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Poèmes à Lou

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Poèmes à Lou
publication posthume, 1947

I. La mielleuse figue — C’est dans cette fleur — Et puis voici l'engin[1]

C’est dans cette fleur qui sent si bon
et d’où monte un beau ciel de nuées
que bat mon cœur
Aromatiques enfants de cet œillet plus vivant
que vos mains jointes ma bien AIMÉE
et plus pieux encore que vos ongles


La mielleuse figue octobrine
seule a la douceur de vos lèvres
qui ressemble à sa blessure
lorsque trop mûr le noble fruit
que je voudrais tant cueillir
paraît sur le point de choir
ô figue ô figue désirée
bouche que je veux cueillir
blessure dont je veux mourir


Et puis voici l’engin avec quoi pêcheur
JE
Capture l’immense monstre de ton œil
Qu’un art étrange abîme au sein des nuits profondes


II. À Lou hommage

À Lou

HOMMAGE
respectueusement passionné

Oliviers vous battiez ainsi que font parfois ses paupières

Par ce livre dur et précis dans la joie

apprenez ô Lou à me connaître afin de ne plus m’oublier

mais perché sur l’abîme je domine la mer comme un maître

Je vous salue Lou
comme fait votre arbre préféré
le palmier penché
du grand jardin marin
soulevé comme un sein

Votre chevelure pareil au sang répandu

mourir et savoir enfin l’irrésistible Éternité

Guillaume Apollinaire

et je place ici même malgré vous
votre pensée la + secrète


Guillaume Apoli

Nice, le 11 novembre 1914</poem>


III. À Madame la Comtesse

À
MADAME
LA CONTESSE
L.C
Y.N
je donne de tout
coeur ce flacoon
d’eau-de-vie,et
suis son servile
ur son admirable
ur et son ami ta
citurme Guillau
ME APOLLINAIRE


LE II NOVE MBRE 1914 À NICE OU ELLE SOIG NE LES BLESS ÉS DE LA GU ERRE

IV. Je pense à toi

Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne
Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne

Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons
Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts

Mais près de moi je vois sans cesse ton image
Ta bouche est la blessure ardente du courage

Nos fanfares éclatent dans la nuit comme ta voix
Quand je suis à cheval tu trottes près de moi

Nos 75 sont gracieux comme ton corps
Et tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus
qui éclate au nord

Je t’aime tes mains et mes souvenirs
Font sonner à toute heure une heureuse fanfare
Des soleils tour à tour se prennent à hennir
Nous sommes les bat-flanc sur qui ruent les étoiles


V. Au lac de tes yeux

Au lac de tes yeux très profond
Mon pauvre cœur se noie et fond
Là le défont
Dans l'eau d'amour et de folie
Souvenir et Mélancolie


VI. La fumée de la cantine

La fumée de la cantine est comme la nuit qui vient
Voix hautes ou graves le vin saigne partout
Je tire ma pipe libre et fier parmi mes camarades
Ils partiront avec moi pour les champs de bataille
Ils dormiront la nuit sous la pluie ou les étoiles
Ils galoperont avec moi portant en croupe des victoires
Ils obéiront avec moi aux mêmes commandements
Ils écouteront attentifs les sublimes fanfares
Ils mourront près de moi et moi peut-être près d’eux
Ils souffriront du froid et du soleil avec moi
Ils sont des hommes ceux-ci qui boivent avec moi
Ils obéissent avec moi aux lois de l’homme
Ils regardent sur les routes les femmes qui passent
Ils les désirent mais moi j’ai des plus hautes amours
Qui règnent sur mon coeur mes sens et mon cerveau
Et qui sont ma patrie ma famille et mon espérance
À moi soldat amoureux soldat de la douce France


VII Mon Lou la nuit descend

Mon Lou la nuit descend tu es à moi je t’aime
Les cyprès ont noirci le ciel a fait de même
Les trompettes chantaient ta beauté mon bonheur
De t’aimer pour toujours ton cœur près de mon cœur
Je suis revenu doucement à la caserne
Les écuries sentaient bon la luzerne
Les croupes des chevaux évoquaient ta force et ta grâce
D’alezane dorée ô ma belle jument de race
La tour Magne tournait sur sa colline laurée
Et dansait lentement lentement s’obombrait
Tandis que des amants descendaient de la colline
La tour dansait lentement comme une sarrasine
Le vent souffle pourtant il ne fait pas du tout froid
Je te verrai dans deux jours et suis heureux comme un roi
Et j’aime de t’y aimer cette Nîmes la Romaine
Où les soldats français remplacent l’armée prétorienne
Beaucoup de vieux soldats qu’on n’a pu habiller
Ils vont comme des bœufs tanguent comme des mariniers
Je pense à tes cheveux qui sont mon or et ma gloire
Ils sont toute ma lumière dans la nuit noire
Et tes yeux sont les fenêtres d’où je veux regarder
La vie et ses bonheurs la mort qui vient aider
Les soldats las les femmes tristes et les enfants malades
Des soldats mangent près d’ici de l’ail dans la salade
L’un a une chemise quadrillée de bleu comme une carte
Je t’adore mon Lou et sans te voir je te regarde
Ça sent l’ail et le vin et aussi l’iodoforme
Je t’adore mon Lou embrasse-moi avant que je ne dorme
Le ciel est plein d’étoiles qui sont les soldats
Morts ils bivouaquent là-haut comme ils bivouaquaient là-bas
Et j’irai conducteur un jour lointain t’y conduire
Lou que de jours de bonheur avant que ce jour ne vienne luire
Aime-moi mon Lou je t’adore Bonsoir
Je t’adore je t’aime adieu mon Lou ma gloire


VIII. Je t’adore mon Lou

Je t’adore mon Lou et par moi tout t’adore
Les chevaux que je vois s’ébrouer aux abords
L’appareil des monuments latins qui me contemplent
Les artilleurs vigoureux qui dans leur caserne rentrent
Le soleil qui descend lentement devant moi
Les fantassins bleu pâle qui partent pour le front pensent à toi
Car ô ma chevelure de feu tu es la torche
Qui m’éclaire ce monde et flamme tu es ma force
              Dans le ciel les nuages
              Figurent ton image
              Le mistral en passant
              Emporte mes paroles
              Tu en perçois le sens
              C’est vers toi qu’elles volent
              Tout le jour nos regards
              Vont des Alpes au Gard
              Du Gard à la Marine
              Et quand le jour décline
              Quand le sommeil nous prend
              Dans nos lits différents
              Nos songes nous rapprochent
              Objets dans la même poche
              Et nous vivons confondus
              Dans le même rêve éperdu
              Mes songes te ressemblent
Les branches remuées ce sont tes yeux qui tremblent
Et je te vois partout toi si belle et si tendre
Les clous de mes souliers brillent comme tes yeux
La vulve des juments est rose comme la tienne
Et nos armes graissées c’est comme quand tu me veux
Ô douceur de ma vie c’est comme quand tu m’aimes
              L’hiver est doux le ciel est bleu
              Refais-me le refais-me le
              Toi ma chère permission
              Ma consigne ma faction
              Ton amour est mon uniforme
              Tes doux baisers sont les boutons
              Ils brillent comme l’or et l’ornent
              Et tes bras si roses si longs
              Sont les plus galants des galons
Un monsieur près de moi mange une glace blanche
Je songe au goût de ta chair et je songe à tes hanches
À gauche lit son journal une jeune dame blonde
Je songe à tes lettres où sont pour moi toutes les nouvelles du monde
Il passe des marins la mer meurt à tes pieds
Je regarde ta photo tu es l’univers entier
J’allume une allumette et vois ta chevelure
Tu es pour moi la vie cependant qu’elle dure
Et tu es l’avenir et mon éternité
Toi mon amour unique et la seule beauté


IX. Mon Lou je veux te reparler

Mon Lou je veux te reparler maintenant de l’Amour
Il monte dans mon cœur comme le soleil sur le jour
Et soleil il agite ses rayons comme des fouets
Pour activer nos âmes et les lier
Mon amour c’est seulement ton bonheur
Et ton bonheur c’est seulement ma volonté
Ton amour doit être passionné de douleur
Ma volonté se confond avec ton désir et ta beauté
Ah ! Ah ! te revoilà devant moi toute nue
Captive adorée toi la dernière venue
Tes seins ont le goût pâle des kakis et des figues de Barbarie
Hanches fruits confits je les aime ma chérie
L’écume de la mer dont naquit la déesse
Évoque celle-là qui naît de ma caresse
Si tu marches Splendeur tes yeux ont le luisant
D’un sabre au doux regard prêt à se teindre de sang
Si tu te couches Douceur tu deviens mon orgie
Et le mets savoureux de notre liturgie
Si tu te courbes Ardeur comme une flamme au vent
Des atteintes du feu jamais rien n’est décevant
Je flambe dans ta flamme et suis de ton amour
Le phénix qui se meurt et renaît chaque jour
Chaque jour
Mon amour
Va vers toi ma chérie
Comme un tramway
Il grince et crie
Sur les rails où je vais
La nuit m’envoie ses violettes
Reçois-les car je te les jette
Le soleil est mort doucement
Comme est mort l’ancien roman
De nos fausses amours passées
Les violettes sont tressées
Si d’or te couronnait le jour
La nuit t’enguirlande à son tour

