Picounoc le maudit, Tome 2/Madame Gagnon

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C. Darveau (IVp. 149-156).

IX

MADAME GAGNON.


— C’est elle ! murmura Noémie.

En effet, c’était madame Gagnon, la femme charitable dont on avait parlé tout à l’heure, qui venait, selon qu’elle l’avait mandé à Noémie, visiter les âmes affligées et leur apporter quelques consolations.

— Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant ; je viens un peu tard, pardonnez-moi.

— Vous êtes la bienvenue, Madame ; il n’est jamais trop tard pour recevoir des personnes telles que vous.

— Et j’aime mieux, Madame, reprit la Gagnon, que les quelques bonnes œuvres que je fais restent cachées ; Dieu me voit, cela me suffit.

Le mendiant, assis près de la cheminée, fit un mouvement de surprise à la vue de l’étrangère et, à sa voix, il la reconnut bien pour cette vieille hère qui l’avait si rudement traité quelques heures auparavant. Il se recula dans l’ombre et parut se distraire en bouleversant la cendre du foyer avec les pincettes. Madame Gagnon s’assit près de la table et la première elle reprit la parole.

— On m’a dit, Madame, commença-t-elle, que le bon Dieu vous envoyait une nouvelle et grande épreuve.

— On vous a dit la vérité, répond Noémie, en soupirant.

— Mais en même temps, reprit la visiteuse, on m’a parlé de votre force d’âme, de votre soumission à la volonté divine, de vos vertus admirables.

— Oh ! Madame, épargnez-moi !… Je suis une femme comme une autre, et la douleur me tue…

— Je comprends ; mais enfin vous ne murmurez pas, vous n’accusez pas le ciel.

— Et pourquoi l’accuserais-je ? et pourquoi voudrais-je murmurer ? ne sommes-nous pas sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance, mériter le ciel ?

— Oh ! que vos sentiments sont beaux, Madame, et qu’ils me font du bien à moi-même ! Rien ne me fait plaisir comme d’entendre parler ainsi, comme de voir que Dieu est compris et loué par ses bonnes créatures !…

Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa figure, sous sa barbe blanche, prenait toutes sortes d’expressions.

Victor regardait cette femme avec curiosité, et il pensait : Elle est bien bonne ou bien méchante, pas de milieu ; et, si elle est méchante, elle doit avoir un but caché en venant ici. Puis il dit tout haut…

— Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous ai pas demandé si vous vouliez dételer votre cheval…

— Mon mari est allé plus loin ; il me reprendra en revenant. Je vous remercie bien.

— Son mari ! pensa le mendiant.

— Vous êtes avocat, monsieur Victor ? demanda la visiteuse.

— Oui, madame, répondit celui-ci, étonné d’être si bien connu.

— J’espère que vous sauverez votre père, car il est innocent, j’en suis sûre ?

— Madame, je ferai mon possible, et, avec la grâce de Dieu…

— Mais ce doit être assez facile de sauver un innocent…

— Pas toujours, madame…

— Est-ce que vous craindriez ?…

— Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice dans le monde…

— Hélas ! oui, vous avez bien raison… Et ce Picounoc, je pense, n’est pas de bois de calvaire.

— Le connaissez-vous ?

— Assez peu, j’habite la paroisse depuis deux mois seulement.

— Vous avez pu le rencontrer ?

— Je l’ai rencontré quelquefois.

— Chez M. Chèvrefils probablement ?

Madame Gagnon, un peu décontenancée par les questions qui tombaient drues et l’intervertissement des rôles, hésita une minute.

— Je suis peut-être indiscret, reprit Victor, mais voyez-vous, je sais que Picounoc est l’ami intime de M. Chèvrefils, et que M. Chèvrefils est hospitalier et fier de s’entourer de gens marquants… J’espère bien qu’il l’éloignera de sa maison lorsqu’il le connaîtra mieux.

Madame Gagnon se remit tout-à-fait.

— Vous avez des témoins, reprit-elle, qui prouveront l’innocence de votre père ?

— Il y aura conflit de témoignages, car Picounoc va jurer qu’il l’a vu frapper.

— Vous croyez ?

— J’en suis certain. Il vous l’a dit lui-même, ce me semble ?

— En effet, je crois qu’il a dit quelque chose comme cela.

— Et j’avoue que mon père n’aurait pas dû se sauver… Cette fuite, c’est l’aveu pour plusieurs.

— Vous avez raison, Monsieur, et c’est, il faut le reconnaître, assez logique.

— Picounoc va largement exploiter ce fait ; il ne se gêne pas de le dire ; mais il y a quelque chose qu’il expliquera difficilement, c’est le châle qui a servi à tromper mon père.

— Le châle ? demanda la Gagnon.

— Oui, M. Chèvrefils n’en a-t-il pas parlé devant vous ?

— Devant moi ? jamais !

— Il ne vous a pas dit qu’il avait vendu un châle à Picounoc peu de temps avant le meurtre ?

— Non, monsieur.

— Le châle que portait la défunte, quand elle a été tuée… et qu’elle n’a porté que cette fois-là. C’est peu de chose, si vous voulez, mais enfin pourquoi le détruire ?

— Est-ce qu’il a été détruit ?

— Je n’en sais rien. Pensez-vous qu’il l’ait été, vous ?

— Je ne pense rien du tout… Je l’ignore, répondit la femme ahurie.

Le jeune avocat s’était levé d’un bond ; il fallait jouer serré. Il ouvrit un tiroir de commode, et en tira un magnifique châle.

— Il n’a pas été détruit ! vous voyez, madame, et cela va joliment embêter Picounoc.

La Gagnon blêmit et balbutia :

— C’est lui, ça ?

— Lui-même, affirma Victor.

— N’est-ce pas celui de votre mère ? demanda-t-elle timidement.

Victor s’écria d’un accent demi-railleur :

— Madame, vous qui êtes si bonne, vous m’aiderez, n’est-ce pas, à sauver mon père ?

Rassurée par cette exclamation du jeune homme qu’elle ne comprit pas bien, Madame Gagnon promit de faire ce qu’elle pourrait.

— Et quels sont vos moyens de défense ? demanda-t-elle brusquement au jeune avocat.

— Je les cherche, répondit Victor, et quand je les aurai trouvés, comme vous êtes notre amie, je vous les communiquerai.

Il se dit à part soi : Va, ma vieille, je suis aussi fin que toi…

Une voiture arriva à la porte…

— C’est mon mari, dit la Gagnon. Elle se leva, mit un baiser sur le front de Noémie, tendit la main à Victor et sortit.

Le mendiant exaspéré se dressa soudain. Ses yeux lançaient des flammes et ses mains tremblantes se crispaient de fureur : La misérable ! s’écria-t-il, la misérable !

— C’est cette femme qui vous a refusé l’aumône ? demanda Noémie presqu’effrayée de la colère du vieillard.

— Oui, c’est elle… Et on eut dit que ces mots l’étranglaient.

— Elle va peut-être nous sauver ! s’écria Victor, en battant des mains d’espérance…

— Oui, en voulant vous perdre, répondit le vieillard… Et il reprit : la misérable ! la misérable !…