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Philosophie de l’Anarchie/Coup d’œil rétrospectif

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P.-V. Stock (p. 269-291).


COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF
IDÉES ET FAITS


Depuis l’époque où parut, sous forme de brochure, la première partie de ce livre, neuf années se sont écoulées. La profonde révolution, qui, alors, semblait toute proche, ne s’est pas encore réalisée : elle reste, cependant, le but vers lequel nous emportent des tendances incompressibles et la logique de l’histoire. D’ailleurs, que les impatients — et nous avons l’honneur d’être parmi ces impatients ne s’y trompent pas : la révolution consiste beaucoup moins dans le coup de fusil — ou de dynamite — cher aux romantiques, qui n’en est, à proprement parler, que le corollaire, que dans l’effondrement d’un vieil ordre de choses. La révolution de 1789 était accomplie dans les esprits avant la prise de la Bastille : la révolution morale, prélude nécessaire à une refonte sociale, s’accomplit partiellement autour de nous.

Le progrès dans les idées n’a guère eu d’égal, depuis une dizaine d’années, que l’enlisement dans les institutions du passé. La peine de mort est jugée par tous les esprits clairvoyants, mais on conserve le bourreau ; on ne croit plus au dogme religieux, mais on continue à subventionner le curé, le pasteur et le rabbin ; partout des voix s’élèvent contre le militarisme, et les armées permanentes subsistent ; la magistrature, jadis objet d’un respect sacro-saint, a subi les plus rudes attaques tant dans son principe que dans la personne de ses membres, et le juge d’instruction jouit toujours de son pouvoir discrétionnaire, des victimes de l’incohérence sociale sont, chaque jour, condamnées par fournées. Qui croit aujourd’hui à la légitimité de la propriété capitaliste ? Bien peu. Mais comme autrefois, le capitaliste et le propriétaire écrasent la masse serve.

Que de Bastilles restent encore à prendre !

Cette différence entre l’état moral et l’état social constitue une situation éminemment instable, d’où peut, à tout moment, surgir le choc depuis si longtemps attendu.

L’écrasement de la Commune, en 1871, avait plus fait qu’une victoire pour la propagation d’idées sociales, timides d’abord, plus impérieuses par la suite. Les prolétaires d’Europe et d’Amérique voulurent savoir pourquoi ceux de Paris avaient combattu et, lorsque les proscrits arrivèrent au milieu d’eux, un travail latent de propagande s’ébaucha.

Au lendemain de l’amnistie, commença en France un éveil révolutionnaire : des groupes et syndicats se formaient en parti ouvrier ; les blanquistes s’organisaient militairement ; à côté d’eux apparaissaient des éléments libertaires, — indépendants et anarchistes, — les uns, le plus petit nombre séduits par les théories de Bakounine, Kropotkine et Reclus, les autres impulsés, par leur tempérament ou le dégoût du sectarisme.

Car, à peine formés, ces groupements entraient déjà en antagonisme : le parti ouvrier se scindait en deux ; puis survinrent les compétitions électorales qui achevèrent de transformer des divergences de vues et de tactique en haines mortelles. Sans les élections, essayées d’abord comme moyen de protestation, puis pour se compter, puis pour conquérir les pouvoirs publics, aujourd’hui, en fin de compte, par simple intérêt personnel — on embrasse le métier de candidat comme celui de marchand de vins, en dehors de toute idée généreuse et impersonnelle — ces divergences eussent subsisté, mais sans doute avec moins d’animosité.

Enfin il fallait donner un aliment aux groupes révolutionnaires et, une prise d’armes immédiate paraissant impossible, la lutte terre-à-terre d’expédients et de palliatifs dans les syndicats ne pouvant absorber toutes les activités, on en vint aux tentatives électorales, quitte à s’y diviser et à s’y briser : l’intérêt personnel y trouva trop bien son compte pour qu’on y renonçât ensuite.

Ces luttes intestines, d’ailleurs, se reproduisent fatalement à toute époque de fermentation sociale. La même idée n’est pas saisie identiquement par tous ses adeptes : de là conflit ; Luthériens, Zwingliens et anabaptistes du xvie siècle ; presbytériens, indépendants et niveleurs du xviie siècle ; girondins, montagnards et hébertistes du xviiie siècle sont des types, on pourrait dire éternels, s’il était quelque chose d’éternel sur notre planète, qui revivent sous d’autres noms à chaque grande convulsion de l’humanité. On peut déplorer cette loi historique : il est moins facile de l’enrayer et les appels les plus sincères adressés en faveur d’une union dans laquelle chacun sacrifierait quelque chose de ses convictions n’ont autant dire jamais de réalisation. La révolution n’est pas enrégimentable ; elle se fait avec le concours tumultueux de toutes les écoles, usant les unes après les autres.