X. C’est l’hiver

C’est l’hiver et déjà j’ai revu des bourgeons
Aux figuiers dans les clos Mon amour nous bougeons
Vers la paix ce printemps de la guerre où nous sommes
Nous sommes bien Là-bas entends le cri des hommes
Un marin japonais se gratte l’œil gauche avec l’orteil droit
Sur le chemin de l’exil voici des fils de rois
Mon cœur tourne autour de toi comme un kolo où dansent quelques jeunes soldats serbes auprès d’une pucelle endormie
Le fantassin blond fait la chasse aux morpions sous la pluie
Un belge interné dans les Pays-Bas lit un journal où il est question de moi
Sur la digue une reine regarde le champ de bataille avec effroi
L’ambulancier ferme les yeux devant l’horrible blessure
Le sonneur voit le beffroi tomber comme une poire trop mûre
Le capitaine anglais dont le vaisseau coule tire une dernière pipe d’opium
Ils crient Cri vers le printemps de paix qui va venir Entends le cri des hommes
Mais mon cri va vers toi mon Lou tu es ma paix et mon printemps
Tu es ma Lou chérie le bonheur que j’attends
C’est pour notre bonheur que je me prépare à la mort
C’est pour notre bonheur que dans la vie j’espère encore
C’est pour notre bonheur que luttent les armées
Que l’on pointe au miroir sur l’infanterie décimée
Que passent les obus comme des étoiles filantes
Que vont les prisonniers en troupes dolentes
Et que mon cœur ne bat que pour toi ma chérie
Mon amour ô mon Loup mon art et mon artillerie

XI. Guirlande de Lou

Je fume un cigare à Tarascon en humant un café
Des goumiers en manteau rouge passent près de l’hôtel des Empereurs
Le train qui m’emporta t’enguirlandait de tout mon souvenir nostalgique
Et ces roses si roses qui fleurissent tes seins
C’est mon désir joyeux comme l’aurore d’un beau matin

                      *

Une flaque d’eau trouble comme mon âme
Le train fuyait avec un bruit d’obus de 120 au terme de sa course
Et les yeux fermés je respirais les héliotropes de tes veines
Sur tes jambes qui sont un jardin plein de marbres
Héliotropes ô soupirs d’une Belgique crucifiée

                      *

Et puis tourne tes yeux ce réséda si tendre
Ils exhalent un parfum que mes yeux savent entendre
L’odeur forte et honteuse des Saintes violées
Des sept Départements où le sang a coulé

                      *

Hausse tes mains Hausse tes mains ces lys de ma fierté
Dans leur corolle s’épure toute l’impureté
Ô lys ô cloches des cathédrales qui s’écroulent au nord
Carillons des Beffrois qui sonnent à la mort
Fleurs de lys fleurs de France ô mains de mon amour
Vous fleurissez de clarté la lumière du jour

                      *

Tes pieds tes pieds d’or touffes de mimosas
Lampes au bout du chemin fatigues des soldats
Allons c’est moi ouvre la porte je suis de retour enfin
— C’est toi assieds-toi entre l’ombre et la tristesse
Je suis couvert de boue et tremble de détresse
Je pensais à tes pieds d’or pâle comme à des fleurs
— Touche-les ils sont froids comme quelqu’un qui meurt

                      *

Les lilas de tes cheveux qui annoncent le printemps
Ce sont les sanglots et les cris que jettent les mourants
Le vent passe au travers doux comme nos baisers
Le printemps reviendra les lilas vont passer

                      *

Ta voix, ta voix fleurit comme les tubéreuses
Elle enivre la vie ô voix ô voix chérie
Ordonne ordonne au temps de passer bien plus vite
Le bouquet de ton corps est le bonheur du temps
Et les fleurs de l’espoir enguirlandent tes tempes
Les douleurs en passant près de toi se métamorphosent
— Écroulements de flammes morts frileuses hématidroses —
En une gerbe où fleurit La Merveilleuse Rose


Tarascon, 24 janvier 1915.

XII. Si je mourais là-bas…

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
Comme font les fruits d’or autour de Baratier

Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —
Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie

30 janvier 1915, Nîmes.

L a nuit descend
O n y pressent
U n long destin de sang

XXIII. La Mésange


Les soldats s’en vont lentement
Dans la nuit trouble de la ville.
Entends battre mon cœur d’amant.
Ce cœur en vaut bien plus de milles
Puisque je t’aime éperdument.

Je t’aime éperdument, ma chère,
J’ai perdu le sens de la vie
Je ne connais plus la lumière,
Puisque l’Amour est mon envie,
Mon soleil et ma vie entière.

Écoute-le battre mon cœur !
Un régiment d’artillerie
En marche, mon cœur d’Artilleur
Pour toi se met en batterie,
Écoute-le, petite sœur.

Petite sœur je te prends toute
Tu m’appartiens, je t’appartiens,
Ensemble nous faisons la route,
Et dis-moi de ces petits riens
Qui consolent qui les écoute.

Un tramway descend vitement
Trouant la nuit, la nuit de verre
Où va mon coeur en régiment
Tes beaux yeux m’envoient leur lumière
Entends battre mon coeur d’amant.

Ce matin vint une mésange
Voleter près de mon cheval.
C’était peut-être un petit ange
Exilé dans le joli val
Où j’eus sa vision étrange.

Ses yeux c’était tes jolis yeux,
Son plumage ta chevelure,
Son chant les mots mystérieux
Qu’à mes oreilles on susurre
Quand nous sommes bien seuls, tous deux

Dans le vallon j’étais tout blême
D’avoir chevauché jusque-là.
Le vent criait un long poème
Au soleil dans tout son éclat.
Au bel oiseau j’ai dit « Je t’aime ! »


Nîmes, le 2 février 1915

XIV. Parce que tu m’as parlé de vice

Tu m’as parlé de vice en ta lettre d’hier
Le vice n’entre pas dans les amours sublimes
Il n’est pas plus qu’un grain de sable dans la mer
Un seul grain descendant dans les glauques abîmes

Nous pouvons faire agir l’imagination
Faire danser nos sens sur les débris du monde
Nous énerver jusqu’à l’exaspération
Ou vautrer nos deux corps dans une fange immonde

Et liés l’un à l’autre en une étreinte unique
Nous pouvons défier la mort et son destin
Quand nos dents claqueront en claquement panique
Nous pouvons appeler soir ce qu’on dit matin

Tu peux déifier ma volonté sauvage
Je peux me prosterner comme vers un autel
Devant ta croupe qu’ensanglantera ma rage
Nos amours resteront pures comme un beau ciel

Qu’importe qu’essoufflés muets bouches ouvertes
Ainsi que deux canons tombés de leur affût
Brisés de trop s’aimer nos corps restent inertes
Notre amour restera bien toujours ce qu’il fut

Ennoblissons mon cœur l’imagination
La pauvre humanité bien souvent n’en a guères
Le vice en tout cela n’est qu’une illusion
Qui ne trompe jamais que les âmes vulgaires

3 fév. 1915.

XV. Nos étoiles

La trompette sonne et résonne,
Sonne l’extinction des feux.
Mon pauvre cœur, je te le donne
Pour un regard de tes beaux yeux.

Et c’est l’heure, tout s’endort,
J’écoute ronfler la caserne,
Le vent qui souffle vient du Nord,
La lune me sert de lanterne
Un chien perdu crie à la mort.

La nuit s’écoule, lente, lente,
Les heures sonnent lentement
Toi, que fais-tu, belle indolente
Tandis que veille ton amant
Qui soupire après son amante,

Et je cherche au ciel constellé
Où sont nos étoiles jumelles
Mon destin au tien est mêlé
Mais nos étoiles où sont-elles ?
Ô ciel, mon joli champ de blé….

