Poésies (Marie de France)/Fable LIX

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Poésies de Marie de France, II, Texte établi par B. de Roquefort, Chasseriau (p. 250-254).

FABLE LIX.

Dou Lion qui manda le Werpil [1].

Uns Liuns fu mult deshaitiez [2],
De mal souspris et empiriez ;
Tutes les Bestes i alèrent,
Entr’aus distrent et esgardèrent
K’um le devreit médichiner
Se nus en seit cunseil truver.
[a]Au Verpill dirent li plusur [3],
Qui des Bestes set le retur,
Et as Oisiaus refait parler
Mécine querre et demander.10

Par messaiges l’unt fait semunre [4]
E li Gourpis se vait répunre ;
Lez la sale s’esteit muciez [5]
Car cointes ert è véziiez [6]
Li Lions mult se curreça
Li Leu, sen Prévost, [7] apela,
Demanda li pur-coi ne vint [8].
Li Lox respunt riens nel’ détint
Forz l’engrestés de son curaige,
Car g’i envoiai mun messaige ;20
[b]Alez tost, si le faites prendre,
Si le faites ardoir ou pendre [9],

Ou sel’ castiez si faitement
K’essanple i prengnent si parent.
Li Golpiz ot qu’il est jugiez
Moult durement s’est esmaiez,
Pas pur pas [10] est avant venuz,
Si que des Bestes bien fu weuz.
Que quiers tu ci, fait li Liuns [11] ;
E cil li dist en sun respuns [12],30
Si m’aïst Dix, beax Sire Rois,
[c]Ne sai que gi féisse anchois

Q’eusse méchine truvée,
Puis ai esté mainte jurnée
Que j’oï vustre mandement ;
En Salerne [13] fui veirement,
Si vus unt li Mire [14] mandéi
Qu’il sevent vustre enfermetéi ;
C’uns Los seit escurchiez tuz vis [15]
Si seit li sanz è la pel mis40
Sor vostre pis [16] dusq’à demein,
[d]Lors vus sentirez trestut sein [17].
Li Leus prisent ki illuec fu,
Vif l’escurchent, caut l’unt tenu ;
Au Lyon unt la pel bailliée ;
[e]Li Lox s’en veit à grant haskiée [18]
Asséir fors de la mèsun

Là vinrent moskes è tohun [19]
[f]Sel’ dépoingnent molt malement.
Li Hopirs vint moult cointement50
Si li demanda qu’il faiseit
Que sanz pel ilueques esteit ;
Tes membres voi mult démangier
Une autre feiz te chasteier [20]
K’autrui ne voille mal jugier
Qui seur toi puit répérier.

MORALITÉ.

Tel purcache le mal d’autrui
A qui ce meisme vient seur lui ;
Si cum li Lous fist dou Goupil
Qu’il voleit mettre à grant eissil.60


  1. La Fontaine, liv. VIII, fab. iii, le Lion, le Loup, et le Renard.

    Pidpay, Contes indiens, tom. I.

    AEsop., fab. lxxii.

    Roman du Nouveau Renard, manuscrit, n° 7615.

  2. Languissant, taciturne.
  3. Le renard, au rapport des animaux.
  4. Semondre, appeler, avertir.
  5. Muciez, caché.
  6. Car il est malicieux et subtil.
  7. C’est-à-dire le grand-prévôt de son hôtel ; celui qui étoit revêtu de cette charge, devenoit juge ordinaire de la maison du roi, et en cette qualité il devoit connoître et instruire toutes les affaires civiles et criminelles entre les officiers du prince et pour eux, contre ceux qui ne l’étoient pas. Le prévôt de l’hôtel pouvoit aussi informer de tous les crimes pour et contre les gens de la suite du roi.
  8. Le lion demanda au loup, son prévôt, pourquoi le renard ne s’étoit point rendu à ses ordres.
  9. C’étoient les seuls supplices en usage, pour les pairs. le bûcher et la potence. Le châtiment monastique étoit la flagellation soit avec des verges, soit avec des cordes nouées. Ne voit-on pas le foible Louis-le-Débonnaire, Raimond-le-vieux, comte de Toulouse, Henri II, roi d’Angleterre être fustigés par le clergé. Le pénitent étoit nud jusqu’à la ceinture, avec une corde au cou et des verges à la main, qui servoient à son supplice. Les amendes dites honorables tirent, leur origine de cette punition.
  10. Doucement, gravement, à pas comptés.
  11. Que viens-tu chercher ici, dit le lion.
  12. Le renard répondit.
  13. À l’école de Salerne.
  14. Les médecins. Voy. sur ce mot la note dans la fable xxxviii.
  15. Vif, vivant.
  16. Sur votre poitrine.
  17. Sain, guéri.
  18. Après avoir été dépouillé de sa peau, le loup s’enfuit promptement.
  19. Les mouches et les guêpes qui l’aissaillent le font cruellement souffrir.
  20. Chastoier, instruire, répondre, donner des avis, castigare.
Variantes.
  1. Au gourpill se tindrent plusor.

  2. Amener le ferai et prendre.
    Mais faites le deffaire ou pendre.

  3. Ge ne sai qui querisse ainçois
    Que médicine usse trovée ;
    Puis ai cherkié mainte contrée,
    Loins j’oï vo comandement,
    En Salerne fui-ge noient ;
    Si vos ont halt home mandé
    Que oïrent de vostre enferté.

  4. De vostre mal vos rendra sein.

  5. Et il s’en fu à grant haschiée.

  6. Qui le poindoient mauvèsement
    Et li werpis vint cointement,
    Si li demandent que il fist
    Qui sanz sa pel iluec s’assist.
    Tes gans, fait-il, voi dépichiés.
    Por autre foiz sois castiez
    Que autrui ne doie mal tenir,
    Et que sur toie doie revenir.