De 1881 à 1887, il y eut en France une véritable effervescence révolutionnaire, tout au moins dans la partie active et pensante du prolétariat. Il était trop dur de renoncer aux espérances de liberté et de bien-être pour tous qu’avait fait naître l’avénement de la république : si cet idéal demeurait irréalisé, c’était sans doute parce qu’après la réaction, l’opportunisme accaparait le pouvoir, barrant la route à tout progrès politique et économique. La vraie république, la sociale, celle de tous — res publica — il fallait la conquérir par la révolution.

Il n’est pas sans intérêt de jeter un coup d’œil rétrospectif sur ces événements et, après avoir étudié succinctement l’anarchisme en tant que philosophie, d’étudier le rôle des anarchistes en tant que parti : faits et idées sont connexes, du passé se dégage l’avenir.

Les partis révolutionnaires épris de forte organisation craignirent de se briser en se risquant dans la lutte autrement qu’avec des métaphores enflammées. Cela montrait bien le défaut de la cuirasse : il eût fallu des groupements tenaces mais très plastiques : on avait une armée en bois. C’était sans doute la faute des circonstances plus que des hommes. À défaut de conceptions très larges, le grand nombre de ces militants témoignaient d’une sincérité et d’une ferveur grandes. Période bien curieuse ! on eut les « flamboyantes bannières », le « coq rouge battant des ailes », les « mitrailles de gros sous » destinées à « faire crouler la forteresse capitaliste », les « triomphes écrasants » remportés avec « l’arme vengeresse du bulletin de vote », les « protestations énergiques » par voie d’ordres du jour. À côté de cette déclamation parfois littéraire, les idées cheminaient plus vite que les faits.

La rage électorale et l’excès d’organisation des socialistes autoritaires avaient leur contre-poids dans les groupements anarchistes, mais encore n’était-ce qu’un contre-poids. Disons-le bien haut, jamais idéal plus noble ne fut proclamé à la face du vieux monde : c’était la vision superbe, lointaine mais réelle, entrevue par des penseurs à l’avant-garde du mouvement social, non le système d’un homme se croyant appelé à légiférer pour tous. Mais c’est le sort des idées nouvelles de n’apparaître à la foule qu’à travers les bouillonnements et le mirage : lorsque Bakounine, Reclus, Kropotkine, déduisant des faits sociaux l’avenir de l’humanité, parlaient autonomie, groupements par affinités, organisation spontanée, ils entrevoyaient de haut et dans toute leur largeur les mouvements des masses créant l’histoire de demain. Beaucoup qu’entraînait le tempérament seul, apprirent par cœur les mots sans pénétrer l’esprit : pour eux le groupe d’affinité se séparant après avoir accompli sa tâche fut la bande de quatre ou cinq « bons copains » se quittant et se retrouvant au hasard des réunions familiales.

Ce n’était pas tout à fait ainsi que l’entendaient les penseurs anarchistes. Lorsque Kropotkine cite comme exemples la Société de la Croix Rouge, les associations scientifiques, qui toutes se sont donné des bases et un fonctionnement très réguliers, il serait singulièrement injuste de prétendre que la conception anarchiste est ennemie née de tout mode défini de groupements. Mais, voilà : l’étroitesse des organisations existantes, chapelles et casernes, faisait naître la tendance irrésistible à l’inorganisation.

Nous avons fait ailleurs [1] cette critique, nous la renouvelons ici, croyant accomplir œuvre utile pour le triomphe de l’idée même que nous revendiquons. Que l’ennemi la combatte et cherche à la discréditer, c’est son rôle logique ; celui de ses défenseurs est de la faire comprendre et respecter.

L’impuissance des partis révolutionnaires à agir pour leur propre compte, d’une part, le besoin d’un changement mal défini chez la masse, d’autre part, créèrent le mouvement boulangiste.

