Plan d’une bibliothèque universelle/VI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

SECTION SIXIÈME.
BELLES-LETTRES.

CHAPITRE I.
ÉTUDES LITTÉRAIRES DE L’ORIENT.

L’histoire matérielle des peuples est écrite, l’histoire de l’esprit humain ne l’est point encore. Lorsque nous ouvrons nos annales, qu’y voyons-nous ? la généalogie des rois et leurs successions sur la terre qu’ils ont ravagée ; mais la généalogie des esprits, la suite des pensées écrites qui unit les générations aux générations et l’homme à Dieu, celle-là ne se trouve nulle part. Notre intention n’est pas de suppléer à cet oubli ; un si grand travail surpasse nos forces ; nous voulons seulement rappeler le titre de quelques livres qui ont influé sur l’humanité, et dresser l’inventaire de nos plus belles conceptions ; nous rédigeons le catalogue de nos richesses intellectuelles et morales ; un plus habile en écrira l’histoire.

Il y a dans toute littérature deux ordres de pensées bien distinctes, bien tranchées : les unes appartiennent à Dieu, les autres appartiennent à l’homme. Les premières sont données par la science et la philosophie, les secondes se développent dans les poésies, l’éloquence et l’histoire.

Qu’est-ce en effet que la science quand elle est vraie, et non systématique ? c’est la pensée de Dieu révélée aux hommes par l’étude de ses ouvrages ; la science c’est l’expression de l’intelligence divine.

Et aussi qu’est-ce que la poésie, l’éloquence, les belles-lettres ? c’est la pensée de l’homme appliquée soit aux choses de la terre, soit aux choses du ciel. L’œuvre littéraire, c’est l’expression de l’intelligence humaine !

Du premier ordre nous voyons sortir ces âmes privilégiées qui sur la terre portent le nom de Platon, Fénelon, Descartes, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu’ils expriment les lois morales de l’humanité, et le nom de Copernic, Kepler, Galilée, Newton, Herschel, lorsqu’ils découvrent les lois physiques de la nature.

Au second ordre appartiennent les fortes intelligences, les âmes poétiques qui comme Homère, Sophocle, Euripide, le Dante, le Tasse, Molière, Corneille, Shakspeare, impriment à la société les formes de leur génie, et reçoivent de la nature la beauté de leurs conceptions.

Ainsi la philosophie et les sciences sont la pensée de Dieu ; la poésie, l’éloquence, l’histoire, toutes les œuvres comprises sous le titre générique de belles-lettres, sont la pensée de l’homme.

C’est de ces dernières que nous allons nous occuper. La section du catalogue qui les renferme est la plus riche de toutes ; c’est une corbeille de fleurs et de fruits qui déborde de toutes parts. Là surtout se fait sentir l’influence des climats, des mœurs, des institutions et des différents âges du monde ! Le génie de l’homme s’y montre d’autant plus vigoureux, d’autant plus original qu’il est plus près des époques primitives de la société ou des temps primitifs de la nature !

Mais les origines de cette histoire merveilleuse présentent plus d’obscurités et de nuages que les origines des nations. De quelle région sont venues les premières influences ? Comment se sont-elles modifiées ? De quelle époque date la vie intellectuelle des peuples ? Est-ce à l’Hindoustan, à la Chine, à l’Égypte, à la Judée qu’il faut rattacher le premier anneau de cette chaîne éclatante ? Qu’il serait beau de remonter à la source du fleuve gigantesque ! de suivre son développement primitif, d’observer ses sinuosités, de noter ses embranchements, ses ramifications, ses progrès, sa fécondité impérissable ! Qu’on aimerait à dominer toutes les annales de la pensée humaine, depuis ses ténèbres les plus obscures jusqu’à ses époques de lumière !

Non-seulement les origines sont mystérieuses, mais l’ensemble est confus ; dans tous les temps, chez toutes les nations civilisées, la littérature et les arts portent l’empreinte d’une imitation et d’un emprunt. L’Inde pèse sur la Grèce ; la Judée emprunte à l’Égypte ; l’Hellénie rayonne sur la cité de Romulus ; la Grèce et Rome modifient la civilisation des temps postérieurs. Dans cet échange universel, dans ce magnétisme sans fin, comment assigner à chaque nation sa part du trésor immortel ? Pas de race qui n’ait communiqué son génie aux races voisines ou lointaines, amies ou ennemies. Sous mille influences opposées venues du Nord et du Midi, l’espèce humaine a fait son éducation intellectuelle et morale. Elle ne peut, sans une espèce d’effroi, s’arrêter aujourd’hui devant l’immense dépôt de ses acquisitions et de ses richesses ; elle a peine à en compléter l’inventaire ; ses souvenirs sont confus et les sources diverses de son opulence ne lui sont pas toutes connues.

Fils de l’Europe, les derniers nés de la civilisation et ses enfants les plus chers et les plus habiles ; pour nous le majestueux Orient est encore rempli de mystères. Voici la Chine patriarcale, la Judée monothéiste, l’Arabie nomade l’Égypte théocratique, l’Hindoustan soumis au régime des castes : chacune de ces grandes subdivisions de l’antiquité orientale a laissé ses traces, non dans la civilisation seulement, mais dans les annales de la littérature et des arts ; traces énigmatiques et profondes livrées à l’admiration des peuples et aux éternelles méditations des savants. Que nous reste-t-il de l’Égypte, de l’Assyrie, de la Perse et de la Chaldée ? quelques inscriptions indéchiffrables ou non déchiffrées, d’autres qui présentent des noms perdus ; des pyramides et des symboles ; quelques fragments liturgiques tels que le Dessalir et le Zendavesta ; ruines éparses, métopes brisées qui révèlent à l’observateur la splendeur et la beauté des grands temples détruits. La Chine, dont la vieille enfance nous étonne et dont le génie n’a rien de progressif, commence à déployer devant nos érudits les trésors de ses bibliothèques. S’il est permis de juger le goût littéraire d’un peuple d’après des fragments incomplets ; la plus haute inspiration de la poésie et de l’art chinois est due à la piété filiale, au culte de la famille, à une certaine moralité étroite, mesquine, presque triviale, qui cherche à compenser par la subtilité du détail le peu d’élévation des vues. Dans les romans ou peintures des mœurs privées de ce peuple, telles qu’un homme de talent, M. de Rémusat, et plusieurs savants anglais nous les ont fait connaître, on trouve des nuances fines et bien senties, des portraits de coquettes et de coquins agréablement rendus ; une extrême minutie de détail ; nul enthousiasme, nulle facilité, peu d’invention.

Ce n’est pas que la sagacité, l’esprit, les ingénieuses combinaisons manquent aux poèmes, aux contes, aux drames chinois : l’Orphelin de Tchao, le Vieil héritier offrent des incidents heureux, des situations pathétiques et piquantes. Mais une sécheresse toute prosaïque domine l’ensemble de ces compositions ; le poète et l’artiste ne se laissent pas même entrevoir, et l’auteur ne semble être qu’un habile et patient ouvrier. Un bon sens assez déliée, mêlé de ruse, dénué d’élévation et de chaleur, constitue la puissance intellectuelle de cette nation étrange. Exceptons d’une condamnation trop générale peut-être les œuvres du philosophe Lao-Tseu, et surtout le code de Tsa-Tsing-Leu-Lie : une haute pureté y respire et se joint à une connaissance profonde de l’humanité, à une candeur et à une douceur d’âme presque évangéliques.

Non moins isolés parmi les monuments littéraires des peuples, mais remarquables par un caractère de grandeur sauvage qui manque à la poésie et au roman chinois, les débris de la poésie arabe antérieure à Mahomet offrent une inspiration violente et puissante que l’on ne dédaignera jamais. Les sept Moallakhats et la Hamasa renferment ces hymnes du désert, chants de vengeance et d’amour, de gloire et d’orgueil que l’islamisme n’a pu anéantir. Tous les sentiments y sont extrêmes et terribles : volupté, fureur, amour de l’indépendance, vengeance inexorable. Cette muse austère, ardente et monotone, redit sans cesse les querelles des tribus, la violence des désirs et celle des regrets. Sous un ciel d’airain, sur une mer de sable, la lance à la main, montés sur des coursiers rapides ; sans patrie, sans liens, sans relations d’amitié ; les guerriers de l’Arabie ont éternisé des émotions fortes, simples et âpres comme leurs hymnes.

L’influence arabe et l’influence chinoise se sont concentrées dans un espace étroit, dans des limites bornées. La Judée et l’Inde modifièrent bien autrement les destins de la civilisation. La race hébraïque, marchant sous les yeux de Jehovah vers un but sublime et inconnu, proclame l’unité de Dieu et son omniprésence ; c’est Dieu matériel encore, mais déjà libre des mille enveloppes fabuleuses dont l’idolâtrie voilait sa splendeur. Moins riches d’imagination que les Persans, moins variés et moins subtils que les Hindous, moins éclaires et moins habiles dans les choses matérielles que les Chaldéens ; les Hébreux n’ont pas de rivaux pour l’expression hardie d’un enthousiasme divin et d’une énergie obstinée. Leurs livres sacrés, longtemps ensevelis dans les ombres du sanctuaire, n’en sortirent qu’après dix siècles. Ils commencèrent une civilisation nouvelle ; le sentiment de l’unité divine qui les anime et les pénètre s’épura et s’adoucit pour régénérer le monde. Ardente lumière venue de l’Orient, le christianisme éclaira dans leur route inconnue toutes les nations chrétiennes ; à cette source commune puisèrent les plus grands génies des temps modernes : elle n’a rien perdu de sa puissance et de sa fécondité.

Une autre race, douée de toutes les facultés sympathiques dont la famille hébraïque est privée ; un peuple flexible, aimant et poétique ; le peuple hindou, joua un rôle immense dans l’histoire de la civilisation orientale. Quels qu’aient été ses rapports avec l’Égypte et la Grèce, avec la Perse et la Chine ; soit qu’il les ait fécondés, qu’il ait reçu leur influence ou qu’il ait profité d’un échange heureux entre ces régions et la Péninsule Hindoustanique ; il est certain que le germe et l’ébauche de toutes les civilisations apparaissent dans les livres samskrits. À peine explorés depuis un siècle, ils répandent un étonnement mêlé de terreur dans l’âme de ceux qui les étudient. Vous croyez pénétrer dans ces temples souterrains et gigantesques que les flots du Gange menacent d’envahier ; énigmes de pierre et de marbre, peuplés de colonnades et de statues qui rappellent à la fois l’Égypte, la Perse, la Grèce et le Mexique ; sans ordre, sans règle, sans économie ; créations d’un art qui a tout deviné et que son luxe même écrase. Épopée et drame, ode et apologue, argumentation des écoles et rêves d’une imagination effrénée ; les plus brillantes manifestations de l’intelligence humaine ; systèmes de philosophie matérialiste, panthéiste, spiritualiste ; application de la dialectique aux mouvements de la vie réelle et à la critique de l’art ; narration lyrique, morale sentencieuse ; il n’est aucun mode de la pensée qui ne se trouve compris et enlacé d’une chaîne mystérieuse dans les cent mille shlokas ou distiques du Mahabarata ( ou de l’Iliade hindoustanique ) et du Ramayana qui n’est pas sans rapports avec l’Odyssée d’Homère.

