Picounoc le maudit, Tome 2/La chasse aux preuves

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C. Darveau (IVp. 156-165).

X

LA CHASSE AUX PREUVES.


Cependant l’ex-élève, feignant de croire à la culpabilité du grand-trappeur, avait été voir son ancien camarade Picounoc, et lui avait parlé longuement de cette triste affaire qui de nouveau mettait la paroisse en émoi.

— Picounoc, tu aurais dû pardonner, lui dit-il ; après vingt ans d’expiation, cet homme, s’il est coupable, doit être absous.

— Pourquoi est-il revenu ? répondit brusquement Picounoc.

— Pour revoir sa femme ; c’est assez naturel.

— Il a eu tort.

— Peut-être ; mais dis-moi donc, ne comptes-tu que sur ton seul témoignage pour le faire condamner ?

— C’est assez.

— Tu pourrais te faire illusion… On n’envoie pas un homme à l’échafaud de gaieté de cœur.

— N’importe !…

— Prends garde : quelquefois en prouvant trop, on ne prouve rien du tout… si tu manquais ta preuve… ou si elle était démolie de quelque manière ? As-tu songé à cela ?

— Pourquoi y songer ?

— Pour ne rien faire de trop, ou de mal. Il est toujours bon de réfléchir avant d’agir ; il est bon de savoir où peut conduire le chemin que l’on prend.

— Es-tu venu ici pour me faire des sermons ?

— Pas du tout ; mais pour te dire que tu es entré dans une route épineuse.

— J’en sortirai bien.

— Je suis ton ami, eh bien ! écoute : à ta place, je n’aurais pas fait arrêter Djos, mais je lui aurais fourni les moyens de s’en aller avec sa femme.

— Avec sa femme ?

— Sans doute : mais, allons ! tu n’as plus de prétentions de ce côté, j’espère ?

Picounoc baissa la tête et rougit quasiment :

— Ce qui est fait est fait, dit-il.

— Je sais une chose, moi, reprit l’ex-élève, c’est que Djos n’est pas coupable…

— Comment ! il n’a pas tué ma femme ?

— Oui, il l’a tuée, mais pas de mystère ! tu sais comment et pourquoi ; en bien ! moi, je témoignerai en sa faveur.

— Toi ? que peux-tu dire ? tu ne sais rien de l’affaire.

— Tu verras !…

— Vas-tu te vendre ou jurer le mensonge pour plaire à ton ami ?

— Et toi que vas-tu faire pour me venir moraliser comme ça ? ne sera-ce pas un mensonge que tu viendras jurer ? n’as-tu pas peur de te contredire ou de manquer de sang froid ? Tu vas être roulé sur le gril, je t’en préviens : tu n’as qu’à te bien tenir.

— Si tu es venu ici pour m’insulter, Paul, tu peux t’en aller…

— M’en aller ! batiscan ! on ne me déloge pas de cette façon ? Non, je ne suis pas venu pour t’insulter, mais pour t’avertir que la Providence se joue des desseins des hommes. Vous autre vieux criminels vous êtes bien rusés ; mais vous négligez toujours un détail insignifiant, et c’est ce qui vous perd. On se défie des sages et ce sont les fous qui nous attrapent. Ces pauvres fous ! ils sont plus utiles qu’on ne serait porté à le croire.

— Veux-tu parler de Geneviève ? demanda Picounoc presque épouvanté.

— Sois tranquille, tu le sauras assez tôt.

— Mais je n’ai rien dit, je n’ai rien fait devant cette folle qui put me compromettre, reprit Picounoc avec un malaise visible.

— Ces personnes-là recueillent tout…

— Et qu’a-t-elle pu dire ?

— C’est mon secret… et le sien !…

L’ex-élève avait atteint son but. Il s’était dit : Picounoc, depuis vingt ans, a dû se compromettre par quelque parole aux yeux de Geneviève qui est tant de fois entrée dans sa maison ; et s’il redoute les déclarations mêmes de la pauvre insensée, il s’efforcera de la faire disparaître. Ce sera une preuve de circonstance qui, ajoutée à d’autre, aidera à éclairer la justice. Maintenant que j’ai peut-être exposé les jours de cette femme, à moi de la protéger.

Victor ne put voir Marguerite qu’un instant, au moment où, un soir, elle passait pour se rendre à l’église. Les deux jeunes gens s’aimaient toujours avec autant d’ardeur et de fidélité ; mais ils sentaient qu’une ombre menaçante montait, montait, qui bientôt les envelopperait tout entiers, et, dans leur terreur, ils n’osaient plus regarder l’avenir.

Victor retourna à Québec pour rendre de nouveau à son père un compte exact de son travail. Le grand-trappeur songea longtemps à la parole imprudente de la Gagnon, s’accrochant à ce futile détail comme un homme qui se noie s’accroche à une faible branche. Les malheureux ne demandent qu’à espérer. Mais quand Victor lui dit l’hypocrisie de cette femme, et quand il lui raconta dans tous les détails l’histoire du vieux mendiant, il se leva, comme fou de terreur, et, tombant à genoux devant son crucifix, il y demeura longtemps prosterné. Quand il se releva, il vit que Victor pleurait. Alors il lui mit les mains sur la tête en disant :

— Mon fils, je te bénis !… car tu as pardonné en mon nom. Prends soin de ton vieil oncle et continue la tâche noble mais difficile que tu as entreprise.