Mouvement hétérogène et d’une psychologie curieuse où, à côté de démocrates convaincus et désintéressés, se rencontrèrent les pires réactionnaires à l’affût de l’occasion pour revenir au passé. Quant aux pêcheurs en eau trouble, personnages prêts à abjurer toutes les opinions, à trahir tous les partis, il serait profondément injuste de les représenter comme les vrais champions du parti : les mêmes types se retrouvent aux aguets de toute agitation populaire et prêts à en tirer tout le profit personnel possible. En 1889, Fouché s’est appelé Mermeix, voilà tout.

Possédant ce que n’avaient pas les fractions révolutionnaires : l’argent et la presse, le boulangisme remua profondément les couches populaires. Beaucoup de révoltés instinctifs que rebutait l’aridité des doctrines marxistes ou la hauteur de la philosophie anarchiste, vinrent à lui.

En présence de ce nouveau facteur, imprévu, et qu’ils avaient cependant contribué à créer par leur inertie, les socialistes se divisèrent. Les uns, les blanquistes hommes d’agitation, allèrent au boulangisme, espérant en faire surgir tout au moins une république radicale s’acheminant vers une solution étatiste des problèmes économiques. Les autres, les possibilistes, s’allièrent au gouvernement pour combattre la dictature militaire qu’ils entrevoyaient : leur concours assura la victoire aux politiciens opportunistes, et l’on eut la dictature civile.

Peut-être eût-il été d’une politique machiavélique de laisser les forces en présence s’user mutuellement pour intervenir au dernier moment comme arbitres de la situation. Mais les partis révolutionnaires ont, en général, plus de fougue exubérante que de diplomatie : cela se comprend et il ne peut guère en être autrement. Si Hébert était Talleyrand, il ne serait plus Hébert. L’attitude des anarchistes, au cours de ce duel, fut très droite : Ni parlementarisme ni dictature, tel fut leur programme ; mais c’était un programme négatif : après avoir proclamé ce qu’ils ne voulaient pas, il leur fallait dire ce qu’ils réclamaient. Ils synthétisèrent leurs espérances dans ce cri : « Vive la sociale ! »

La sociale, c’est-à-dire l’avénement d’un régime de bien-être et de liberté. Le boulangisme avait fait sa plate-forme de la révision de la constitution, et c’était très logique au point de vue purement politique ; les anarchistes continuèrent à affirmer que la révision qui s’imposait était celle de la société tout entière.

Mais il ne suffisait pas de crier : « Vive la sociale ! », il fallait la faire. En 1890, le boulangisme étant aux trois quarts vaincu, au lieu de s’acharner maladroitement à écraser ses tronçons au profit du pouvoir, il n’y avait qu’à tenter un retour offensif hardi sur le terrain révolutionnaire redevenu libre. On se fût sans doute grossi d’éléments très divers ; qu’importe ! n’est-ce pas le sort de toutes les révolutions ? On donnait ainsi l’orientation au lieu de la subir, on était en tête non en queue.

Aux approches du 1er mai, il y eut un peu de vibration : la date avait été jetée dans un congrès comme celle d’une manifestation internationale des travailleurs. Qu’allait-il en sortir ? L’inconnu planait.

Les partis socialistes autoritaires, qui se montraient surtout socialistes parlementaires, craignirent de trop s’affirmer et, après avoir parlé très haut, baissèrent le ton. On vit même un des excitateurs de la veille, et non des moindres, inviter dans son journal la foule à livrer à la police ceux qui commettraient des actes de révolte.

Seuls, les anarchistes montrèrent des dispositions sinon à provoquer — le pouvaient-ils ? — du moins à accepter la lutte si les circonstances la faisaient naître. Il y eut de nombreuses arrestations à Paris, quelques échauffourées en province et ce fut tout : la révolution ne s’accomplit pas à date fixe.

Certains ultra-conservateurs, plus clairvoyants que la masse de leurs amis, avaient entrevu de près la révolution sociale et cherché le moyen de la faire avorter : Louis Veuillot laissait des successeurs. Selon la vieille tactique, ils conçurent l’idée d’y parer par une diversion ; sous le masque socialiste, ces hommes, qui rêvaient nouvelles Vendées et Satory, commencèrent une campagne très habile, bien que l’idée n’en fût pas neuve.

Leur cri de guerre fut : « Sus aux Juifs ! » Le peuple qui, depuis longtemps, englobe sous ce nom le monde peu sympathique des agioteurs et des usuriers, n’y vit pas malice et fit chorus ; des révolutionnaires même se laissèrent ébranler. Il était cependant facile de pressentir que l’objectif véritable était beaucoup moins une défense économique — les exploitations juive, chrétienne ou athée se valant — qu’un retour déguisé à l’obscurantisme passé, aux haines de races, aux guerres religieuses nécessaires pour consolider l’autorité. Une propagande soutenue en ce sens commença, en même temps que quelques ecclésiastiques, pressentant le futur rôle des groupements économiques, s’efforçaient de constituer des cercles ouvriers, des associations coopératives et des syndicats à leur dévotion.