C’est une variété qui étonne ; les détails sont infinis et les proportions colossales. L’univers croule et une vierge sourit. La tige de l’herbe se balance au bord de l’abîme ; et tous les dieux de l’enfer et du ciel combattent dans les espaces illimités. Pendant que les Titans dévorent la sphère terrestre, un petit enfant s’avance, une fleur de lotus à la main, et cette fleur les dompte. C’est avec une ingénuité complète que le poète samskrit déroule ce monde de magie ; voici mille instruments de mort, mille chars qui lancent la foudre, des cohortes d’éléphants qui s’élancent à la fois ; près de la terreur extrême, l’extrême pureté des sentiments et du langage ; la laideur dans sa difformité idéale ; la beauté dans ce qu’elle a de plus divin ; et sous les replis mouvants de ces fictions extraordinaires, un esprit symbolique, une perpétuelle allégorie. Le Mahabarata ou grande guerre raconte la lutte des dieux contre les héros et les géants ; elle parait contenir un sens cosmogonique. Le Ramayana chante le héros Rama, conquérant de la partie méridionale de la Péninsule ; elle dit ses exploits, ses malheurs, sa gloire, son exil.

Dans ces œuvres, ainsi que dans les Pouranas, légendes mythologiques ; dans les Oupanishads, commentaires des Védas ; dans les Védas eux-mêmes, documents qui renferment la liturgie brahmanique, ne cherchez ni les proportions sévères et suaves de l’art hellénique, ni sa disposition savante et pure, mais une verve facile et féconde, enfantine et grandiose ; l’expression grave, réfléchie, candide, qui convient à une race sacerdotale ; le culte de la nature, l’admiration de ses merveilles, et l’extase mystique d’une âme ignorante qui aspire à les comprendre et ne peut que les adorer. Ce mysticisme qui se retrouve dans la poésie moderne de la Perse, marque spécialement de son empreinte ardente le Gita Govinda, admirable chant pastoral et le Bhagavat Gita, épisode du Mahabarata.

La même originalité vierge, la même beauté confuse règnent dans le drame hindoustanique, assez semblable au drame espagnol, quant à la verve lyrique et à la variété des incidents. Tout s’y meut avec une facilité gracieuse ; les moyens nombreux d’une intrigue compliquée n’en obscurcissent jamais la clarté. Une foule de personnages y apparaissent sans s’y confondre, et toutes les nuances de la comédie et de la tragédie se fondent dans un ensemble plus harmonieux que passionnée. Bhavabouti, Soudraka, Kalidasa ne possèdent ni la souveraine majesté d’Eschyle, ni la verve comique et l’observation profonde de Shakspeare ou de Molière. La suavité lyrique de Guarini, l’invention légère et hardie de Calderon donneraient une plus juste idée de leur mérite et de leur tendance.

Si l’on veut chercher les points de contact et de filiation qui rattachent l’ancien Hindoustant à l’Égypte, à la Perse, à la Phénicie, à l’Assyrie, à la Germanie, à la Grèce et à Rome ; on s’étonnera de la parfaite ignorance où nous laissent le silence du passé et l’absence des documents ; tout laisse deviner une parenté évidente qui stimule la curiosité sans la satisfaire, et qui se révèle clairement à la pensée sans pouvoir se démontrer par les faits. L’étude comparée des langages atteste la confraternité du grec, du latin, du persan, du gothique ; on peut les rapporter à une source commune, à l’idiome samskrit, L’immense enfantement produit par ce dernier langage est un des plus curieux phénomènes que présente la vie intellectuelle des nations ; au grec et au latin, nés du Samskrit, se rattachent le français, le provençal, l’italien ; l’espagnol, le portugais, le valaque et leurs dialectes ; du gothique descendent le tudesque, l’allemand, l’anglais, le hollandais, le flamand, le suédois et le danois ; deux familles distinctes, opposées, mais dont les racines se confondent. Le soleil s’appelle en indien sûnas, en latin sol, en gothique sunna, en anglais sun, en français soleil. La lune est en indien mâs, en grec mêné, en gothique mêna, en allemand mund. Irâ, la terre, mot samskrit, devient en grec êra, en gothique airtha, en anglais earth, en allemand erde. La mer, c’est mirâs en indien, mare en latin, mar en italien, merei en gothique. Il suffit de comparer pater (latin ) avec pitr (indien), vatar (tudesque), padre (italien), father (anglais) pour reconnaître le même mot. Les formules générales des conjugaisons, leurs désinences formées par l’addition des pronoms personnels, sont identiques dans toutes ces langues. Le verbe être, asmi, asi, asti, devient en grec eimi, eis, esti ; en latin sum, es, est ; en gothique ; im, is, ist ; en anglais, am, art, is. Certes les pronoms ik et mik correspondent au latin ego et me ; thuk et sik à tu et se ; les noms de nombre des Goths, ains, twai, threis, se retrouvent dans le grec, eis, duo, treis ; dans le latin unus, duo, tres ; dans l’anglais, one, two, three : dans l’allemand ein, zwey, drey. Les déviations même que présente la filiation de ces langages s’opèrent d’une façon régulière et proportionnelle, et s’altèrent selon les diverses prononciations des races diverses.

CHAPITRE II.
DES AUTEURS GRECS ET LATINS.

Après avoir admiré cette formation pour ainsi dire systématique des langages de l’Europe et de l’Inde, on se retrouve plongé tout à coup dans l’obscurité, si l’on veut en découvrir les causes historiques. Il faut avoir recours au facile expédient des hypothèses et rêver les déductions que l’on ne peut établir sur des faits. De la civilisation brahmanique, si féconde et si obscure, si vaste et si difficile à préciser dans ses résultats, vous passez rapidement et sans transition à l’époque de la civilisation grecque. Là brille, comme une étoile radieuse, le premier chaînon qui attache l’Orient à l’Europe, les temps nouveaux aux temps primitifs. La tradition des rapports qui ont dû exister entre l’Inde et les Pélasges est aujourd’hui effacée et perdue ; mais nous possédons tout entière l’histoire de notre filiation hellénique.

Semi-orientale, la Grèce a civilisé l’Europe : nous savons tout ce que nous lui devons ; nous ignorons ce qu’elle devait à d’autres. Quelle que puisse avoir été l’étendue de ses emprunts, son génie spécial lui reste, génie digne de l’admiration des siècles. C’est une harmonie, une beauté, un accord, une perfection, un équilibre de toutes les forces, une ravissante unité, dont le secret nous vient d’elle seule et qui manque aux symboles de l’Égypte, à la minutie chinoise, à la grandeur brutale des Arabes, à la haute inspiration hébraïque. L’art ouvre enfin son temple ; la beauté règne ; l’excès du luxe et de la fécondité orientale se modère ; la narration des faits est lucide ; les passions ont leur éloquence propre ; le rhythme accompagne l’image ; la précision de l’histoire se détache de l’enthousiasme lyrique ; tout devient complet et pur. Ce grand développement date d’Homère.

Homère est encore aujourd’hui le souverain maître de l’art européen. Le premier il représente la liberté de l’intelligence, qui se relève énergique et se meut puissante, après avoir subi le despotisme du symbole et de la théocratie. Beau spectacle, que celui du premier élan de la volonté et de la force humaines, s’agitant dans toutes les directions. Où sont les hommes ? Je ne vois que des demi-dieux.

La rude fécondité des poètes primitifs ne nous avait point préparés à cette perfection merveilleuse. Homère raconte lentement, simplement, avec une harmonieuse majesté, une gravité animée ; le tableau que sa main déroule est revêtu d’une lumière pure ; il s’émeut, il ne se trouble pas ; son intelligence naïve est accessible à toutes les impressions ; il reproduit avec la fidélité la plus simple et la plus frappante les formes, les idées, les couleurs, les sentiments. La clarté d’esprit, la force harmonieuse qui ont immortalisé l’historien épique du guerrier Achille et du voyageur Ulysse, vont se perpétuer dans la littérature grecque, et se répandre, pour les animer, dans toutes les branches de l’art et de la poésie helléniques.

La transition des mœurs héroïques aux mœurs républicaines a pour témoin Hésiode, rédacteur peu élégant et peu élevé des axiomes et des croyances contemporaines. Bientôt, l’Orient représenté par la monarchie persane, s’effraie de la prépondérance grecque ; la liberté des Hellènes est menacée ; un nouveau déploiement de forces s’opère. Voici Pindare et le chant lyrique ; Eschyle et le drame ; Hérodote et l’histoire. Le génie de l’Orient respire dans Pindare, chantre du passé, dédaigneux des nouvelles institutions, hardi comme les poètes asiatiques, voué aux principes et aux mœurs des Doriens, qui favorisaient l’aristocratie. Eschyle joint la témérité orientale à l’exaltation républicaine qui distinguait l’Ionie. Maître d’un art qui vient à peine d’éclore, il l’emploie pour embraser le cœur des citoyens, pour dire le grand roi vaincu par les républiques, l’orgueil de l’indomptable liberté, la sainteté des traditions grecques et la grandeur des souvenirs du pays. Hérodote, que l’on peut nommer l’Homère de l’histoire, accomplit la même œuvre avec une charmante simplicité ; léguant à la fois aux siècles futurs la gloire de ses concitoyens, les choses remarquables que ses voyages lui ont apprises, les traditions et légendes des races étrangères, leurs préjugés et leurs mœurs ; satisfaisant la curiosité naïve des Grecs et donnant l’exemple d’une abondante et facile narration : il est le modèle des chroniqueurs ingénus.