Victor se sépara de son père pour continuer ses recherches. Il descendit au Foulon par le grand escalier, qui se trouve vis-à-vis de la prison, et prenant la rue Champlain, se dirigea vers la basse ville. Rendu à la porte de l’auberge de l’Oiseau de Proie, il s’arrêta un instant, comme indécis, puis, tout à coup il entra. La Louise et sa mère éprouvèrent un mouvement de vanité, car un pareil visiteur ne se présentait pas souvent.

— Vous ne me connaissez pas, Mesdames, dit Victor, mais moi je sais que j’ai une dette de reconnaissance à vous payer…

— Vous, Monsieur ! reprit vivement la Louise ?

— De la part de mon père, Madame.

— Qu’est-ce qu’il dit donc ce monsieur-là ? demanda la vieille Labourique.

La Louise ne fît pas attention à la demande de la mère qui se mit à grogner. Victor reprit :

— Quand je vous aurai dit que je suis le fils de ce petit Djos qu’un jour vous avez pris dans la rue et protégé, vous me comprendrez, Madame.

— Djos ! vous dites ? vous êtes le garçon de Djos ?…

— Djos ! il parle de Djos ! redemanda la vieille, qui grogna de plus en plus, parce que la Louise ne l’écoutait point…

— Oui ! je suis son garçon !…

— Voyez donc ce que c’est !… comme on vieillit ! Il me semble que c’est hier que j’ai trouvé dans la rue ce pauvre petit garçon qui pleurait… reprit la Louise, avec émotion… Mère ! continua-t-elle, entraînant Victor auprès de la vieille, c’est le garçon de Djos, notre ancien petit Djos !…

— Ah ! non, non, tu badines ! ce n’est pas possible ! exclama la vieille Labourique ; mais pourtant oui ! je le reconnais… Son père était comme cela dans sa jeunesse : même taille, même voix, même façon, même figure !… Ah ! que cela me fait plaisir d’avoir ta visite, mon petit !… Je suis une vieille mère pour toi… et oui ! j’ai élevé ton père… Ah ! le satané enfant, il était bien plaisant, et pourtant il me faisait bien enrager par fois… Mais approche que je t’embrasse !…

Victor dut subir le baiser de cette vieille malpropre, et, de plus, celui de l’autre vieille, la veuve Louise — comme elle se faisait appeler.

— Et comment vont les affaires ? demanda-t-il, après avoir satisfait la curiosité des femmes, au sujet de son malheureux père.

— Pas vite, répondit la Louise ; on voit peu de voyageurs.

— Les habitants viennent les jours de marché ?

— Quelques uns…

— Il en vient de Lotbinière ?

— Quelquefois.

— Picounoc vient-il souvent ?…

— Il est venu la semaine dernière.

— Oui, je sais, il cherchait des témoins.

— Des témoins, il n’en a pas besoin : il a tout vu de ses yeux, répondit la Louise.

— Il n’est pas bien sûr de réussir.

— À faire condamner votre père ? ce pauvre Djos ?

— Oui ; et de fait, mon père n’est pas coupable…

— Pourtant il a l’air bien certain…

— Il y a des détails qui l’inquiètent un peu ; il vous l’a dit ?

La Louise ne répondait pas…

— Oui, oui, dit la vieille… tu sais bien ?

— Taisez-vous donc, vieille folle, répliqua brutalement la Louise.

— Pourquoi ne voulez-vous pas qu’elle parle ? demanda le jeune avocat, est-ce que vous n’aimez plus mon père ?

— Elle ne sait pas ce qu’elle dit, reprit la Louise.

— Quelles personnes se trouvaient avec Picounoc ici ? demanda Victor.

— Le marchand bossu, dit vivement la vieille Labourique.

— Et Picounoc demandait l’opinion du bossu ?

La Labourique éclata de rire.

— Si vous dites un mot, la vieille, gare à vous ! répondit d’un air menaçant, la fausse veuve.

Victor comprit qu’il y aurait peut-être quelque chose à tirer de ce bouge, et il ajouta, sur sa liste de témoins, les noms des hôtelières.

— Je vous laisse ma carte et mon adresse, dit-il en sortant, et si quelques uns ont besoin de mes services, je suis à leurs ordres.

— Ce bossu, pensa-t-il en sortant, qui peut-il donc être ?… C’est lui qui a, selon toute probabilité, vendu les deux châles de soie. Il était donc dès lors, ou il est devenu depuis, le complice de Picounoc ? Pourquoi ? Pour de l’argent ? Peut-être. Par vengeance ? Peut-être encore. Il prétend, ce singulier bossu, avoir été l’ami de mon père, et mon père ne le connaît point… Il faut que je déterre son origine, et que je retrace sa vie.