Poésies (Dujardin)/Charivaris

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PoésiesMercure de France (p. 49-57).


CHARIVARIS


Voici les charivaris
Prescrits
Par les antiques rits,

Le lendemain des épousailles,
À l’heure où l’aube blanchit les murailles.
Sous le balcon où la fleur pâle de l’oranger défaille.


I


Do, mi, sol, do…
Tire ton rideau !
Fais-tu dodo ?
Hé ! l’enfant do !

Fillette, fillette.
Voici de tendres pâquerettes.

La, sol, si, ré…
Avait-il l’air énamouré ?
Ton cœur s’en est-il effaré ?

Fillette, fillette.
Écoute siffler la fauvette.

Fa, ré, fa, mi…
Puisse le bel ami
N’avoir rien fait à demi !
Dis-nous s’il s’est endormi.


Fillette, fillette,
Ce n’est qu’une bergeronnette.

Do, ré, mi, fa…
Celui qui te désattifa
N’est point un fat ;
Sans morgue il triompha.

Fillette, fillette,
Elle chante la chansonnette.

Ré, mi, fa, sol…
Ton âme a quitté le sol.

Fillette, fillette,
Adieu, le temps de la fleurette.

Mi, ré, fa, la…
Voilà
Pourquoi à la fin du gala
Ta maman tout bas te parla

Fillette, fillette,
Tu n’iras plus au bois seulette.

Sol, si…
Ton visage est cramoisi ?
A toutes il en advint ainsi.

Fillette, fillette,
Tu n’es plus une fillette.

Sol, do…
Referme le rideau,
Retourne au dodo,
Rinforzando,
L’enfant do !


II


Il était une bergerie
De blanches brebis nourrie ;
Maintenant la voilà meurtrie,
La bergerie.

Un soir le loup est apparu,
Il avait le nez pointu
Et de ses crocs il a mordu
Dans l’absolu.

Les chiens dormaient sous la cahute,
Le pâtre jouait de la flûte,
La lune achevait sur la butte
Une culbute.

Le loup est entré sans tapage,
Sans escorte ni bagage,
Et dans le tendre pâturage
Il a fait rage.


Pasteurs, joueurs de flûte, pleurez !
Chiens fidèles, ululez !
Gémissez, amis, et chantez
Dies irae !

Mettez un crêpe à vos chapeaux,
Gens ! chiens, baissez les museaux !
Et tous mêlez vos larmes aux
Eaux des ruisseaux !

Aux dents du loup il faut qu’on cède,
Et, quadrupède ou bipède,
À sa morsure on ne possède
Aucun remède.


III


Hé ! la petite femme !
Prêtes-tu l’oreille à notre épithalame ?

Ouvre-nous ton cœur,
Parle sans rancœur.

Quand lu courais sur la grève,
Douce Ève,
Quel était ton rêve ?

Perds-tu des illusions ?
Avais-tu l’imagination
Que nous nous transfigurions ?

Ah ! dans la chambrée
Depuis hier à la vêprée
Quelle échauffourée !

Va, fille de ta mère,
Tu n’es pas la première,


Et tu n’es pas la seule,
Chère filleule,
Ne sois pas bégueule.

L’idéal
Devient banal,
C’est le sort fatal,
Tu suis le chenal
Canonical.


IV


Car tu n’es plus celle que tu étais,
Car en toi-même une autre a surgi pour jamais,
Et de la vierge à la femme des univers se sont défaits.

Lorsque ta chair a tressailli,
C’est en ton âme que la flamme a lui.

Ta chair de vierge était ton âme virginale,
Ta chair de jeune fille est morte et dans la nuit hyménéale
Ton âme de vierge s’est renvolée au ciel de ton aube baptismale.


*

 
Et près des gynécées
Nos plus nobles et nos plus tristes et nos plus lyriques pensées,
Ô jeunes femmes, vont à vos premières âmes maintenant trépassées.