La carrière de la civilisation grecque est ouverte ; les grands hommes y marchent d’un pas rapide. L’art primitif d’Hérodote, d’Eschyle et d’Homère subissent une transformation : le culte du beau se conserve en s’épurant. La mâle piété de Sophocle, sa moralité passionnée, sa noblesse pathétique, l’harmonie parfaite de ses conceptions et des formes qu’il leur donne, succèdent aux fortes ébauches du père de la tragédie. Sophocle marque pour ainsi dire le point culminant de la sociabilité grecque, la perfection définitive, l’accord des parties et de l’ensemble, l’enthousiasme dans la raison. Rien d’excessif ; la douleur même est belle, et le désespoir est idéal. Tout s’adoucit sans faiblesse ; tout est grave et animé ; tout est varié et simple. Mais voici le premier mouvement de la démocratie athénienne vers le désordre et la décadence ; la création intellectuelle va perdre son caractère calme et pur ; un nouveau génie anime Thucydide, Euripide, Aristophane ; hérauts d’armes et précurseurs de destinées inconnues.

La critique est née ; l’ingénuité du chroniqueur fait place aux observations de l’homme d’état, aux narrations philosophiques, à l’observation froide de cette tragédie qu’on nomme l’histoire. Thucydide apparaît. Si l’héroïsme de la Grèce adolescente eut pour représentant Homère, si les souvenirs aristocratiques ont éclaté chez Pindare ; si la liberté naissante a fait resplendir les pages d’Eschyle et d’Hérodote ; si la moralité religieuse et les traditions passionnées de la Grèce ont pris chez Sophocle une forme immortelle, de nouvelles tendances se reflètent dans de nouvelles créations. La scène change ; les bacchanales d’Aristophane révèlent la pétulante anarchie de la spirituelle Athènes ; une civilisation plus raffinée, une éloquence plus sophistique caractérisent Euripide ; Thucydide, les yeux fixés sur l’Agora, sur ses factions sanglantes et ses ambitions populaires, les analyse en les racontant. Au premier de ces trois grands hommes la force de l’invention, la causticité la plus brillante, la vivacité de l’esprit, la richesse et la souplesse de l’imagination ; au second la rapidité de l’action, le pathétique des mouvements, le luxe des descriptions et des antithèses, la puissance de l’émotion ; au troisième la sévérité du coup d’œil, la concision du style, la force de concentration, la belle ordonnance du plan et des détails. Telle est la seconde moisson du génie grec, aussi magnifique que la première.

L’impétueuse satire d’Aristophane a confondu avec la tourbe des sophistes, qu’il chassait devant lui, un homme qui ne se rapprochait d’eux que par la finesse et la facilité de l’esprit ; je veux parler de Socrate, homme presque divin, martyr de la vertu et du bon sens, qui paya de sa vie le crime d’avoir fait rougir quelques-uns des vices contemporains. Il n’écrivit aucun livre ; mais de son école sortirent deux régénérateurs de la civilisation grecque : Platon et Xénophon.

Nous avons exprimé ailleurs notre jugement sur les doctrines philosophiques de Platon et d’Aristote. L’un règne depuis deux mille années sur le domaine de la critique et de la science ; l’autre est le maître du spiritualisme, le roi de l’éloquence, de la poésie et de l’art. Fondateur de la critique, appuyé sur l’expérience, classificateur de toutes les connaissances acquises ; Aristote a bien les qualités de style qui conviennent aux qualités de son esprit. Platon, le premier des prosateurs grecs, admirable narrateur, éloquent dans l’exposition des abstractions idéales, mêlant à la grâce élégante d’une conversation animée l’éclat et les témérités du dithyrambe, embrasse dans son riche enseignement tout ce que la subtilité dialectique et la poésie créatrice peuvent offrir de varié. Après eux, mais assez loin de ces grands hommes, l’agréable moraliste et le raconteur élégant, Xénophon mêle une fiction vraisemblable aux préceptes de la morale et aux souvenirs de l’histoire ; créateur d’un genre secondaire et amusant, dont les modernes se sont attribué l’honneur. Une foule de disciples suivent la trace glorieuse de Platon et d’Aristote ; distinguons parmi eux Théophraste, piquant observateur des variétés de l’espèce humaine. Quant à Isocrate et à Démosthènes, l’un représente l’art frivole, l’autre la politique active et passionnée, Isocrate est artificiel et brillant comme un danseur ; Démosthènes, redoutable et puissant comme un athlète. On voit se personnifier en eux, d’une part la civilisation factice des rhéteurs, et de l’autre la lutte réelle, ardente, inexorable des passions et des intérêts.

Tout a changé. Nous voici loin des demi-dieux héroïques, loin des traditions pélasgiques et des satires inexorables d’Aristophane. La licence, exploitée par le génie, a dit son dernier mot ; mais la fécondité hellénique ne tarit pas encore. Lorsque la vie publique est exilée du théâtre ; Ménandre, dont Térence nous offre la copie effacée, y fait pénétrer la vie privée ; il s’empare des ridicules domestiques : la réalité, le présent, les caractères, voilà son domaine. Dernier poète original de l’Attique, dernière expression d’une société si fertile en chefs-d’œuvre, Ménandre se montre au bout de cette grande et merveilleuse carrière.

Nous ne répéterons pas ce qui a été dit souvent sur cette richesse et cette diversité de développement ; la Grèce a fatigué l’admiration. Avouons toutefois que la prépondérance de la forme, le culte de la beauté corporelle, la conception et l’expression plastiques de ses artistes, le règne des voluptés consacré par cette adoration de la forme, ont borné la sphère de la pensée et des arts dans la Grèce antique ; le type de la beauté matérielle étincelait de toutes parts ; le type divin de la beauté intime et morale était quelquefois absent, souvent dédaigné.

La Grèce féconda Rome. On peut nommer l’Hellénie créatrice, tant il y eut de nouveauté, de puissance, d’originalité dans la sève de sa poésie et de ses arts. Elle se détache de l’Orient par la simplicité plastique, la pureté de la forme ; l’excellence des détails, la perfection harmonique ; ce grand enseignement émane d’elle seule et l’Europe ne le doit qu’à elle. Rome, au contraire, vouée à la conquête et à la culture de la terre, après avoir flétri d’un long dédain les travaux de l’esprit, calqua sa littérature sur la littérature grecque. Lorsque les progrès de la civilisation l’eurent entraînée au-delà de son austérité antique, vers de nouveaux destins et des vices nouveaux ; Rome longtemps barbare, devenue puissante, admira le modèle brillant qui s’offrait à elle, reconnut son infériorité et imita les Grecs.

Avant cette époque, elle n’avait pour littérature autocthone, que des hymnes guerriers et des sentences oraculaires dont la brièveté solennelle est encore empreinte d’une terreur grandiose. Mais Tarente, la Sicile, l’Italie inférieure, la Grèce elle-même tremblent et plient devant ces agriculteurs redoutables. Les prisonniers grecs viennent à Rome enseigner à leurs maîtres l’art oratoire, l’éloquence politique, la rédaction des annales, la variété dés rhythmes. Ennius, imitateur de la forme grecque, se vante d’avoir, le premier, fait connaître aux Romains l’hexamètre homérique. Lucrèce emprunte à Épicure sa doctrine et aux poètes didactiques leur forme. Tout se modèle sur l’Hellénie.

Cependant le caractère propre du génie romain se fait jour à travers la servilité de la copie. Il y avait dans l’âme romaine quelque chose de farouche et d’inexorable ; dans les habitudes du peuple une rudesse guerrière, sans analogie avec la vie de commerce, de voyage, d’entreprise et d’aventures, qui fonda la civilisation de la Grèce. La trace de ce génie primitif nous semble spécialement intéressante dans la littérature latine ; c’est comme un parfum rustique qui s’exhale des poèmes de Lucrèce, de Virgile, et des écrits de Varron, de Cicéron, de Columelle. Imitateur d’Homère, Virgile est souvent froid et pâle ; peintre de la vie champêtre, il n’a jamais trouvé de rivaux. Ses héros véritables ne sont ni Énée ni Turnus, mais le bon Evandre et le pasteur du Galèse. La pudeur sublime et passionnée de Didon semble se rapporter aussi à un sentiment de la vie domestique, complétement ignoré des Grecs.

L’intelligence claire, facile, vaste, féconde et souple de Cicéron, créa presque toute la civilisation littéraire des Romains du second âge. Le premier il appliqua l’idiome latin à l’exposition des doctrines philosophiques. Orateur merveilleux, digne de l’auditoire qu’il s’est fait, et qui embrasse l’avenir et le monde ; dissertateur ingénieux et coloré ; inépuisable inventeur de formes élégantes ; quelquefois coupable d’une surabondance asiatique et d’une pléthore de mots agréablement vide ; on l’aime surtout quand il exprime dans ses lettres, dans ses oraisons, dans ses dialogues, le patriotisme romain, la profondeur et la naïveté du sentiment national, les regrets inspirés par la chute prochaine de la république. Bien loin de lui, mais respectable encore par la gravité du style et la variété des connaissances, Varron se montre élégant polygraphe, archéologue érudit.

Lorsque la statue de la vieille patrie est renversée, une moisson nouvelle et abondante naît sur ses débris et voile la décadence romaine ; près de Virgile on voit se grouper Ovide, Horace, Properce ; ce dernier, doué d’un génie épique plutôt qu’élégiaque, et auquel se rattachent Catulle et Tibulle, imitateurs heureux des Grecs de la dernière époque ; Horace qui perfectionna la satire de la vie privée, seule forme poétique qui appartienne spécialement aux Romains ; esprit charmant, délicat, surtout sensé, qui inventa et perfectionna une comédie sans dialogue et une morale sans doctrine ; Ovide qui, par son ingénieux commentaire du polythéisme en précipita la chute, et qui semble se jouer de son talent comme de ses dieux. Avec ce dernier commence une époque de dégénérescence asiatique. En vain le stoïcisme, s’exaltant lui-même par le spectacle des crimes et de la lâcheté, inspire l’hyperbole de Juvénal, la fureur glacée de Perse, l’ampoule de Paterculus, l’épopée historique de Lucain. Rome n’est plus qu’une Messaline, gigantesque même dans ses vices, et ceux même qui la blâment portent l’empreinte de ses excès. On retrouve cette tache dans les éblouissantes saillies de Sénèque le philosophe, dans la colossale monotonie de Sénèque le tragique, dans l’élégante afféterie du second Pline, dans la déclamation du savant Pline l’Ancien, dans la licence recherchée de Martial et de Pétrone.

Je ne parle pas du prodige littéraire de cette troisième époque, de Tacite ; plus tard, quand je traiterai dés historiens, je montrerai le génie romain se déployant tout entier dans l’histoire ; simple et haut chez César ; éloquent, orné chez Tite-Live ; énergique, amer, sublime chez Tacite, dont le patriotisme ineffaçable est sombre et éloquent comme le désespoir. Moins variée, moins ondoyante, moins riche en éléments créateurs que la littérature grecque, la littérature romaine possède quelque chose de grave et de fort qui se retrouve même chez Perse, chez Juvénal, chez Velleius, sévèrement jugés par nous.

