Pierre Nozière/2

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Calmann-Lévy (p. 143-165).
Livre II


NOTES ÉCRITES
PAR PIERRE NOZIÈRE
EN MARGE
DE SON GROS PLUTARQUE




Je feuilletais dernièrement Le Mérite des Femmes, dans un joli exemplaire relié en maroquin cerise et doré sur tranches, qu’on a trouvé, après la mort de ma grand-mère, dans le secrétaire où cette excellente femme gardait ses plus chers souvenirs.

La tranche est usée aux beaux endroits, et il y a des fleurs séchées entre des feuillets. Il est certain que ma grand-mère, du temps qu’elle était jeune, lisait ce poème avec attendrissement. Elle y voyait ce que je n’y vois pas. C’était pour elle la source vive et l’haleine embaumée. Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse créature savait ce qu’elle lisait. Elle était jeune, et le livre était frais.

Bien qu’il écrivît l’œil fixé sur la postérité (il l’a dit lui-même, et c’est l’attitude qu’il garde en son portrait), Gabriel Legouvé avait sans doute composé son poème pour ma grand-mère, qui était en 1801 une belle enfant vêtue d’un fourreau de mousseline blanche, plutôt que pour vous et moi qui n’étions pas nés. C’est pourquoi je suis tenté de croire que le Mérite des Femmes était un poème excellent et qui s’est gâté depuis. Autrement, je ne m’expliquerais pas que ma grand-mère y eût fait sécher des fleurs.

Il est vrai que je ne sais pas au juste à quoi elle pensait en lisant le Mérite des Femmes. Elle ne pensait peut-être pas à ce qu’elle lisait. Elle avait peut-être plus à dire à son petit livre que son petit livre n’avait à lui dire. Mais les poètes sont coutumiers de pareilles confidences ; nous ne les aimerions pas tant s’ils n’étaient pas faits pour nous écouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs.

Ce qu’il y a de vraiment aimable dans le Mérite des Femmes, ce sont les fleurs qu’y mit ma grand-mère.



La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte ingénuité de l’instinct ne trompe jamais. Dans l’instinct est la seule vérité, l’unique certitude que l’humanité puisse jamais saisir en cette vie illusoire, où les trois quarts de nos maux viennent de la pensée.

Mon vieux Condillac dit que les êtres les plus intelligents sont les plus capables de se tromper.



La morale et le savoir ne sont pas nécessairement liés l’un à l’autre. Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont pas de très bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les connaissances détruisent les préjugés, fondements des mœurs. C’est une affaire très chanceuse que de démontrer scientifiquement la vérité morale la plus universellement reçue.



Ceux-là furent des cuistres qui prétendirent donner des règles pour écrire, comme s’il y avait d’autres règles pour cela que l’usage, le goût et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses, toutes nos forces.

Je tiens pour un malheur public qu’il y ait des grammaires françaises. Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la langue vivante : quel contresens ! Notre langue, c’est notre mère et notre nourrice, il faut boire à même. Les grammaires sont des biberons. Et Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la table des dieux ni du lit des déesses.



Je viens d’apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C’était, de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits si petits qu’on les distinguait à peine, et l’on ne voyait guère sur sa face que l’abondant sourire qui la couvrait tout entière. Son visage ressemblait à un fruit mûr. Heureux de naissance, la vie n’avait pas trop contrarié son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait l’univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce n’est pas qu’il n’eût ses misères, car enfin il était homme, et même bon homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise : la surprise est passagère. Le simple Champdevaux ne restait affligé que le temps de frotter avec ses poings ses petits yeux écarquillés. Il avait épousé une jeune personne bien élevée, encore plus petite que lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une sœur. Il l’aimait. Elle mourut. Il en fut étonné. Et, cette fois, l’étonnement dura. Il pleurait comme un enfant ; les larmes faisaient peine à voir sur cette face heureuse. Un bon prêtre, ami de la famille, essaya de le consoler.

« Dieu vous l’avait donnée, Dieu vous l’a reprise, disait-il.

— Je n’aurais jamais cru ça de lui », répondit Champdevaux.

