Poésies (Dujardin)/Ballades des authentiques courtisanes

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PoésiesMercure de France (p. 253-256).


BALLADES

DES AUTHENTIQUES COURTISANES


I


Dans les reflets flamboyants et les ors
Fauves et dans les moroses teintures,
Dans les ombres, dans les mouvants trésors
Des glauques bleus, des vertes arcatures,
Dans le noir ruissellement des ceintures.
Dans les perles et les magiques flots
Des robes et l’insaisissable los
Où passe sa pallide girandole,
Ô corps subtil, dans les ors tu éclos
En une immuable douceur d’idole.

Tes yeux sans feux, sans rêves, sans essors.
Tes grands yeux vierges de maculatures,
Tes fixes yeux inconscients des sorts
Où roulent les consciences futures,
Tes yeux infaillibles dans les tortures,
Tes yeux, distraits et languides falots,
Tes yeux sont, dans un vague de complots,
Gardés par l’intime froid qui les dole
Éternellement de tous javelots
En une immuable douceur d’idole.


Ô chair que meuvent d’inconnus ressorts,
Ô défunte chair, gloire des sculptures,
Insensible lorsque des nuits lu sors
Et que tu luis vers nous, que tu captures
L’air vif et que meurent les créatures
Et que tu marches, toi si terrible aux
Effeuillés sourires, sous les grelots,
Les ors et la soyeuse farandole,
Quels rêvé-je tes seins, glacés brûlots,
En cette immuable douceur d’idole !

Ô reine des ascétiques tableaux,
Tu traînes des échevelés galops,
Introublée en ta fragile gondole,
Luxure, tu vas parmi les sanglots
En une immuable douceur d’idole.


II


Survivante des trophées menaçants
Et des gloires multiples effacées
Et des antiques rites très puissants,
Pousse ultime et superbe des poussées
Des plus efflorescentes odyssées,
Descendance du primitif ormin,
La dernière et l’ubique en mon chemin
Tu demeures, dans les réminiscences
D’un passé sans possible lendemain,
Un fou triomphe des concupiscences.

Les nécessaires soifs ardent tes sangs,
Les mollesses des lèvres fiancées
Mollissent tes lèvres, les caressants
Regards tes regards, les chaudes brassées
T’embrasent et les langueurs affaissées,
L’appel crie aux bouches en le carmin
De ta peau et les blancheurs de ta main
Réappellent les cœurs aux renaissances,
Tandis que ton œil brille au maint hymen
D’un fou triomphe des concupiscences.


Et tu vis, calice de tous encens,
Splendeur originelle des alcées,
Ô soleil des cœurs charnels, tu descends,
Volupté, large aux formes exhaussées,
Haute aux regards clairs, profonde aux pensées
Efficaces, vers nous tu viens comme un
Dieu, car par toi le simple, le commun
Et l’aujourd’hui s’amplifie aux croissances
Fabuleuses, et resplendit l’humain
Du fou triomphe des concupiscences.

Toi, reine du crépuscule romain,
Géniture d’antique parchemin
Et génitrice aux modernes semblances,
Sauve-nous la fleur du mortel jasmin,
Ô fou triomphe des concupiscences.

1886.