Pendant que la civilisation intellectuelle de Rome se forme, se développe et meurt, la flamme du génie grec renaît encore une fois de ses cendres ; faible souvenir ; ombre légère de l’antique beauté, de la création première, du feu céleste évanoui. La cour des Ptolémées est féconde à son tour en scoliastes, en poètes érudits, en commentateurs, en écrivains élégiaques, en auteurs d’anthologies. Le cadre de la poésie se rétrécit chaque jour ; elle se transforme en un mécanisme ingénieux. Remarquons surtout dans cette foule Théocrite, le sicilien, qui conserva un sentiment vif et doux des beautés de la nature et des charmes de la vie rustique. La prose fut plus heureuse ; consacrée l’expérience et fille de la raison, elle n’est pas sujette aux rapides décadences de la poésie. Plutarque, Arrien, Lucien, Hérodien, Julien, Marc-Aurèle soutiennent la gloire de la Grèce, et l’environnent d’un éclat vif encore, qui n’est éclipsé que par son ancienne splendeur.

CHAPITRE III.
ÉCRIVAINS DU BAS-EMPIRE.

Ici se place une littérature singulière, née d’une époque si mélangée qu’il y aurait témérité à vouloir l’indiquer sous un titre spécial. Le polythéisme achève sa course ; le Jehovah des Hébreux reparaît, appuyé sur son fils devenu, homme. L’influence asiatique se mêle à l’influence chrétienne. Depuis Adrien jusqu’à Justinien toutes les nations confondues prennent part au grand combat ; il n’y a plus que des polémistes et des orateurs. Origène essaie d’harmoniser le christianisme et la métempsychose ; Julien introduit la théurgie dans le platonisme. Le style est bizarre et nouveau comme les idées. Les Plotin, les Jamblique, les Porphyre sont des athlètes plutôt que des philosophes. Dans ce pugilat de la parole, dans cette subtilité raffinée, au milieu de ces nuages colorés, on découvre de la force, de l’éclat, de l’éloquence ; rien ne se montre pur, complet, simple et reposé. Les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Chrysostôme, les Ambroise, tribuns populaires et commentateurs savants de la foi nouvelle, occupent dans l’histoire des nations une place élevée, moins peut-être encore sous le rapport littéraire que sous le rapport politique. La diversité des génies qui caractérisent les races diverses vient apporter son tribut à la grande œuvre sociale : ici Jérôme, là Augustin, plus loin Tertullien, Lactance, Salvien ; les Africains subtils et ardents ; les Gaulois qui possèdent déjà le sentiment de l’élégance ; les Ibères avec leur concision vigoureuse ; les Grecs avec leur dialectique ornée et fleurie. Quelques poètes, Prudence, Vigilance et d’autres inconnus essaient en vain d’appliquer les formes grecques et les rhythmes convenus aux nouveaux mystères. Cette forme et ce rhythme sont devenus si creux et si parfaitement vides qu’un homme de talent. Claudien, ne peut leur prêter aucune force, même en les faisant servir à la narration des faits accomplis. Quelques-uns, Sidoine Apollinaire, Ausone, se complaisent dans de puériles fantaisies. Il n’y a verve et puissance que chez les destructeurs de l’ancien monde et les reconstructeurs du mon de nouveau.

Ces guerriers de la parole chrétienne sont bientôt aidés dans leur œuvre par les hommes du glaive et de l’épée. Pendant que le domaine idéal, la sphère religieuse, poétique, morale, tombent anéantis en face du christianisme conquérant ; les villes, les temples tombent dévastés par les barbares.

L’empire croule ; Attila est en marche ; les peuples sont moissonnés ; les lumières s’éteignent ; les arts expirent. Nous voici sur le seuil du moyen-âge, monde nouveau, d’une incroyable fécondité, mais aussi d’une obscurité mystérieuse longtemps inexplorée. Un germe inconnu se développe au milieu du chaos ; le génie du Nord s’élance de ses cavernes et vient influer sur le monde. Son tour est venu.

Les plus fortes et les plus antiques empreintes de ce génie septentrional nous apparaissent dans l’Edda Scandinave et dans les Sagas islandais, monuments de la primitive civilisation du Nord ; hymnes uniformes, dignes d’être chantés par ces hommes au cœur de bronze qui adoraient la terreur et la mort. Là rien de gracieux, de riant, d’étoilé ; rien qui rappelle la poésie grecque, fille d’un ciel qui inspirait la volupté et suffisait au bonheur de l’homme. La douleur plane sur les compositions scandinaves ; elles offrent comme le fonds original et l’antique base de la société germanique ; on y retrouve l’inspiration tragique de Shakspeare ; le culte mystique de la femme, telle que Gœthe l’a chantée ; l’amour du foyer domestique ; et ce besoin d’émotions âpres et d’images effroyables que les nations du Midi ont toujours reproché aux nations du Nord. On y distingue aussi cette moralité austère fruit d’une lutte acharnée contre les rigueurs du climat et l’avarice de la nature. À cette source septentrionale il faut rapporter la contemplation mélancolique, la recherche et l’adoration des puissances mystérieuses ; enfin l’idéalisation du désespoir à laquelle l’Allemand Klinger, l’Anglais Byron, souvent Schiller et même Gœthe ont dû quelques-unes de leurs inspirations les plus hautes.

Les vieilles traditions germaniques, colossales et frustes dans l’Edda et le Ragnarokur sont déjà modifiées et soumises aux lois d’un art plus savant dans le poème épique des Niebelungen, rédigé vers le milieu du treizième siècle. Cette iliade des forêts alamanniques et des grottes scandinaves, a pour sujet principal la vengeance ; elle justifie son titre : Niebelugen, « Les enfants de la nuit. » Deux mots suffisent au poète pour indiquer un caractère ; les contours sont durs, profonds, d’une simplicité qui étonne et d’une profondeur qui effraie. On aperçoit au fond de la scène la migration des peuples barbares, Attila et sa cour sanglante ; sur le premier plan, la passion de deux femmes qui sert de mobile au drame entier ; puis dans une vaste galerie que le poète ouvre à vos yeux « du sang et de la joie, de la grandeur et du meurtre, des noces et des cadavres, » comme il le dit lui-même. Les figures effacées d’Ermanaric et de Théodoric se laissent reconnaître dans le livre des Héros, Heldenbuch, composé vers la même époque, d’après des traditions qui vont se perdre, comme celles des Nibelungen, dans la nuit des premiers temps.

Souvent les scaldes et les bardes avaient emprunté la lyre chrétienne pour célébrer leurs souvenirs païens ; souvent aussi les moines chrétiens prêtèrent aux traditions du paganisme une couleur évangélique et chrétienne : bizarre confusion au milieu de laquelle éclosent toutes les littératures de l’Europe. N’oublions pas, dans cette liste abrégée de nos origines, les bardes irlandais, plus tendres et plus doux que les scaldes ; les chantres mystiques du pays de Galles, païens à peine christianisés et qui essaient de combiner le culte mithriaque avec le gnosticisme et la foi de Jésus ; enfin les moines anglo-saxons, qui tentent de recueillir les connaissances scientifiques de leur temps. Une lueur orientale se joue à la surface des œuvres incomplètes que nous ont laissées Aneurin, Taliessin et Merddyn, du pays de Galles. Le recueil de Keating offre quelques débris de l’antiquité irlandaise. Dans ce naufrage des siècles, les noms d’Alfred-le-Grand et d’Ossian brillent encore ; Alfred, père de la langue nationale, et Ossian, barde irlandais, qu’il ne faut pas juger d’après la paraphrase sentimentale et biblique de Macpherson, mais dont le texte original porte un caractère à la fois élégiaque et sauvage, premier accent de la muse qui inspira Shakspeare et Spencer.

Rome et la Grèce sont mortes comme puissances politiques ; elles vivent comme pouvoirs intellectuels. Une société qui naît au milieu de convulsions pénibles reçoit d’une société éteinte le baptême du savoir. Le trésor des connaissances humaines se conserve dans les couvents ; sous Théodoric, un dernier effort de la muse latine maintient le dernier point de communication entre le monde antique et le monde qui se renouvelle. L’ignorance et l’orgueil des barbares s’approprient tous les héros du paganisme ; Hercule est un preux, Enée un paladin, Brutus un chef allemand, Virgile un sorcier. L’Iliade et l’Énéide revêtent une forme populaire et chevaleresque. Cependant la langue latine affaiblie s’altère en se divisant, se popularise en s’altérant, se mêle aux dialectes des vainqueurs, et crée tous les idiomes modernes du Midi. Destiné à périr le premier, le Provençal naît le premier ; ce peuple a sa littérature aujourd’hui perdue ; chaînon intermédiaire et brillant, accent lyrique, élan merveilleux, éclair fugitif. L’Italie subit cette influence ; la langue italienne, fille du patois rustique de l’Italie ancienne, se développe sous l’inspiration provençale. Le français, un peu plus éloigné du latin, se mêle de dialectes et de locutions empruntés au celtique, au tudesque, aux patois picard, normand, wallon ; après de longues incertitudes, il se fixe. L’espagnol se compose d’une alliance intime et heureuse, qui s’opère entre le gothique, le latin et l’arabe. Le portugais, dialecte de l’espagnol, témoigne de son ciel et de son climat presque africains, par une prononciation plus prononcé. Telles sont les langues romanes, filles de Rome, maîtresses aujourd’hui de tout le midi de l’Europe. Quant aux idiomes tudesques, ils se rattachent, nous l’avons dit, au gothique et au scandinave : l’anglo-saxon périt ; le saxon, imprégné du dialecte normand, donne naissance à l’anglais moderne ; l’allemand moderne, le hollandais, le flamand, le danois, le suédois, rameaux peu divergents, se rattachent à une souche commune dont nous avons montré la racine et indiqué la profondeur.

Séparons d’abord la branche méridionale et latine, de la branche septentrionale et teutonique. Division, née de l’observation des faits et de l’étude des idiomes, qui donne la clef de toutes les littératures modernes : les deux muses, le front ceint de leur diadème, occupent deux trônes isolés, d’où elles se contemplent, sans reconnaître leur rivale et sans la comprendre. Leur génie est profondément distinct. Le midi de l’Europe n’a jamais pu renier son origine gréco-latine ni renoncer à l’héritage magnifique légué par la civilisation de Rome et d’Athènes ; le nord, tout en puisant aux sources de l’érudition antique, a protesté contre la servitude romaine. On ne peut s’en étonner : la première est fille légitime de Rome, la seconde en aurait été l’esclave.