Hugo l’a dit célèbre image
Booz et Ruth s’en vont là-haut
Pas au plafond sur le passage
Comme au roman de Balao
Duquel je n’ai lu qu’une page

Un coq lance « cocorico »
Ensemble nos chevaux hennissent
A Nice me répond l’Echo
Tous les amours se réunissent
Autour de mon petit Lou de Co

L’inimaginable tendresse
De ton regard parait aux cieux
Mon lit ressemble à ta caresse
Par la chaleur puisque tes yeux
Au nom de Nice m’apparaissent

La nuit s’écoule doucement
Je vais enfin dormir tranquille
Tes yeux qui veillent ton amant
Sont-ce pas ma belle indocile
Nos étoiles au firmament

XVI. Dans un café à Nîmes

Vous partez ? — Oui ! c’est pour ce soir —
Où allez-vous ? Reims ou Belgique !
Mon voyage est un grand [trou] noir
À travers notre République
C’est tout ce que j’en peux savoir —

Y fûtes-vous ? — Dans la Lorraine
J’ai fait campagne tout d’abord ;
J’ai vu la Marne et j’ai vu l’Aisne,
J’ai frôlé quatre fois la mort
Qui du Nord est la souveraine.

J’ai reçu deux éclats d’obus
Et la médaille militaire.
Blessé, c’est dans un autobus
Que je m’en revins en arrière
Près d’un espion en gibus.

Il voulait fuir. Mes mains crispées
L’étranglèrent. Ce vilain mort
Me servit de lit. Les Napées
Et toutes les Nymphes du Nord
Sur le chemin s’étaient groupées —

Et disaient d’une douce voix,
Tandis que couleur d’espérance
Bruissait le feuillage du bois
« Bravo ! petit soldat de France. »
Puis je fis un signe de croix… —

Caporal qui vas aux tranchées
Heureux est ton sort glorieux !
La-bas, aux lignes piochées,
À vos fusils impérieux
Les victoires sont accrochées !

Dans un dépôt, nous, canonniers
Attendons notre tour de gloire,
Vous êtes partis les premiers ;
Nous remporterons la victoire
Qui se jette au cou des derniers. —

Canonnier ayez patience !
Adieu donc ! — Adieu, caporal ! —
Votre nom ? — Mon nom ? l’Espérance !
Je suis un canon, un cheval
Je suis l’Espoir… Vive la France !…


XVII. Rêverie sur ta venue

Mon Lou mon Cœur mon Adorée
Je donnerais dix ans et plus
Pour ta chevelure dorée
Pour tes regards irrésolus
Pour la chère toison ambrée

Plus précieuse que n’était
Celle-là dont savait la route
Sur la grand-route du Cathai
Qu’Alexandre parcourut toute
Circé que son Jason fouettait

Il la fouettait avec des branches
De laurier-sauce ou d’olivier
La bougresse branlait des hanches
N’ayant plus rien à envier
En faveur de ses fesses blanches

Ce qu’à la Reine fit Jason
Pour ses tours de sorcellerie
Pour sa magie et son poison
Je te le ferai ma chérie
Quand serons seuls à la maison

Je t’en ferai bien plus encore
L’amour la schlague et cœtera
Un cul sera noir comme un Maure
Quand ma maîtresse arrivera
Arrive ô mon Lou que j’adore

Dans la chambre de volupté
Où je t’irai trouver à Nîmes
Tandis que nous prendrons le thé
Pendant le peu d’heures intimes
Que m’embellira ta beauté

Nous ferons cent mille bêtises
Malgré la guerre et tous ses maux
Nous aurons de belles surprises
Les arbres en fleurs les Rameaux
Pâques les premières cerises

Nous lirons dans le même lit
Au livre de ton corps lui-même
— C’est un livre qu’au lit on lit —
Nous lirons le charmant poème
Des grâces de ton corps joli

Nous passerons de doux dimanches
Plus doux que n’est le chocolat
Jouant tous deux au jeu des hanches
Le soir j’en serai raplapla
Tu seras pâle aux lèvres blanches

Un mois après tu partiras
La nuit descendra sur la terre
En vain je te tendrai les bras
Magicienne du mystère
Ma Circé tu disparaîtras

Où t’en iras-tu ma jolie
À Paris dans la Suisse ou bien
Au bord de ma mélancolie
Ce flot méditerranéen
Que jamais jamais on n’oublie

Alors sonneront sonneront
Les trompettes d’artillerie
Nous partirons et ron et ron
Petit patapon ma chérie
Vers ce qu’on appelle le Front

J’y ferai qui sait des prouesses
Comme font les autres poilus
En l’honneur de tes belles fesses
De tes doux yeux irrésolus
Et de tes divines caresses

Mais en attendant je t’attends
J’attends tes yeux ton cou ta croupe
Que je n’attende pas longtemps
De tes beautés la belle troupe
M’amie aux beaux seins palpitants

Et viens-t’en donc puisque je t’aime
Je le chante sur tous les tons
Ciel nuageux la nuit est blême
La lune chemine à tâtons
Une abeille sur de la crème


4 février 1915

XVIII. Adieu

L'amour est libre il n'est jamais soumis au sort
O Lou le mien est plus fort encor que la mort
Un cœur le mien te suit dans ton voyage au Nord


Lettres Envoie aussi des lettres ma chérie
On aime en recevoir dans notre artillerie
Une par jour au moins une au moins je t'en prie


Lentement la nuit noire est tombée à présent
On va rentrer après avoir acquis du zan
Une deux trois A toi ma vie A toi mon sang


La nuit mon cœur la nuit est très douce et très blonde
O Lou le ciel est pur aujourd'hui comme une onde
Un cœur le mien te suit jusques au bout du monde


L'heure est venue Adieu l'heure de ton départ
On va rentrer Il est neuf heures moins le quart
Une deux trois Adieu de Nîmes dans le Gard


4 fév. 1915

XIX. Vais acheter une cravache



Vais acheter une cravache
En peau de porc, jaune en couleur,
Si je n’en trouve que macache
Prendrai mon fouet de conducteur.

Les mouton noirs des nuits d’hiver
S’amènent en longs troupeaux tristes.
Les étoiles parsèment l’air
Comme des éclats d’améthystes.

Là-bas tu vois les projecteurs
Jouer l’aurore boréale,
C’est une bataille de fleurs
Où l’obus est une fleur mâle

Les canons membres génitaux,
Engrossent l’amoureuse terre.
Le temps est aux instincts brutaux.
Pareille à l’amour est la guerre.

Écoute au loin les branle-bas,
Claquer les drapeau tricolore
Au vent, dans le bruit des combats
Qui durent du soir a l’aurore.

Salut, salut au régiment
Qui va rejoindre les tranchées.
Dans le ciel pâle éperdument
Sur lui la victoire est penchée

Mon cœur, embrasse les deux fronts
Fronts de Toutou, front de l’armée.
Ce qu’ils ont fait, nous le ferons.
Au revoir, ô ma bien-aimée.

Nîmes, le 7 février 1915

XX. Les moutons noirs

Les moutons noirs des nuits d’hiber
S’amènent en longs troupeaux tristes
Les étoiles parsèment l’air
Comme des éclats d’améthystes

Là-bas tu vois les projecteurs
Jouer l’aurore boréale
C’est une bataille de fleurs
Où l’obus est une fleur mâle

Les canons membres génitaux
Engrossent l’amoureuse terre
Le temps est aux instincts brutaux
Pareille à l’amour est la guerre

Écoute au loin les branle-bas
Claquer le drapeau tricolore
Au vent dans la nuit des combats
Qui durent du soir à l’aurore

Salut salut au régiment
Qui va rejoindre les tranchées
Dans le ciel pâle éperdument
Sur lui la victoire est penchée

Mon cœur embrasse les deux fronts
Front de Toutou front de l’armée
Ce qu’ils ont fait nous le ferons
Au revoir ô ma bien-aimée

XXI. Sonnet du 8 février 1915

Lundi 8 février ma biche
Ma biche part
Suis inquiet elle s’en fiche
Buvons du marc

Vrai qu’au service de l’Autriche
(Patate et lard)
Le militaire est très peu riche
Je m’en fous car

Il peut bien vivre d’Espérance
Même il en meurt
Au doux service de la France

Un Artilleur
Mon âme à ta suite s’élance
Adieu mon cœur

XXII. Poème du 9 février 1915[2]

XXIII. Quatre jours mon amour

Quatre jours mon amour pas de lettre de toi
Le jour n’existe plus le soleil s’est noyé
La caserne est changée en maison de l’effroi
Et je suis triste ainsi qu’un cheval convoyé
 
Que t’est-il arrivé souffres-tu ma chérie
Pleures-tu Tu m’avais bien promis de m’écrire
Lance ta lettre obus de ton artillerie
Qui doit me redonner la vie et le sourire
 
Huit fois déjà le vaguemestre a répondu
« Pas de lettres pour vous » Et j’ai presque pleuré
Et je cherche au quartier ce joli chien perdu
Que nous vîmes ensemble ô mon cœur adoré
 
En souvenir de toi longtemps je le caresse
Je crois qu’il se souvient du jour où nous le vîmes
Car il me lèche et me regarde avec tendresse
Et c’est le seul ami que je connaisse à Nîmes
 
Sans nouvelles de toi je suis désespéré
Que fais-tu Je voudrais une lettre demain
Le jour s’est assombri qu’il devienne doré
Et tristement ma Lou je te baise la main

XXIV. De toi depuis longtemps[3]

De toi depuis longtemps je n’ai pas de nouvelles
Mais quels doux souvenirs sont ceux où tu te mêles,
Lou, mon amour lointain et ma divinité,
Souffre que ton dévot adore ta beauté !


