Poésies (Dujardin)/Memorare

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PoésiesMercure de France (p. 61-64).


MEMORARE

o piissima Virgo Maria…

I


Je meurs de la pensée de votre corps offert,
Je me pâme à songer que vous avez une chair,
J’ai vertige de savoir qu’un jour sera violé le sanctuaire.

Car votre corps, c’est votre image,
Et votre face de vierge, c’est le mirage
De la virginité de votre âge.

Toucher vos seins, c’est toucher votre âme,
C’est atteindre votre cœur, ô dame,
Que lever les yeux vers votre ventre de future femme.

Quelqu’un approcherait du tréfonds immaculé,
Quelqu’un accéderait à ce Gral de spiritualité,
Il entrerait au saint des saints d’une féminité !…


A cause de votre corps offert, je meurs ;
A cause que votre chair et votre âme sont des jumelles sœurs
Et que le sacrifice doit se faire, oui, j’ai peur
Et je me pâme et j’ai vertige et j’ai horreur.


II


Car un jour viendra…
Quand l’alléluia
Du rouge sabbat
S’illuminera,
Quand la Maria
S’enveloppera
De magnolias,
Lorsque l’Attila
Aura passé là.
Le jour adviendra

Où vous serez une femme parmi les autres, comme les autres,
Et de vous plus rien ne sera vôtre.


III


Alors, quand vous aurez livré et répandrez votre personne,
Lorsque quelqu’un aura désagrafé votre couronne,
Quand vous ne serez plus la madone
Et que vos seins témoigneront de la divinité humanisée et qui se donne.

Alors, souvenez-vous,
Alors, Marie, souvenez-vous,

Souvenez-vous des jours où sans nulle souillure
Vous avez été l’hostie emblématique de l’idée pure,
Gardez la conscience de la blessure
Et quelque regret du premier azur,

Et demeurez, ô dame, dame des sept glaives,
Malgré la chute, l’ange de la grève,
Malgré le fruit cueilli, la native Ève,

Afin toujours que votre époux aux nuits d’éclairs
Ait un presque mortel frisson à s’approcher de votre chair.