Éveillée par le théorbe provençal, l’Italie donne à son tour l’éveil de la haute poésie méridionale dans l’Europe moderne. Voici Dante, fils et symbole du moyen-âge ; Romain par la dureté du caractère, empreint du mysticisme dogmatique des écoles ; sombre, terrible, inexorable comme les Alains et les Goths, conquérants de l’Italie et fondateurs des nouvelles républiques, Oubliez Homère et la naïveté de son immense drame. Oubliez Virgile et son harmonieuse imitation. Dans les Niebelungen seuls vous retrouverez quelque chose de la rudesse monumentale du Dante, de son âpreté sublime, et de la soif de vengeance, commune aux peuples envahisseurs du monde ; encore l’analogie est-elle incomplète. À Dante seul appartiennent les trois mondes des Ténèbres, de la Purification, de la Béatitude ; à lui cette grande chaîne de tortures, de regrets, de malédictions, de remords, de douleurs, d’espoirs, de consolations, de bonheur et d’extase sacrée ; à lui la création de ce triple monde chrétien, où tout est fiction, où tout est vivant ; reproduction des pensées populaires, des fureurs contemporaines, de tout ce qui agitait non la surface des sociétés, mais la profondeur des âmes les plus passionnées et les plus grandes.

Dante n’est, à proprement parler, ni un poète moderne, ni un Italien moderne ; il se tient debout comme un colosse sur les limites du Nord et du Midi, de l’empire romain et de la conquête, de la poésie et de la scolastique, de la guerre et de la prière, de la charité et de la vengeance, du spiritualisme et de l’histoire ; il touche à tous les points de la sphère qui l’environne. La civilisation italienne va naître, et Dante sera pour elle un ancien.

À peine Dante disparaît-il de la scène, le mouvement d’imitation grecque qui caractérisa la civilisation romainese perpétue en Italie, avec moins de noblesse, de sévérité, de grandeur et de force. La nouvelle nationalité de l’Italie, vouée aux arts qui flattent les sens, n’a point la souveraine gravité des temps anciens. Un génie facile et harmonieux, voluptueux et coloré, s’empare de la muse italienne et lui dicte ses productions. L’étude soutenue de l’antiquité classique se mêle à une grâce efféminée, à un mysticisme énervé, à une mollesse sensuelle, à une ironie fine et épicurienne. Boccace et Pétrarque s’animent d’un persévérant enthousiasme pour la réhabilitation de l’antiquité ; l’un, créateur de la prose italienne, la développe selon le modèle cicéronien ; l’autre ouvre la carrière de la poésie moderne, éclose des mœurs particulières à la nouvelle Ausonie.

Boccace attachait peu d’importance à ces contes agréables qui ont fait son immortalité ; ses contemporains et ses complices l’estimaient surtout comme un savant personnage, auteur de vers latins élégants et de romans chevaleresques, mêlés de mythologie païenne et de théologie catholique. Nous avons cassé cet arrêt. Le narrateur aimable, imitateur des fabliaux et des contes français, l’auteur de légers récits, dans lesquels respire toute la licence de l’époque, a survécu à l’érudit et à l’orateur. Boccace vit par son Décameron ; ses traités de géographie et de mythologie n’existent plus que dans la poudre des bibliothèques. Pétrarque, aussi dédaigneux que lui de l’idiome populaire, a subi une destinée à peu près semblable. Son grand poème latin est oublié ; ses plaintes élégiaques, nées de l’imitation des troubadours, mêlées comme leurs œuvres de subtilités singulières, mais admirables par la sensibilité, la perfection des formes et la beauté achevée de la versification, ne seront oubliées qu’au moment où toutes les littératures de l’Europe s’éteindront à la fois. L’impulsion donnée au monde de la pensée et de l’étude, par Boccace et Pétrarque, est incalculable. À eux remonte tout ce mouvement d’imitation grecque, si ridiculement nommé classique, et qui a embrassé la France, l’Italie, l’Espagne même.

Les descendants des maîtres du monde, admirateurs de Boccace et de Pétrarque, n’ont plus qu’une civilisation d’agrément et de plaisir, un peu efféminée, un peu allanguie, mais brillante, et qui suit sa voie naturelle ; elle passe de la rêverie platonique à l’ironie gracieuse, de l’étude de l’antiquité au paganisme des arts. Assis à leurs tables splendides, les poètes rient des vertus féroces que le Septentrion admire chez ses guerriers ; la chevalerie, honorée et divinisée par le Nord, est en butte aux railleries du Midi. La strophe rapide du Pulci reproduit mille fois ce long éclat de rire qui retentit de Venise au pied des Alpes et se moque des héroïques exploits. L’Arioste, magicien de l’épopée, s’empare du même thème et continue le sarcasme dont Pulci et Boïardo avaient donné l’exemple ; sarcasme presque innocent et tout aimable, tant il y a de grâce enfantine, de mobilité d’imagination, d’étourderie féminine, d’ingénieuse invention dans son délicieux ouvrage ! Il suit à la piste et en riant le colosse de la féodalité chevaleresque ; parodiant ses gestes, dénouant son armure, riant de ses élans passionnés ; prêchant toujours la volupté, la grâce, le bien-être et une aimable philosophie qui ne dédaigne pas les jouissances physiques. L’Italie, à cette époque triomphale des arts, était revenue à une espèce de paganisme épicurien ; Muret dans ses harangues invoquait les dieux immortels ; Bembo transformait en pères conscrits les membres du sacré collège ; et peu s’en fallait que Sannazar ne fît parler la Vierge Marie comme Virgile avait fait parler Junon. Après l’Arioste vient le Berni, qui ne sourit plus avec mollesse, mais qui rit comme un satyre et qui sait (chose étrange !) conserver la pureté de la forme littéraire dans la burlesque audace de ses inventions.

Toute cette corruption demi-païenne, témoignage d’une puissance à la fois énergique et dépravée, eut pour corollaire la froide immoralité de Machiavel. Il prêcha le succès, en fit l’apothéose et en donna les règles. La sagacité inexorable de cet homme sans entrailles créa pour son usage un style de fer ; il l’a employé non-seulement dans ses discours politiques, mais dans une belle comédie, peinture franche et nue de la licence contemporaine. Quant aux autres dramaturges, l’imitation de l’antiquité les envahit et les perd ; le Trissin ne sait donner à Melpomène qu’une existence pompeuse et débile ; les comédies de l’Arioste sont élégamment froides ; les satires dialoguées de l’Arétin l’emportent sur leurs rivales par la verve et la chaleur, mais ce ne sont pas des comédies. En Italie comme en Allemagne, le centre social manquait ; il faut au drame un grand peuple uni par le lien des mêmes pensées, un centre puissant qui serve comme de miroir à toutes les croyances, à toutes les idées de la nation. L’Allemagne et l’Italie, jusqu’aux plus récentes époques, n’ont pas possédé de drame véritable.

Pendant que l’Italie énervée riait de la chevalerie et raillait le platonisme, un poète combattait l’universelle influence et choisissait pour sujet d’une épopée voluptueuse, mais grandiose, la brillante époque des Croisades. Le plus tendre, le plus harmonieux, le plus intéressant des poètes épiques, Tasse en est aussi le plus malheureux. Rien de ce qui l’entoure ne lui ressemble : le mysticisme exalté de son génie passe pour insanité ; le feu d’un céleste amour brûle dans ses poésies et n’éveille que le mépris des voluptueux qui l’environnent. Si les Bembo, les Sannazar, les Ruccellaï, privés d’inspiration, mais excellents artistes de poésie élégante, célèbrent tour à tour les louanges de la Vierge, la beauté physique, la galanterie, la métaphysique et le plaisir, sans quitter les délices de leurs villas et en se soumettant a la flatterie des cours ou à la licence des mœurs générales ; Tasse, jeté dans une maison de tous, insulté par l’Arétin, ayant à peine de quoi vivre, méconnu des uns, méprisé des autres, paie cher l’audace et le malheur d’échapper aux vices de son temps. Mais la juste postérité, qui se souvient à peine des poètes rivaux du Tasse et n’admire plus en eux que certains détails heureux, certaines grâces d’expression, le soin curieux des formes du langage et les preuves d’un goût cultivé, a placé l’auteur de la Jérusalem délivrée au niveau même de Virgile et de Dante. Quelques taches brillantes, nées d’une civilisation sensuelle et affectée, n’ont pu éteindre l’enthousiasme que doivent inspirer l’intérêt d’une fable pathétique, la mobilité de l’imagination, la lucidité du plan et la beauté idéale des caractères.

Arrêtons-nous ; quittons cette littérature italienne, qui a reflété avec tant d’éclat la suave mollesse des nouvelles mœurs nationales.

L’Espagne intellectuelle tient à peine à l’antiquité grecque et romaine, dont elle ne se rapproche que par le fonds du langage ; elle s’occupe peu de volupté et se montre plus hautaine que gracieuse. Colorée d’une teinte orientale, elle doit une originalité marquée encore à son mélange d’exagération arabe. Catholique, mais avec une énergie que les Italiens ne connaissaient pas ; elle possède un drame, un conte, une nouvelle, dont les analogues ne se trouvent point en Europe ; empreints à la fois d’une croyance profonde, d’un fanatisme ardent, d’une galanterie ramnée, d’un esprit d’aventure et d’une témérité chevaleresque qui n’ont rien de commun avec l’imitation classique. Cette belle et singulière poésie, date de fort loin et se rattache à la phase provençale par un lien plus intime que celui qui unit cette dernière à l’Italie ; s’élevant, dès l’origine, au-dessus de tout ce que les poètes de Provence ont produit, elle crée ce magnifique poème du Cid, où l’inspiration gothique respire, aussi pure, aussi franche, aussi barbare que l’Inspiration teutonique dans Nibelungen. Le style est simple, la couleur puissante, la sensibilité profonde ; il ne faut au poète qu’un trait énergique pour tout indiquer.

