Physionomies de saints/Ce qui s’est déjà fait peut se faire encore

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Librairie Beauchemin, Limitée (p. 88-91).

CE QUI S’EST DÉJÀ FAIT PEUT SE FAIRE ENCORE


Une femme peut-elle toujours ramener son mari ?

Une femme indignement traitée par son mari a-t-elle le droit de se désintéresser de ce qui le regarde ?…

Grave question, madame. Veuillez permettre que j’y réponde par l’histoire de Suève de Montefilero, princesse italienne du XVe siècle.

Orpheline dès le bas âge, Suève fut élevée chez son oncle maternel, le prince Colonna, et reçut à Rome même l’éducation la plus soignée, la plus brillante.

Elle avait à peine quinze ans quand on la maria au seigneur de Pésaro, Alexandre Sforza, lequel était veuf de Constance Varani, fille du duc de Camermo, dont il avait eu deux enfants.

Fort épris de sa nouvelle épouse, le prince, d’abord, ne sembla vivre que pour lui plaire. Mais jamais Suève n’usa de son crédit que pour le bien. Sous les grâces de sa vive jeunesse, elle cachait les qualités les plus solides et elle fut une vraie mère pour les enfants de son mari.

Il lui avait donné toute sa confiance et lorsqu’il dut partir en guerre pour répondre à l’appel de son frère François, duc de Milan, c’est entre les mains de sa jeune femme qu’il remit les rênes du gouvernement.

Suève ne recula pas devant ces graves devoirs, et la guerre qui se prolongea fit bénir la douceur et la sagesse de son administration.

La guerre finie, Alexandre Sforza revint à Pésaro.

Heureuse d’être délivrée de ses inquiétudes, la princesse l’attendait impatiemment, toute fière de lui prouver que rien n’avait souffert dans ses états en son absence.

Mais une femme du peuple avait enlevé à Suève le cœur de son mari, et sa pure et noble tendresse ne lui était plus rien.

Il se contenta d’abord de le lui faire durement sentir. Puis, il installa sa maîtresse dans son palais, défendit de rendre à sa femme légitime les honneurs dûs à son rang, et fit traiter l’objet de sa passion en souveraine.

Avec la douceur d’un ange, la princesse essaya de ramener son mari. Elle était plus sensible à l’injure faite à Dieu qu’à la sienne propre. Mais sa grandeur d’âme ne fit qu’exaspérer Sforza. Il multiplia les avanies, les outrages, les mauvais traitements. Trois fois il tenta d’empoisonner sa femme ; une fois, il la prit à la gorge, et voulut l’étrangler.

Suève croyait que la charité l’obligeait plus étroitement envers son mari qu’envers tout autre.

Elle chercha la patience dans la prière et offrit son martyre pour obtenir la conversion de son bourreau.

Mais loin de s’améliorer, Alexandre Sforza en vint à ne plus pouvoir supporter la vue de sa femme. Un jour, après l’avoir accablée de coups, il la saisit par les cheveux, la traîna hors du palais et lui ordonna d’aller s’enfermer chez les Clarisses.

La malheureuse princesse obéit et sur l’ordre du misérable, des gardes furent placés aux portes du couvent afin d’intercepter les lettres et d’empêcher toute communication de Suève avec le dehors.

Ces précautions furent inutiles. La conduite d’Alexandre Sforza avait soulevé l’indignation publique et les Colonna apprirent bientôt ce qui se passait.

Des envoyés de la puissante famille arrivèrent peu après à Pésaro. Ils venaient s’assurer des faits et demander au prince raison de sa conduite.

« — Il est très vrai, leur dit Sforza, que la princesse s’est retirée chez les Clarisses, mais elle l’a fait de son plein gré et pour cacher sa honte.

Les envoyés se refusant à le croire :

« — Je m’engage à vous en donner la preuve irrécusable, continua le monstre. Vous n’avez qu’à me suivre au couvent ».

Aussitôt, il envoie l’un de ses émissaires annoncer à Suève sa visite, ajoutant qu’il fera mettre le feu aux quatre coins du monastère et brûler vives toutes les religieuses, si elle ose démentir ce qu’il va lui dire.

Sforza se rend ensuite au couvent, avec les envoyés des Colonna. Il les place de façon à ce qu’ils puissent entendre sans être vus, charge l’un d’eux d’écrire l’entretien et fait venir sa victime.

Suève toute tremblante arrive à la grille du parloir.

Le prince lui parle avec une hypocrite douceur et, comme pris de pitié, lui demande si elle trouve bien dure cette réclusion qu’elle s’est imposée après avoir été par lui-même surprise en adultère.

Bouleversée par ces étranges paroles et n’osant exposer les religieuses aux fureurs de son mari, Suève garda le silence.

Sforza se retira satisfait.

« — Vous le voyez, dit-il aux envoyés, elle n’ose pas nier son crime ».

La princesse eut bientôt l’explication de la visite et des paroles de son mari. Grande fut sa douleur. Succombant à la pensée d’être déshonorée aux yeux des siens, elle courut se prosterner devant un crucifix et remit sa cause entre les mains du Sauveur. Ô prodige ! le Christ s’anima, il s’inclina vers l’infortunée qui pleurait à ses pieds et lui dit de tendres et fortifiantes paroles.

Peu après, la princesse revêtit les livrées de la pauvreté. Sous le nom de Séraphine, elle s’éleva rapidement au plus parfait détachement, à la sainteté la plus éminente. Sans cesse elle appelait la miséricorde divine sur son mari. Il ne semblait vivre que pour combler la mesure de ses crimes, mais la prière de Séraphine finit par arracher à Dieu ces grâces extraordinaires qui brisent les cœurs les plus endurcis et transforment les plus grands criminels.

Sforza vint se jeter aux pieds de son héroïque femme. Il pleura amèrement son abominable conduite et tout le reste de sa vie s’efforça de réparer ses scandales.

L’Église a mis Suève au nombre des bienheureux. De sa main bénie, glorifiée, puisse la consolation tomber comme une huile salutaire, sur les blessures de votre cœur.

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