Poésies (Dujardin)/Les Chansons du rivage

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PoésiesMercure de France (p. 33-45).
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LES CHANSONS DU RIVAGE


I


Sous les guirlandes du matin
Et ses guipures et ses lointains,
Parmi les teintes d’aubépines et de thyms
Et les grisailles du ciel argentin,

Tandis que l’orient envermeille
Votre fenêtre, votre miroir et votre treille,
Oh ! tandis que d’un blanc soleil
Il ensoleille
Le cadre en mousseline où vos yeux sommeillent,

Pour un jour encor, pour un jour nouveau,
Pour un jour de plus parmi les jours et l’infini des renouveaux,

Apparaissez,
L’aube bruit, l’aurore rit, les effrois de la nuit sont passés,
Surgissez,

Et plus bénigne et plus radieuse et plus belle,
Oh ! manifestez-vous en vos cadences et en vos ailes,
En vos douceurs, amie ! et en cette âme fidèle.


II


Vous poserez vos pieds
Sur le fin gravier,

Et la vaste mer
Effleurera sans les mouiller de son écume amère
Vos jupes légères…

Ô jeune fille,
Prenez vos espadrilles.


*

Sur vos épaules de puérile reine
Vous jetterez la gaine
De votre manteau de laine,

Et le vent du large, le vent du nord,
Le vent de male-mort
Oui saisit les chaloupes et les tord,
Tourbillonnera autour de votre corps…

Jeune adolescente,
Prenez votre mante.



*

Et puis, tout à l’heure, vos doigts
Ouvriront l’ombrelle de soie,

Et l’éclat brûlant du soleil
Se fera doux et souriant à votre teint vermeil…

Prenez votre ombrelle,
jeune pastourelle.


*

Mais, quand sur les terrasses
S’arrêteront vos promenades lasses.

Vous laisserez sur vos lèvres muettes
Pendre et flotter votre claire voilette,

Et le voyageur
Puisera mieux à vos yeux sans rougeur
Un peu d’azur dont éclairer son front songeur.

Étoile,
Gardez votre voile.


III


Ô demoiselle, vous avez des robes blanches
Qui flottent lentes sur vos hanches
Comme des ailes sur des branches…
Vous avez, demoiselle, de lentes robes blanches.

Vous avez des cheveux noirs sous tel jour, sous tel jour blonds,
Oh ! cendre évaporée sur votre front,
Neiges de bruns et fauves papillons !…
Vous avez des cheveux noirs tour à tour et blonds.

Vous avez, ô demoiselle, de molles paroles,
Votre voix est une viole
Avec des airs qui languissent et qui cajolent
Et de graves préludes et puis des chants et des scherzos frivoles…
Oh ! pour qui le concert est-il tout prêt de vos paroles ?


IV


Le soleil descend,
Le ciel est couleur de sang…

Les jeunes filles en longues files
Attendent immobiles
Au bord des flots tranquilles.


*

Le soleil baisse,
Les rayons du soleil caressent
Les cimes des vagues épaisses…

Sur les galets
Les robes ont des reflets
Bleus, roses, blancs, violets.


*

Les flots dormants
S’étendent immensément
Sous l’œil du soleil fumant…

Les jeunes filles vers les vagues
Arrêtent leurs regards vagues,
Leurs tendres esprits vaguent.

*

Le soleil a touché l’onde,
Il l’inonde
De lueurs rouges et blondes…

La brise qui vient des flots
Agite sans repos
Les rubans et les plumes des chapeaux.

*

Le soleil plonge dans la mer,
L’air
Resplendit comme un feu clair…

Et de la rive
Les yeux des jeunes filles suivent

La trace de l’amant glorieux
Qui pour l’amante vient de descendre des cieux.


V


Nous n’irons point, ouïr les concerts au bord de l’eau,
Nous délaisserons les casinos,
Vous vous assoirez à votre piano.

Et pour peu que vos doigts
Animent les chœurs que le clavier recèle, votre voix
Évoquera des chansons d’autrefois.

Ou, s’il vous plaît mieux, demeurons
En ces fauteuils profonds,
D’autres pour nous s’en viennent jouer ; nous les écouterons.

Les nobles mélodies
Sont de sûres amies ;

Leurs doux rires
Appellent nos sourires ;

Leurs caresses
N’ont rien qui blesse ;


Elles savent entre leurs ailes
Prendre les âmes frêles ;

Elles les entourent
De velours ;

Elles les embaument
De pénétrants arômes.

Ô bonnes gammes,
Filez d’harmonieuses trames !

Accords,
Répandez-vous dans l’air sonore
En hymnes d’or,
En hymnes de mort !

Ombrez-vous de limpides voiles.
Puis enflez-vous jusqu’aux étoiles !

Cortèges
Des arpèges,

Ô canzonnettes,
Strettes
Et vous, adagios aux voix secrètes,


Longuement vous perpétuez
En nos esprits exténués
Ces ivresses que vous instituez.

Et tandis que ma songerie
S’envole en chimères indéfinies,

Elle, la vierge au pâle front séraphique,
Oh ! qu’elle sait bien écouter la musique !


VI


Voici les violons…
Oh ! dans les clairs salons
Valsons !

En ce vent virant qui vague,
L’âme sur des voiles vagues
Vole et, véloce, extravague.

Le rythme de la valse est un incantement
Et son chant
En un magique girement
Entraîne l’esprit hors l’espace et le temps.

Oh ! pour nous en aller en des tourbillons
Et que tout s’exalte et que tout sombre et que nous tournoyions,
Valsons
Dans l’extase de ces inextinguibles horizons !


VII


Bonsoir, Pierrette !
Les fillettes
S’en vont à leurs chambrettes.

Où sont vos cavaliers si beaux ?
Ils boivent le Montebello ;

Dormez, petite, oubliez
Les beaux cavaliers.

Où sont les chères mousselines ?
Hélas ! la danse assassine
Les a mises en ruines ;

Enfant, ne songez pas
Aux falbalas.

Où sont les roses de votre teint ?
Les papillons du bal en ont fait leur festin

Ô petite, la nuit
S’enfuit ;


Laissez votre miroir.
Fermez vos yeux bleus, vos yeux noirs.

Rêvez que l’aube qui naît aux branches
Vous rapporte vos joues blanches
Et vous rend vos frais regards de pervenche.

Rêvez que les dentelles
Ruissellent,
Qu’elles ont des ailes
Et que nulles ne furent plus belles.

Rêvez que des messieurs
Viennent des cieux
Pour contempler vos yeux,

Et que sous la fenêtre,
Quand le jour va paraître,
Ils seront là, les maîtres,

Pour vêtir votre front de voile nuptial.
Et vous mener au bal,
Et vous prendre à cheval…

Bonsoir, Pierrette !
Ne soyez pas coquette.