Trois mois plus tard, passant par Tours où il habitait, j’allai le voir. C’était le printemps. Je le trouvai qui, coiffé d’un large chapeau de paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin où il semblait avoir lui-même poussé. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers moi, sans rien dire, son bon visage placide ; il me suppliait du regard d’écarter les pensées affligeantes.

Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras :

« Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir ! »

Je vous le dis sincèrement : Champdevaux était, dans sa simplicité, plus près de la nature que les orgueilleux qui l’offensent par les longs souvenirs et les révoltes superbes.

Cet homme heureux trouva l’année suivante, presque sans sortir de son potager, une femme qui ressemblait d’une merveilleuse manière à celle qu’il avait perdue ; seulement, elle était encore plus petite et plus en joues. Il l’épousa et en fut parfaitement heureux jusqu’à sa mort qui survint subitement après quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres quand l’apoplexie le frappa. Ce fut sa dernière surprise.



Si nous comprenions les figures des âmes comme les figures de la géométrie, nous n’aurions pas plus d’animosité à l’endroit d’un esprit trop étroit qu’un mathématicien n’en montre contre un angle qui, faute de cinq ou six degrés d’ouverture, n’a pas les propriétés de l’angle droit.



Je ne crois pas que rien au monde soit comparable à l’agilité avec laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette effrayante puissance d’oubli autant que par la faculté d’aimer, elles sont vraiment des forces de la nature.



J’ai déjeuné ce matin chez N***, ancien ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, dont la maison est fréquentée par une foule brillante de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de savants, d’hommes politiques et d’hommes du monde. Je m’y rencontrai avec le peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comédien, le député B***, et deux ou trois membres de l’Institut, personnes fort diverses d’esprit et de mœurs, se ressemblant toutes par cet air apaisé que donne l’habitude de la célébrité. Ils étaient au régime pour la plupart, et des bouteilles d’eaux minérales couvraient la table. Chacun avoua quelque misère de l’estomac, du foie ou des reins. Ils s’intéressaient tous à l’état d’un seul, qu’ils comparaient au leur. On attaqua tous les sujets, théâtre, littérature, politique, art, affaires, scandales, nouvelles du jour, mais de biais et légèrement. Ces hommes avaient pris avec l’âge des façons assez douces. Le temps les avait polis à la surface. Une pratique savante des idées et aussi l’indifférence qu’inspirait à chacun toute pensée étrangère à la sienne, leur communiquaient les dehors aimables de la tolérance. Mais on s’apercevait bien vite qu’ils étaient au fond divisés sur toutes les questions importantes, religion, État, société, art, qu’il ne subsistait entre eux d’autre lien moral que la prudence et l’indifférence et que si, par hasard, ils se trouvaient une fois d’accord, c’était sur quelque lieu commun que, faute d’attention, d’intelligence ou de courage, ils n’avaient jamais examiné. Je fis encore cette observation que, s’ils découvraient chez un contradicteur, fût-ce dans la théorie la plus abstraite ou dans l’utopie la moins réalisable, une menace à leur quiétude ou à leurs intérêts, ils dépouillaient aussitôt leur bienveillance habituelle et devenaient féroces. C’est ainsi que Jarras, qui avait une clientèle aristocratique, pâlissait d’horreur et rougissait de colère aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. À cela près, l’âme du monde la plus facile.

J’avais pour voisin de table le doyen du déjeuner, un vieillard fameux par sa science et ses galanteries, l’orientaliste Antonin Furnes, membre de l’Académie des Inscriptions. Après m’avoir observé durant quelques instants avec une gravité narquoise, il me dit à l’oreille :

« Faites comme moi : suivez mon exemple ! Voyez, je prends grand soin de casser mon œuf par le gros bout.

— Pourquoi ?

— Pour être honnête homme. J’ai beaucoup voyagé dans ma vie. J’ai vécu dans tous les mondes. J’ai remarqué que l’honnêteté consistait à se conformer à l’usage. J’en ai conclu qu’en s’y conformant dans les moindres choses on était un parfait honnête homme. C’est pourquoi je vous conseille, monsieur Nozière, de casser votre œuf par le gros bout.

