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Poètes Moralistes de la Grèce/Poème de Simonide d’Amorgos

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POÈME
DE
SIMONIDE D’AMORGOS
TRADUIT
Par M. HUMBERT

SUR LES FEMMES


À l’origine ce fut sans femme que la divinité fit l’intelligence. Parmi les femmes, celle-ci, née d’une truie au poil hérissé, n’a aucun ordre dans sa maison ; chez elle tout roule pêle-mêle dans la poussière et dans l’ordure ; elle ne se lave point, porte des vêtements malpropres et s’engraisse, assise sur son fumier.

Cette autre femme, Dieu l’a formée d’un renard malin ; elle sait tout ; elle n’ignore rien de ce qui est bien, rien de ce qui est mal ; elle est tantôt méchante, tantôt bonne, et sa colère l’entraîne de divers côtés.

Cette autre, née d’une chienne, est le vivant portrait de sa mère ; elle veut tout entendre, tout savoir ; tournant les yeux de tout côté, errant partout, elle aboie, même quand elle ne voit personne. L’homme ne peut la faire taire ni s’il la menace, ni si dans sa fureur il lui brise les dents d’un coup de pierre, ni s’il la flatte par de douces paroles, ni s’il lui fait prendre place au milieu de ses hôtes ; elle ne cesse de crier sans motif.

Les dieux ont formé cette autre du limon de la terre et ont fait d’elle un fardeau insupportable à son mari ; elle ne connaît ni le bien ni le mal ; elle n’a qu’une occupation, bien manger, et elle est si paresseuse que, quand l’hiver se fait sentir et qu’elle a froid, elle n’approche même pas son siège de la cheminée.

Vois maintenant celle qui est née de la mer : tantôt joyeuse, elle rit tout le jour ; l’hôte qui la voit dans sa maison fait son éloge : « Nulle part, il n’y a de femme préférable à celle-là ; il n’y en a pas de plus belle ; » tantôt elle est insupportable ; elle n’est ni à voir, ni à aborder ; elle est furieuse et semblable à une chienne couchée près de ses petits ; elle devient désagréable, aussi déplaisante à ses amis qu’à ses ennemis. Souvent elle est comme la mer qui, pendant l’été, calme et tranquille, fait la joie des matelots ; souvent aussi c’est la mer en fureur, aux flots bouillonnants.

Telle est la nature de la femme qui est née de la mer ; elle aussi est inégale et changeante.

Celle qui est formée de la cendre ou d’un âne habitué aux mauvais traitements ne cède, quand il faut travailler, qu’à la nécessité et aux menaces ; cachée dans un coin, elle mange bien avant dans la nuit, elle mange tout le jour, elle mange jusqu’au soir ; pour le doux commerce de Vénus, elle prend le premier homme qui se présente à elle.

Celle qui est née de la belette est d’une race malheureuse ; chez elle rien de beau, rien de désirable, aucun charme, aucun agrément ; elle est inhabile à faire goûter les plaisirs de l’amour et n’est que dégoût pour son mari. Elle fait en cachette beaucoup de mal à ses voisins et souvent se nourrit, avant le sacrifice, des offrandes qui doivent être faites aux dieux.

Celle qui est née d’une fière cavale à la belle crinière dédaigne tout travail servile et ne se donne aucun mal ; elle se garderait bien de toucher au moulin ou au crible, de jeter les ordures hors de la maison, ou de s’asseoir auprès du fourneau, dans la crainte de la fumée ; c’est par nécessité qu’elle cède à son mari. Elle se baigne deux fois, souvent trois fois par jour et se couvre de parfums ; elle laisse flotter sur ses épaules son opulente chevelure qu’elle orne de fleurs. Une telle femme est un objet charmant pour les autres hommes, mais c’est un fléau pour son mari, à moins que celui-ci ne soit un prince ou un roi qui prenne plaisir à une telle parure.

Cette autre est née du singe, et c’est le plus vilain présent que Jupiter ait fait aux hommes ; elle est horriblement laide et, quand elle se promène dans la rue, fait rire tout le monde : sa tête remue à peine sur son cou trop court ; chez elle rien de charnu ; elle n’a que la peau sur les os. Malheureux le mari qui serre une telle femme dans ses bras ! Comme le singe, elle connaît toutes les ruses, tous les tours ; jamais elle ne sourit, jamais elle ne songe à bien faire. Elle n’a toute la journée qu’un souci, une préoccupation : chercher à causer le plus de mal possible.

Celle-ci est de la race de l’abeille : heureux celui qui l’a en partage. Seule elle ne mérite aucun reproche. Par elle la vie devient florissante et longue ; chère à son époux qu’elle chérit, elle vieillit avec lui et donne le jour à une belle et noble famille. Elle brille entre toutes les femmes et une grâce divine est répandue autour d’elle. Elle ne se plaît pas, assise dans un cercle de femmes où se tiennent des conversations licencieuses. C’est Jupiter qui accorde aux hommes de telles femmes si excellentes et si sages.

Mais toutes les autres espèces que nous avons vues sont dues aussi à Jupiter et demeurent parmi les hommes. Car le plus grand fléau que Jupiter ait créé, ce sont les femmes. Quand elles paraissent être utiles à quelqu’un, alors surtout elles lui sont nuisibles. Il est impossible de passer tout un jour dans la joie à celui qui le passe avec une femme. C’est avec peine qu’il repoussera de son foyer la faim, cette divinité cruelle, la plus triste des compagnes. Quand, dans sa maison, l’homme paraît avoir le cœur tout plein d’une joie que lui ont donnée les dieux ou les hommes, la femme, inventant quelque sujet de querelle, se prépare à la lutte. Partout où il y a une maison, jamais hôte ne peut y être bien reçu. Celle qui a l’air d’être la plus raisonnable de toutes est encore la plus dangereuse. Elle se joue de la confiance de son mari, et les voisins rient de le voir trompé. Chacun de nous loue sa propre femme et critique celle d’autrui. Nous ne reconnaissons pas que nous sommes également partagés. C’est le plus grand des fléaux que Jupiter nous ait donnés, c’est une entrave indestructible dans laquelle il nous a enchaînés. Il est descendu aux enfers beaucoup d’hommes auxquels les femmes avaient mis les armes à la main.