C’est aujourd’hui le jour de la grande visite
Et, tous, mon cher amour nous partirons ensuite.
C’est question de jours. Je ne te verrai plus
Ils ne reviendront plus les beaux jours révolus…


Sais-je, mon cher amour, si tu m’aimes encore ?
Les trompettes du soir gémissent lentement
Ta photo devant moi, chère Lou, je t’adore
Et tu sembles sourire encore à ton amant.


J’ignore tout de toi ! Qu’es-tu donc devenue ?
Es-tu morte es-tu vive et l’as-tu renié
L’amour que tu promis un jour au canonnier.
Que je voudrais mourir sur la rive inconnue !


Que je voudrais mourir dans le bel Orient
Quand, Croisé, j’entrerai fier dans Constantinople.
Ton image à la main, mourir en souriant
Devant la douce mer d’azur et de sinople !..


Ô Lou, ma grande peine, ô Lou, mon cœur brisé,
Comme un doux son de cor ta voix sonne et résonne,
Ton regard attendri dont je me suis grisé
Je le revois lointain, lointain et qui s’étonne


Je baise tes cheveux, mon unique trésor,
Et qui de ton amour furent le premier gage
Ta voix, mon souvenir, s’éloigne, ô son du cor.
Ma vie est un beau livre et l’on tourne la page


Adieu mon Lou mes larmes tombent
Je ne te reverrai plus jamais
Entre nous deux ma Lou se dresse l’Ombre
Et souviens-toi parfois du temps où tu m’aimais

L’heure
Pleure
trois
fois

XXV. Faction

Je pense à toi ma Lou pendant la faction
J’ai ton regard là-haut en clignements d’étoiles
Tout le ciel c’est ton corps chère conception
De mon désir majeur qu’attisent les rafales
Autour de ce soldat en méditation
 
Amour vous ne savez ce que c’est que l’absence
Et vous ne savez pas que l’on s’en sent mourir
Chaque heure infiniment augmente la souffrance
Et quand le jour finit on commence à souffrir
Et quand la nuit revient la peine recommence
 
J’espère dans le Souvenir ô mon Amour
Il rajeunit il embellit lorsqu’il s’efface
Vous vieillirez Amour vous vieillirez un jour
Le Souvenir au loin sonne du cor de chasse
Ô lente lente nuit ô mon fusil si lourd

XXVI. La ceinture

à venir

XXVII. L’attente

à venir

XXVII. Et prends bien garde

Et prends bien garde aux Zeppelins
Aux zeppelins de toute sorte
Ceux des boches sont pas malins
Ceux des Français sont bien plus pleins
Et prends bien garde aux Zeppelins
Chaque officier français en porte

XXIX. Ô naturel désir

Ô naturel désir pour l’homme être roi
On est revêtu de la carte de son royaume
Les fleuves sont des épingles d’acier semblables à tes veines où roule l’onde trompeuse de tes yeux
Le cratère d’un volcan qui sommeille mais n’est pas éteint
C’est ton sexe brun et plissé comme une rose sèche
Et les pieds dans la mer je fornique un golfe heureux
C’est ainsi que je l’aime la liberté
Et je veux qu’elle seule soit la loi des autres
Mais je suis l’ennemi des autres libertés

XXX. Train militaire

Pt’it Lou, nous allons vers Chaumont.
Nous marchons, nous marchons d’un immobile pas.
Nous buvons au bidon à la fin du repas.

Le dernier arbre en fleurs qu’avant Dijon nous vîmes
Car c’est fini les fleurs des environs de Nîmes),
Était tout rose ainsi que tes seins virginaux.

Ma vie est démodée ainsi que les journaux
D’hier et nous aimons, ô femmes, vos images.
Sommes dans nos wagons comme oiseaux en cages.

Te souvient-il encor du brouillard de Sospel ?
Une fillette avait ton vice originel...
Et notre nuit de Vence avant d’aller à Grasse ?

Et l’hôtel de Menton ?... Tout passe lasse et casse...
Et quand tu seras vieille, ô ma jeune beauté
Lorsque l’hiver viendra après ton bel été
Lorsque l’hiver viendra ô ma jeune beauté,
Lorsque mon nom sera répandu sur la terre
En entendant nommer Guillaume Apollinaire
Tu diras : « Il m’aimait » et t’enorgueilliras.

Allons ! ouvre ton cœur. Tu m’as ouvert tes bras.
Les souvenirs ce sont des jardins sans limites
Où le crapaud module un tendre cri d’azur,
La biche du silence éperdu passe vite.
Un rossignol meurtri par l’amour chante sur
Le rosier de ton corps où j’ai cueilli des roses.
Nos cœurs pendent ensemble au même grenadier
Dont les fleurs de grenade entre nos cœurs écloses
En tombant une à une ont jonché le sentier.

Les arbres courent fort, les arbres courent, courent
Et l’horizon vient à la rencontre du train.
Et les poteaux télégraphiques s’énamourent,
Ils bandent comme un cerf vers le beau ciel serein.
Ainsi beau ciel aimé, chère Lou que j’adore
Je te désire encore, ô paradis perdu.

Tous nos profonds baisers je me les remémore.
Il fait un vent tout doux comme un baiser mordu.
Après des souvenirs, des souvenirs encore...

XXXI. Il y a

IL y a des petits ponts épatants
Il y a mon cœur qui bat pour toi
Il y a une femme triste sur la route
Il y a un beau petit cottage dans un jardin
Il y a six soldats qui s'amusent comme des fous
Il y a mes yeux qui cherchent ton image


Il y a un petit bois charmant sur la colline
Et un vieux territorial pisse quand nous passons
Il y a un poète qui rêve au ptit Lou
Il y a un ptit Lou exquis dans ce grand Paris
Il y a une batterie dans une forêt
Il y a un berger qui paît ses moutons
Il y a ma vie qui t'appartient
Il y a mon porte-plume réservoir qui court qui court
Il y a un rideau de peupliers délicat délicat
Il y a toute ma vie passée qui est bien passée
Il y a des rues étroites à Menton où nous nous sommes aimés
Il y a une petite fille de Sospel qui fouette ses camarades
Il y a mon fouet de conducteur dans mon sac à avoine
Il y a des wagons belges sur la voie
Il y a mon amour
Il y a toute la vie
Je t'adore

XXXII. Ma Lou je coucherai

Ma Lou je coucherai ce soir dans les tranchées
Qui près de nos canons ont été piochées.
C’est à douze kilomètres d’ici que sont
Ces trous où dans mon manteau couleur d’horizon
Je descendrai tandis qu’éclatent les marmites
Pour y vivre parmi nos soldats troglodytes.
Le train s’arrêtait à Mourmelon le Petit.
Je suis arrivé gai comme j’étais parti.
Nous irons tout à l’heure à notre batterie.
En ce moment je suis parmi l’infanterie.
Il siffle des obus dans le ciel gris du Nord
Personne cependant n’envisage la mort.