— Je vous suis reconnaissant d’un si bon avis, répondis-je. Vous me voyez prêt à le suivre. Je crois comme vous en effet qu’avec de la civilité et en observant les règles on se tire d’affaire en ce monde et dans l’autre, s’il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.

— En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne fréquentez pas les puissants de ce monde et tâchez de n’avoir besoin de personne. »

À mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus vive et plus confuse, et je n’y recueillis rien de considérable. Mais après le déjeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son café, un récit intéressant dont voici les termes mêmes :

« Il y a trente ans, étant à Paris, je reçus la visite d’un Arabe que j’avais connu l’année précédente à Mascate où j’avais été envoyé en mission par le gouvernement. C’était un fort bel homme et un lettré. Il avait une intelligence assez vive, mais entièrement fermée à tout ce qui n’était point le génie de sa race. Il n’y a dans tout l’Orient que les Arméniens qui soient aptes à comprendre les idées européennes. Les Turcs n’en sont pas capables ; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m’avait reçu magnifiquement dans sa maison de Mascate, était l’homme le plus joli, le plus discret, le plus cérémonieux qu’il fût possible de rencontrer. Je vous ai dit que c’était un lettré. Il s’occupait surtout d’histoire. Je crois que c’était l’esprit le plus cultivé de Mascate. Il avait à peu près autant de philosophie que notre Froissart. Je le compare volontiers à Froissart parce que l’Arabe actuel ressemble assez par la puérilité chevaleresque à nos seigneurs du XIVe siècle. Il se nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m’expliqua avec une politesse parfaite ce qu’il attendait de moi. Il venait en Europe étudier les mœurs des Occidentaux, et commençait par la France, qui l’intéressait plus que toute autre nation, comme ayant manifesté avec un éclat incomparable sa puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite l’Angleterre et l’Allemagne. C’est la meilleure société qu’il désirait voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le présenter dans les salons les mieux fréquentés de Paris. Je le lui promis bien volontiers. Il y avait alors à Paris une société charmante. Le souvenir d’y avoir été mêlé fait encore aujourd’hui la douceur de ma vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu’était l’art de la conversation à cette époque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait jouir en aucune manière du plaisir d’entendre M. Guizot ou M. de Rémusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l’anglais. C’est une langue assez familière aux Arabes de l’Oman, depuis l’établissement des Anglais à Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de français. Aussi pris-je soin de le conduire de préférence dans les bals et dans les concerts. On dansait beaucoup alors et l’on voyait un grand nombre de femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus brillants de la saison, chez Mme X…, chez Mme Y…, chez Mme Z… La beauté de ses traits, la gravité de son maintien, le geste gracieux par lequel il portait sa main à sa tête et à ses lèvres en signe de dévouement, le langage imagé par lequel il exprimait dans sa langue sa profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux à la maîtresse de la maison, toutes ses manières enfin, étranges et belles, inspiraient de la curiosité, de l’intérêt, une sorte de respect et de sympathie. Je le fis inviter à un bal des Tuileries. Il fut présenté à l’empereur et à l’impératrice. Il ne s’étonnait de rien. Il ne témoigna jamais aucune surprise. Après six semaines de fêtes, il nous quitta pour visiter le reste de l’Europe.

« Je ne songeais plus guère à lui quand, cinq ou six ans plus tard, je reçus une relation de son voyage qu’il m’avait fait l’honneur de m’envoyer de Mascate. Le livre imprimé en caractères arabes sortait des presses de Wilson and Son, imprimeurs à Aden. Je le feuilletai assez négligemment, pensant n’y rien trouver de substantiel. Un chapitre pourtant attira mon attention. Il avait pour titre : « Des bals et des danses ». Je le lus et j’y découvris un passage assez curieux dont je vais vous rendre le sens très exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait :

« C’est une coutume chez les Occidentaux et particulièrement chez les Francs de donner ce qu’ils appellent des bals. Voici en quoi consiste cette coutume. Après avoir rendu leurs femmes et leurs filles aussi désirables que possible en leur découvrant les bras et les épaules, en parfumant leurs cheveux, leurs habits, en répandant une poudre fine sur leur chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les instruisant à sourire sans en avoir envie, ils se rendent avec elles dans des salles vastes et chaudes, éclairées de bougies qui égalent en nombre les étoiles, et garnies de tapis épais, de sièges profonds, de coussins moelleux. Là, ils boivent des liqueurs fermentées, échangent des propos joyeux et se livrent avec ces femmes à des danses rapides, auxquelles j’ai plusieurs fois assisté. Puis, le moment venu, ils assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur, soit après avoir éteint les lumières, soit en disposant des tapisseries d’une manière favorable à leurs desseins. Et ainsi chacun jouit de celle qu’il préfère ou qui lui est assignée. J’affirme qu’il en est ainsi. Non que je l’aie vu de mes yeux, mon guide m’ayant toujours fait sortir des salons avant l’orgie, mais parce qu’il serait absurde et contraire à toute possibilité que les choses préparées comme j’ai dit eussent une autre issue. »

« Cette réflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intéressante. Je la communiquai à la femme d’un des mes confrères de l’Institut, la belle Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s’en émouvoir beaucoup, je la pressai d’y répondre et crus l’embarrasser en lui disant : « Enfin, Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos épaules nues, pourquoi vous chargez-vous d’or et de pierreries et pourquoi dansez-vous ? » Elle me regarda avec pitié : « Pourquoi ? Parce que j’ai deux filles à marier. »



Si l’homme dépend de la nature, elle dépend de lui. Elle l’a fait ; il la refait. Incessamment il pétrit à nouveau son antique créatrice et lui donne une figure qu’elle n’avait pas avant lui.



ARISTE, POLYPHILE et DRYAS


POLYPHILE

Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l’intelligence est essentielle à l’homme ? Elle ne l’est point. L’intelligence, au degré supérieur de son développement actuel, c’est-à-dire la faculté de concevoir quelques rapports fixes dans la diversité des phénomènes, est rare et précaire chez les animaux de notre espèce. Ce n’est point par elle que l’homme subsiste. Elle ne règle pas les fonctions de la vie organique ; elle ne satisfait point la faim ni l’amour ; elle n’intervient point dans la circulation du sang. Étrangère à la nature, elle est indifférente à la morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n’a point déterminé les instincts profonds des êtres, les sentiments unanimes des peuples, les mœurs, les usages. Elle n’a point institué la religion sainte ni les lois augustes, qui se formèrent, dans une antiquité solennelle, sur l’exercice en commun des fonctions de la vie élémentaire. Ce que j’en dis n’est point pour rabaisser la majesté des institutions divines et humaines : vous m’entendez bien. La splendeur touchante des cultes est composée du débris informe des pharmacies primitives ; les théologies ont pour origine l’inintelligence vénérable et l’effarement sacré de nos ancêtres sauvages devant le spectacle de l’univers. Les lois ne sont que l’administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes qu’elles prétendent soumettre ; c’est ce qui les rend supportables à la communauté. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est extrêmement ancien. L’intelligence a commencé de poindre dans les esprits quand l’homme avait déjà construit sa foi, ses mœurs, ses amours et ses haines, son impérieuse idée du bien et du mal. Elle est d’hier. Elle date des Grecs, des Égyptiens, si vous voulez, ou des Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint après la morale, que dis-je ? après la flûte et l’essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une nouveauté charmante et méprisable. Elle a jeté çà et là d’assez jolies lueurs, je n’en disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus heureux s’ils avaient eu moins d’aptitude à saisir quelques rapports fixes dans l’infinie diversité des phénomènes. L’intelligence a quelque grâce, un charme, je l’avoue. Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle est aujourd’hui et retirée dans un petit nombre d’hommes méprisés, elle demeure innocente. Mais il ne faut pas s’y tromper : elle est contraire au génie de l’espèce. Si, par un malheur qui n’est point à craindre, elle pénétrait tout à coup dans la masse humaine, elle y ferait l’effet d’une solution d’ammoniaque dans une fourmilière. La vie s’arrêterait subitement. Les hommes ne subsistent qu’à la condition de comprendre mal le peu qu’ils comprennent. L’ignorance et l’erreur sont nécessaires à la vie comme le pain et l’eau. L’intelligence doit être, dans les sociétés, excessivement rare et faible pour rester inoffensive.