On aurait eu ainsi, un jour, non plus le libre groupement des travailleurs émancipés moralement et matériellement, mais l’analogue des corporations du moyen-âge, massives et hiérarchisées.

Peu à peu, une réaction de l’esprit s’opérait. Certaines grossièretés de la littérature naturaliste avaient réveillé le besoin d’idéal, mais sous une forme exacerbée, maladive ; la science, dont les progrès en un siècle ont été si prodigieux, n’avait pu, cependant, tout expliquer ; en outre, grief plus justifié bien qu’imputable seulement à quelques pontifes laïques, elle s’était, par peur des retours offensifs du surnaturalisme, faite plus d’une fois sectaire, dogmatisante à rebours, niant a priori ce qui se présentait enveloppé de merveilleux, au lieu de chercher à l’élucider. On se trouva tout d’un coup en plein mysticisme : la crise aura sa fin, mais elle dure encore.

Il faut bien reconnaître que les bouleversements introduits dans la vie sociale et les mœurs par un siècle d’industrialisme à outrance ont profondément perturbé la race. On a vécu à la vapeur et les moins résistants s’y sont brûlés. Dans l’atmosphère étiolante, empuantie des usines, dans le travail automatique du bureau ou du comptoir, les corps se sont déprimés, les cerveaux ossifiés ; la science, sans cesse plus complexe, n’ayant pas encore trouvé les formules claires qui assurent son assimilation, a troublé bien des esprits. Que de malheureux, d’une intelligence et d’une intuition réelles, dont la raison naufrage faute d’avoir pu se guider au milieu des formules inintelligibles ! Autres résultats de notre régime social, la falsification générale des denrées et l’empoisonnement légalisé, dans le commerce, l’alcoolisation continue des classes travailleuses obligées de surchauffer leur pauvre carcasse en s’intoxicant pour fournir la somme de travail exigée par le patron, la propagation des maladies infectieuses par l’armée et les expéditions coloniales. Qu’on y joigne les grandes guerres de la révolution du premier et du second empire, les répressions des mouvements prolétariens, qui ont tiré des veines du peuple des flots de sang, et qu’on s’étonne encore du déséquilibre général !

Il est temps, certes, sous peine de mort pour la race, que la grande commotion amène un renouveau : on étouffe faute d’air respirable.

Cet état psychique et moral, auquel les plus forts ne pouvaient complètement échapper, a influé fortement sur le mouvement social. L’esprit enthousiaste mais désordonné des anciens Gaulois semble revivre avec, en moins, la vigueur de la barbarie et, en plus, une fièvre maladive parmi même les plus intelligents, les plus hardis de ces prolétaires livrés depuis des générations à l’anémie et à l’alcoolisme. Savoir c’est prévoir, dit-on : ignorant le passé, exécrant le présent qui les écrase, nombre d’entre eux s’acheminent en aveugles, de simple intuition, vers l’avenir, inconscients de tout ce qui les entoure, hommes et choses. Ils croient à Drumont socialiste comme d’autres à Rothschild philanthrope !

Dans ces conditions, rien n’était plus difficile que de diriger les événements au lieu de se laisser emporter par eux. Un parti ne vit pas seulement de théories mais aussi d’agitation : une action continue, bien orientée, avec plans de campagne et plate-formes était nécessaire, si l’on ne voulait choir au rang de simple secte philosophique impuissante à réaliser son idéal. Cette action, les socialistes autoritaires ne semblaient pas la vouloir ou, du moins, l’oser entreprendre ; les anarchistes, eux, ne pouvaient.

Plusieurs, cependant, essayèrent. Pendant que quelques-uns s’efforçaient de prendre pied plus solidement qu’auparavant dans la masse ouvrière et de rendre au mouvement social, menacé par la réaction mystico-religieuse son vrai caractère de marche vers l’avenir, non de retour au passé, les plus impatients, las d’attendre sans cesse, partirent en guerre, soit isolément soit à quelques-uns, et firent parler la dynamite.