Et nous vivrons ainsi sur les premières lignes
J’y chanterai tes bras comme les cols de cygnes
J’y chanterai tes seins d’une déesse dignes
Le lilas va fleurir. Je chanterai tes yeux
Où danse tout un chœur d’angelots gracieux.
Le lilas va fleurir, ô printemps sérieux !
Mon cœur flambe pour toi comme une cathédrale
Et de l’immense amour sonne la générale.
Pauvre cœur, pauvre amour ! Daigne écouter le râle
Qui monte de ma vie à ta grande beauté.
Je t’envoie un obus plein de fidélité
Et que t’atteigne, ô Lou, mon baiser éclaté.[4]

XXXIII. Mon très cher petit Lou

Mon très cher petit Lou je t’aime
Ma chère petite étoile palpitante je t’aime
Corps délicieusement élastique je t’aime
Vulve qui serre comme un casse-noisette je t’aime
Sein gauche si rose et si insolent je t’aime
Sein droit si tendrement rosé je t’aime
Mamelon droit couleur de champagne non champagnisé je t’aime
Mamelon gauche semblable à une bosse du front d’un petit veau qui vient de naître je t’aime
Nymphes hypertrophiées par tes attouchements fréquents je vous aime
Fesses exquisement agiles qui se rejettent bien en arrière je vous aime
Nombril semblable à une lune creuse et sombre je t’aime
Toison claire comme une forêt en hiver je t’aime
Aisselles duvetées comme un cygne naissant je vous aime
Chute des épaules adorablement pure je t’aime
Cuisse au galbe aussi esthétique qu’une colonne de temple antique je t’aime
Oreilles ourlées comme de petits bijoux mexicains je vous aime
Chevelure trempée dans le sang des amours je t’aime
Pieds savants pieds qui se raidissent je vous aime
Reins chevaucheurs reins puissants je vous aime
Taille qui n’a jamais connu le corset taille souple je t’aime
Dos merveilleusement fait et qui s’est courbé pour moi je t’aime
Bouche ô mes délices ô mon nectar je t’aime
Regard unique regard-étoile je t’aime
Mains dont j’adore les mouvements je vous aime
Nez singulièrement aristocratique je t’aime
Démarche onduleuse et dansante je t’aime
Ô petit Lou je t’aime je t’aime je t’aime

XXXIV. Le ciel est étoilé

 
                        I

    Le ciel est étoilé par les obus des Boches
    La forêt merveilleuse où je vis donne un bal
    La mitrailleuse joue un air à triples croches
    Mais avez-vous le mot — Mais oui le mot fatal —
    Aux créneaux aux créneaux laissez là les pioches
 
    On sonne GARDE À VOUS rentrez dans vos maisons
    CŒUR obus éclaté qui sifflait sa romance
    Je ne suis jamais seul voici les deux caissons
    Tous les dieux de mes yeux s’envolent en silence
    Nous vous aimons ô Vie et nous vous agaçons
 
    Les obus miaulaient un amour à mourir
    Les amours qui s’en vont sont plus doux que les autres
    Il pleut Bergère il pleut et le sang va tarir
    Les obus miaulaient Entends chanter les nôtres
    Pourpre Amour salué par ceux qui vont périr
 
    Le Printemps tout mouillé la Veilleuse l’Attaque
    Il pleut mon âme il pleut mais il pleut des yeux morts
    Ulysse que de jours pour rentrer dans Ithaque
    Couche-toi sur la paille et songe un beau remords
    Qui PUR EFFET DE L’ART soit aphrodisiaque

                  II


 
    Je t’écris ô mon Lou de la hutte en roseaux
    Où palpitent d’amour et d’espoir neuf cœurs d’hommes
    Les canons font partir leurs obus en monômes
    Et j’écoute gémir la forêt sans oiseaux
 
    Il était une fois en Bohême un poète
    Qui sanglotait d’amour puis chantait au soleil
    Il était autrefois la comtesse Alouette
    Qui sut si bien mentir qu’il en perdit la tête
    En perdit sa chanson en perdit le sommeil
 
    Un jour elle lui dit Je t’aime ô mon poète
    Mais il ne la crut pas et sourit tristement
    Puis s’en fut en chantant Tire-lire Alouette
    Et se cachait au fond d’un petit bois charmant
 
    Un soir en gazouillant son joli tire-lire
    La comtesse Alouette arriva dans le bois
    Je t’aime ô mon poète et je viens te le dire
    Je t’aime pour toujours Enfin je te revois
    Et prends-la pour toujours mon âme qui soupire
 
    Ô cruelle Alouette au cœur dur de vautour
    Vous mentîtes encore au poète crédule
    J’écoute la forêt gémir au crépuscule
    La comtesse s’en fut et puis revint un jour
    Poète adore-moi moi j’aime un autre amour
 
    Il était une fois un poète en Bohême
    Qui partit à la guerre on ne sait pas pourquoi
    Voulez-vous être aimé n’aimez pas croyez-moi
    Il mourut en disant Ma comtesse je t’aime
    Et j’écoute à travers le petit jour si froid
    Les obus s’envoler comme l’amour lui-même

                    III


 
    Te souviens-tu mon Lou de ce panier d’oranges
    Douces comme l’amour qu’en ce temps-là nous fîmes
    Tu me les envoyas un jour d’hiver à Nîmes
    Et je n’osais manger ces beaux fruits d’or des anges
 
    Je les gardai longtemps pour les manger ensemble
    Car tu devais venir me retrouver à Nîmes
    De mon amour vaincu les dépouilles opimes
    Pourrirent J’attendais Mon cœur la main me tremble
 
    Une petite orange était restée intacte
    Je la pris avec moi quand à six nous partîmes
    Et je l’ai retrouvée intacte comme à Nîmes
    Elle est toute petite et sa peau se contracte
 
    Et tandis que les obus passent je la mange
    Elle est exquise ainsi que mon amour de Nîmes
    Ô soleil concentré riche comme mes rimes
    Ô savoureux amour ô ma petite orange
 
    Les souvenirs sont-ils un beau fruit qu’on savoure
    En mangeant j’ai détruit mes souvenirs opimes
    Puissè-je t’oublier mon pauvre amour de Nîmes
    J’ai tout mangé l’orange et la peau qui l’entoure
 
    Mon Lou pense parfois à la petite orange
    Douce comme l’amour le pauvre amour de Nîmes
    Douce comme l’amour qu’en ce temps-là nous fîmes
    Il me reste une orange
                                          un cœur un cœur étrange

IV


 
Tendres yeux éclatés de l’amante infidèle
                Obus mystérieux
Si tu savais le nom du beau cheval de selle
                Qui semble avoir tes yeux
 
Car c’est Loulou mon Lou que mon cheval se nomme
                Un alezan brûlé
Couleur de tes cheveux cul rond comme une pomme
                Il est là tout sellé
 
Il faut que je reçoive ô mon Lou la mesure
                Exacte de ton doigt
Car je veux te sculpter une bague très pure
                Dans un métal d’effroi

XXXV. Agent de liaison

à venir

XXXVI. Ô Lou ma très chérie

Ô Lou ma très chérie
Faisons donc la féerie
De vivre en nous aimant
Étrangement
Et chastement


Nous ferons des voyages
Nous verrons des parages
Tout pleins de volupté
Des ciels d’été
Et ta beauté


Mes mains resteront pures
Mon cœur a ses blessures
Que tu me panseras
Puis dans mes bras
Tu dormiras


Par de jolis mensonges
Des faux semblants des songes
Tu feras qu’éveillé
Ait sommeillé
Émerveillé


Ce cerveau que je donne
Pour ta grâce ô démone
Ô pure nudité
De la CLARTÉ
Du pâle été


Ainsi j’évoque celle
Qui te prendra ma belle
Par l’Art magicien
Très ancien
Que je sais bien


Les philtres les pentacles
Les lumineux spectacles
T’apportent agrandis
Les Paradis
Les plus maudits


Nous aurons je te jure
Une volupté pure
Sans ces attouchements
Que font déments
Tous les amants


Et purs comme des anges
Nous dirons les louanges
De ta grande beauté
Dans ma Clarté
De pureté


Douce douce est ma peine
Ce soir je t’aime à peine
Mon cœur fini l’hiver
Il vient d’Enfer
Du feu du fer


J’ai charmé la blessure
De cette bouche impure
Aime ma chasteté
C’est la Clarté
De ta beauté

XXXVII. Mon cœur j'ai regardé


Mon cœur j’ai regardé longtemps ce soir
Devant l’écluse
L’étoile ô Lou qui fait mon désespoir
Mais qui m’amuse

Ô ma tristesse et mon ardeur Lou mon amour
Les jours s’écoulent
Les nuits s’en vont comme s’en va le jour
Les nuits déroulent

Le chapelet sacrilège des obus boches
C’est le printemps
Et les oiseaux partout donnent leurs bamboches
On est content

On est content au bord de la rivière
Dans la forêt
On est content La mort règne sur terre
Mais l’on est prêt

On est prêt à mourir pour que tu vives
Dans le bonheur
Les obus ont brûlé les fleurs lascives
Et cette fleur

Qui poussait dans mon cœur et que l’on nomme
Le souvenir
Il reste bien de la fleur son fantôme
C’est le désir