C’est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit réglé dans le monde pour la conservation des êtres, mais parce que les êtres ne se conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaître que l’humanité, dans son ensemble, éprouve, d’instinct, la haine de l’intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intérêt l’y pousse.


ARISTE


L’intelligence, telle que vous l’avez définie, est évidemment l’intelligence spéculative, l’aptitude à la philosophie des sciences. Et il semble bien que cette faculté n’est pas aussi nouvelle que vous dites et qu’elle est au contraire vieille comme l’humanité. L’homme qui le premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse d’ours, n’était pas seulement cuisinier ; il était chimiste, et la philosophie des sciences ne lui était pas du tout étrangère. Ce qui est vrai, c’est que les hommes tirent des principes les plus justes les conséquences les plus fausses. Ce n’est point l’intelligence qui est funeste à l’humanité, ce sont les erreurs de l’intelligence. La faculté de comprendre d’une certaine façon l’univers est attachée aux organes mêmes de l’animal que nous sommes, et l’homme est né savant. Je me flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de chimie agricole et d’archéologie. Après cela, je vous accorderai, Polyphile, que l’aptitude de nos semblables à la divagation est grande et que la faculté d’errer est celle que l’homme exerce avec le plus de puissance.


DRYAS


Cela tient à ce que nous ne faisons que d’entrer dans la période positive.


POLYPHILE


À tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale et les lois ne dérivent point d’une interprétation rationnelle des phénomènes de la nature, qu’une libre intelligence de ces phénomènes affaiblit les préjugés nécessaires, et que la faculté de beaucoup connaître est une monstruosité funeste.


DRYAS


Cela n’est pas bien vrai.


POLYPHILE


Cela est si vrai, que les théologiens qui conçoivent Dieu comme un être souverainement intelligent ne peuvent admettre qu’il soit moral. Aussi bien l’idée d’un Dieu moral est-elle ridicule.


DRYAS


La morale a été jusqu’ici constituée sur les idées théologiques. Nous avons eu une morale fétichiste, une morale polythéiste et une morale monothéiste. Cette dernière fut dure. Le temps est venu de constituer la morale sur la science.


POLYPHILE


Je ne vous reprocherai point d’opposer les sciences aux religions. Mais, s’il y faut regarder de près, Dryas, que sont les religions, je vous prie, que sont-elles, sinon de très vieilles sciences, des astrologies, des arithmétiques, des météorologies, des médecines usées, déformées, obscurcies, des ordonnances de très antique et très lointaine police, des recettes brouillées de cuisine et d’hygiène, des maximes d’agriculture primitive et de civilité sauvage ? Les notions positives et les pratiques rationnelles deviennent, avec l’âge qui les rend étranges et mystérieuses, les dogmes de la foi et les cérémonies du culte.

Notre science produira aussi des superstitions. On n’en sortira pas. L’intelligence est en horreur à la nature humaine. Des religions naissent sous nos yeux. Le spiritisme élabore en ce moment ses dogmes et sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses pères et des millions d’adhérents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle qu’elle a été créée par Lavoisier ; ils se flattent d’avoir les idées les plus neuves sur la constitution de la matière. Ils prétendent posséder une bonne, une excellente physique. « C’est nous les savants ! » s’écrient-ils. Comme le disait Ariste : « On tire les conséquences les plus fausses des principes les plus vrais. »


ARISTE


Je m’aperçois, Polyphile, que vous faites à l’intelligence une querelle d’amoureux. Vous l’accablez de reproches parce qu’elle n’est pas la reine du monde. Son empire n’est point absolu. Mais c’est une dame de bien qui n’est pas sans crédit dans plusieurs honnêtes maisons, et dont la puissante douceur agit même en cette ville, située au bord d’un large fleuve, dans une fertile vallée.