Le développement de l’intelligence espagnole s’opère constamment dans la même voie ; rien ne le corrompt, rien ne le détourne. Il ne s’allie au génie arabe que pour augmenter l’intensité spéciale de sa nature propre ; il crée la romance chevaleresque et perfectionne le roman d’aventures qui semble être éclos en France. Une lueur pastorale et idyllique se joint aux élans de la passion, de la dévotion de la gloire. Chants, chroniques, éclogues, poèmes, drames, tout ce que l’Espagne produit jusqu’au règne de Charles-Quint n’appartient qu’a elle seule, émane de sa nationalité ; elle est grande tant qu’elle sait s’abstenir de tout contact. Originalité ardente, verve spontanée, fécondité admirable il suffit de citer Cervantès, Mariana, Garcilasso. N’oublions pas ce triomphe du drame espagnol, qui donna le ton et ouvrit la voie à tous les théâtres modernes ; drame qui ne doit rien aux anciens, qui n’a pas d’autres sources que le goût des aventures héroïques, l’amour des choses extraordinaires, le dévouement et l’honneur. Les ébauches nombreuses et légères de Lope de Vega, les beautés plus mâles contenues dans les pièces de Cervantès, mais surtout les œuvres de Calderon, toutes palpitantes de violence amoureuse et d’inexorable fanatisme, ont une grandeur et une force spéciales qui ne se rapprochent ni de Shakspeare ni d’Eschyle. Corneille, on l’a dit avec justesse, est un Espagnol-Romain.

La puissance lyrique et dramatique déployée par ce peuple ne l’empêche pas d’apercevoir la vie humaine sous son aspect comique ; mais l’héroïsme lui inspire trop de vénération pour qu’elle le parodie comme l’ont fait les Italiens. Au lieu de conter burlesquement l’histoire des héros, à la manière de Pulci, l’Espagne se mit à dire sérieusement celle des manants et des gueux ; de là le roman picaresque, ce vieux père de Lazarille de Tormes et de Gilblas de Santillane. Un homme de génie, plus audacieux, réunit dans la même œuvre Sancho Pança, pris au sérieux, et don Quichotte tourné en ridicule ; double ironie du vice grossier qui s’estime lui-même et des nobles exagérations que le monde mystifie ; chef-d’œuvre européen qui marque une époque, signale un pas de l’humanité et ouvre une phase de civilisation.

Il est temps d’arriver à notre France, qui sert d’anneau et de communication aux peuples du midi de l’Europe et à ceux du nord, et dont la civilisation, commencée par les Romains, s’est achevée sous l’influence de l’analyse, du scepticisme, et surtout de la nouvelle sociabilité moderne, dont la France est le centre. De là un génie spécial, tout français, qui n’est ni voué aux arts comme celui de l’Italie, ni aux sensations et aux élans poétiques comme celui de l’Espagne ; génie du bon sens, de l’anecdote, de l’ironie tempérée ; de là cette préférence donnée par nous à l’esprit sur l’imagination, à la rêverie sur l’enthousiasme, à la clarté sur la rêverie ; de là cette critique questionneuse qui demande compte à la poésie de ses fictions et au lecteur de son plaisir. En général, plus on a de bon sens, plus on est Français. Nation éminemment active et que les Allemands ont avec raison nommée pragmatique (aimant à réaliser sa pensée en actes) ; les Français brillent par la justesse de la raison pratique et la finesse d’une perspicacité qui ne pardonne rien et ne laisse rien échapper.

Si la rêverie et la métaphysique allemandes nous apparaissent déjà chez les minnesingers allemands du treizième siècle ; si le caractère héroïque de l’Espagne anime l’ancien poème épique du Cid et les belles romances qui racontent ses amours et ses exploits ; c’est aussi dans les premiers produits de l’intelligence française que le philosophe découvre la sève réelle et l’essence du génie gaulois, la manifestation la plus nette et la plus franche du caractère indigène. La fécondité inventive de notre esprit railleur, la moralité pratique de notre nation éclatent de bonne heure dans les fabliaux du trouvère picard et normand, qui, pendant quatre ou cinq siècles, ont couru l’Europe, défrayé les théâtres, inspiré les artistes, amusé les habitants des chaumières et des châteaux. Vous voyez cette ironie irrésistible circuler à travers toute l’Europe, s"insinuer dans les récits de Boccace, reparaître dans les essais de l’Anglais Chaucer, pénétrer même l’Espagne hautaine et l’Allemagne guerrière, et commencer, chez les peuples nos voisins, l’éducation de la philosophie sociale.

Pendant longtemps l’art de raconter naïvement et gaîment fut la principale gloire littéraire de la France ; talent qui se développe à la fois chez nos admirables chroniqueurs et chez ceux de nos poètes qui ont chanté, du douzième au quatorzième siècle, les exploits de la chevalerie. En France l’allégorie elle-même prend la forme d’un récit piquant. Le mystère ou le drame catholique, si ardent et si enthousiaste chez les Espagnols, devient pour nous une moralité populaire. Le Roman de la Rose, espèce d’encyclopédie symbolique, remplie de détails ingénieux, n’a de valeur que par cette ironie spirituelle et cette verve gausseuse qui ne détruit pas toujours la grâce et la naïveté. L’héritier direct des anciens trouvères, Villon, abaisse jusqu’à la bouffonnerie ce caractère bourgeois et goguenard, dont il pousse très loin l’énergie et la vivacité. Le même héritage, recueilli par Marot, s’empreint chez lui d’élégance italienne, de gentillesse aimable et d’une finesse qui annonce la naissance de l’esprit de cour, Rabelais, plus puissant et plus grossier, Titan de la plaisanterie ; esprit mâle, mais dénué de grâce et de passion, créateur dans son genre, incapable de tendresse et de sensibilité, doué d’un bon sens brutal, servi par une invention féconde et par une grande variété de style ; a conquis l’admiration des intelligences les plus hautes, qu’il a forcées d’apprécier la grandeur triviale et le luxe grossier de son œuvre. Ainsi, la veine satirique, déjà si apparente chez nos trouvères, traverse Jehan de Meung et Rabelais pour arriver jusqu’à Montaigne, Molière, Fontenelle et Voltaire.

CHAPITRE IV.
LA FRANCE, L’ANGLETERRE, L’ALLEMAGNE.

Dans les phases de la civilisation européenne comme dans sa situation géographique, la France occupe une position moyenne. Elle vient immédiatement après l’Italie et l’Espagne, avant l’Allemagne et l’Angleterre. C’est elle qui donne le signal de l’analyse et de la raison appliquée. Elle ne commande ni la sphère de l’imagination, ni celle des arts, mais elle est maitresse de la vie sociale. Après Rabelais, voici venir d’abord Jean Calvin, puis Montaigne, le docteur inimitable, le pittoresque raconteur. Les guerres religieuses sillonnent la France arrosée de sang et de larmes ; l’idiome devient plus vif, plus puissant, plus éloquent, plus énergique ; les mémoires, les pamphlets, les factums surabondent ; c’est un feu bien nourri, c’est une guerre ardente. L’anecdote, le portrait, le journal, les souvenirs se formulent avec une piquante naïveté. On cherche à isoler la poésie au milieu du mouvement universel ; on l’altère en la faisant savante. Ronsard et ses amis, qui se croient des Pindare, et qui ne sont que des professeurs, régnent un moment ; ils rappellent tous les souvenirs des études classiques et forgent péniblement la chaîne étroite qui va unir la littérature romaine à celle des Racine et des Pascal. Leur œuvre laborieuse fait époque sans laisser de monuments ; au règne florissant de Louis XIV est réservée la gloire d’élever un temple gallo-grec sur les bases mal dégrossies par les poètes érudits de Charles IX. Expression plus ingénue des passions du temps, la Satire Ménippée est immortelle ; cette arme de guerre reste comme monument du langage, témoignage de l’ingénieuse puissance que la satire gauloise conservera toujours.

Après avoir subi l’influence italienne sous Charles IX, l’influence espagnole sous Anne d’Autriche, nous revenons, sous Louis XIV, à nos premiers maîtres, aux Homère, aux Euripide et aux Virgile ; tout se coordonne, tout se régularise. Malherbe, esprit rigide, donne le signal du mouvement nouveau ; mais avant lui Corneille apparait ; il remplit de son grand nom toute la période turbulente qui sépare Montaigne de Racine. La double étude de l’Espagne héroïque et de Rome conquérante nourrit ce génie sans pair ; l’éclat dont il brille s’isole au milieu de toutes les renommées de la patrie ; fils de Lucain et de Guilhem de Castro, plus pur et plus haut que ses modèles ; il ne compte en France ni précurseurs ni successeurs.

Enfin la monarchie du grand roi combine, en les asservissant à la règle d’une obéissance presque asiatique, tous les éléments qui bouillonnaient au sein de la France agitée : galanterie ingénieuse, éloquence des passions, raffinement des mœurs, élévation et élan des âmes, besoin d’émotions, observation de la vie privée. Que l’on me permette de nommer seulement les représentants de cette civilisation parfaite dans son espèce : Bossuet, dictateur de la foi ; Molière, le philosophe de la bourgeoisie ; La Fontaine, le fils aîné des trouvères ; Racine, le chantre des passions ; La Bruyère dont chaque phrase est un éclair. Et combien d’autres encore : Bourdaloue, Nicole, Fénelon, le frère de Racine ; Arnaud ; Boileau enfin, le grand justicier littéraire de l’époque, celui qui se chargea d’immoler à la sévérité de la satire française tout ce que les influences de l’enthousiasme castillan, de la recherche italienne, du pédantisme classique, avaient laissé d’abus, de folies et d’excès ?

Toute l’Europe admire ce rayonnement magnifique des facultés françaises. Quittons un moment ce spectacle ; et nous dirigeant vers le Nord, retrouvons l’Angleterre et la Germanie, pour leur demander compte de leurs progrès et de leurs travaux. L’éducation littéraire de la Grande-Bretagne est due aux trouvères normands et aux poètes italiens ; Chaucer imite Boccace ; Spencer se modèle sur les chantres allégoriques du Midi. Mais le caractère saxon le type septentrional se conservent intacts ; il y a dans Chaucer une observation froide et précise, chez Spencer une rêverie profonde et triste, une mélodie douloureuse, une poésie fortement accentuée, une moralité dans le symbole, qui manquent au Roman de la Rose et à l’Arioste. Dès que le trône anglais s’affermit sous Élisabeth, l’Angleterre développe un caractère propre qui ne doit plus l’abandonner : Bacon et Shakspeare sont les deux astres de ce nouveau ciel ; fort éloignés en apparence, et semblables à leur insu, ces deux hommes uniques résument leur nationalité commune ; ils méritent le culte que l’Angleterre leur a consacré. Profondeur, universalité, sagacité dans l’analyse, voilà leur force.