Il ne vient que la nuit quand je sommeille
Vienne le jour
Et la forêt d’or s’ensoleille
Comme l’Amour

Les nuages s’en vont courir les mondes
Quand irons-nous
Courir aussi tous deux les grèves blondes
Puis à genoux

Prier devant la vaste mer qui tremble
Quand l’oranger
Mûrit le fruit doré qui te ressemble
Et sans bouger

Écouter dans la nuit l’onde cruelle
Chanter la mort
Des matelots noyés en ribambelle
Ô Lou tout dort

J’écris tout seul à la lueur tremblante
D’un feu de bois
De temps en temps un obus se lamente
Et quelquefois

C’est le galop d’un cavalier qui passe
Sur le chemin
Parfois le cri sinistre de l’agace
Monte Ma main

Dans la nuit trace avec peine ces lignes
Adieu mon cœur
Je trace aussi mystiquement les signes
Du Grand Bonheur

Ô mon amour mystique ô Lou la vie
Nous donnera
La delectation inassouvie
On connaitra

Un amour qui sera l’amour unique
Adieu mon cœur
Je vois briller cette étoile mystique
Dont la couleur

Est de tes yeux la couleur ambigüe
J’ai ton regard
Et j’en ressens une blessure aigüe
Adieu c’est tard

XXXVIII. Mon Lou ma chérie

Mon Lou ma chérie Je t’envoie aujourd’hui la première pervenche
Ici dans la forêt on a organisé des luttes entre les hommes
Ils s’ennuient d’être tout seuls sans femme faut bien les amuser le dimanche
Depuis si longtemps qu’ils sont loin de tout ils savent à peine parler

Et parfois je suis tenté de leur montrer ton portrait pour que ces jeunes mâles
Réapprennent en voyant en voyant ta photo
Ce que c’est que la beauté
Mais cela c’est pour moi c’est pour moi seul

Moi seul ai droit de parler à ce portrait qui pâlit
À ce portrait qui s’efface
Je le regarde parfois longtemps une heure deux heures
Et je regarde aussi les 2 petits portraits miraculeux

Mon cœur
La bataille des aéros dure toujours
La nuit est venue
Quelle triste chanson font dans les nuits profondes

Les obus qui tournoient comme de petits mondes
M’aimes-tu donc mon cœur et mon âme bien née
Veut-elle du laurier dont ma tête est ornée
J’y joindrai bien aussi de ces beaux myrtes verts

Couronne des amants qui ne sont pas pervers
En attendant voici que le chêne me donne
La guerrière couronne

Et quand te reverrai-je ô Lou ma bien-aimée
Reverrai-je Paris et sa pâle lumière
Trembler les soirs de brume autour des réverbères
Reverrai-je Paris et les sourires sous les voilettes

Les petits pieds rapides des femmes inconnues
La tour de Saint-Germain-des-Prés
La fontaine du Luxembourg
Et toi mon adorée mon unique adorée
Toi mon très cher amour

XXXIX. Au soleil

Au soleil
J'ai sommeil
Lou je t'aime
Mon poème
Te redit
Ce lundi
Que je t'aime
Lou Loulou
Me regarde
Ce ptit loup
Se hasarde
A venir
Voir courir
Sur ma lettre
Le crayon
Voudrais être
Un rayon
Qui visite
Mon ptit Lou
Vite vite
Je te quitte
Et vais vite
Sur Loulou

XL. Un rossignol en mal d’amour

Un rossignol en mal d'amour
Chante et rechante tour à tour
Sur le mode
Majeur
Puis sur le mode mineur
Et je voudrais qu'il prît le ton de l'ode
Afin de te chanter à ce déclin du jour
Ma très chère ptit Lou toi ma très chèramour

XLI. Scène nocturne du 22 avril 1915

à venir

XLII. Amour-roi

Amour-Roi
Dites-moi
La si belle
Colombelle
Infidèle
Qu'on appelle
Petit Lou
Dites où
Donc est-elle
Et chez qui
— Mais chez Gui

XLIII. La nuit

La nuit
S'achève
Et Gui
Poursuit
Son rêve
Où tout
Est Lou
On est en guerre
Mais Gui
N'y pense guère
La nuit
S'étoile et la paille se dore
Il songe à Celle qu'il adore


Nuit du 27 avril 1915

XLV. Jolie bizarre enfant chérie

Jolie bizarre enfant chérie
Je vois tes doux yeux langoureux
Mourir peu à peu comme un train qui entre en gare
Je vois tes seins, tes petits seins au bout rose
Comme ses perles de Formose
Que j’ai vendues à Nice avant de partir pour Nîmes
Je vois ta démarche rythmée de Salomé plus capricieuse
Que celle de la ballerine qui fit couper la tête au Baptiste
Ta démarche rythmée comme un acte d’amour
Et qui à l’hôpital auxiliaire où à Nice
Tu soignais les blessés
T’avait fait surnommer assez justement la chaloupeuse
Je vois tes sauts de carpe aussi la croupe en l’air
Quand sous la schlague tu dansais une sorte de kolo
Cette danse nationale de la Serbie

Jolie bizarre enfant chérie
Je sens ta pâle et douce odeur de violette
Je sens la presqu’imperceptible odeur de muguet de tes aisselles
Je sens l’odeur de fleur de marronnier que le mystère de tes jambes
Répand au moment de la volupté
Parfum presque nul et que l’odorat d’un amant
Peut seul et à peine percevoir
Je sens le parfum de rose rose très douce et lointaine
Qui te précède et te suit, ma rose

Jolie bizarre enfant chérie
Je touche la courbe singulière de tes reins
Je suis des doigts ces courbes qui te font faite
Comme une statue grecque d’avant Praxitèle
Et presque comme une Ève des cathédrales
Je touche aussi la toute petite éminence si sensible
Qui est ta vie vie même au suprême degré
Elle annihile en agissant ta volonté tout entière
Elle est comme le feu dans la forêt
Elle te rend comme un troupeau qui a le tournis
Elle te rend comme un hospice de folles
Où le directeur et le médecin-chef deviendraient
Déments eux-mêmes
Elle te rend comme un canal calme changé brusquement
En une mer furieuse et écumeuse
Elle te rend comme un savon satiné et parfumé
Qui mousse soudain dans les mains de qui se lave

Jolie bizarre enfant chérie
Je goûte ta bouche ta bouche sorbet à la rose
Je la goûte doucement
Comme un khalife attendant avec mépris les Croisés
Je goûte ta langue comme un tronçon de poulpe
Qui s’attache à vous de toutes les forces de ses ventouses
Je goûte ton haleine plus exquise que la fumée
Tendre et bleue de l’écorce du bouleau
Ou d’une cigarette de Nestor Gianaklis
Ou cette fumée sacrée si bleue
Et qu’on ne nomme pas

Jolie bizarre enfant chérie
J’entends ta voix qui me rappelle
Un concert de bois, musette hautbois, flûtes
Clarinettes, cors anglais
Lointain concert varié à l’infini
Tu te moques parfois et il faut qu’on rie
Ô ma chérie
Et si tu parles gentiment
C’est le concert des anges
Et si tu parles tristement, c’est une satane triste
Qui se plaint
D’aimer en vain un jeune saint si joli
Devant son nimbe vermeil
Et qui baisse doucement les yeux
Les mains jointes
Et qui tient comme une verge cruelle
La palme du martyre

Jolie bizarre enfant chérie
Ainsi les cinq sens concourent à te créer de nouveau
Devant moi
Bien que tu sois absente et si lointaine
Ô prestigieuse,
Ô ma chérie miraculeuse
Mes cinq sens te photographie en couleurs
Et tu es là tout entière
Belle
Câline
Et si voluptueuse
Colombe, jolie, gracieuse colombe
Ciel changeant, ô Lou, ô Lou
Mon adoré
Chère, chère bien-aimée
Tu es là
Et je te prends toute
Bouche à bouche
Comme jadis
Jolie bizarre enfant chérie

XLVI. Rêverie

à venir

XLVII. Je rêve de revoir

à venir

XLVIII. En allant chercher des obus

à venir

XLIX. L’amour le dédain et l’espérance

à venir

L. Les attentives


Celui qui doit mourir ce soir dans les tranchées
C’est un petit soldat dont l’œil indolemment
Observe tout le jour aux créneaux de ciment
Les Gloires qui de nuit y furent accrochées
Celui qui doit mourir ce soir dans les tranchées
C’est un petit soldat mon frère et mon amant

Et puisqu’il doit mourir je veux me faire belle
Je veux de mes seins nus allumer les flambeaux
Je veux de mes grands yeux fondre l’étang qui gèle
Et mes hanches je veux qu’elles soient des tombeaux
Car puisqu’il doit mourir je veux me faire belle
Dans l’inceste et la mort ces deux gestes si beaux

