Poésies (Dujardin)/Hommage à Shakespeare

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PoésiesMercure de France (p. 199-200).


HOMMAGE A SHAKESPEARE


Ô Vérone ! le voyageur
Au cours délicieux de l’Italie
Entre Venise (songe pâle) et Florence (vermeille rêverie)
A tes portes plus humbles s’arrête avec bonheur ;

Mais un frisson déjà lui poind le cœur,
Comme au retour d’une ancienne nostalgie,
Et déjà l’âme vole, tout éblouie,
Vers le Balcon de sa ferveur.

Deux amants qui n’existèrent pas, un rêve illusoire,
Voilà, Vérone, ce qui reste ton unique gloire ;
Une fable, de la chimère, un conte bleu,

Voilà ta louange immortelle.
Ô ville, d’une légende tu t’honores ! car sous les cieux
Aucune réalité plus que celle-là n’est réelle.


SUITE


Les foules sont depuis cent ans venues
Contempler le tombeau de Ceux qui ne furent point ;
Sans cesse et du plus loin,
Des mains inconnues

Ont gravé leur hommage sur le sépulcre où ingénue
Flotte la vision du couple surhumain,
Et plus d’un
A prié, près de ce marbre, vers ces ombres inadvenues.

Ainsi, ciel vide, ciel désolé, ciel morne, où sûrement
Nul dieu n’habite, nul père et nul espoir ! ô firmament
Désert, divinement ainsi tu brilles,

Et, bien que tel l’esprit te sache vide, désert et désolé,
Tu demeures, ainsi que ce tombeau du jeune amant et de la jeune fille,
Notre foyer, notre amour, notre clarté.