L’Espagnol élevait son âme vers Dieu et la gloire ; l’Italien chantait l’amour, la joie, la vengeance et les arts ; le Français s’occupait du présent, de la vie active et de l’humanité ; l’Anglais analysait les profondeurs de l’âme, les variétés du caractère, les caprices du hasard. Le génie des affaires, l’appréciation inexorable des choses humaines respirent également chez Bacon et Shakspeare. Ce sont gens d’expérience, mais non d’ironie, qui veulent tout scruter, tout comprendre ; qui admettent le possible, et même l’invraisemblable, pourvu qu’on leur permette de porter le flambeau dans la caverne. Bacon ne détruit pas les croyances ; il soumet à l’analyse la plus rigoureuse et à la classification la plus sévère les connaissances acquises. Shakspeare n’est pas misanthrope ; il ouvre à vos yeux le cœur humain et le chaos des folies humaines ; riez ou pleurez ; il n’est que le démonstrateur. Si, de toutes les littératures modernes, la plus applicable et la plus utile c’est la littérature française ; la plus grande et la plus sublime, celle de l’Espagne ; la plus inexorable et la plus profonde, c’est celle de l’Angleterre.

Tout le théâtre anglais se concentre dans Shakspeare, qui semble un dieu impitoyable, observant les hommes sans daigner même les juger, et les étudiant sans colère et sans miséricorde. Autour de Shakspeare se groupent une foule de talents qui travaillent aussi pour le théâtre ; élèves de Lope et de Calderon, souvent habiles, doués d’une verve facile et ne reproduisant la vie que sous son aspect passionné ou extérieur ; vous trouvez chez ces remarquables écrivains le double reflet de l’Italie et de l’Espagne, mais à peine quelques traces de l’influence française : tant il est vrai que la civilisation vient du Midi et qu’elle s’achève dans le Nord !

L’Arabie et la Provence, la Sicile et l’Italie jettent au loin les premiers rayons de notre renouvellement littéraire ; l’Espagne se développe un peu plus tard ; la France vient ensuite ; la Provence est l’institutrice de l’Italie, qui féconde à la fois la France, l’Angleterre et l’Allemagne ; vous diriez cette marche splendide du soleil, éclairant tour à tour les cimes étagées des Alpes neigeuses. La lumière jaillit du Midi, pénètre les régions moyennes, atteint le Nord, s’y élabore et s’y réfracte ; puis revient, armée d’une double puissance et colorée de mille lueurs prismatiques, se jouer autour du Midi son berceau. Au moment où nous écrivons ces lignes, l’Italie et l’Espagne puisent aujourd’hui la vie intellectuelle aux sources de l’Angleterre et de l’Allemagne, et les plus jeunes filles de la civilisation raniment leurs antiques mères.

L’Italie donne non-seulement à Shakspeare, mais à Milton, la couleur poétique. Leur pensée toute britannique, philosophique chez l’un puritaine chez l’autre, n’en devient que plus brillante et plus forte en se couvrant des draperies italiennes. Shakspeare conserve bien davantage le caractère de sa nation ; Milton, créateur de l’épopée biblique ou protestante, fonde un monument d’ordre composite dans lequel apparaissent à la fois le génie hébreu, l’imagination classique et le coloris du Tasse ; œuvre admirable par la fusion des éléments les plus irréconciliables en apparence. Le brillant pamphlet de Butler ; l’Hudibras, ne peut compter parmi les fruits de la poésie anglaise ; c’est un des curieux produits de cette observation analytique et individuelle, de cette étude approfondie des folies humaines qui caractérise l’Angleterre. Plus le protestantisme s’enracine chez ce peuple, plus ses mœurs deviennent sévères et réservées, et plus aussi le foyer domestique, sanctuaire de la famille, acquière d’importance et de gravité. On l’étudie dans tous ses détails ; une grande école de romanciers, les Richardson, les Fielding, les Smollett, soumettent la vie privée à leur analyse. Les femmes, excellents diplomates de salon et de boudoir, se joignent à cette armée ; quelques-unes portent jusqu’à la minutie la plus étrange leurs observations et leurs détails ; mais il est certain que nul peuple d’Europe n’égale en nombre et en valeur intrinsèque la bibliothèque immense de romans domestiques, éclos de la civilisation anglaise. L’ironie elle-même, au lieu d’errer à la surface des mœurs et des idées, s’imprègne chez Swift et Sterne d’une âpreté et d’une amertume profondes ; enfin l’individualité, le besoin d’être original, l’amour de l’étrange, créent une littérature, celle des humoristes, à laquelle Sterne, Steele, Adisson, Butler se rattachent, dont Shakspeare semble avoir déposé le premier germe, et qui n’a en France que deux demi-représentants, Rabelais et Montaigne.

Le dix-septième siècle commence ; c’est maintenant à la France d’exercer son action sur l’Angleterre sa voisine, qui déjà, au moyen-âge, lui a dû le développement de la littérature anglo-normande. La grande civilisation de Louis XIV, que nous avons indiquée plutôt que décrite, inonde la poésie et le drame anglais. Dryden est une sorte de Boileau, plus fécond, plus animé et plus sauvage. Cowley, tout en imitant beaucoup trop Marini l’Italien, cherche, à l’exemple de notre Malherbe, la perfection des formes ; on essaie la tragédie héroïque et la comédie de mœurs ; greffe malheureuse, tentative misérable, qui va contre l’antique génie de la race, contre la langue même qu’elle tient de ses ancêtres, contre son penchant, ses habitudes et son égoïsme. Les seuls hommes qui aient su profiter de cette invasion classique, ce sont Pope et Adisson ; encore, chez l’un et l’autre, ce que l’on aime et ce que l’on recherche avant tout, ce sont les portraits nationaux, les tableaux vraiment anglais, les études de mœurs. Leurs successeurs ne valent que par les mêmes qualités, que l’on découvre avec plaisir chez le mélancolique Gray, chez le brillant Collins, chez le doux Goldsmith, le métaphysicien Akenside ; mais qui s’effacent et disparaissent chez Masson, Gay, Hayley. Froids imitateurs, ces derniers en se renfermant dans une élégance prétendue classique, achèvent de décréditer l’école de Pope et poussent la nation, ennuyée de ces copies, vers une réaction violente, dont Cowper est le chef et l’expression. C’est Cowper, observateur mystique, espèce de Jean-Jacques poète, qui ravive et remet en honneur le goût septentrional, les peintures animées de la nature et l’analyse passionnée des sentiments humains. Avec lui commence une école nouvelle, qui a produit les Walter Scott et les Coleridge, et sur laquelle nous reviendrons dès que nous aurons jeté un coup d’œil sur la nouvelle Germanie et sur la part qu’elle a prise dans cette vaste conquête des nations modernes.

Ce grand, pays, morcelé, livré a des guerres interminables, foyer de controverses religieuses, hahité par des nations différentes, ouvert à toutes les influences du nord et du midi, déchiré par les luttes féodales et théologiques, est parvenu le dernier à l’unité définitive, sans laquelle les créations de l’art et de la pensée sont incomplètes et insuffisantes. Aussi son caractère littéraire est-il spécial. L’Allemagne s’est posée comme arbitre, comme juge, comme historienne critique de toutes les théories et de tous les faits. Au lieu de créer, elle a commencé par vouloir tout comprendre. Son énergique labeur et sa modestie active n’ont prétendu d’abord qu’à une place inférieure. Maintenant elle se trouve sinon au-dessus, du moins au niveau de ses voisines qui l’ont précédée.

Les Nibelugen, dont nous avons parlé plus haut, émanent des traditions scandinaves ; les Minnessinger du treizième siècle attestent le pouvoir et l’influence de la France méridionale au moyen-âge. Jusqu’au seizième siècle, vous ne rencontrez en Allemagne que des conteurs barbares, des moralistes assez vulgaires et des commentateurs érudits. Luther se montre accompagné de Mélanchton et de ses amis ; il fonde la prose allemande, comme Calvin, son successeur, assure et fixe la prose française. Hans Sachs, cordonnier poète, donne des ébauches de drames pleins de naïveté et d’énergie, mais sans art et sans poésie. Les hommes remarquables abondent en Allemagne ; mais elle n’a pas de littérature.

Quand l’Allemagne plus tranquille regarde enfin autour d’elle, elle s’aperçoit qu’on l’a dépassée de toutes parts. Au Tasse, à l’Arioste, à Montaigne, à Rabelais, à Shakspeare, à Bacon, à Cervantès, à Caldéron, à Milton, à Dante, elle ne peut opposer que le nom de ce moine athlète qui s’appelle Luther. L’exemple de tant de chefs-d’œuvre au lieu de l’encourager l’écrase. Tour à tour elle se modèle sur l’Italie, sur l’antiquité, sur la France. Quelques poètes, à la tête desquels il faut citer Opitz et Flemming, ont de la sagesse et de l’élévation. D’autres, comme Hoffmann d’Hoffmanswaldau ne se distinguent que par l’afféterie et le mauvais goût. Leibnitz, génie éclectique, trouve la langue nationale si peu formée et si méprisée de l’Europe, qu’il rédige ses grandes pensées en français et en latin ; Gottsched, frappé de la supériorité conquise par le théâtre et la poésie de Louis XIV, tente la même épreuve à laquelle la cour de Charles II a voulu soumettre la littérature anglaise. Le résultat de cet effort est encore plus stérile qu’il ne l’a été en Angleterre, et ne donne que de pesants bouquets à Chloris et des gentillesses lourdes et massives. La fin du dix-huitième va sonner et Frédéric II, le héros de l’Allemagne, ne prévoit pas même le développement d’une littérature spécialement propre à la Germanie.

Ce développement s’opère d’une manière imprévue, par le retour aux idées, au coloris, aux mœurs, à l’idiome, aux formes du septentrion. L’Angleterre, sœur de l’Allemagne, a déjà produit tant de chef-d’œuvre, que l’on se met à l’étudier, et les Germains ne tardent pas à reconnaitre chez elle un génie sympathique à leur propre génie, une voie ouverte à leurs élans, un aliment de leurs inspirations. Mouvement qui date de Bodmer, qui traverse toute l’époque de Gœthe et de Schlegel et qui rend à l’intelligence allemande sa vitalité et sa puissance.