Les vaches du couchant meuglent toutes leurs roses
L’aile de l’oiseau bleu m’évente doucement
C’est l’heure de l’Amour aux ardentes névroses
C’est l’heure de la Mort et du dernier serment
Celui qui doit périr comme meurent les roses
C’est un petit soldat mon frère et mon amant







Mais Madame écoutez-moi donc
Vous perdez quelque chose
— C’est mon cœur pas grand-chose
Ramassez-le donc

Je l’ai donné je l’ai repris
Il fut là-bas dans les tranchées
Il est ici j’en ris j’en ris
Des belles amours que la mort a fauchées







L’espoir flambe ce soir comme un pauvre village
Et qu’importe le Bagne ou bien le Paradis
L’amour qui surviendra me plaira davantage
Et mes yeux sont-ce pas de merveilleux bandits

Puis quand malgré l’amour un soir je serai veille
Je me rappellerai la mer les orangers
Et cette pauvre croix sous laquelle sommeille
Un cœur parmi des cœurs que la gloire a vengé







Et tandis que la lune luit
Le cœur chante et rechante lui
Mesdames et Mesdemoiselles
Je suis bien mort Ah quel ennui
Et ma maîtresse que n’est-elle
Morte en m’aimant la nuit







Mais écoutez-les donc les mélopées
Ces médailles si bien frappées
Ces cloches d’or sonnant des glas
Tous les muguets tous les lilas

Ce sont les morts qui se relèvent
Ce sont les soldats morts qui rêvent
Aux amours qui s’en sont allés
Immaculés
Et désolés







— Le 13 mai de cette année
Tandis que dans les boyaux blancs
Tu passais masquée ô mon âme
Tu vis tout d’un coup les morts et les vivants
Ceux de l’arrière ceux de l’avant
Les soldats et les femmes
Un train passe rapide dans la prairie en Amérique
Les vers luisants brillent cette nuit autour de moi
Comme si la prairie était le miroir du ciel
Étoilé
Et justement un ver luisant palpite
Sous l’Étoile nommée Lou
Et c’est de mon amour le corps spirituel
Et terrestre
Et l’âme mystique
Et céleste

LI. Silence bombardé

à venir

LII. Pétales de pivoine

Pétales de pivoine
Trois pétales de pivoine
Rouges comme une pivoine
Et ces pétales me font rêver

Ces pétales ce sont
Trois belles petites dames
À peau soyeuse et qui rougissent
De honte
D’être avec des petits soldats

Elles se promènent dans les bois
Et causent avec les sansonnets
Qui leur font cent sonnets

Elles montent en aéroplane
Sur de belles libellules électriques
Dont les élytres chatoient au soleil

Et les libellules qui sont
De petites diablesses
Font l’amour avec les pivoines
C’est un joli amour contre nature
Entre demoiselles et dames

Trois pétales dans la lettre
Trois pétales de pivoine.



Quand je fais pour toi mes poèmes quotidiens et variés
Lou je sais bien pourquoi je suis ici
À regarder fleurir l’obus à regarder venir la torpille aérienne
À écouter gauler les noix des véhémentes mitrailleuses

Je chante ici pour que tu chantes pour que tu danses
Pour que tu joues avec l’amour
Pour que tes mains fleurissent comme des roses
Et tes jambes comme des lys
Pour que ton sommeil soit doux



Aujourd’hui Lou je ne t’offre en bouquet poétique
Que les tristes fleurs d’acier
Que l’on désigne par leur mesure en millimètres
(Où le système métrique va-t-il se nicher)
On l’applique à la mort qui elle ne danse plus
Mais survit attentive au fond des hypogées



Mais trois pétales de pivoine
Sont venus comme de belles dames
En robe de satin grenat
Marquise
Quelle robe exquise
Comtesse
Les belles f…es
Baronne
Écoutez la Mort qui ronronne
Trois pétales de pivoine
Me sont venus de Paris

LIII. C'est le sifflet dont je me sers

C’est le sifflet dont je me sers
Sur le théâtre de la guerre
Pour siffler les Boches en Vers
En Prose et de toute manière

Et que Lou siffle en ce sifflet
Pour appeler son grand Toutou
A Gui l’An neuf Et mon poulet
Souhaite a Lou l’amour partout

LIV. Ma sensibilité

à venir[5]

LV. Lou ma rose

à venir

LVI. Lou mon étoile

à venir

LVII. Le servant de Dakar

à venir

LVIII Lou est une enfant [6]

à venir

LIX. C’est

à venir

LX. Oriande

La fée Oriande vivait dans son château de Rose-Fleur
C’est ici quand ce fut le déclin du printemps l’édification des Roses
Oriande y dort comme un parfum venu dans la dernière lettre et quirepose
Sur mon cœur
Entre les deux pétales de cette vernale rose
Mais c’est l’été maintenant
Oriande y vivrait dans son château de Rose-Fleur
Tourné comme nous et l’église vers l’orient
Et c’est le soir des roses
Les vieilles paroles sont mortes au dernier printemps
Des harmonies puissantes et nouvelles jaillissent de mon cœur
Mais Oriande écrit un L
Au ciel
Résigne-toi mon cœur où le sort t’a fixé
Et l’été passera Le printemps a passé
Mais Oriande écrit un O
En haut
Et j’accorde mon luth comme l’on bande un arc
Mais Oriande écrit un U
Sur le ciel nu
Le ciel d’un bleu profond d’un bleu nocturne
D’un bleu qui s’épaissit en souhaits en amour
En puissante joie
Et de mon cœur de poète
De mon cœur qui est la Rose
Oriande ruisselle
Onde parfumée des chansons
Où tu aimes tremper ton âme
Tandis que la fée s’endort
Oriande s’endort dans son château de Rose-Fleur

LXI. À mon Tiercelet

à venir"

LXII. Cote 146

Plus de fleurs mais d’étranges signes
Gesticulant dans les nuits bleues
Dans une adoration suprême, mon beau ptit Lou, que tout mon être pareil aux nuages bas de juillet s’incline devant ton souvenir
Il est là comme une tête de plâtre, blanche éperdument auprès d’un anneau d’or
Dans le fond s’éloignent les vœux qui se retournent quelquefois
Entends jouer cette musique toujours pareille tout le jour
Ma solitude splénétique qu’éclaire seul le lointain
Et puissant projecteur de mon amour
J’entends la grave voix de la grosse artillerie boche
Devant moi dans la direction des boyaux
Il y a un cimetière où l’on a semé quarante-six mille soldats
Quelles semailles dont il faut attendre sans peur la moisson ?
C’est devant ce site désolé s’il en fut
Que tandis que j’écris ma lettre appuyant mon papier sur une plaque de fibro ciment
Je regarde aussi un portrait en grand chapeau
Et quelques-uns de mes compagnons ont vu ton portrait
Et pensant bien que je te connaissais
Ils ont demandé :
« Qui donc est-elle ?»
Et je n’ai pas su que leur répondre
Car je me suis aperçu brusquement
Qu’encore aujourd’hui je ne te connaissais pas bien.
Et toi dans ta photo profonde comme la lumière
Tu souris toujours

Secteur des Hurlus, le 14 juillet 1915

LXIII. Ô délicate bûcheronne

Ô délicate bûcheronne
À damner tous les bûcherons
Quel est le matou qui ronronne
En zieutant tes jolis seins ronds ?

Et moi qui croyais, ma parole !
Que ce chat c’était un Toutou !
Menotte aussi joue un beau rôle…
Décidément, des chats partout !

J’aurai mesure de ta bague
Semaine des quatre jeudis…
(Tu vois, je prends tout à la blague)
Ou bien après la guerre, dis ?

Le papillon qui n’a qu’une aile
S’est envolé ; ne l’ai pas vu…
Mais ton image est là si belle
Me voilà de Douceur pourvu…

Secteur des Hurlus, le 14 juillet 1915

LXIV. Ode

à venir

LXV. À la partie la plus gracieuse

Toi qui regardes sans sourire
Et de face en tournant le dos
Tu me sembles un beau navire
Voiles dehors… et quels dodos

Promet cet édredon de neige
Neige rose de Mézidon !
Mars et Vénus, le reverrai-je
Cet édredon de Cupidon ?

