dans Dumas. Où trouvez-vous une thèse dans Dumas ? Est-ce une thèse que de prétendre dans Le Demi-Monde qu’un honnête homme ne peut épouser qu’une honnête femme ? Vraiment c’est une idée toute naturelle. Les thèses de Dumas ne sont que dans ses préfaces. Il a laissé dire que ses pièces étaient à thèse, pour doubler la curiosité des spectateurs, et c’est la critique normalienne qui l’a écrasé de tout cet appareil didactique.

— Je ne tiens pas à ce grand mot de thèse, lui dis-je. Je voudrais savoir seulement si vous êtes l’homme de vos pièces. Avez-vous réussi à ne pas devenir neurasthénique ?

— Mais oui. J’ai su attendre et j’ai toujours tâché d’arranger la vie au mieux de mes désirs. En sortant de l’Ecole centrale, j’accepte de partir comme ingénieur, pour une île lointaine, qu’un homme d’affaires avait découverte et qu’il voulait exploiter. La veille du départ, j’hérite de quelques milliers de francs. Je rentre à Paris. Heureuse initiative ! Les émigrés qui débarquèrent dans l’île y moururent de faim et d’abandon. J’oublie mon métier d’ingénieur et je me découvre journaliste. La fortune ne me souriait pas, mais je ne me désespérais point, car je savais déjà que tout s’arrange, et tout en effet s’arrangea. J’aime Paris et j’aime la campagne. Eh bien ! j’ai acheté entre Amboise et Tours une ferme, je l'ai agrandie depuis comme il convient, j’y passe six mois de l’année. Si j’ai besoin d’aller à Paris, je n’ai que trois heures de chemin de fer, puis je reviens, je descends à Amboise ou à Tours, et je gagne la maison en suivant la Loire. C’est délicieux. Voilà un pays où l’on ne connaît pas la neurasthénie. L’air est d’une infinie douceur, la nature est simple, point de montagnes, point de forêts impénétrables, des rivières limpides à travers des plaines heureuses. Tout est tempéré, mesuré. Les habitants ont, eux aussi, l’âme de cette terre. Tout homme a deux pays : celui où il est né, et celui où il meurt. Je suis né en Provence, je mourrai en Touraine.

— Vous pêchez ? Vous chassez ?

— Oh ! non ! La pêche, la chasse, ce sont encore des émotions inutiles. Prendra-t-on du poisson ? prendra-t-on du gibier ? Autant d’inquiétudes qui détruisent le calme de l’esprit.

— Alors, bien entendu, jamais d’automobile ?

— De l’automobile, jamais de la vie ! L’automobile, c’est, non seulement la neurasthénie infaillible, mais la mort, la mort de toutes façons, et la mort certaine et complète. Non, non. Je me promène, je me repose, je travaille, j’élève des vaches, je m’occupe d’agriculture, je fabrique du vin, du vouvray, et je suis bouilleur de cru. Jamais de jaquette, jamais de faux-col. Un complet flanelle, voilà tout.

— Mais pourtant, vous voyagez beaucoup. Vous êtes allé à Berlin, à Dresde, à Munich, vous devez aller à Pétersbourg, à Londres. La trépidation des trains, voilà qui n’est pas bon...

— Je déteste les voyages. Je ne les entreprends que forcé. Je n’en aime que le retour.

— Alors, vous voyagez uniquement pour revenir ?

— Presque. Ainsi, quand je quitterai la Russie, chaque tour de roue me causera un exquis plaisir, puisqu’il me rapprochera un peu plus de ma Touraine. Je goûterai bien mieux le charme de mon chez moi ; ce sera comme un renouveau.

Brusquement, comme les petits yeux de M. Capus devenaient rêveurs, on entendit une grosse voix, puis un gros homme court se montra, les mains encombrées d’un dossier où se lisaient ces mots : « Le Beau Jeune Homme. » M. Capus se leva de la table, prit le dossier, demeura un instant fort embarrassé du fardeau, puis le posa sur un bureau. Midi sonnait. Le téléphone rappela une invitation à déjeuner. M. Capus coiffa sa tête d’un chapeau rond, enfila un pardessus et sortit. Rieuses, des ouvrières quittaient l’atelier, animant les rues de leur joie de prisonnières échappées, des cochers s’injuriaient, et placides, des sergents de ville levaient, sans trop croire à leur puissance, leur bâton blanc. On eût dit, tant le ciel était léger, une matinée de printemps et, doucement attendri, je songeais, aux côtés de M. Capus, à Rosine, à Léontine, à Charlotte Lanier, à la petite fonctionnaire, à toutes ces délicieuses filles de Paris auxquelles, d’un doigt amusé et caressant, il avait donné, avec la vie, la grâce et le bonheur.