Poésies (Dujardin)/les jeunes filles

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PoésiesMercure de France (p. 249-252).


LES JEUNES FILLES


RONDELS

I


C’était un fuyant vol d’oiseaux ;
Aucun nid ne tenait ces ailes,
Mais très insoucieuses elles
Dans les tièdes brumes des eaux

Allaient, aériens roseaux,
Avec de blanches étincelles ;
C’était un fuyant vol d’oiseaux,
Aucun nid ne tenait ces ailes ;

Libres ailes, en nuls réseaux
L’Amour, oiseleur des oiselles,
N’avait, ô frêles demoiselles,
Pris les roseurs de vos museaux ;
C’était un fuyant vol d’oiseaux.


II


Ô charme, étonnement premier
Des montantes neuves haleines !
Les fines vierges châtelaines
Tout à coup du neigeux pommier

Sentent les senteurs s’émier ;
Dans l’air bruissent des phalènes ;
Ô charme, étonnement premier
Des montantes neuves haleines !

Vapeurs du floréal larmier,
Souffles des jeunes marjolaines,
Vous spirez, âmes aprilaines,
En les Colombes le Ramier…
Ô charme, étonnement premier !


III


Langage au premier troublement,
Langage au dernier, Mélodie,
Ô mystérieuse enhardie,
Tu nous parles intimement ;

N’est-il pas, le résonnement
Que tu fais en l’âme attendrie,
Langage au premier troublement,
Langage au dernier, Mélodie ?

Ta voix insaisissable ment,
Ô musique, à la parodie ;
Mais à celles qu’elle dédie,
Authentique, elle est le clamant
Langage au premier troublement.


IV


Au rythme grave des clairons,
Sous le flottement des bannières,
Parmi les fanfares plénières,
Entre les exultants fleurons,

Menant de vagues escadrons,
Il vient, dans le flot des crinières,
Au rythme grave des clairons,
Sous le flottement des bannières ;

Clair sur les puissants éperons,
Fantôme aux hautaines manières,
Il marche aux terres printanières
Vers où, rêveuses, nous irons,
Au rythme grave des clairons.


V


Prince de l’esprit, roi du cœur,
Jésus, fleur des lèvres mystiques,
Amant aux yeux eucharistiques,
Amant aux baisers sans rancœurs,

Divin maître, ô tendre vainqueur,
Ô voix et verbe des cantiques,
Prince de l’esprit, roi du cœur,
Jésus, fleur des lèvres mystiques,
 
Qu’il est heureux et doux, le chœur
Qui vient au banquet prophétique
Dont ta chair est le viatique
Et dont ton sang est la liqueur,
Prince de l’esprit, roi du cœur !


VI


La languide virginité
Appâlit le visage rose,
L’intime pleur de l’âme arrose
Minimement d’un sang lacté

Vos deux prunelles de beauté.
Ô désir, attente morose !
La languide virginité
Appâlit le visage rose.

Pâlissez, vous aurez été
Même la floraison nécrose ;
Le refrain pieux de la Prose
Reflète, ô visage attristé,
La languide virginité.


VII


Nous irions deux par les chemins,
Voilés d’une ombre demi-claire :
Aux champs l’argentement stellaire,
Hyacinthes, glaïeuls, jasmins,

Rayonnerait dessus nos mains
Son rayonnement séculaire ;
Nous irions deux par les chemins,
Voilés d’une ombre demi-claire ;

Très vagues reflets, bleus, carmins.
Ombrés ors, flambloiement polaire.
Amour, amour, oh ! voici l’ère
Des glorieux rêvés Demains ;
Nous irions deux par les chemins.

1885.