Ô gracieuse et callipyge,
Tous les culs sont de la Saint-Jean !
Le tien leur fait vraiment la pige
Déesse aux collines d’argent…

D’argent qui serait de la crème
Et des feuilles de rose aussi…
Aussi, belle croupe je t’aime
Et ta grâce est mon seul souci

 Secteur des Hurlus, le 4 août 1915

LXVI. Bientôt bientôt

Bientôt bientôt finira l’oût
Reverrai-je mon ptit Lou ?
Mais nous voici vers la mi-août
Ton chat dirait-il « miaou »
En me voyant ou bien « coucou !!!»
Et mon cœur pend-il à ton cou ?
Dieu ! qu’il fut heureux ce Toutou
Pouvoir fourrer son nez partout !!
Mais, je n’en suis pas jaloux
Les toutous n’font pas d’mal aux loups

Secteur des Hurlus, le 4 août 1915

LXVIII. Les fleurs rares

Entreprenant un long voyage
Ptit Lou hantée par l’histoire de Jussieu
Au lieu d’un petit cèdre prit Quoi donc Je gage
Qu’on ne devinera pas ce que Dieu
Fit prendre à mon ptit Lou une fleur rare
Dont elle ferait don aux serres de Paris
La fleur était sans prix
Et Dame Lou voyant qu’elle en valait la peine
Froissa pour la cueillir sa jupe de futaine
Mais en passant dans la forêt
Allant prendre son train à la ville prochaine
Ptit Lou vit sous un chêne
Une autre fleur Plus belle encore elle paraît
La première fleur tombe
Et la forêt devient sa tombe fineartamerica.com
Image associée Tandis que mon ptit Lou d’un air rêveur
A cueilli la seconde fleur
Et l’entoure de sa sollicitude
Arrivant à la station
Après une montée un peu rude
Pour s’y reposer de sa lassitude
Avec satisfaction
Ptit Lou s’assied dans le jardin du chef de gare
Tiens dit-elle une fleur Elle est encore plus rare
Et sans précaution
Ma bergère
Abandonna la timide fleur bocagère
Et cueillit la troisième fleur
Cheu Cheu Pheu Pheu Cheu Cheu Pheu Pheu
Le train arrive
Et puis repart pour regagner l’Intérieur
Mais dans le train la fleur se fane et Lou pensive
S’en va chez la fleuriste en arrivant
Ces rares fleurs j’en vais rêvant
Elles sont si rares Madame
Que je n’en tiens plus mon âme
La fleuriste s’exprime ainsi
Et Lou dut se contenter d’un souci
Que lui refuse
Sans lui donner d’excuse
Le directeur ( un personnage réussi)
Des serres de la ville
De Paris
Mais tous les pleurs et les cris
De Lou qui dut jeter cette fleur inutile
Et Lou du pretapousser.fr
Résultat de recherche d’images pour « fleurs très rares » Vilain personnage
Quittant le bureau dut
Entreprendre à rebours l’horticole voyage

Je crois qu’il est sage
De nous arrêter
A la morale suivante sans insister

Des Lous et de leurs fleurs il ne faut discuter
Et je n’en dis pas davantage

LXVIII. Le toutou et le gui

Un gentil toutou vit un jour un brin de gui
Tombé d’un chêne
Il allait lever la patte dessus, sans gêne,
Quand sa maîtresse qui
L’observe, l’en empêche et d’un air alangui
Ramasse le gui
« Gui, jappe le toutou, pour toi c’est une veine !
Qu’est-ce qui donc te la valut ?»
« Vous êtes, cher toutou, fidèle et résolu
Et c’est pourquoi votre maîtresse
Vous aime avec tendresse,
Lui répond
La plante des Druides,
Pour la tendresse à vous le pompon
Mais moi je suis l’amour à grandes guides
Je suis le bonheur;
La plus rare des fleurs, ô toutou, mon meilleur
Compagnon, puisque, plante, je n’ai pas de fleur !…
Vous êtes l’idéal et je porte bonheur… »
Et leur
Maîtresse
Étendue avec paresse
Effeuillant indifféremment de belles fleurs
Aux mille couleurs
Aux suaves odeurs
Feint de ne pas entendre
Le toutou jaser avec le gui. Leurs
Propos la font sourire, et nos rêveurs
Imaginent de comparer leurs deux bonheurs
Cependant qu’Elle les regarde d’un air tendre,
Puis se levant soudain auprès d’eux vient s’étendre.
Le toutou, pour sa part, eut bien plus (à tout prendre)
De baisers que le gui
Qui tout alangui
Entre deux jolis seins ne peut rien entreprendre
Mais se contente bien, ma foi,
De son trône digne d’un roi
Il jouit des baisers, les voyant prendre
Et les voyant rendre
Sans rien prétendre.

Morale

Il ne faut pas chercher à comprendre.

LXIX. Troisième fable

Le ptit Lou s’ébattait dans un joli parterre
Où poussait la fleur rare et d’autres fleurs itou
Et Lou cueillait les fleurs qui se laissaient bien faire
Mais distraite pourtant elle en semait partout
Et perdait ce qu’elle aime
Morale
On est bête quand on sème.
 
Secteur des Hurlus, le 13 août 1915

LXX. Lorsque deux nobles cœurs

Lorsque deux nobles cœurs se sont vraiment aimés
Leur amour est plus fort que la mort elle-même
Cueillons les souvenirs que nous avons semés
Et l’absence après tout n’est rien lorsque l’on s’aime

Secteur des Hurlus, septembre 1915

LXXI. Pressentiment d’Amérique

Mon enfant si nous allions en Amérique dont j’ai toujours rêvé
Sur un vaisseau fendant la mer des Antilles
Et accompagnés par une nuée de poissons volants dont les ailes nageoires palpitent de lumière
Nous suivrons le fleuve Amazone en cherchant sa fée d’île en île
Nous entrerons dans les grands marécages où des forêts sont noyées
Salue les constricteurs Entrons dans les reptilières
Ouïs l’oie oua-oua les singes hurlent les oiseauxcloches
Vagues du Prororoca l’immense mascaret
Le dieu de ces immensités les Andes les pampas
Est dans mon sein aujourd’hui mer végétale                                  
Millions de grands moutons blonds quis’entrepoursuivent
Les condors survenant neiges des Cordillères



Ô cahutes d’ici nos pauvres reptilières
Quand dira-t-on la guerre de naguère

LXXII. Les feux du bivouac

Les feux mouvants du bivouac
Éclairent des formes de rêve
Et le songe dans l’entrelacs
Des branches lentement s’élève
Voici les dédains du regret
Tout écorché comme une fraise
Le souvenir et le secret
Dont il ne reste que la braise

Secteur des Hurlus, 18 septembre 1915

LXXIII. Tourbillon de mouches

Un cavalier va dans la plaine
La jeune fille pense à lui
Et cette flotte à Mytilène
Le fil de fer est là qui luit
Comme ils cueillaient la rose ardente
Leurs yeux tout à coup ont fleuri
Et quel soleil la bouche errante
A qui la bouche avait souri.

Secteur des Hurlus, 18 septembre 1915

LXXIV. L’adieu du cavalier

Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs
La bague si pâle et polie
Et le cortège des désirs
Adieu ! voici le boute-selle…
Il disparut dans un tournant
Et mourut là-bas tandis qu’elle
Cueillait les fleurs en se damnan

Secteur des Hurlus, 18 septembre 1915

LXXV. Épigramme

Mon adorable jardinière
Toi qui voudrais savoir pourquoi
Nul ne tape sur ton derrière
Ne sais-tu donc pas comme moi
Qu'il ne faut pas battre une femme

Et même avec une Fleur Rare oui Madame

LXXVI. Roses guerrières

Fêtes aux lanternes en acier
Qu'il est charmant cet éclairage
Feu d'artifice meurtrier
Mais on s'amuse avec courage

Deux fusants rose éclatement
Comme deux seins que l'on dégrafe
Tendent leurs bouts insolemment
Il sut aimer Quelle épitaphe

Un poète dans la forêt
Regarde avec indifférence
Son revolver au cran d'arrêt
Des roses mourir en silence

Roses d'un parc abandonné
Et qu'il cueillit à la fontaine
Au bout du sentier détourné
Où chaque soir il se promène

Il songe aux roses de Sâdi
Et soudain sa tête se penche
Car une rose lui redit
La molle courbe d'une hanche

L'air est plein d'un terrible alcool
Filtré des étoiles mi-closes
Les obus pleurent dans leur vol
La mort amoureuse des roses

  1. Transcription de trois calligrammes regroupés sur la même feuille manuscrite : voir ici
  2. Il s’agit d’un Calligramme
  3. Il manque la fin de la lettre-poème
  4. Manque une très grosse partie du texte
  5. il s’agit d’un calligrame
  6. Il s’agit d’un calligramme