Nous aborderons sans doute un jour l’étude plus détaillée du grand mouvement libertaire et des individualités qu’il fit surgir. En ces pages, il nous est impossible d’analyser scrupuleusement, comme le réclamerait la vérité historique, la psychologie d’hommes tels que Ravachol, Pauwels, Vaillant, Émile Henry, Caserio. La philosophie anarchiste avait eu à Chicago ses héros, martyrs sublimes, immaculés, en les personnes de Spies, Parsons, Engels et Fischer. Les dynamiteurs et propagandistes par le fait qui, de 1892 à 1895, terrorisèrent la bourgeoisie française, provoquant par la contagion de l’exemple des actes similaires en Italie et en Espagne, furent surtout l’incarnation de la passion révolutionnaire exacerbée et, après avoir été longtemps comprimée, cherchant une issue.

Très différents les uns des autres par la culture et la mentalité, quelques-uns sentimentalistes, d’autres raisonneurs, d’autres agissant sous l’impulsion irrésistible du tempérament, ils eurent néanmoins cette caractéristique commune : le mépris indomptable du danger, la croyance en un idéal supérieur, la conviction que, quels que fussent leurs actes, ce n’était pas à la société gangrenée qui, plus forte qu’eux, les jugeait, qu’il appartenait de s’indigner et de parler morale.

Avec eux, les magistrats passèrent quelques mauvais moments et, plus d’une fois, ce fut le président en robe rouge qui se trouva sur la sellette.

Leur action individualiste fut-elle pratique, utile à la cause de l’affranchissement humain ? Ceci est une autre question ; on peut, certes, regretter que des hommes de pareille trempe n’aient pas pesé tous leurs actes et opéré sur un terrain où les masses déshéritées pouvaient plus facilement les suivre : au sein d’une grande grève, par exemple, ou dans quelque manifestation contre le pouvoir. Decamps et quelques-uns de ses amis avaient, d’intuition, au 1er mai 1891, ébauché quelque chose dans ce genre, avec moins de succès que de courage, à la vérité. Sans doute, cet isolement dans l’effort n’était-il pas tout à fait la faute des hommes qui risquaient ainsi leur vie. On s’était isolé de la foule tumultueuse pour penser, édifier son idéal ; on n’avait pas encore eu le temps d’y rentrer d’une façon sérieuse.

Quelles que puissent être les opinions sur certains attentats dont les mobiles apparurent parfois avec un caractère moins net, il est incontestable que l’attitude hautaine des condamnés vis-à-vis de la mort — aucun ne défaillit — et certaines paroles vibrantes jetées à la face de la vieille société, non seulement compensèrent ce que tels de ces actes avaient pu avoir de regrettable, mais encore firent faire à la propagande libertaire, une fois la première terreur passée, un chemin immense. Le fracas de la dynamite parvint aux oreilles de beaucoup restés sourds au paisible exposé des théories et les arracha à leur torpeur. La foule, malheureusement, est encore ainsi, qu’on ne peut l’attirer qu’avec du bruit.

En somme, si les conséquences matérielles n’apparurent pas immédiatement heureuses, il en résulta une commotion, et un progrès indéniable dans les esprits.

Les défenseurs du vieil ordre de choses ont surtout flétri ces attentats au nom des « victimes innocentes ». Il serait férocement absurde de prétendre, comme l’ont avancé quelques dilettantes de l’anarchie, bien refroidis depuis la répression, qu’il n’y a pas d’innocents dans la société actuelle ; il serait bien plus conforme à la rigoureuse vérité scientifique de déclarer qu’il n’y a pas de coupables, tous les êtres étant soumis à la double loi de l’atavisme et du milieu. Mais, sans discuter à perte de vue sur cette question, comment ne pas hausser les épaules devant l’indignation hypocrite de ceux qui admettent parfaitement l’écrasement silencieux et continu des faibles, baptisé du beau nom d’ordre social ?

Cette iniquité est jugée, elle ne peut durer. L’humanité est grosse d’une révolution qui la remuera jusqu’aux entrailles, révolution aux conséquences incalculables. Émancipation de l’esprit par la liberté, émancipation du corps par l’universalisation du bien-être, c’est l’avenir de demain. En dépit des résistances de la classe privilégiée et de l’inconscience grande encore des déshérités, cet avenir s’accomplira. Vaincus momentanément sur tel point, qu’importe aux propagateurs de l’idée anarchiste ? leur champ de bataille, c’est le monde.



fin





  1. De la Commune à l’Anarchie, Paris, 1894, chez Tresse et Stock, éditeurs.