Voici Klopstock, le Milton de l’Allemagne, plus rêveur et plus sentimental que Milton, mais comme lui plein d’élévation et de majesté ; Haller, esprit universel, qui exhume et couronne d’immortalité les vieux chants des peuples ; Lessing, admirateur de Shakspeare et créateur du drame bourgeois ; Stolberg, Voss, précurseurs de l’école de Gœthe et de Schiller. La France conserve en Allemagne un seul représentant ; Wieland dont la renommée doit rapidement s’éteindre, ainsi que celle de ses élèves Thummel et Schulze, auteurs de contes ingénieux. De toutes parts les talents naissent ; l’érudition devient éloquente ; l’esthétique crée un nouveau savoir et une nouvelle étude, placée entre la poésie et la critique ; on remue toutes les idées ; on examine tous les faits. Jacobi développe son élégante et noble philosophie, pendant que le Hollandais Hemsterhuys rappelle le souvenir et le style, du grand Platon. Je ne puis que nommer Kant, le moderne Aristote ; l’éloquent, l’inspire Lavater ; Justus Mœser, vigoureux écrivain, l’admirable investigateur des antiquités germaniques ; Lichtenberg, satirique aujourd’hui trop oublié, qui le cède à peine à Swift ; les agréables romanciers Weit Weber (Wœchter), Hippel, Miller, Heinse ; Matthison, poète secondaire, mais plein de charme et de délicatesse. Telle est la seconde moisson de la Germanie littéraire, moisson préparée par quatre siècles d’orages et de douloureux combats, et qui annonce une autre récolte plus éclatante dont nous nous occuperons bientôt.

CHAPITRE V.
DERNIÈRE ÉPOQUE.

Que deviennent cependant les civilisations du Midi ? Elles s’affaissent, pendant que le Nord s’agrandit et triomphe. Après le Tasse et l’Arioste, l’Italie, qui a servi de modèle à tous les peuples, s’endort, comme le moissonneur sur les gerbes qu’il a entassées ; après Cervantès, l’Espagne, créatrice de tout le drame moderne, tombe abattue par un sommeil léthargique ; la civilisation de l’Espagne expire et sa muse n’a plus d’accents. À l’époque de Cervantès, succède le règne de Moreto, de Quevedo, de Gongora, gens d’esprit, hommes du monde, doués d’une verve équivoque et d’une originalité qu’ils gâtent en l’exagérant. Moreto se distingue par une observation piquante et une heureuse pureté de style. La race des dramaturges espagnols s’éteint par degrés ; cette Espagne, inspiratrice de Corneille, devient imitatrice sans chaleur et commentatrice sans grâce. Quelques économistes politiques, Capmany, Campomanès ; quelques poètes voluptueux, comme Melendez, se détachent sur le fonds sombre, vulgaire ou maniéré de cette littérature appauvrie. Le dix-huitième siècle s’écoule dans un marasme profond ; et le dix-neuvième se débat péniblement au milieu des tourmentes politiques.

Quant à l’Italie, que nous avons admirée si brillante de 1400 à 1500 ; féconde alors en diplomates, en savants, en peintres, en musiciens, en poètes ; elle commence à s’éclipser vers les premiers jours du seizième siècle. La décadence littéraire date toujours de l’époque où une nation florissante trouve de nombreux imitateurs chez les peuples voisins. La recherche des ornements, les vaines broderies, les folles pensées, les couleurs extravagantes envahissent la poésie des Achillini et des Marini ; l’érudition des Tiraboschi, des Muratori, des Gravina soutient la prose italienne ; bientôt Cesarotti et Bettinelli y introduisent une foule de gallicismes qui la dénaturent. Au milieu d’un purisme affecté et d’une érudition diffuse et pédantesque, Métastase apparaît ; talent aimable ; harmonieux et charmant poète, espèce de Racine moins puissant et moins grave que son modèle. Un peu plus tard, et comme pour servir de compensation à la mollesse élégiaque de Métastase, Alfieri exagère l’âpreté sententieuse de Sénèque. Les tragédies de cet écrivain remarquable sont plutôt des études que des drames ; leur nudité n’est pas simple et leur énergie atteint rarement la force et la grandeur, encore moins la variété de la nature. Il donne l’exemple de l’emphase Michel-Angesque de Monti et de Foscolo, derniers représentants de la puissance intellectuelle de l’Italie. Enfin, lorsque la domination littéraire du Nord a envahi toute l’Europe, la Péninsule italique et la Péninsule ibérique à la fin cèdent au mouvement de l’imitation septentrionale ; en Italie, Pindemonte, Pellico, Manzoni ; en Espagne, Trueba, Saavedra, Martinez de la Rosa essaient de faire pénétrer dans leurs littératures et leurs idiomes épuisés la sève mélancolique des littératures du Nord.

Nous avons vu la France du dix-septième siècle faire régner l’accord harmonieux des formes et de la pensée, de la création et de l’imitation ; sans renoncer jamais à la veine d’ironie et de scepticisme que nous avons remarquée dans ses premières origines. Le siècle suivant s’empare de cette ironie pour attaquer à la fois les abus entassés dans une société corrompue ; il produit ces immortels destructeurs, ces hommes hardis et triomphants ; le sagace et profond Montesquieu ; Rousseau, l’apôtre d’une religion sublime de la nature et du devoir ; Voltaire, le guide victorieux de toute son époque ; Diderot, Buffon, Vauvenargues, D’Alemhert, Lesage, l’abbé Prévost. Quelle foule de talents ! La France comme la Grèce renouvelle sans cesse sa fécondité sous des formes inattendues. En France aussi les talents ne meurent pas ; ils se régénèrent. Sur les dernières limites de la révolution, abîme ou la monarchie va s’engouffrer, voici Mirabeau ! Vergniaud, Guadet, Isnard, occupent à leur tour la tribune. Les conquêtes scientifiques et matérielles sont immenses ; le perfectionnement des arts industriels s’opère avec une incroyable énergie. Bernardin de Saint-Pierre apparaît au milieu du mouvement révolutionnaire, pure et brillante étoile qui indique à la société française des destinées plus paisibles et plus hautes. L’avenir jugera notre époque, héritière de tant de gloires et riche de talents d’un nouvel ordre, qu’il ne nous est pas donné d’apprécier ici.

J’ai montré l’influence septentrionale naissante ; le berceau de cette influence se trouve en Angleterre. Depuis 1688, ce pays, déchiré par tant de guerres civiles, acquiert enfin une stabilité qui lui permet d’exercer son action sur le monde civilisé. Locke, Milton, Pope lui-même, Swift, Sterne, Richardson, Fielding, les uns représentant le puritanisme, les autres le socianisme, quelques-uns l’individualité, la nouveauté, l’audace des opinions et des idées, pénètrent en France, où leur inspiration se laisse reconnaître dans les écrits de Voltaire, de Diderot, D’Alembert, Helvétius. Elle se propage jusqu’à nous. Le dix-neuvième siècle s’ouvre, et la Grande-Bretagne est placée dans une de ces situations pleines de gloire, de périls et de combats, situations qui développent toutes les facultés des peuples. Elle répudie l’imitation littéraire, ne reconnaît pas de maître, creuse de nouveau les anciens trésors de son langage et de sa poésie ; veut avoir son drame, son histoire, son épopée, son roman ; et servie dans ces prétentions audacieuses par l’éclat de sa richesse, les conquêtes de son commerce et l’audace énergique de sa lutte, elle produit Walter Scott, lord Byron, Word-sworth, Campbell, Rogers, Hazlitt, Southey, Mackintosh, Shelley, Brougham, Keats ; armée de talents qui, pour la variété, la force et la splendeur, ne le cède pas aux belles époques de la Grèce et de la France. En dehors de cette armée et un peu en ayant de ses chefs, il faut grouper trois écrivains singuliers, Cowper, dont nous avons déjà parlé ; Crabbe, le poète de la chaumière, de la mansarde et de l’atelier ; Burns enfin, le poète laboureur ; trois révélations différentes d’une poésie intime et inconnue avant eux. La poésie est partout où se trouve la vérité.

Ces fleurs du Nord, si lentes à éclore, n’en sont pas moins belles et vigoureuses. L’Europe entière subit, depuis vingt années, l’imitation de Byron et de Scott. L’Allemagne, aux efforts scientifiques de laquelle nous avons assisté, remplit de productions magnifiques et originales tout le commencement du siècle actuel. La pratique des affaires qui manque à la Germanie est remplacée par une science immense, un grand instinct de poésie, une variété et une facilité de pinceau sans égales, une impartialité pleine de sympathie pour tout ce qui est grand et noble. Gœthe crée le drame allemand ; il donne une impulsion nouvelle à l’ode, au roman, à la polémique, à l’étude des antiquités ; génie vaste, lyrique dans son essence, se prêtant à tout et ne produisant pas un seul ouvrage qui ne soit un événement dans son siècle. À côté de lui se placent Jean de Muller ; SchIller qui fit pénétrer dans le drame les plus hautes et les plus pures inspirations de Fichte ; Tieck ; les deux Schlegel et toute une génération de critiques habiles et de poètes brillants. En qualité d’institutrice littéraire, c’est l’Allemagne aujourd’hui qui succède à l’Angleterre, laquelle a succédé à la France ; progression qui mérite d’être observée. Il faut toujours à l’intelligence des peuples une nation maîtresse et modèle ; la Provence au quatorzième siècle, l’Italie au quinzième, l’Espagne au seizième, la France au dix-septième, l’Angleterre au dix-huitième. Maintenant la Germanie nous prête ses clartés, et ce pays qui empruntait à tout le monde prête à tout le monde.

Admirable carrière où tant de lumières brillent et se meuvent ; elles rappellent, par l’éternelle rapidité de leur marche, et l’accroissement progressif de leur nombre et de leur éclat, cette course aux flambeaux, dont la Grèce faisait un de ses amusements favoris et qui peut servir de symbole à la civilisation de l’humanité. Nulle âme d’homme, nulle pensée virile ne se défendent d’une noble et profonde émotion, d’un fier enthousiasme, quand on embrasse d’un coup d’œil tant de conquêtes et de travaux. Rien n’a été perdu pour l’humanité. La poésie, qui n’est que l’expression musicale de nos émotions ; la peinture, le roman même, tout sert le développement de nos destinées. Chaque âge, chaque modification intellectuelle nous apportent leur tribut et leur bienfait. La pensée sort de ses langes, acquiert de la grandeur parmi les peuples théocratiques ; s’échauffe et s’exalte à la source religieuse ; s’épure chez les Grecs ; devient pratique et puissante chez les Romains ; subit une nouvelle épreuve et une épuration nouvelle chez les peuples chrétiens ; et s’arme tour à tour d’analyse pour détruire, de liberté pour vaincre, d’autorité et de synthèse pour organiser ; et chacun de ces triomphes est marqué dans l’espace par un de ces noms sublimes que nous avons rappelés : c’est Dante, c’est Milton, c’est Rousseau, c’est Voltaire, c’est Byron, c’est Gœthe, et quelquefois leurs disciples et leurs heureux imitateurs !